Parlure québécoise : le lexique et la grammaire.

Parlure québécoise : le lexique et la grammaire.

Parlure québécoise : le lexique et la grammaire

Chose promise, chose dûe, en cette nouvelle année, je vous fait part de mes vœux et de mes découvertes quant à cette parlure québécoise qui nous entoure.

Nous pouvons tous remarquer dans notre vie quotidienne en terre québécoise ou par nos intérêts particuliers pour cette société qu’un grand nombre de termes et de tournures de phrases diffèrent de ce que nous avons appris sur les bancs d’écoles en France. Probable que nos amis belges diraient de même mais leur nonante et leur septante sont déjà en soi un « exotisme » lexical pour nous donc sans doute que vous ne trouverez pas exactement les mêmes différences.

Même si tous n’en conviennent pas, il reste pour moi une différence notable et totalement importante (dans le sens de « il faut la valoriser absolument! ») entre les différentes facettes du français dans le monde. Outre la richesse linguistique que représentent les différents pôles de la francophonie, il s’agit également par ce fait même de préserver l’identité d’un peuple, la manière dont il se raconte et se vit. N’en déplaise donc aux pragmatiques que j’adore et à ceux que j’abhore, mais il faut absolument conserver le « bas » tel que l’entendent les québécois (voire les canadiens : saurez-vous me dire ce qu’est un « bas-culotte » ?) même si cela vous paraît vieillot, peu précis ou trop que sais-je, cela fait partie de la mémoire du peuple locuteur.

Ainsi donc, si l’on commence par le début, c’est-à-dire par les origines de ce français québécois que certains exècrent et qui moi me plait tant, on sait qu’on y retrouve des traces des dialectes de la langue d’oïl et de la Normandie en particulier. Mais on apprend bien d’autres choses intéressantes.

Saviez-vous ainsi que 6 colons sur 10 étaient citadins et plutôt habitués à manier la plume, le boulier, les ciseaux ou la farine quand la colonie manquait surtout de paysans et d’éleveurs. Eh oui, déjà les premiers colons souffraient du syndrome de « professionnellement décalés avec le marché réel » ! Comme quoi, on n’invente jamais rien…

Mais néanmoins, le plus intéressant n’est pas cette petite anecdote pourtant fort symbolique, ce serait plutôt les fondements du français québécois.

Il faut savoir que si effectivement au début de la colonie de la Nouvelle-France, on y parlait plus français qu’en métropole, ce n’était néanmoins pas un français homogène, centralisé et normé. On parle le français comme on parle une langue seconde : par nécessité de se comprendre et de se faire comprendre. Mais la plupart de ces arrivants parlent encore leurs dialectes régionaux comme première langue.

Raymond Mougeon et Édouard Béniak[1] expliquent ainsi que les colons néo-français se distinguaient alors en fonction de la divergence ou de la convergence de leur patois vers le français, de leur français régional ou central normé ou central populaire, tout en pouvant être unilingue ou bilingue, cumulant un multilinguisme patoisant ou accotant patois et français. Et après, on dit qu’on est plus capable de s’entendre de nos jours ? Petits joueurs !

Lorsqu’on souhaite considérer les origines du français québécois et de son vocabulaire, il est donc nécessaire de revenir sur les influences internes et externes qu’il a subi.

De manière globale, on peut ainsi dire que le québécois est une reconstitution systématique (dans le sens de système) d’une langue commune sur la base de variantes concurrentes.

Ces concurrences ont donc donné lieu à plusieurs types d’alignements du français :

–       l’alignement sur le français central normé : en d’autres termes, les prononciations spécifiques aux parlers régionaux ont été remplacées par celle du français parlé par l’élite de la colonie (ce que Laurendeau[2] qualifie de lectes inférieurs et lecte supérieur).

–       L’alignement sur les parlers régionaux où la forme propre au français central s’est faite évincée au profit des formes plus régionales. Lionel Meney[3] appelerait cela du dialectalisme ou du périphérisme.

Ainsi le terme bleuet serait issu de Normandie et désignait alors « une variété d’airelle qui pousse en Amérique du Nord » (rien de très neuf en soi, je le conçois). Ce terme avait comme concurrent direct la myrtille en français central mais aussi abrêtier, abrêt-noir, brimbelle, moret, raisin des bois et teint-vin dans divers parlers régionaux. On sait tous qui a vaincu de ce côté de l’Atlantique !

–       Le non-alignement : On parle de non-alignement quand la forme centrale et les formes régionales se sont maintenues et/ou développées.

Ce sont ces différentes mixtures qui donnent aujourd’hui au québécois sa saveur particulière. Il est également intéressant de noter que ces mêmes influences ont joué sur la prononciation dont nous avons précédemment parlé.

Partant de là, il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’on retrouve dans le vocabulaire québécois plusieurs sources lexicales qui lui donne ses belles lettres de noblesse : les archaïsmes, les anglicismes (purs, traduits ou naturalisés par la prononciations, les emprunts syntaxiques), les québécismes (néologismes propres à décrire la réalité particulière du Québec) et les apports des langues autochtones (souvent liés à la nature). Dans certaines régions, on trouvera également des influences acadiennes.

