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Par là où tout prend…

Par là où tout prend forme

Lorsque j’ai déposé mon sac à dos devant la cathédrale de Saint Jacques de Compostelle, le 20 juin 2004, je ne me suis pas rendu compte tout de suite que j’avais perdu quelque chose de très précieux : mon statut de pèlerin. Passé le premier moment d’euphorie, je me suis vite retrouvée dans les rues de la ville, marchant au hasard, ballottée parmi les centaines de personnes venues en car pour visiter ce haut lieu touristique. Mon erreur a été d’arriver un dimanche, j’en ai bien conscience maintenant. Impossible d’assister à la messe de midi, normalement réservée aux pèlerins. La cathédrale est tellement pleine que je ne peux même pas rentrer ! Le retour à la civilisation est trop rapide, la transition est trop brutale. Je suis perdue, on me bouscule, on me marche sur les pieds, je ne vois rien, il y a des boutiques souvenirs partout, on m’accoste pour me vendre des pin’s, des tee-shirts, des n’importe quoi. S’ils savaient comme je m’en fous ! Mon petit côté matériel avait déjà été bien malmené lorsque j’ai dû préparer un seul sac pour vivre pendant deux mois….et le coup de grâce lui a été donné lorsque je me suis aperçue qu’effectivement, j’avais réussi à me satisfaire d’un rien pendant tout ce temps. Alors leur tasse à café « vive Saint Jacques », ils peuvent se la garder…. Comble de tout, le soleil qui m’avait accompagné pendant un mois non-stop me laisse sournoisement tomber. C’est carrément la tempête ; pluie, vent violent…. un temps à ne pas mettre un pèlerin dehors. Bref, cette ville me gonfle. Le temps aurait dû s’arrêter au moment où j’ai déposé mon sac à dos. Parce qu’après, ça y est, c’est fini, on devient un touriste comme les autres…
J’achète mes 52 cartes postales (ouf ! un record hein….), et je décide de me casser dès que la dernière d’entre elles sera dans la boite aux lettres. De toute façon, je n’ai plus rien à faire ici. J’ai trouvé mon chemin, je suis sure de mes choix, je peux rentrer chez moi.

C’est alors que je commets la deuxième erreur : je décide rentrer à Paris en avion. Fatal ! Beaucoup trop rapide ! L’arrivée à Orly est catastrophique. Ca pue ! Et ça grouille de parisiens pressés ! Et je suis encore perdue. Je ne sais plus comment je dois faire pour rentrer chez moi. J’ai tout oublié ! Et je n’ai pas de plan, pas de ticket, plus d’argent.
Finalement, une demi heure plus tard, j’attends patiemment le RER C, qui me reconduira dans le ventre de la bête…. « Z’y va ! T’as vu la meuf ! Elle est has been avec son short et son coquillage ! »…. Tiens ! Ca faisait longtemps…. Mais qu’est-ce que je fous là bon Dieu ?
Inutile de vous dire que le retour est difficile. TRES difficile ! Je pensais être plus zen, plus cool, plus détendue, moins agressive. C’est tout le contraire qui se passe. J’en suis malade de cette ville. Je ne la supporte plus. Je ne suis plus capable de rester un jour de plus ici. Je tourne en rond dans mon appartement devenu trop petit, je regarde dehors, je regarde les photos du Chemin, je regarde encore dehors. Je n’ai plus envie de rien. Il faut que je parte ; maintenant ! Je ne peux plus attendre. En général, je mets longtemps à me décider. Mais quand ma décision est prise, je deviens d’un seul coup très pressée. Et très impatiente….
Mon copain a quelques jours de vacances. Il me regarde avec pitié.
– Allez viens. On se casse.
– Où ?
– N’importe où, mais j’en ai marre de te voir comme ça.
Ok. On prend la voiture et on roule. Ce sera la Belgique et la Hollande. Je revis un peu. Mais j’appréhende le retour au boulot, dans 1 semaine….

