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Partition à 4 mains pour…

Partition à 4 mains pour un « brune bleu ».

Ce mercredi 26 avril, attablée à mon bureau, je bouffe mon troisième crayon en me demandant de quoi je vais vous parler pour cette fois.
Je pourrai vous parler du nouveau contrat de Ti’Namour, ou de comment régler plein de problèmes administratifs au Québec depuis la France (merci à Cocottes d’ailleurs pour sa précieuse aide).
Il y a bien aussi cette brune devant moi qui pourrait faire un sujet de chronique.
Vous dire ce qu’on ressent en fin de parcours, comment on vit le fait de la voir sur son bureau en rentrant chez soi le soir après une interminable journée de travail. Vous dire les mains qui sont moites et le cœur qui bat très fort. Vous faire vivre la joie qui naît quelque part au creux du sternum.
Je pourrai …. si je le vivais.
Je n’ai rien ressenti de tout ça. J’ai eu un pincement au cœur quand j’ai eu ma brune mais rien de plus. En fait je me suis sentie soudain vide. Comme si tout ce qui m’animait et qui prenait enfin vie sous mes yeux avec cette lettre ben c’était …. rien.
Un post-partum d’immigrante. Comme dirait Ti’Namour un « brune bleu », le blues post-brune !

Je réfléchissais à ce phénomène inédit pour moi quand une petite lanterne au bout de mon couloir de pensées noirâtres s’est allumée. Une phrase banale déposée dans l’anonymat de l’Internet sur mon blog : « Après avoir reçu mon passeport avec le visa collé dedans (tu vas voir il est chouette !), j’ai eu un moment de passage à vide, de démotivation totale…maintenant ça va mieux. Je ne sais pas si tu passeras par là mais si c’est le cas n’en soit pas surprise… ». Pimili venait sans le savoir de mettre le doigt en plein dans mon humeur du jour !

Le même soir, autant pour la remercier de son commentaire que par curiosité, je l’ai contactée pour lui parler de ce « brune bleu ». Au fur et à mesure que j’écrivais mon message, la chronique s’est formée sous mes yeux.
Mon sentiment de vide, l’envie depuis plusieurs semaines de vous faire partager la vie d’immigrant d’un autre forumiste, la curiosité de connaître l’aventure de Pimili…. Tout se conjuguait dans ma tête pour former un reportage dans les coulisses du forum et c’est avec beaucoup de gentillesse que Pimili a accepté de témoigner de son propre sentiment post-brune.

Pimili n’avait jamais vraiment envisagé immigrer. C’est la force des choses ou plutôt la force de l’amour qui l’y a poussé.
Elle avoue que au départ, quand elle a déposé sa demande, elle ne connaissait pas vraiment le Québec en tant que société complète.
Pour mémoire, une société complète est une société dotée de structures particulière, d’un territoire spécifique et d’une culture particulière dont la densité de représentation est forte. C’est-à-dire dont la culture est particulière, riche et diversifiée, «une culture qui assume à ses membres des styles de vie significatifs à travers le champ complet des activités humaines, dans les domaines sociaux, religieux, éducatifs, économiques et de loisirs, aussi bien dans les sphères publiques que privées», une société dont la culture est l’élément intégrateur principal.
Son « brune bleu » va le lui apprendre….

Au début de sa procédure, elle s’est rendue 3 mois au Québec, sur Montréal, et comme beaucoup avant elle, comme beaucoup après elle aussi, elle y a vécu un choc culturel. Les choses, les comportements, les règles tacites l’ont surprise.
Puis petit à petit elle a appris à aller au-delà de l’apparente différence et à aimer ce qu’elle voyait et ce qu’elle vivait tel que c’était : différent de ses habitudes. Et quelque chose s’est mis en route, tacitement en elle.

En rentrant en France, elle avait reçu la lettre de convocation. Elle se remémore le retour de Paris, tenant toute fière sa pochette de nouvelle immigrante québécoise, dans le train, les gens, les bruits, les odeurs. Elle avoue qu’elle avait oublié cet instant jusqu’à notre conversation. Qu’elle avait occulté beaucoup de souvenirs en fait.

Lorsqu’elle a déposé son fédéral, elle n’a pas vécu l’attente de façon irrationnelle et immodérée. Comme cette gang de joyeux drilles qui campent devant leur boîte aux lettres, bavent en entendant le véhicule du facteur et grognent lorsqu’il passe sans lettre de l’ambassade. Plus la discussion avançait, plus je me retrouvais en écho dans ses propos.