Je ne prétends pas ici faire une thèse, mes sources l’ont très bien fait d’ailleurs, mais juste passer rapidement sur les influences qui ont donné au français québécois, sa forme actuelle.

Plus loin, je vais tenter de vous expliquer l’origine de certains mots couramment employés au Québec.

Commençons par le début:

– Archaïsmes:

Ce sont en général des mots qui étaient en usage en France au XVI-XVIIe siècle que le jacobinisme et les normes de la bourgeoisie de la Révolution Française ont contribué à faire tombé en désuétude (plus employés quoi!).
Outre les formes de conjugaison telles que aller 1ere pers. sing. au présent simple "j’vas" ( ou la conjugaison de croire au présent en "j’crés, tu crés, i cré" (il et elle devient en bon gros joual- c’est à dire en bon gros langage populaire- i et a), on trouve également des mots qui n’ont parfois plus aujourd’hui court en France et qui sont pourtant tout à fait à date ici, tels que encan, s’abrier, adrette, un ber(ceau), gageure, une chandelle, jaser, s’en venir – devenir, les vidanges, la parlure, cogner, toquer (d’où pensiez-vous que venez la fameuse onomatopée « toc toc » quand un personnage de BD frappe à une porte par exemple ?), tantôt (dans le passé ou le futur!).

Concrètement, ce sont souvent soit des termes que l’on qualifierait de régionalismes en France soit des termes classés au niveau du langage soutenu.

–       Québécismes:

Ce sont des innovations lexicales rendues nécessaires pour pouvoir exprimer les réalités du Québec, tel que le bleuet dont j’ai parlé plus haut. On retrouve notamment l’atocatière (un champ de canneberges dites aussi atoca selon le terme amérindien), ivressomètre (pure création québécoise pour remplacer la marque déposée « Alcotest »), acériculture (exploitation de la sève d’érable)…

–       Autochtonismes:

De même que pour les québécismes, il s’agissait de trouver des termes pour exprimer des réalités inconnues en Europe. Les premiers colons français ayant eu de nombreux rapports et contacts avec les premières nations, l’influence lexicale a donné aux québécois des termes souvent topographiques, fauniques ou floraux:

On retrouve ici :

–       Québec — là ou le fleuve rétrécit (kebbek ou kebekk)

–       Canada — habitation, colonie, village (?) (Kanada)

–       Abitibi, Chibougamau, Gaspé, Magog — noms de villes

–       un ouananiche — saumon d’eau douce

–       un ouaouaron — gros crapaud (je crois que en anglais c’est un bullfrog, à confirmer)

–       un ouapiti – wapiti

–       une ouache — quartier d’hiver

–       tépi – tipi

–       un machecouèche — un raton laveur (surtout dans les zones acadiennes)

–       Acadianismes:

Dans les régions francophones du Nouveau-Brunswick, les Iles de la Madeleine et les autres rivages qui virent les acadiens, on trouve des influences syntaxiques ou de prononciation typiquement issues de ce peuple.

–       l’aïde/ayide — l’aide

–       amounetter — cajoler, calmer, caresser, dorloter un enfant

–       le bonhomme cavèche — une marmotte ! J’adore!

–       brocher – tricoter

–       le burgau/borgot — klaxon, avertisseur

–       être cagou — être triste

–       la chacote – dispute

–       la cravate — une écharpe (un foulard en québécois :p)

–       le galopeur de femmes — est-ce vraiment utile de le dire? Oui? bon un coureur de jupons!

–       la gorlèze — la putain, la marie-couche-toi-là, la fille facile quoi!

–       le madouesse – le hérisson (excellent aussi :p)

–       le margout/margot — le fou de bassan (un oiseau)

–       le tet — le toit

–       Anglicismes:

Ces termes ont souvent été introduits par le commerce ou l’industrie et la longue fréquentation forcée des francophones dans le milieu du travail avec les termes et expressions sans équivalents (encore) en langue française (notamment dans le domaine des mécaniques!).

–       bye — au revoir

–       c’est l’fun — c’est chouette, c’est drôle, c’est amusant

–       c’est cute — c’est mignon

–       la toune — la chanson (ang. tune)

–       le tip — le pourboire

–       la napkin — la serviette (en papier) (ang. napkin)

–       le sink — évier (ang. sink)

–       le chum — l’ami, le petit ami

–       le coat — le manteau

–       la joke — la blague

–       la break — la pause

–       splitter — partager, séparer, fendre

–       avoir un flat — avoir une crevaison (un pneu flat – à plat quoi !)

–       toffe — dur, difficile (ang. tough)

Parfois, ce sont des traductions presque littérales de l’anglais que l’on rencontre telles que:

–       bienvenue — de rien (ang. you’re welcome!)

–       liqueur (douce) — des boissons sans alcool type soda (ang. soft drinks)

–       centre d’achat — centre commercial (ang. shopping centre)

–       assiette froide — assiette anglaise (ang. cold cut platter)

–       crème glacée (molle) — glace (italienne) (ang. ice cream)

–       magasiner — faire des courses, du shopping (ang. to shop)

–       surtemps — heures supplémentaires (ang. overtime)

–       tanker — remplir, faire le plein (d’essence) (ang. tank réservoir)

–       caller – appeler

–       le thipot — le pot à thé, la théière (ang. tea pot)

–       le suit — le costume

–       être slow bine — être lent

Mais les meilleures pour moi restent ce que la méthode Assimil sur le parler québécois appelle des naturalisations phonétiques!

