Un pied ici, un pied là bas… - Immigrer.com
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Un pied ici, un pied là bas…

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Vous arrive-t-il d’avoir l’impression d’être écartelé entre deux continents ? De vous réveiller un beau matin en vous demandant ce que vous fabriquez ici, grelottants, ensevelis sous la neige alors qu’il fait 28 degrés à l’ombre chez vous ? Moi, ça m’arrive au moins deux fois par semaine. Pas de grands regrets, non. Juste comme ça ? parce que mes origines, ma bonne petite famille, mes amis, mes racines au fond me manquent. Mais je me garde bien de m’y attarder. La vie d’ici étant comme elle est, je passe vite à autre chose. En réalité, j’aimerais bien pouvoir tourner définitivement la page. Mais cela, c’est sans compter sur ceux qui sont restés là-bas ?

Driiiiiing ? Driiiiiiing ? Driiiing ?Shit ! Il est trois heures du matin ! Non mais, quel idiot peut bien nous appeler à cette heure ?
– Allô ! C’est ton frère X.
– Qu’est-ce qui te prend d’appeler en pleine nuit ?
– Ah ! mais il est 9 heures du matin !
– Neuf heures à Kigali, idiot. Le décalage horaire, ça te dit quelque chose ?
– En fait je voulais que tu m’appelles. C’est que je n’ai pas beaucoup d’unités dans mon cellulaire.
– C’est très simple: quand on n’a pas les moyens d’appeler, on n’appelle pas, point.

Ah ! Ces jeunes ! Il est étudiant, zéro revenu, et il a un cellulaire. Moi je n’y pense même pas, à en posséder un ? Puisque de toute façon j’ai peu de chances de me rendormir, autant prendre des nouvelles de la famille. Je le rappelle donc (j’ai des cartes d’appel en réserve, pour des urgences). En gros, tout le monde va bien, sauf qu’il a la spécialité d’avoir toujours un problème qui ne peut se régler sans mon intervention. Traduisez : je dois envoyer de l’argent?

Un autre jour : dring ? dring ? dring ? un ex-collègue qui a perdu son emploi. Il va maintenant à l’université mais il a une famille à entretenir et blablabla ? Où est-ce qu’il a trouvé notre numéro, celui-là ? Au début de notre installation, nous avons distribué numéros de téléphone et adresses à tout va. Vu le nombre d’appels du genre, nous avons retenu la leçon. Dès que nous avons déménagé, nous n’avons donné notre nouveau numéro qu’à quelques personnes proches. Mais c’était sans compter cet incorrigible bavard qu’est internet? un coup que tu tapes le nom de la personne dans le bottin en ligne et vlan ! Mon mari demande en soupirant : devrais-je nous mettre sur liste rouge, maintenant ? Je crois aussi que je vais me fâcher avec les compagnies de téléphone de là-bas, qui offrent souvent des rabais-surprises sur les appels internationaux. Leurs foutus rabais nous valent une tonne d’appels du genre. Arrrggghh !

Internet est bien pratique pour garder le lien avec ceux qui sont loin, mais dans notre vie d’immigrants, c’est aussi un gros générateur de troubles. Un beau matin, il me reste trois minutes avant d’aller bosser, j’ouvre ma boîte courriel. Un message d’une voisine. Ma mère lui a donné mon adresse courriel. « Appeler maman. C’est urgent ! » C’est quoi ce style télégraphique, là ? Je pense que maman est gravement malade, ou que quelque chose de terrible est arrivé. Tant pis pour la job, j’avertis que vais être en retard et j’appelle maman. Après avoir fait le tour des nouvelles des tantes, des oncles, des cousins et des démêlés avec les voisines, elle en vient au fait : elle, elle est pétante de santé. Ce sont ses vaches qui sont malades. Elle a besoin d’argent pour faire venir le vétérinaire. Seigneur ! Comment expliquer à ma mère que la Québécoise que je suis devenue se fiche complètement des vaches, chèvres, chats et autres bestioles dont sa mère adore s’occuper ? Impossible, hein ? J’aime mieux me délester de quelques dollars que de faire de la peine à maman?