Sa vie continuait son fil, en parallèle à son dossier rue Montaigne.
Bien sûr, en rentrant le soir chez elle, elle vérifiait toujours que sa mère n’ait pas posé une lettre de l’ambassade à son intention. Mais chaque fois qu’elle dérogeait à cette règle, chaque fois qu’elle ne s’y attendait pas, l’enveloppe l’attendait.
Pimili me confie qu’elle a oublié son dossier la plupart de son temps, inconsciemment, et il se rappelait soudain à son bon souvenir.
Elle ne parlait pas vraiment de son projet et ça a surtout commencé à se savoir quand elle a reçu ses IVM, parce qu’il lui a fallu prendre un jour au travail.
Bien sûr comme beaucoup d’entre nous, elle se rappelle avoir vécu son plus grand stress au moment de la VM justement. Cette peur irrationnelle qu’on nous découvre une maladie qu’on ignorait. Irrationnelle mais tellement compréhensible.
Non seulement notre projet québécois semble soudain nous échapper mais toute notre vie entière se déroberait sous nos pieds. J’ai pensé non sans émotion à tous ceux qui ont du refaire des visites complémentaires et qui sont restés suspendus dans le vide jusqu’à l’annonce de ces résultats. Combien de cœurs ont vécu ce raté depuis que la visite médicale d’immigration existe ?

Mais ce parcours CSQ-AR fédé-IVM-VM-Brune est quasi banal pour beaucoup de nous autres forumistes aujourd’hui ! Un parcours sans embûche et sans surprise. Et une brune sans finalement de gros impact, comme si finalement on s’y attendait forcément. Après tout, on nous l’a bien répété 1000 fois depuis le début : y a pas de raison qu’on ne l’ait pas !
Eh bien si elle a un impact cette brune. Un impact psychologique insoupçonné.

Pimili elle aussi a ressenti ce que nous appelons Ti’Namour et moi le « brune bleu ».
Pour des raisons légèrement différentes des miennes mais le sentiment de « choc » était bien là. Elle a soudain eu l’impression qu’elle avait manqué de consistance et de sérieux face à un pays qui l’accepte. Un sentiment de responsabilité est né en elle et l’a poussé à s’instruire sur cette société qui allait l’accueillir. Ce petit quelque chose déclenché par son premier choc culturel venait d’être réactivé : le sentiment de responsabilité morale envers le pays accueillant.

Pimili a vraiment été transpercée par ce sentiment de responsabilité.
Elle a entamé ses propres recherches sur le Québec, son identité, sa culture, ses valeurs, son histoire, sa société pour apprendre et comprendre peut-être aussi pourquoi elle pouvait y accéder….
Et de se rappeler sans doute ses propres réactions face à toutes ces choses qu’elle ne comprenait pas l’été précédent, peut-être sourire gênée de ce qui lui parait aujourd’hui bête comme réaction parce que maintenant elle a mis le doigt sur le pourquoi….
Une société complète, dont les différences avec sa propre société sont aussi réelles que ce bout de papier collé dans son passeport ! On ne se rend pas compte de la réalité de la chose tant qu’elle n’est pas là bien en face de nous et nous nargue….
On ne cesse jamais de s’interroger en immigrant, ou si on cesse, c’est comme dans la vie quotidienne, on s’enferme dans un schéma de pensée qui bloque toute évolution.
Pour Pimili le bouleversement que l’immigration provoque, joie et peur de l’inconnu tout à la fois, a pris donc la forme de la responsabilisation. Devenir responsable, ne pas avoir besoin d’un tuteur ou d’une béquille pour vivre, devenir autonome. Pimili semble vivre son immigration comme un humain vit son développement : elle apprend et intègre ce qui lui permettra ensuite de devenir adulte, c’est à dire autonome et responsable dans sa vie.

Le parallèle de ce début de chronique avec le post-partum n’est pas innocent.
J’ai longtemps réfléchi à comment décrire ce que je ressentais dans ce projet. C’est comme un enfant que j’aurai voulu depuis des années et qu’enfin, il est là devant moi.
Mais je ne suis pas la seule semble-t-il à ressentir cet événement ainsi.
Le retour de notre petit castor (little beaver) de sa retraite à l’étranger pour nous annoncer la réception de la brune empruntait déjà de ce champ lexical de la grossesse.
C’est le vécu lui-même de ce projet qu’on porte en nous et au travers de nous des mois durant, pour le voir accompli, bien fini, né en cette brune tant attendue qui évoquerait presque une grossesse.
Et puis cette espèce de syndrome de dépression (« down ») qui semblait nous toucher toutes les deux soudain. Pas identique dans les effets mais identique dans la cause (réception de la brune) et dans le ressenti.
De mon côté en recevant la brune je me suis rendue compte que même lorsque je n’y pensais pas, mon dossier était toujours dans un coin de mon esprit entre mon conscient et mon inconscient. Et la brune est venue ôter de mon esprit cet espace occupé et préoccupé en moi.