12 juillet…. Je suis assise devant mon écran. Je ne comprends rien à ce que racontent mes 524 mails.
13 juillet…. Je donne ma lettre de démission. Il parait que tout le monde s’en doutait…. Tant mieux. Ils n’auront pas été pris au dépourvu alors…. Je pense avoir 2 mois de préavis, que je voudrais bien diminuer de moitié…. Au final, j’ai 3 mois…. non négociables. Je suis horrifiée… Mon départ au Québec est retardé. Comment je vais faire pour attendre tout ce temps ? Je n’arrive pas à me concentrer. La moitié de mon cerveau est encore sur le chemin de Saint Jacques, l’autre est déjà au Québec. J’ai beau chercher : pas un seul neurone de disponible pour faire de la compta…. Au bout de deux semaines, je refais un peu surface. Et là, tout s’accélère. On veut que je boucle tous mes dossiers en cours, que je fasse la clôture des comptes au 30 juin, que j’écrive tous les modes opératoires liés à mon poste, et que je forme une intérimaire, fraîchement arrivée pour me remplacer. Mes dernières semaines sont extrêmement chargées. Un rythme de dingue. Le stress est à son comble. Je fais de mon mieux. J’aurais pu les envoyer balader, leur rire au nez, mais j’aime pas ça. Ils le savent et ils en profitent.
En cumulant quelques heures de recherche d’emploi, j’ai finalement réussi à grappiller 3 semaines sur ma date de départ officielle. J’organise un pot de départ le 24 septembre, jour de ma sortie des classes. Les autres élèves me regardent avec envie….
C’est marrant l’engouement que provoque ce départ à l’autre bout du monde ! Les avis sont partagés. Certains me trouvent complètement folle, d’autres sont admiratifs, d’autres encore seraient presque prêts à venir avec moi. En tout cas, personne ne reste indifférent. Je suis émue. Je tourne la page de 5 ans de ma vie. De tous les gens présents à mon pot de départ, beaucoup étaient devenus plus que des collègues de travail. De vrais amis. J’ai la larme à l’œil. Malgré les promesses échangées, je sais que les aléas de la vie feront que je ne reverrai jamais certains d’entre eux. Mais je ne sais pas encore lesquels… Et ça, c’est dur.

Alors que depuis bientôt 3 mois, j’attends avec une grande impatience mes premiers jours « d’inactivité professionnelle » pour pouvoir enfin (!) me consacrer pleinement à la préparation de mon immigration, ceux-ci se révèlent bizarrement bien difficiles à vivre…. J’ai un coup de blues assez inquiétant. D’un seul coup, j’ai comme la sensation étrange de ne plus avoir ma place dans la société, d’être devenue inutile. Pendant le pèlerinage, j’étais en congés payés. J’avais donc un boulot. Là, rien. Je n’ai plus de travail en France, je n’en ai pas encore au Québec, et pire que tout…. je n’en cherche même pas ! C’est à ce moment que l’on s’aperçoit que l’éducation que l’on a reçue a la dent dure…. C’est bien connu, seuls quelques marginaux pas bien respectables n’ont pas de boulot et n’en cherchent pas….. Ou alors ils sont rentiers…. donc pardonnés. Je n’accuse personne, bien sûr (au cas où ma mère lirait cette chronique et qu’elle se sente visée par cette histoire d’éducation) mais je constate que j’ai grandi dans une société qui confond, un peu trop peut-être, travail et statut social.
Je pense aussi que le brutal changement de rythme y est pour quelque chose. Je n’arrive pas encore à me libérer du stress de ces dernières semaines de boulot. Et puis le temps reste maussade, gris et froid…. Et je me demande (déjà !) si je n’ai pas fait une connerie. Ma « to do list » reste entière. Je la regarde bêtement, en cherchant vainement la ligne qui serait la plus facile à rayer…. C’est nul. Je pense à tous mes copains, admiratifs devant mon caractère, mon courage et ma détermination…. Tu parles ! Quelle farce ! L’aventurière à deux balles…. Je me déteste. Ca commence bien….

Heureusement, il était prévu de longue date que j’aille passer une semaine en Irlande, pour rendre visite à un ami rencontré sur le chemin de Saint Jacques. J’étais d’abord prête à annuler, voyant que je n’avançais pas dans mes préparatifs, et que la date de mon départ au Québec se rapprochait à grands pas. Mais j’ai pensé aussi que quelques jours de rando à pieds dans le Connemara ne pouvaient pas me faire de mal…. Et bien m’en a pris…. En 1 semaine, la machine est repartie. Oublié le stress du boulot ! Oublié l’espèce de mal-être existentiel ! Je suis revenue, déterminée comme jamais, prête à abattre des montagnes. Au passage, je voudrais remercier mon copain Kees (prononcez « Kaisse »), pour m’avoir donné un bon coup de pied au c…. N’oubliez pas son nom, peut-être entendrez-vous à nouveau parler de lui un de ces jours….