D’autres jours, d’autres messages. “Appeler maman, elle est à l’hôpital”. Gros battements de c?ur. Angoisse. Je compose fébrilement le numéro (vous l’avez deviné, elle aussi a un cellulaire ? dont les frais me reviennent de droit, bien entendu). J’aligne des questions:
– Qu’est-ce qu’il y a Maman? Est-ce que tu as vu le docteur? Est-ce que tu as fait des examens?
– Non. Qui t’a dit que je suis malade? C’est juste que la fille de ta cousine (décédée il y a trois ans) fait une grosse malaria?
– Ouf! Et pourquoi est-ce toi qui t’en occupe?
– Mais parce qu’elle vit chez nous ? Tu sais, ses deux frères aussi.

Boum! Comme ça, je viens d’apprendre que ma mère s’occupe de quatre enfants mineurs. Ses propres enfants, au nombre de quatre, sont tous grands maintenant, deux mariés, deux autres finissent leurs études universitaires. L’occidentale que je suis pense que sa mère devrait se reposer maintenant. Aussi loin que je me souvienne, elle a toujours eu à s’occuper d’au moins deux enfants à temps plein en plus des siens. D’autre part, je comprends que ça l’occupe. Le hic de tout cela: elle n’a que son c?ur à donner. Côté financement des “?uvres caritatives” de maman, c’est à moi de voir (même si elle ne m’a pas demandé mon avis). Ma s?ur a pris une autre voie, qu’elle m’a expliquée ainsi: “Je vais faire d’autres enfants. Ça ne sert à rien de me priver des plaisirs de la maternité. De toute façon, ce que j’économise en faisant moins d’enfants, je finis par le dépenser pour des enfants qui ne sont pas les miens. Alors tant qu’à faire, je m’occupe de mes propres enfants, eux autres au moins vont me faire vieillir dignement.” Elle est rendue à quatre enfants, travaille à temps plein et prépare son doctorat. Quand sa mère l’appelle pour “une de ses ?uvres”, elle répond: “Tu sais, maman, j’ai quatre enfants, comme toi. Appelle donc ma s?ur qui n’en a que deux”. Et c’est réglé, pelletage de mon côté. Et je crois qu’elle est plus fûtée que moi, la frangine ?

Le plus drôle, c’est de gérer les conflits à distance. Un membre de ma nombreuse fratrie (nous sommes onze, de quatre lits) doit provenir d’un croisement bizarre entre un Bougon et une Lavigueur qui aurait traversé l’Atlantique. Bref, un paquet de troubles sur deux pattes. Toujours en chicanes, le lundi avec tel, le mercredi avec tel autre et le samedi avec tout le monde. Et comme j’ai l’immense privilège d’être l’aînée (tu parles d’un privilège!) je suis celle qui est censée régler cela. Essayez donc de faire de la médiation, de la conciliation, de l’arbitrage, de mettre en ?uvre tout ce qu’on sait en résolution de conflits, d’en avoir assez et de sommer tout ce beau monde de s’entendre sous peine de ne plus jamais leur parler, de les enguirlander en fin de compte et de leur dire d’aller tous se faire voir ? tout cela, à 10000 km de distance. Frais de téléphones et des centaines de courriels en prime. Non mais quels boulets ! Et moi qui croyais avoir la paix en immigrant loin d’eux ?

Vous croyez peut-être que la famille de mon mari est en laisse ? Que nenni ! Lui aussi est l’aîné de six. Courriel : « la petite Y doit commencer son école secondaire le mois prochain. Tu dois nous envoyer de l’argent ». Précision : l’auteur du message n’est nul autre que celui qui perçoit le loyer de l’une de nos maisons. Un autre message : je n’arrive pas à trouver du travail. J’aimerais que tu me prêtes un million pour réaliser mon projet de (je ne sais plus trop quoi). Quoi, un million ? Aux dernières nouvelles, il y avait des banques dans ce pays, non ? Ils doivent s’imaginer, là-bas, que les billets tombent comme des feuilles d’érable en octobre ? Le bouquet : un message de ma belle-mère, une catholique digne de la Grande Noirceur : « J’ai entendu dire que mes petits-enfants ont manqué leurs dates de sacrement. Vous devez remédier à ça au plus vite! Pis, quand allez-vous faire d’autres enfants ? » Mes enfants respectent trop leur grand-mère. Mais à voir leur réaction, je crois que secrètement, ils pensent à quelque chose comme « Hey, chose! mêle-toi donc de tes cristies d’affaires, câalisse ! » Seigneur! Quoi de mieux pour gérer une belle-mère que de mettre une belle grosse flaque bleue entre vous, dites-moi ?

