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Chu ben comme chu

Si vous comprenez le titre de la chronique, c’est probablement parce que vous connaissez suffisamment le Québec ou la culture québécoise. Si non, cette expression veut dire, en gros, que je suis confortable dans la situation ou l’état dans lequel je suis actuellement. Et accessoirement, que si cela ne vous convient pas, ben arrangez-vous avec vos affaires.

Parce qu’imaginez-vous donc que je chu ben comme chu effectivement. Pourtant, ce ne sont pas les occasions qui manquent pour qu’on me fasse sentir que je dois être différent. Ou « comme ça » et pas « comme ci ».

La semaine passée, on a eu droit à une belle tempête de neige au Québec. C’est d’ailleurs la plus grosse qu’il m’a été donné de connaître depuis que je suis ici. Et je suis bien d’accord avec ceux qui disent que c’est finalement, la première « vraie » tempête de l’hiver. Et comme bien du monde, ça a été l’occasion pour moi également de râler après toute cette belle marde blanche qui n’arrêtait pas de tomber, tomber, tomber …. De toute façon, avec la politique, les saisons au Québec sont le sujet de prédilection pour se plaindre. Exemples : grosse neige en vue : « va falloir pelleter, les routes seront bloquées, on va rester pris dans le chemin ». Températures polaires avec un facteur éolien aggravant : « fait ben trop frette, ça a pas d’allure ». Températures caniculaires avec un gros humidex : « fait ben trop chaud, ça a pas de bon sang ». L’automne débarque fin septembre : « déjà l’automne, on n’a pas eu d’été ». Le printemps arrive à la mi-mars : « déjà le printemps, on n’a plus les hivers de nos enfances ».

Ben oui je sais, ça fait pas mal verre à moitié vide. Alors comme ben du monde, je râle. Mais y’a râler et râler : et comme ben du monde encore une fois, je râle juste pour la forme. Parce que ça fait du bien après avoir fait cent mètres en deux heures sur la route à cause de la neige. Et ça soulage aussi après avoir marché dix minutes avec le vent de face sans tuque sur la tête. Après, on peut passer à autre chose, le cœur plus léger.

Avec mon râlage d’hiver, j’ai deux autres traditions hivernales : me payer une belle glissade avec atterrissage en règle sur les fesses (ça c’est fait pour cette année) et me faire servir un : « si t’es pas content, t’avais qu’à pas venir ici. » quand je râle.

En effet. Mais il se trouve que je suis ici et que je n’ai pas l’intention de m’en aller à date.

« Ouais mais tu as choisi de venir ici à la différence des québécois. »

En effet : je savais qu’en choisissant librement d’immigrer ici, j’allais affronter, entre autre, des hivers rigoureux. Et que de ce fait, je n’ai donc aucune raison de me plaindre. Pis que rien ne me force à rester ici. Pis que je peux retourner dans mon île. Pis que. Pis que.

Avec des pis que, on pourrait mettre Montréal en canne (je sais, elle est facile).

Ça voudrais-tu donc dire que je devrais donc supporter stoïquement les froidures québécoises sans me plaindre ? Ou encore qu’à titre d’immigrant, faudrait nécessairement que je raffole de l’hiver, du froid et de la neige ? Bullshit. Je les aime les hivers québécois. J’en raffole même. Mais faut pas abuser des bonnes choses. Ainsi, à un moment donné, après quatre mois d’hiver, j’atteins mon quota de neige, de froid, de vent, de glace (transparente, noire, bleue), de sel sur mes bottes et de sloche boueuse. Comme beaucoup de québécois d’ailleurs : ça expliquerait peut-être pourquoi beaucoup s’en vont une semaine dans le Sud en mars pour retrouver chaleur et soleil. Et si bien des québécois ont atteint, tout comme moi, leurs limites de tolérance, ça veut peut-être dire que je suis intégré : je finis par penser comme l’habitant du coin !

En un éclair, me voilà passé du statut de l’immigrant mésadapté et chialeux à celui de l’immigrant parfaitement adapté. Merveilleux.

Autre exemple : l’autre jour, je discutais avec des amis – dont des immigrants – au restaurant et on parlait de tout et de rien. À un moment donné, je parle de mon plaisir à suivre régulièrement quelques émissions ainsi que le journal télévisé de France 2 sur TV5 Canada.

Et paf, ça ne manque pas : « t’es pas capable de te couper de l’actualité de ton pays d’origine ».

