Un pas à la fois…

On lit souvent sur le forum ou n’importe où en général des témoignages de gens déçus par leur situation. Que ce soit dans leur travail, au sein de leur famille, par rapport à leurs amis, leur vie de tous les jours. Beaucoup de frustrations s’accumulent et plus la personne est fragile, plus la situation va lui sembler inextricable.
 
Trop lourde à porter toute seule…
 
C’est donc encore plus difficile quand on est dans la position d’un immigré, loin de sa famille, de ses amis, de ses repères. C’est là qu’on trouve que c’est impossible de se faire des relations ici, que la notion même d’amitié est différente, que le clash culturel est plus fort qu’anticipé. On voit tout en noir et les petites gouttes s’additionnent, sans laisser le temps de reprendre son souffle ni de sortir la tête de l’eau, remplissant la coupe bien plus vite que prévu.
 
Mais dans le fond, à qui en veut-on vraiment ? Aux Québécois qui n’ont rien demandé à personne, qui n’ont pas signé en bas d’une lettre qu’ils s’engageaient à quoi que ce soit afin de nous accueillir et de nous aider dans nos premières démarches ? On s’en veut à soi-même, de ne pas avoir assez anticipé les obstacles, les irritants ? À son conjoint, sa conjointe quand on est venu en couple, qui aurait DÛ savoir, lui, elle, que ça n’allait pas être si simple ? À notre famille qui ne nous a pas retenus assez fort, à la France qui nous a « poussés » à partir, maudite soit elle ?
 
Et si, dans le fond, on ne devait en vouloir à personne ? Si il n’y avait ni coupable, ni victime ?
Et si, tout simplement, on n’en demandait pas trop et qu’on ne se noyait pas parfois dans un verre d’eau ? Si on ne voulait pas aller trop vite ?
 
C’est certain qu’on souhaite vite retrouver une vie la plus normale possible une fois arrivés ici. Mais comment être déçu si en un ou deux ans on n’a pas recrée ce qu’on a mis des dizaines d’années à avoir en France ou ailleurs ? On parle souvent des déceptions quant au travail, aux amis qu’on ne se fait pas, mais comme dans tout il faut se laisser le temps et surtout agir sur ce que l’on peut.
 
Quand j’étais éducateur spécialisé, c’est la première chose que j’essayais d’inculquer aux jeunes dont je m’occupais. Ils devaient prendre leur temps. Apprendre avant tout à se respecter, à respecter les autres, à rêver et à se donner les moyens d’atteindre leurs objectifs une étape à la fois. C’était pour la grande majorité des jeunes déconstruits, en grave difficulté, qui souffraient d’une très mauvaise image d’eux-mêmes. Proches de leur sortie de prison, après des peines souvent lourdes, ils avaient peur de se plonger à nouveau dans un monde où ils ne s’étaient jamais vraiment sentis à l’aise. On devait donc leur inculquer avant tout cette intime conviction qu’ils avaient totalement le droit d’être là, qu’ils faisaient partie de la population au même titre que n’importe qui, mais que pour ça ils allaient devoir apprendre à vivre selon les règles de la société. Se conformer à certaines balises, s’imposer quelques contraintes. Suite à ça on pouvait commencer à bâtir un programme de vie basé sur un objectif ultime, un point à atteindre qui changera sûrement en cours de route mais qui aura pour valeur de les diriger le plus longtemps possible.
 
Par exemple un jeune qui rêvait de devenir chauffeur routier, on identifiait avec lui toutes les étapes qui allaient pouvoir le rapprocher de son objectif. Pareil pour un jeune qui souhaitait ultimement travailler dans une boulangerie, un garage, vendre des téléphones portables. On analysait quels seraient les objectifs intermédiaires, réalistes, qui l’amèneraient vers la vie dont il rêvait. La montagne parait vraiment haute à ce moment-là, on lui parle d’années de préparation, de beaucoup d’étapes, mais si on les prend une par une, c’est juste un pas après l’autre dans la bonne direction. Commencer par suivre des cours de maths, de français, faire des stages, apprendre à s’exprimer avec plus de confiance, se présenter mieux, être de plus en plus en paix avec soi-même, passer le permis de conduire, commencer à côtoyer des autres jeunes plus structurants que ses fréquentations précédentes, apprendre à faire confiance, se permettre de rêver à une famille, un appart tout seul, une voiture. Bâtir sur chaque succès pour se motiver et sur chaque échec pour apprendre. Ne jamais revenir en arrière et toujours avancer. Je ne pourrais pas parler de tous les jeunes qui se sont bâtis des belles vies à force de travail et qui continuent à m’envoyer de leurs nouvelles.
 
J’avais commencé à écrire un livre sur certains d’entre eux, je ne le finirai sans doute jamais parce que c’était avant tout un exercice de mémoire plutôt que de témoignage, je le garderai pour mes enfants quand il sera temps pour eux de le lire. Ce qui m’avait tellement appris à l’époque, c’est à quel point leurs rêves étaient simples, profonds. Souvent c’était « travailler dans quelque chose que j’aime, avoir une maison et une famille ». Ils n’écrivaient même pas « être heureux » dans leur liste.
 
Un pas à la fois…
 
 

Soulman
Arrivé en mars 2007 à Montréal, Soulman a très vite posé ses valises à Québec, moins de 4 mois plus tard. Auteur BD édité en Europe, un studio lui a laissé la chance d'entrer dans le monde du jeu vidéo et de l'animation en tant qu'illustrateur. Il est devenu par la suite directeur du département artistique. Voici ces billets culturels et sur la ville de Québec.
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