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Sorry, I don’t speak French

En août dernier, Paul Morissette, secrétaire du Syndicat des professeurs de l’État du Québec, faisait publiquement part des inquiétudes de ses collègues, professeurs de francisation auprès des immigrants allophones, à former des citoyens de seconde zone en leur enseignant le français.

En effet, selon eux, l’anglais est encore bien souvent la seule langue permettant l’obtention d’un emploi. Et comme leur mission première est de supporter l’intégration des immigrants et que cela passe le plus souvent par l’emploi, ils ont alors un sentiment de culpabilité : « ils savaient que la langue française ne donnait pas souvent d’emploi et ils n’ont rien dit. » poursuit Mr Morissette. Si lire cela ne vous a pas fait grimper aux rideaux comme moi, merci d’avoir pris la peine de me lire jusque-là et bonne journée. Parce que le reste de ma chronique ne vous intéressera pas. Ou au contraire. Finalement, je vous demande particulièrement de la lire si ce sujet ne vous intéresse pas. On ne prêche pas auprès des convertis, même si ces derniers sont bien sûr les bienvenus !

Corrigez-moi si je me trompe mais si j’ai bien compris, ces professeurs se sentent coupables d’enseigner le français aux immigrants allophones car cette langue sera davantage un handicap dans leur insertion professionnelle. Pauvres d’eux autres : pognés à former du futur cheap labor. Duplessis doit se retourner dans sa tombe.

Penser ainsi, c’est penser en dominé. Parce c’est favoriser la résignation et l’impuissance sale qu’on veut faire passer pour de la lucidité : ben oui, l’anglais est la langue mondiale des affaires. Pis on est en Amérique du Nord en plus, faut s’adapter coudonc. En plus, l’immigrant allophone a déjà tellement d’obstacles à gérer qu’on ne va pas – en plus ! – lui compliquer davantage l’affaire en lui imposant une langue qui ne lui servira à rien finalement. En d’autres termes, c’est dire à l’un des éléments majeurs de la survie de la société québécoise (l’immigrant) que son ciment fondamental (le français) est inutile. Wow, toute une promotion de la société québécoise, ça.

Penser ainsi, c’est pensé petit. Parce que ça réduit l’intégration à l’unique dimension professionnelle. Attention : je ne suis pas en train de dire que la job c’est pas important. C’est majeur dans l’adaptation à la société d’accueil. C’est le ton péremptoire qu’utilise Mr Morissette qui me fatigue. Dire que ses collègues ont de la difficulté à vendre le français quand l’immigrant a des soucis bien concrets (genre trouver une job), je n’ai aucun problème avec ça. Je travaille moi-même au service de francisation à Sherbrooke et on deale régulièrement avec ça. Mais dire qu’ils se sentent coupables, qu’ils se trompent de langue d’enseignement et qu’ils forment des citoyens de seconde zone, y’a ben des limites.

Un tel discours, c’est favoriser une approche professionnelle réductrice et non une vision culturelle globale. En clair, c’est instrumentaliser le processus d’intégration de l’immigrant en lui disant que son salut passe uniquement par la job ; ceci n’étant possible qu’en maîtrisant l’anglais, bien entendu. Et le pas est franchi avant même de s’en rendre compte : dans ce cas, pourquoi ne pas aller dans le ROC ? C’est plus grand – donc plus d’opportunités d’emploi – et le concept de société québécoise distincte, oubliez ça. Et croyez moi, y’a pas que les souverainistes au Québec qui vont protester. Alors n’en faites pas un débat entre fédéralistes et indépendantistes (et autonomistes …). À moins, évidemment, que le Québec finisse par allumer que c’est l’anglais qu’il faut enseigner. À ce sujet … Pourriez-vous, s’il vous plaît, me rappeler pourquoi le Québec n’est justement pas encore passé à l’anglais ?

On me répliquera que l’immigrant saura faire la part des choses : que si l’anglais est un atout de manière générale dans le monde du travail au Québec, il va cependant faire la distinction dans un environnement où la langue officielle restera le français. Douce naïveté quand tu nous tiens … La situation géolinguistique particulière du Québec oblige à voir le doux envahissement fait ailleurs comme une OPA hostile ici. Parce que vous savez, on est bien obligés de voir les choses un peu différemment quand on est en mode survie. Et il ne s’agit pas ici de se battre pour continuer à rouler en VUS. Mais de simplement vouloir continuer à vivre en français.