Mais cette montagne brune n’a finalement accouché que d’une minuscule souris. Ou plutôt, cette brune n’était finalement que la partie immergée de l’iceberg.

Je ne me suis pas posée les mêmes questions que Pimili parce que ces questions sur les éléments sociaux et culturels du Québec ont fait partie depuis 3 ans bientôt de ma démarche de recherche de maîtrise. Et évidemment, j’en ai tiré mes conclusions personnelles en rapport avec ma thèse principale.
Mais d’autres questions sont apparues que Pimili a elle aussi touché du doigt. Les questions que tout un chacun se pose au moins une fois dans sa vie, en immigrant mais aussi simplement en vivant : que vais-je faire ? Comment va se passer ma nouvelle vie ? Que vais-je vivre ?
Comment assumer cette nouvelle étape de ma vie ?
Mais l’immigration favorise plus encore ces introspections parce que le bouleversement émotionnel et psychologique qu’on ressent nous y pousse pour ne pas éclater.
J’ai parfois entendu dire certains que l’immigration était une véritable aventure à cause de la procédure administrative, véritable parcours du combattant.
Si je veux bien croire que cela soit le cas pour les dossiers complexes, je pense que la véritable aventure pour les autres se passe ailleurs. À l’intérieur de nous, dans l’apprentissage de la patience, dans l’introspection qu’elle impose, dans la remise en question des acquis sociaux et culturels, dans le tri de nos motivations et de nos véritables besoins pour être vivant.

Pimili a confirmé. L’aventure de l’immigration s’est surtout passée en elle.
Elle a l’impression de s’être aventurée en elle-même, de s’être découverte au travers de cette attente. Une remise en question délicate qui en laisse plus d’un derrière. Mais en soi, cette réflexion sur soi est normale. Certains la vivent dans les yeux des autres. Les amis ou ceux que l’on considérait comme tels qui soudain montrent un visage jaloux ou indifférents. La famille qui refuse d’y croire et nie toutes les preuves évidentes qu’on leur présente. Les institutions qui se liguent contre nous pour ne pas amener notre courrier, pour refuser une certification ou pour ne pas retrouver trace de nous dans leurs fichiers. Tous ces petits maux dont on s’épanche sur le forum, tour à tour, pour trouver chez les autres ce qui nous fait parfois défaut en nous : le besoin d’y croire encore et de trouver la force de continuer à se poser les bonnes questions : où, pourquoi, comment, aujourd’hui et demain.

À ces questions, Pimili ne sait répondre définitivement, seul l’avenir lui dira.
Pas plus qu’elle ne peut répondre à la simple question de comment elle va vivre le retour au Québec.
Et je n’ai aucune réponse même théorique à lui fournir. Elle comme moi sommes parties du Québec au moment où nous remontions de notre choc culturel. Mais comment savoir si nous allons reprendre le train des montagnes russes au début ou ailleurs sur les rails….

Ce dont elle est sûre, c’est que le « brune bleu » passe doucement et laisse place à autre chose. Il faut le vivre pleinement et sereinement me conseille-t-elle d’ailleurs.
Et j’imagine d’ailleurs à ces mots-ci qu’il est aussi nécessaire que toutes les autres étapes de haut et de bas qu’on connaît en immigrant. Un autre régulateur, garde-fou ou ancrage avec le réel sans doute. Je commence donc la découverte de ce nouvel état d’immigrante, rassurée de son existence chez d’autres, convaincue de sa nécessité pour mûrir un peu plus, ragaillardie par le témoignage de Pimili.
De son côté, Pimili s’envole dans quelques jours pour une nouvelle aventure personnelle de l’autre côté de la « flaque », avec tout mon soutien et mes pensées.

1. La Nation dans tous ses État, les identités nationales en mouvement, Alain DIECKHOFF, Champs Flammarion, 2000, ISBN: 2 0808 00418, p. 125 et suivantes.

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