Bref, me revoici à Paris. J’attrape violemment ma « to do list » par le cou, et c’est parti !
Check up complet (dermato, ophtalmo, dentiste, gynéco etc….), sécurité sociale (La demande du fameux formulaire a été faite par téléphone, et je l’avais deux jours plus tard dans ma boite aux lettre !), impôts (en 1 heure, c’était fini. Quitus fiscal dans la poche, avec la photocopie de la lettre qui leur interdit tout futur prélèvement automatique….), résiliation de mon assurance, du téléphone portable, transfert de la ligne téléphonique fixe au nom de mon copain, achat d’un PC portable pour moi et d’un nouvel ordinateur pour maman, magasinage pour lui trouver l’abonnement Internet haut débit qui va avec….
Et j’enchaîne. Les copains à voir ! Midi, soir, chaque repas doit être mis à profit. Et encore, il va en manquer ! Dur de choisir. Certaines promesses ne seront pas honorées, mais ces potes-là seront prioritaires sur ma liste quand je reviendrai. C’est promis….
Mon cheval ! J’organise en urgence un transport pour le descendre à Nice, chez ma copine Penny, en attendant de m’assurer que je me plais au Québec…. et puis, patatras, presque au moment où le cheval pose un pied dans le camion, changement de programme, l’ancien propriétaire se manifeste, il veut le récupérer (longue histoire, j’ai deux chevaux, enfin bref, celui là était pas vraiment à moi, mais un peu quand même….officieusement.. bref). Donc, je n’ai plus à m’en soucier pour le moment. Reste l’autre cheval, celui qui est déjà à Nice, mais celui-là, je vais réfléchir encore parce que j’ai peur qu’il ne doive passer une visite médicale, et que les vétérinaires québécois s’inquiètent de son état mental, décidant finalement de lui interdire l’entrée sur le territoire….
Je m’intéresse ensuite à mon déménagement…. Je tri, je classe, je m’interroge, je jette ou je mets dans des cartons, j’emmène tout de suite ou plus tard…. ou jamais après tout. Je sais pas. Je m’en fous. Je suis toute seule, alors…. Pas d’enfant, pas de chien ni de chat, et je laisse les meubles. Alors je vais prendre deux ou trois valises, et j’arriverai bien à faire tenir toute ma vie là-dedans…. enfin je vais essayer. Sinon, maman profitera bien de son premier voyage touristique pour glisser des trucs dans ses valoches à elle…
Et puis il faut finalement dire au revoir à la famille…. Au moment où je termine cette chronique, je suis chez mes grands-parents. Ils habitent loin, alors j’ai prévu d’y rester quelques jours…. Ensuite, je vais directement à Nice, dire au revoir à ma copine et à mon cheval un peu bizarre que j’adore quand même.

Ensuite, je vais rentrer, il va rester 4 jours…. 4 tous petits jours…. avant le grand saut…. le 7 novembre…. Et rien n’est prêt. Pourquoi j’ai pas choisi le 8 ? Ou le 9 ? Vu que j’ai pris au pif ?

Mon état d’esprit est étrange. A vrai dire, j’ai l’impression de ne pas vraiment me rendre compte de ce que je suis en train de faire. J’enchaîne les démarches, mais j’ai l’impression de flotter comme dans un rêve au dessus de tout ça. Je remercie cette sorte « d’inconscience », car c’est déjà grâce à elle que je me suis retrouvée un jour sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle. C’est elle qui m’empêche de trop réfléchir, de trop m’inquiéter, c’est elle qui me permet de foncer et de me dire…. « on verra bien ! ». Grâce à elle, je suis capable de déplacer des montagnes car je ne m’avoue jamais vaincue à l’avance par l’ampleur de la tâche !
Bien sûr, il y a tout de même quelques moments de doute, des moments difficiles, mais je fais en sorte de ne jamais leur laisser prendre le dessus. Je m’applique à être optimiste et à chercher le bon côté de chaque chose. Je considère chaque expérience, bonne ou mauvaise, comme enrichissante, tout en souhaitant que cet état d’esprit soit la clef d’une vie meilleure.

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