Alors il nous appartient, comme société, de fournir à l’immigrant allophone les structures nécessaires pour qu’il choisisse le français.

La francisation en est donc une. Et détail important : elle agit en première ligne. Comme la première impression, beaucoup de choses déterminantes se jouent et se décident ici. La francisation est donc un gros morceau du ciment identitaire néo-québécois qui ne demande qu’à émerger chez l’immigrant. Parce que parler, c’est relier. Et relier, c’est partager. Suggérer alors que l’anglais serait un choix plus pertinent, c’est ouvrir une brèche dans l’édifice linguistico-culturel québécois, déjà pas mal ébranlé.

En effet, l’actuel paysage politique québécois impose un nouveau rythme à plusieurs dossiers. Comme faire le ménage dans les finances publiques par exemple. Et accessoirement, s’occuper du sentiment nationaliste québécois également. Parce qu’il y avait de ça aussi dans le vent qui a soufflé le 26 mars. Sentiment qui exige des réponses – pensez aux accommodements raisonnables – et ça presse. Ben des choses pourrait changer ici – pourquoi par un test de résidence permanente version québécoise ? – avec un gouvernement minoritaire obligé de composer avec une opposition officielle qui s’est fait l’étendard de cette patate chaude.

D’autant plus que Graham Fraser, le nouveau commissaire fédéral aux langues officielles, en rajoutait récemment en tirant la sonnette d’alarme sur l’état catastrophique du français au Canada.

Et lui d’avancer que la survie même du Canada repose sur sa capacité à être réellement bilingue. Voilà un discours qui tranche clairement avec les propos de Mr Morissette !

Alors francisation, anglicisation, bilinguisme ?

Graham Fraser

Source : www.ocol-clo.gc.ca

Pendant que beaucoup vont déchirer leur chemise sur cette question, une troisième voie pointe le nez, celle du trilinguisme avec l’espagnol qui est la langue la plus populaire au Québec après le français et l’anglais. Cette langue peut d’ailleurs compter depuis peu sur Tele NuevoMundo (NMTV), nouveau venu dans le paysage télévisuel québécois.

De gauche à droite :

Maria Eugénia Robertson, animatrice

Maria Teresa Calderon, présidente

Leonardo Gimeno, chef d’antenne

Ada Catherine Henriquez, vice-présidente

Quatre membres de la station NuevoMundo

Source : La Presse (photo par Alain Laberge)

Déjà, l’on s’interroge sur les risques de ghettoïsation d’une télévision uniquement espagnole – cf. OPA hostile – même si elle ne diffuse pour le moment que dans les régions de Montréal, Québec et Gatineau. NMTV rejette cela en affirmant offrir une programmation branchée sur la société québécoise comme Sabor a mi, une émission présentant les plaisirs gastronomiques de Montréal. Faut voir.

Dans ce contexte, se demander si la francisation ne devrait pas devenir anglicisation est plutôt incongru. Étonnant même de la part d’intervenants québécois qui devraient être conscient des implications d’une telle demande pour la société québécoise. Pandore n’aurait pas pu ouvrir pire boîte. Mr Morissette continue en affirmant que la situation actuelle favorise davantage les préjugés contre l’immigration. En effet, quand l’immigrant s’anglicise, le québécois se sent menacé (alors pourquoi le pousser à s’angliciser d’abord ?). Mais quand l’immigrant se francise, on en fait une future victime des inégalités socio-économiques. Ce qui favorise chez le québécois la désagréable impression d’entretenir l’immigrant sur le bien-être social.

Là où vous vous en allez avec votre seconde affirmation Mr Morissette, la glace est bien mince. Parce que la langue, c’est comme la job : c’est ben important mais ça fait pas tout. Et encore lui d’asséner que « bref, la langue de l’emploi chez les immigrants, c’est l’anglais au Québec, à Montréal et en Outaouais. ». En conclusion, le français est à l’intégration ce que la montée du dollar canadien est à l’économie : tout est de sa faute.