–       bécosses — toilettes initialement extérieures (ang. back-house)

–       slaque — relâché, relaxé (ang. slack)

–       paparmane/poporman (dixit Ti’Namour aux iles de la Madeleine) — pastilles de menthe (ang. peppermint)

–       la clotche — embrayage (ang. clutch)

–       souompe — marécage, marécageux (ang. swamp)

Dans les influences de l’anglais on trouve enfin une dernière catégorie: les emprunts syntaxiques, c’est à dire la tendance à formuler les phrases sur le calque anglais tel que "la fille que je sors" pour "the girl (that) I go out with".

– Les mots travestis.
Ce terme n’a rien d’officiel et mes sources n’en parlent presque pas. Pourtant, Lachtite, l’auteure de ce néologisme fort sympathique, l’a remarqué autant que moi, il y a de nombreux mots ici au Québec qui n’ont pas le même genre que là-bas en France. Outre les fautes qui font dire à certains "une avion" au lieu d’un avion, d’autres sont pourtant explicables:

–       aller à la gym en France — aller au gym(nase) au Québec

–       gagner au loto — gagner à la loto (loterie) bien que je ne l’ai pas encore entendu, je suppose que cela doit être cela.

Cette question ayant animé plus d’un repas, je suis allée chercher dans mes tablettes si l’un ou l’autre des auteurs n’en parlaient pas, sous une forme ou une autre. Et tadam, j’ai enfin un début d’explication (qui ne vient pas remettre en question le fait que UNE avion soit une faute mais explique le phénomène).

Lionel Meney explique ainsi que outre les archaïsmes qui ont maintenu le genre féminin ancien de amour (qui est masculin au singulier et féminin au pluriel un long et bel amour devient de longues et belles amours), âge, hiver, hôpital, orage ou ouvrage, il existe également le cas des syllabe initiatique vocalique. Dans la plupart de ces cas, les québécois ont eu tendance à féminiser les termes : accident, appareil, autobus, automne, avion, échange, élastique (eh oui c’est bien masculin !), emploi, érable, escalier, été, habit, hélicoptère, incendie.

Cependant, on retrouve aussi l’inverse puisque affaire, aide, averse, auto, échappatoire, étape, étiquette, idée ou image sont traités comme masculins.

Mais revenons maintenant à nos mots usités dans le quotidien québécois et qui sonnent parfois bizarre aux oreilles des arrivants. Je ne vous soumets pas la totalité des mots possibles, Lionel Meney l’a très bien fait dans son dictionnaire québécois français. Je ne reviens ici que sur ceux que vous entendrez tous, peut-être emploierez pour la plupart, mais que moi je voulais connaître.

Ainsi, d’où viennent les termes suivants en fait ?

–       mitaines – gants (également de gardien, de base-ball, de cuisine) ou moufles. À noter que l’anglais dit également mitten pour ce que nous nommons aujourd’hui moufles.

–       boucaner/boucane — (en)fumer/fumée. Boucaner s’emploie encore parfois sur l’Île de Ré notamment lorsqu’il s’agit des vignes, c’est évidemment un archaïsme.

–       embarrer – enfermer et débarrer – ouvrir. Il s’agit ici évidemment d’un héritage des fermetures de porte par barre en travers de la porte. Pour ouvrir la porte, on devait alors enlever la barre soit « débarrer ». Les québécois l’ont juste étendu également à ce qui ne se serait jamais barrer, tel qu’un char ou un vélo lol

–       astheure — à cette heure, arch. asthüre, se retrouve en Wallonie et sous une forme un peu différente à la réunion dans le « aster ».

–       un chandail — un pull(-over). J’adore l’explication de celui-ci : ce serait l’abréviation de (mar)chand d’ail qui désignait alors le tricot que portait les vendeurs de légumes aux Halles de Paris.

–       une blonde — une petite amie. À noter que cette expression, bien que classée dans les québécismes, se trouve attesté dans le langage français par l’une des chansons pour enfants que nous connaissons tous « Auprès de ma blonde ». En effet, le terme de blonde dans cette chanson ne s’entend plus en français standard que comme étant une jeune fille blonde. Or, dans la Nièvre ou en Bresse par exemple, cette expression désignait la promise ou une bonne amie par exemple.

On pourrait en avoir bien d’autre encore, mais si je vous les donnais tous, à quoi bon venir s’installer icitte ?



[1] MOUGEON Raymond et Édouard BENIAK, Les origines du français québécois, Les presse de l’Université Laval, 1994.

[2] Cité par MOUGEON Raymond et Édouard BENIAK, Les origines du français québécois, Les presse de l’Université Laval, 1994.

[3] MENEY Lionel, Dictionnaire québécois français, Guérin, 1999.

Laissez un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Haut

Bienvenue au Canada