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Entendre ce qu’on veut entendre…

Entendre ce qu’on veut entendre

J’avais besoin d’une pause. Le vase a débordé cet été – et ce n’est pas la goutte qui est en cause, mais une piscine tout entière.

Un après-midi de fin de printemps caniculaire, je suis allée à la piscine avec mes trois collègues. Les camps de jour venaient de commencer, le bassin était plein. On nous avait soustrait deux couloirs et nous n’en avions plus qu’un. Ah zut, qu’on s’est dit. C’est vrai, nous étions un peu déçues. Parmi nos avantages sociaux, notre employeur nous paie une grande partie de cet abonnement à un club sportif et nos longueurs étaient devenues, depuis très exactement trois semaines, un rituel sacré. On a fait un peu la moue, puis la plus rapide d’entre nous s’est lancée en premier pour que les autres la suivent plus laborieusement.

Puis une voix et un accent ont attiré mon attention. Le ton cassant, un brin de geignardise et, pas de doute, l’accent…. français. Un nageur houspillait la pauvre maître-nageur à cause de la présence d’enfants dans SA piscine qu’il PAIE, de sa poche, oui M’dame. Ça m’a fait rigoler trois secondes et puis j’ai eu honte. J’ai aperçu le dégoût dans les yeux de mes collègues zen qui ont conclu comme moi qu’au lieu de s’en prendre à une jeune fille de 17 ans, Monsieur le Nageur devrait peut-être mettre ses couilles et aller se plaindre à la direction. L’absence de quelques couloirs m’ennuyait aussi, mais c’est un pas que, personnellement, je n’avais pas envie de franchir. Et pourquoi, pour ensuite s’indigner de l’inactivité physique de nos enfants ? Le sport, d’accord, mais pas dans ma cour, c’est ça ?

Et voilà comment mon ras-le-bol des immigrants a démarré. Marre des sous-entendus, des plaisanteries (en général suivi de : « oh mais n’as-tu donc pas d’humour » – oui, j’ai de l’humour, quand c’est DRÔLE), des critiques constantes, et même plusieurs fois des petites phrases assassines.

Alors que j’étais là dans la piscine, à me marrer avec mes collègues, à parler comme je le voulais sans qu’elles me corrigent, je réalisais que je m’étais enfin réadaptée. Et que ça voulait dire que je ne vous supportais plus, vous autres. Faut pas croire que c’est méchant. C’est juste que…. même si j’irais bien faire un tour au Monoprix de temps en temps…. même si je changerais bien quelques p’tits travers de mon pays (dont celui de n’avoir que deux médecins dans toute la province qui acceptent des nouveaux patients)…. eh bien, j’y suis franchement bien, dans mon pays. Et je n’ai plus trop envie d’entendre certains mots (« France » à toutes les sauces étant l’un d’eux). Je n’ai surtout plus l’envie ni l’énergie de nous justifier, constamment et vainement, et de donner ma perception de ce que vous ne souhaitez PAS comprendre de toute façon. Qu’on tente de hausser le niveau du débat, je l’apprécie ; qu’on me pose une question qui représente un défi intellectuel, j’apprécie encore plus (ils se reconnaîtront, ceux-là….) mais les dialogues de sourds assis au zinc d’un forum-cadenas, alors que mes enfants auront, dans les prochains mois, particulièrement besoin de moi, alors que je dois redoubler d’efforts pour faire vivre ma famille ? Je n’ai pas le temps.

Lisez, surfez, regardez Historia. Vous avez été assez intelligents pour ploguer votre ordinateur et appuyer sur le bouton « on », vous avez réussi à maîtriser l’IMM1008 et autres acronymes et procédures d’Immigration Canada…. eh ben vous devriez être capables de trouver le chemin de la plus proche bibliothèque, ou tapez quelques mots-clés dans Google, non ?

Si je suis arrivée à une bibliographie de 28 pages dans mon œuvre inachevée de mémoire de maîtrise, vous devriez être capables de vous confectionner une bibliographie d’une page (UNE page !) sur les questions qui vous intéressent. À moins, bien sûr, que le but de l’opération ne soit de nous tartiner vos jugements de valeur sur ce qu’on doit penser, et pas penser.