Bien sûr que le fait français au Québec est un effort de chaque instant parce que ce n’est pas facile justement ! Sinon, pourquoi la francisation ou une Loi 101 ? Et bien sûr que son marché du travail est rigide (reconnaissance des acquis, expérience professionnelle, mafia légalisée des ordres). Mais quel est déjà l’objectif principal de la politique québécoise d’immigration ? L’idée est justement de créer un cercle vertueux d’expansion du français pour justement ne pas céder au cercle vicieux de l’anglicisation au Québec. Et c’est justement en faisant la promotion de l’anglicisation que vous favorisez les préjugés à l’égard de l’immigration au Québec ! By the way Mr Morissette, en favorisant l’anglicisation, vous n’aidez pas vos membres à garder leur job.

Je tire sur le messager, c’est clair. Mais sur le message aussi et surtout. Il y a une nette différence entre dire d’un côté « on a un méchant problème gang » et dire, de l’autre côté, qu’on forme de futurs assistés sociaux ! L’intégration, par nature, est un défi collectif : chacun d’entre nous y participe à sa mesure. Bien sûr, certains y sont spécifiquement attitrés comme les professeurs de francisation par exemple. Mais en agissant ainsi et en allant aussi loin, beaucoup d’autres intervenants – comme moi – sont pris à ramasser les inévitables réflexions et commentaires d’immigrants d’une affaire qui n’a aucune pertinence selon moi.

Par ailleurs, c’est creuser davantage le fossé linguistique et culturel entre québécois et immigrants. À commencer par Montréal qui sera d’ailleurs l’un des enjeux des prochaines élections provinciales.

Constatant l’échec du Québec à régionaliser son immigration, il devient ainsi capital selon Lise Beaudoin de francophoniser Montréal.

L’ancienne ministre péquiste du MICC en appelle donc à la mobilisation : si on ne fait rien, l’île de Montréal sera entièrement dévouée à l’immigration. Ce qui renforcera non seulement le clivage entre l’île et le reste du Québec, mais rendra toute politique d’intégration inutile et ridicule.

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Source : Radio-Canada

En effet, pour intégrer, il faut placer l’immigrant dans un environnement où la culture d’accueil est dominante. Mais si l’immigrant arrive dans un Montréal où la culture québécoise finit par être marginale, comment peut-on alors encore parler d’intégration ? Sans être alarmiste, ce discours mérite cependant toute la vigilance nécessaire. Car s’il fallait trouver une quelconque pertinence aux propos de Mr Morissette, c’est probablement vers Montréal qu’il faudrait se tourner. Là où le communautarisme et l’exigence de l’anglais y sont certainement plus importants que partout ailleurs au Québec. D’ailleurs, même en-dehors du sujet de l’immigration, le clivage ou le fossé (appelez cela comme vous voulez) entre Montréal et le reste du Québec est un débat qui existe déjà depuis fort longtemps.

Le plus triste je crois est que je ne vous apprends pas grand chose en écrivant tout cela. Le fait français est en effet un sujet récurrent tant au Québec que dans plusieurs de mes chroniques. Quand j’ai l’impression d’avoir fait le tour de la question, l’actualité s’arrange pour redonner de l’eau à mon moulin. C’est un classique comme un bon vieux Coke. Mais pourtant, à chaque fois, au lieu de me décourager, je remets l’épaule à la roue avec beaucoup d’enthousiasme et de passion : parce que le Québec en vaut la peine. Probablement aussi est-ce comme l’a écrit Dany Lafferière dernièrement dans La Presse – une chronique au titre évocateur : « l’identité en miettes » – où il parle d’un Québec à forte teneur identitaire. Un pays, tout comme son Haïti d’origine, qui drague beaucoup d’énergie, exigeant constamment qu’on s’occupe de lui. Ce qui est compréhensible quand on connaît un peu son histoire. Et pour qu’il continue en avoir une bien à lui, faut lui donner une chance.

* Titre d’un livre de Graham Fraser sur les lacunes du bilinguisme au Canada

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