Pis que si je ne suis pas capable de faire ça, ben faudrait ptete que je réfléchisse à mon avenir ici. Pis que je devrai m’intéresser à ce qui se passe ici plutôt qu’à ce qui se passe ailleurs. Pis que. Pis que.

Ben oui, c’est vrai que j’aime ces émissions. Précision : j’aime ce genre d’émissions. Et il s’avère que je peux en écouter quelques-unes sur TV5 : devrais-je m’en priver simplement pour démontrer mon attachement au Québec et ma capacité à me détacher de certains éléments de mon ancienne vie ? Ou encore que je devrais me gaver d’émissions québécoises parce-que-c’est-ici-que-je-vis-maintenant ? Encore une fois : bullshit.

Tiens, je vais faire le tour de quelques affaires étiquetées « québécoises » : je ne trippe pas plus que ça sur le hockey sauf quand le Canadien se rend aux séries éliminatoires (et encore). En outre, comptez-vous chanceux de me voir dans une Cage aux Sports avec chums, ailes de poulet et bière devant l’écran géant. Je ne suis pas non plus un gros fan ni des sports d’hiver ni du barbecue l’été. Je n’ai pas une poussée d’excitation quand je rentre dans un magasin de rénovation. Je serai incapable de vous dire quoi que ce soit sur la série télévisée Virginie. Je n’ai pas hâte à la saison des cabanes à sucre pour me farcir des fèves au sirop d’érable. Et j’avoue un brin d’agacement de voir toutes ces séries ou ces films dits « du terroir ».

Bien sûr, j’ai déjà fait toutes ces activités à un moment donné (sauf écouter Virginie par exemple : la charte québécoise me garantit des droits et libertés quand même), mais je vous pose la question : qu’est-ce qui est le mieux ? Que je me promène avec le chandail du Canadien sur le dos à sortir des expressions québécoises à tout bout de champ et à me gaver de poutines ? Ou que je connaisse minimalement l’histoire du Québec et que je tente de comprendre certains enjeux culturels d’ici en continuant d’écouter mes petites émissions sur TV5 ?
Et si vous grimpez aux rideaux en lisant les exemples que j’ai sortis pour illustrer la culture québécoise (rénovation, BBQ, poutine, Cage aux Sports), ben vous avez bien raison d’avoir grimpé. Car ce sont des stéréotypes à quelque part. Et j’ai fait exprès de choisir ces exemples précis car ils témoignent d’un processus d’étiquetage.

C’est comme s’il y avait une espèce d’hyper terrorisme intellectuel autour de l’immigrant qui doit absolument faire telle chose et surtout pas telle autre chose au risque de se faire lapider par quelques ayatollahs du bien pensé. Et ça se joue dans l’autre sens aussi : je soupçonne ces mêmes ayatollahs d’avoir mis leur grain de sel dans la série télévisée « Pure Laine ». Pour ceux qui la connaissent, avez-vous remarqué combien l’immigrant y est pratiquement intouchable et que le doigt est constamment mis sur les petites bibittes comportementales du québécois ? J’imagine que ce n’est pas pour froisser l’immigrant dans un contexte – assez explosif merci – d’accommodements raisonnables. Et de l’autre côté, pour montrer qu’au Québec, on est du monde capable de se regarder dans ses bibittes.

En soi, j’applaudis l’initiative de cette série : elle est révélatrice d’une réalité que vit la société québécoise que le paysage télévisuel devait traiter. C’est dans la même lignée de sujets de société comme par exemple les filles-mères, le taxage à l’école ou encore l’apparition des supers-aînés au Canada (les 85 ans et plus). Mais j’ai vraiment de la misère avec ce choix d’élever l’immigrant en icône religieuse. Ça semble vraiment induire que toute la job repose sur les épaules des québécois, pis ça favorise la victimisation et les dérives chez l’immigrant. Pourtant, la pierre angulaire de l’interculturalisme québécois est la réciprocité culturelle.

C’est une question que chacun doit FAIRE son bout. Et non que chacun doit TENIR son bout. La pognes-tu ?

Ou encore la fameuse question de l’identité québécoise. Haaa, THE question …. Je pense que le jour où on sera capable d’en sortir une réponse pas pire, on aura résolu la question nationale, à savoir si l’indépendance du Québec est le meilleur deal à faire ou pas. D’ailleurs, plus j’y pense, plus je me dis que je symbolise bien à date l’identité québécoise à quelques égards : impossible à définir clairement. Quelque soit l’argument invoqué pour définir l’identité québécoise, vous finirez toujours par y trouver une exception. La langue ? No sir. La religion ? Mon Dieu, jamais de la vie. L’accent ? Ethnocentrisme fatiguant. La souveraineté ? Jamais deux sans trois. L’hiver ? Quelques arpents de neige ne suffisent pas pour en faire un peuple d’hiver.

