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Sept ans à Toronto

Sept ans. Les noces de laine. Ça tombe bien, l’hiver est plutôt rude au Canada. Les voilà déjà passées les fameuses sept années de bonheur. Et après ? Et avant ?

13 octobre 2004. Je m’envole vers Toronto accompagnée de Sylvain et nos deux chats. Sept années se sont écoulées depuis, mais je me souviens pourtant de cette journée comme si c’était hier. Je me rappelle avoir quitté la maison de mon enfance le coeur un peu serré et la voiture bien pleine, tellement chargée d’ailleurs qu’on avait dû recruter mon frère et son véhicule pour nous amener à l’aéroport. Je me souviens que mon père, sous couvert d’une migraine fulgurante, était resté planqué dans sa chambre.

Ce projet d’immigration, il n’y croyait pas trop, puis je pense aussi que ce départ tirait un trait définitif sur la petite fille que j’étais encore à ses yeux. Il ne me verrait plus les fins de semaine et ne pourrait plus me demander si je pensais à manger, dormir suffisamment et vérifier de ses propres yeux si j’avais l’air en bonne santé.

Quelques mois plus tard, il m’a montré une photo qu’il avait prise en cachette depuis la fenêtre et où l’on me voit dans la voiture avec ma mère. Je n’ai jamais vraiment compris l’intérêt de ce cliché, un peu flou en plus. Était-ce un dernier souvenir de moi sur le sol français ou une photo à me ressortir en cas d’échec et de retour en France, qu’il pourrait accompagner d’un « tu vois, ça n’a pas servi à grand chose tout ce gros déménagement » ? La photo est rangée dans un tiroir depuis longtemps et le discours paternel a bien changé.

13 octobre toujours, à l’arrivée à Toronto. Je me souviens du sourire du douanier et de son « welcome to Canada », je me souviens du passage à l’immigration et de l’inspection des chats tout comme je me souviens parfaitement du coin du sous-sol aménagé chez notre ami et qui nous servira de point de chute pour les premières semaines.

Puis c’est le temps des premières sorties, des premières démarches administratives : permis de conduire, carte de santé, des premiers voyages dans les transports en commun (il m’a fallu au moins deux semaines pour comprendre leur principe de ticket de transfert), premier appartement loué, premier hiver, premières fêtes loin de la famille, premier printemps tant attendu, premières chaleurs écrasantes de l’été. Tellement de premières fois qui se sont petit à petit transformées en habitude.

Je relis mes premières chroniques et je me rends compte du chemin parcouru. Le travail d’abord. Mon premier emploi était surtout alimentaire et m’a permis de décrocher la fameuse expérience canadienne sans laquelle on ne vaut pas grand chose sur le marché du travail local. Puis je me suis faite recrutée, chose qui m’était totalement inconnue en France malgré mes diplômes, puis j’ai finalement décidé quelques années plus tard de retourner à l’université et je suis devenu enseignante.

Le Canada m’a donné mon premier boulot et une carrière aux antipodes de ce que j’avais fait auparavant. C’est ce que j’aime ici : tout reste encore possible à celui qui veut bien s’en donner la peine.

Sept ans, deux enfants et une maison plus tard, où est celle que j’étais en arrivant ? Est-ce que l’immigration nous change ? Que deviennent nos rêves, nos espoirs, nos frustrations ?
Je ne suis plus tout à fait française, j’ai maintenant deux nationalités. Lors de la cérémonie de la remise de la citoyenneté canadienne, j’ai été émue. Touchée par le discours du juge, fière de faire partie du pays que j’avais choisi. Je sais, ça fait con, mais c’est vraiment ce que j’ai ressenti. Si demain je ne devais garder qu’un passeport, ce serait celui avec la couverture bleue.

Ma qualité de vie n’est rien en comparaison de ce que j’avais en France et chaque retour sur le vieux continent ne fait que renforcer ce sentiment. Mes premiers retours étaient différents dans le sens où c’était encore un peu difficile de me dire et surtout de faire comprendre aux autres que « chez moi c’est au Canada ». Pendant longtemps j’ai eu le droit à la question « bon alors quand est-ce que vous revenez vivre en France ? » et quand je répondais « jamais » je déclenchais quasi systématiquement un haussement de sourcil et une crise de rire. Puis l’entourage a compris que lorsqu’on rentrait en France c’était pour les vacances, pas plus.

Je me souviens qu’en France tout me paraissait trop petit, trop étriqué. Les gens un peu trop les uns sur les autres et prêts à se sauter à la gorge au moindre regard de travers.

Puis cet hiver, c’est presque de la pitié que j’ai eu. J’ai trouvé les gens ternes et résignés, enfermés dans une vie où peu d’espoirs sont permis et où il faudrait vendre un rein à chaque fois qu’on veut aller faire les courses au supermarché du coin. Bon c’est peut-être parce que d’habitude je rentre en été et que là, décembre oblige, il faisait gris et moche tous les jours, mais la bonne humeur et la joie des torontois pendant les fêtes m’a terriblement fait défaut.

Je me souviens que lorsque je suis partie en 2004, tous mes amis m’ont fait la promesse de venir nous rendre visite. Sept ans plus tard, je suis revenue en France plusieurs fois, et ceux qui ont fait le trajet au dessus de l’atlantique pour atterrir à Toronto se comptent sur les doigts… d’une main.
C’est ça aussi l’immigration. Perdre un peu de vue ceux qu’on aime, même ses amis les plus chers. J’ai raté des mariages, des naissances, des ruptures, des discussions enflammées à nos terrasses préférées, des virées shopping, des soirées de nouvel an, des anniversaires. Eux aussi n’ont pas été là pour partager des moments, plus ou moins importants de ma vie. Mais je ne leur en veux pas et j’ai toujours autant de plaisir à les voir quand je rentre. J’ai aussi, je dois l’avouer, toujours l’espoir fou que l’un de mes proches vienne s’installer ici. Parce que, oui, il faut bien le dire, sept ans loin de sa famille et des gens qu’on aime, c’est long. Dans une vie parfaite, je serais ici, mais mes parents ne seraient pas trop loin ainsi que d’autres personnes que j’apprécie énormément et qui me manquent. Pourtant, malgré ce vide, je ne pourrais jamais faire le choix de rentrer. Ma vie n’est pas en France et j’ai eu plus que le temps de m’en rendre compte depuis 2004.

Parce que Toronto, c’est un peu le pays des bisounours comme dirait mon cousin et que je n’ai jamais autant aimé une ville dans laquelle j’ai habité. Les gens, dans leur très grande majorité, sont serviables et souriants. On peut laisser plein de choses sur son porche et ce n’est jamais volé (sauf les vélos, il faut l’avouer), on peut oublier son sac dans des lieux publics et le retrouver ainsi que son contenu (Sylvain a testé un nombre incalculable de fois), on peut sortir en mini-jupe sans se faire siffler, on peut manger des sushis et des empañadas dans la même journée. Ma vie est ici parce que j’ai envie de continuer à utiliser le verbe pouvoir pour au moins les sept prochaines années.

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