Immigrer, c’est aussi manquer les grands événements, heureux ou malheureux. Assister aux mariages au téléphone : « Là, la mariée entre dans l’Église. Je ferme le téléphone, rappelle-moi après trente minutes. La messe est finie, on s’en va pour les photos. Maintenant, on est en pleine réception. Tu entends les discours ? Les danses commencent là ? ». Les événements les plus tristes sont, de loin, les décès et enterrements des proches qu’on est obligés de vivre à travers des photos et des vidéos. Ma meilleure amie qui est décédée, à 35 ans. Un cousin très proche, assassiné l’année dernière. Des trucs poches qui, heureusement, n’arrivent pas souvent?

Vivre loin des siens, c’est aussi en quelque sorte leur imposer nos choix. Dans une culture où, même adultes, on ne coupe jamais le cordon ombilical, c’est aussi se buter à leur incompréhension. « Mais, pourquoi vous partez ? On ne comprend pas. Vous avez une si belle vie ici, des maisons, du travail, etc. » Cet « autre chose » qu’on vient chercher ici ne les intéresse pas, ils n’ont jamais connu autre chose. Puis une fois installés, ils ne comprennent pas non plus comment nous vivons en Occident. Ma belle-mère s’évanouirait probablement en voyant son fils s’adonner aux corvées du ménage, de la cuisine et autres plaisirs du genre. Mon père ne comprend absolument rien au français que parle mes enfants au téléphone (Dis, t’es sûre que tes enfants parlent français? Ils parlent québécois, Papa! C’est quoi ça, le québécois?) Ma mère ne comprend pas que sa petite-fille ait presque oublié sa langue maternelle. Mes frères ne comprennent pas que ça me prend une fin de semaine pour répondre à leurs messages (quand je ne les oublie pas carrément). Ma s?ur n’arrêtait pas de m’engueuler : « comment ça tu n’as pas le temps de nous appeler ? » Jusqu’à ce qu’elle passe deux ans en Belgique pour son DEA. Premier téléphone de Belgique. Une madame essoufflée au bout du fil : « Allô! Tu sais, on devrait voter dans ce pays une loi pour ralentir la vitesse des piétons. Tout le monde court, alors moi aussi je cours, sans trop savoir derrière quoi d’ailleurs, juste parce que tout le monde me stresse ! » Tu vois ce que je te disais, ma petite dame ?

Le plus intéressant de notre immigration, c’est de se rendre compte à quel point on avait jamais réalisé que nous avions tant d’attaches. Que nous possédions une richesse inestimable, sans en avoir la moindre conscience. La famille, les amis, les petites choses qui nous liaient, etc. Coudon ! Pourquoi donc n’ai-je pas rendu visite à ma mère plus souvent quand je le pouvais ? Elle n’était qu’à 20 minutes de chez moi. Ai-je jamais dit à ma cousine que je l’aimais ? Maintenant, elle est partie à jamais. Mes frères et s?urs qui me faisaient tant rager ? je les aime tous tellement, malgré leurs chicanes idiotes. Elles nous liaient encore davantage. Nos anciens voisins, avec leurs querelles stupides parce que les chèvres de ma mère ont brouté leur clôture ? Que de belles choses, finalement. Dommage que les voyages coûtent aussi cher, dans un sens comme dans l’autre. Dommage que ma seule intervention significative dans la famille soit réduite désormais aux $$$ (±3000$, bon an mal an), alors que pour le moindre 100$ que j’envoie, Western Union en garde 17$. Chaque année, il empoche des milliards sur le dos des pauvres gens du Tiers-Monde. Sans rien investir là-bas, bien entendu. Rien de rien. Dommage aussi qu’il soit difficile d’obtenir un visa pour nos proches, juste pour une visite. Il paraît que pour l’ambassade de Nairobi, toutes les vieilles mamans d’Afrique ne rêvent qu’à venir vieillir ici ? Vieillir sous 500 cm de neige? Intéressant en effet. En tout cas, il ne faut pas compter sur ma mère pour l’accepter. Vieillir loin de ses cousines et voisines? Avec qui va-t-elle se quereller, alors? Et ses vaches, chèvres et “?uvres caritatives”, elle viendrait avec peut-être? Oublie ça, pour elle. Combien de gens sont-ils capables de se déraciner à 60 ans? Moi non plus je ne suis pas sûre de vouloir vieillir ici, loin des miens ? Et vous, comment vivez-vous l’éloignement des vôtres?

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