Probablement pour cela que je me sens bien ici. Toute prétention mise de côté, je me considère comme un ICNI (Immigrant Culturellement Non Identifié). J’échappe à toute conclusion ethnique qui permettrait de m’identifier à une catégorie déterminée. Un électron libre de la physique des cultures en quelque sorte. De par mon histoire personnelle, je ne suis jamais chez moi où que j’aille : en Nouvelle-Calédonie, je suis un « niaouli », en France je suis un caldoche, en Indonésie, je ne parlais jamais assez bien la langue du coin et au Québec, on me trouve stupide d’avoir quitté soleil et plage de sable blanc pour tempête d’hiver et de glace. Et cerise sur le sundae : on m’a déjà pris pour un sud-américain. Nul n’est prophète en son pays ! Et le plus beau dans tout ça, c’est que je suis loin d’être le seul spécimen de mon espèce. Ce n’est pas des états-uniens, des canadiens-anglais, de l’intégrisme religieux ou du péril jaune dont il faut avoir peur : c’est de nous, les frankenstein de la culture issus de la mondialisation.

À ne pas confondre avec les fameux citoyens du monde. Être citoyen du monde, à mon sens, c’est être bien partout sur cette Terre, ce qui est loin d’être mon cas. Je peux très bien avoir la curiosité galopante et vouloir découvrir d’autres pays ou d’autres cultures mais j’aurais toujours un port d’attache qui ne sera jamais ce vaisseau spatial appelé Terre mais bien un pays quelque part sur ce vaisseau. C’est là le paradoxe des ICNI : schizophrènes des cultures, on ressent le désir viscéral de s’identifier à une en particulier pour se donner minimalement un peu de consistance. Alors on magasine les cultures disponibles.

Quand au détour d’une conversation on me sort la solution d’un retour à un certain fondamentalisme pour enrayer la désintégration sociale en Occident, je sors alors le droit typiquement occidental des individus à disposer d’eux-mêmes. Et de l’autre côté, soyez assurés que j’ai toujours un malin plaisir à dénoncer cet ethnocentrisme typique de certains immigrants occidentaux qui, lorsqu’ils arrivent au Québec, déplore son histoire vieille que de quelques siècles seulement (c’est vrai quelques tribus de « sauvages » ici et là, ça ne se compare pas à Charlemagne). Et mon magret de canard ? Et mon bougna à la tortue ? Et mon fromage Oka ? Je suis tout ça à la fois mais aussi tout ce qui est entre ces trois affaires. Bref, chu comme chu. Et je dirais même plus : chu ben comme chu.

Pourtant, je suis souverainiste.

« Ben tu es péquiste d’abord. »

Pas forcément : être souverainiste ne signifie pas automatiquement que je suis péquiste. Est-ce que croire en Dieu fait nécessairement de moi un adepte d’une des religions monothéiste ? Est-ce qu’être réticent à laisser les forces du marché fixer elles-mêmes les prix fait nécessairement de moi un gauchiss ? N’importe quoi. L’actuel Premier Ministre fédéral a beau m’énerver, je suis cependant tout à fait de son avis quand il dit qu’il faut renoncer à Kyoto car le Canada ne sera jamais capable de livrer la marchandise. Et ça ne fait pas de moi pour autant un conservateur redneck ou un anti-écolo.

Ou quand l’actuel Premier Ministre du Québec, Jean Charest, dit que ce n’est pas lui qui a la tête dure mais que ce sont les chiffres qui ont la tête dure (pour justifier le contrôle des finances publiques), je suis ben d’accord avec lui quand je les regarde moi aussi les chiffres. Ça fais-tu de moi un partisan des PPP ? Ou encore un pro-dégel des frais de scolarité ? Come on.

Ce n’est pas une question de valeur ou de principe. C’est une question de cohérence. En commençant par soi-même : et comme je suis pétri d’incohérences, j’ai de la job en masse. Et je ne peux m’empêcher alors d’avoir en tête cette citation du monologuiste Yvon Deschamps : « Ce qui revient à dire qu’un vrai Québécois, c’t’un communiste de cœur, c’t’un socialiste d’esprit, pis c’t’un capitaliste de poche. ».

Sur ce, je vais aller manger ma toast beurre de peanuts + tranches de bananes en écoutant ce qui se passe de bon aujourd’hui dans la campagne électorale. Comme bien des Québécois.

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