Vous me direz que nous avons tous commis à un moment ou à un autre des délits de tentative de persuasion politique. Je me sens visée, là. Ça ne vous plaît pas ? Vous me rappelez le 50% de mes compatriotes qui ne sont pas d’accord avec moi ? Eh ben j’ai quand même l’autre 50% qui l’est, d’accord avec moi, non ? Ne les oubliez pas non plus, même si ça ne fait pas votre affaire.

Qu’est-ce que j’ai entendu à notre sujet dernièrement ? Nous sommes tous anglophobes, bien sûr. Notre accent est plus difficile à comprendre que celui des Acadiens qui parlent un français impeccable. Personne parmi nous n’est bilingue (ben oui, ça s’explique vu notre anglophobie notoire), mais bizarrement aucun Français ne peut trouver de job à Montréal à cause du bilinguisme exigé partout. Les Québécois ne savent pas écrire (et puis de toute façon les fonctionnaires fédéraux anglophones écrivent vachement mieux le français qu’eux). Évidemment, il y a une véritable pénurie de profs de français étant donné que les Québécois ne sont pas capables d’articuler deux mots consécutifs dans cette langue (et encore moins de l’enseigner). Et saviez-vous qu’on est démagogue quand on exprime son opinion (et particulièrement lorsqu’elle va dans le sens contraire de son interlocuteur) ? Si, si. J’ai appris ça sur le forum. On a des goûts de chiotte en décoration. En ameublement. En fringues. En production télé & ciné. Évidemment, la cerise sur le sundae, notre niveau intellectuel est « absolument affligeant » et nous sommes incompétents socialement. Il est impossible pour un immigrant de se lier d’amitié avec des Québécois. Chose que je ne dois pas oublier à la prochaine fête d’Action de Grâce quand il me prendra l’idée saugrenue de cuisiner pendant 2 jours et d’inviter la communauté immigrante de ma région.

Alors pour mon bien-être mental, je souhaiterais apporter quelques précisions : nous ne sommes pas anglophoBes, nous sommes des francophoNes ayant l’impertinence et la prétention de vouloir autant que possible vivre dans notre langue.

Qu’on m’explique, si le bilinguisme est exigé partout à Montréal et si les Québécois francophones sont tous unilingues français, QUI obtient ces fameuses jobs bilingues ? S’agit-il d’affichages de poste vieux de 30 ans, perpétuellement publiés puisque les postes ne sont jamais comblés ? Est-ce que cela expliquerait donc que TOUS les postes affichés ne dépassent jamais le 7,75 $/hr (autre chose lue sur le forum) ?

Nous ne savons pas écrire ? Expliquez-moi, alors : que lisez-vous, les petites annonces au supermarché, ou Le Devoir, ou les milliers d’auteurs québécois dont certains ont gagné des prix littéraires ?

Nous sommes incultes ? Mais qu’est-ce qui vous déçoit ? Que nous ne soyons pas sensibles à la vôtre, de culture, que nous ne nous laissions pas bercer au doux son de vos doctes enseignements à l’heure du lunch au bureau ?

Nous sommes froids ? Laissez-moi tenter une autre vaine justification. Vous arrivez dans un pays peuplé de « natifs », pour employer un anglicisme, et votre entourage (voisins, collègues) a peut-être l’âge d’avoir une jeune famille (qui n’est pas forcément conviée aux petites soirées sympa dont vous rêvez). Ils ont sans doute déjà un réseau d’amis bien établis, une maman, un papa et plein de cousins-cousines, et ces gens n’ont donc pas forcément un besoin pressant de votre présence assidue. C’est triste, mais personne ne vous attend, ici. Et surtout, personne n’a forcément envie de vous entendre dire à quel point la vie était vachement meilleure là où vous étiez avant. Vous serez autorisés à exprimer une nostalgie modérée, mais pas la comparaison – jamais. C’est triste, mais personne n’aime entendre l’étranger critiquer son pays, sa société et si votre but avoué est de ne plus être un étranger, faites semblant un moment que vous ne l’êtes pas. Ça va peut-être marcher.

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