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Ma communauté culturelle à moi

Communauté culturelle? Ou ethnique? Je ne sais plus. Les deux se disent. Au Québec, pour monsieur-madame-tout le monde, les deux signifient à peu près la même chose. Je n’ai jamais su ce qu’en pensent les anthropologues ou les sociologues; je ne veux même pas le savoir. Le fait est qu’au Québec, nous avons un ministère qui s’occupe de l’immigration et des communautés culturelles. À mon arrivée au Québec, ça s’appelait « ministère des relations avec les citoyens et de l’immigration ». L’appellation m’importait peu. Qu’on mette dedans les citoyens, les immigrants, les Martiens ou même des animaux de compagnie, tant pis ou tant mieux. Tout ce que j’attendais de lui, c’est un CSQ, rien d’autre. Ça pouvait bien s’appeler « ministère des affaires qu’on a du mal à nommer » ou « ministère de la langue de bois » que ça ne m’aurait pas dérangé autrement. Je voulais un CSQ, point à la ligne. Plus tard, j’ai eu besoin d’une équivalence de diplôme. Ils pouvaient bien s’appeler comme ils voulaient, là-dedans, pourvu qu’ils me donnent mon papier … Aujourd’hui, ça s’appelle « ministère de l’immigration et des communautés culturelles ». Ne me demandez pas où sont passés les citoyens, je n’en sais trop rien.

À Montréal, la notion de « communautés culturelles » ou « ethnique » me paraissait évidente : les gens sont presque encouragés à se regrouper selon ce critère. Je dis bien « presque », parce qu’il y a tout un contexte historique qu’il ne faut pas négliger, qui a donné lieu à des trucs comme l’Hôpital juif, l’Hôpital Santa Cabrini, le Plateau Français, les écoles grecques, la maison d’Haïti, la fête caribéenne, le resto chinois, l’épicerie africaine et j’en passe. Il y a même un coin « mets ethniques » dans le Maxi de Côte-des-neiges. Ces rayons n’existent pas à Québec. Mais il y a des épiceries africaines, des boutiques arabes, des associations burundaises ou roumaines, le tout encouragé par des subventions du gouvernement. Ça me fait toujours rire, quand mes Québécois de voisins me disent : « Alors, vous autres, les communautés culturelles » ou « Vous autres, les ethnies ». Au fait, c’est quoi mon ethnie, déjà? Car pour beaucoup de mes voisins, moi, Yolande James, Maka Kotto, Luck Mervil et Boucar Diouf, on appartient à la même ethnie!

Les Rwandais, débarqués en masse après le génocide de 1994, se constituèrent eux-mêmes en « communautés ». Vous remarquerez que je parle de « communautés » au pluriel. Assez curieusement, on est réputé appartenir d’office à l’une ou l’autre des communautés, sur une base ethnique, et ce, sans que personne ne nous ait jamais demandé notre avis. Ne me demandez pas comment les gens qui ont la chance de quitter leurs pays déchirés par des divisions trouvent encore le moyen, une fois installés dans un havre de paix, de reproduire encore leurs divisions d’antan. Allez donc comprendre cet animal sur deux pattes qu’on appelle l’Homo Rwandus …

L’appartenance à une communauté « culturelle » comporte de multiples avantages. Mariages, baptêmes, anniversaires, baby showers, rencontres sportives, funérailles et autres constituent autant d’occasions de replonger dans nos racines. De renouer avec de vieilles connaissances, De se faire éventuellement de nouveaux amis, de recréer un peu notre petit monde à notre échelle. On profite de telles occasions pour reparler notre langue, manger notre cuisine, écouter notre musique, danser ensemble, soutenir ceux qui en ont besoin, etc. Une façon pas très coûteuse de revivre un peu notre pays sans payer des billets d’avion.

Les traiteurs ne doivent pas nous aimer beaucoup, nous autres les « communautés ». Nos grands événements réunissent en général entre 200 et 500 personnes. Nos amis Québécois de souche restent ébahis devant tant d’affluence (dont un, notre fermier beauceron préféré, qui offre souvent de la viande gratuite pour de tels événements et y assiste jusqu’aux petites heures du matin). Nos amis nés ici nous demandent : « Mais comment faites-vous pour inviter, faire manger et boire tant de monde? ». Eh, bien! Rien de plus simple: la famille qui organise l’événement fait un menu. Chaque famille (les femmes plutôt) prend ensuite en charge un des éléments du menu (soupes, salades, volailles, riz, viandes, desserts, le tout en 3 spécialités différentes au moins). Les gars se chargent des boissons. Et que la fête commence … Les branches de la « communauté » sont toutes là, de Montréal, de Toronto, de Vancouver, de New York, Bruxelles et j’en passe. Et ça dure jusqu’à 5h00 du matin et ça continue sur deux jours au moins, à la maison. Que voulez vous, on ne se voit pas tous les jours, nous autres Rwandais établis en Amérique …

Les compagnies de déménagement ne doivent pas nous aimer non plus. Des envies de déménager vous prennent? Vous n’avez qu’à louer un tout petit camion, pour les gros meubles. En deux temps trois mouvements, les boîtes sont faites et réparties dans la demi-douzaine d’autos appartenant aux membres de la communauté. Le reste des affaires est jeté dans le camion en un temps record et déchargé tout aussi prestement. Pour la peinture, les gars sont toujours prêts, les dames aussi, pour le rangement, la déco et la bonne nourriture que ce beau monde va partager, au beau milieu des boîtes …

C’est fou ce que nous pouvons être Canadiens, Américains, Belges, Français, et garder quand même autant de défauts que de qualités de chez nous. Par exemple, quand la « communauté » organise un événement pour 2h00, les gens viennent toujours à l’heure africaine. Traduisez : vers 4h00, exactement comme en Afrique. Et pourtant, lorsque nous sommes invités par nos amis Québécois à un événement, nous arrivons pile à l’heure. Allez dons comprendre quelque chose là-dedans …

Appartenir à une communauté, c’est aussi faire partie d’un gros village. Et comme tous les villages qui se respectent, on est censé adhérer aux mêmes choses, y compris celles-là même qui nous ont fait prendre la poudre d’escampette de notre pays. Un beau matin, je reçois un appel de la « communauté » Objet : je suis invitée à participer à une conférence sur blababla. En général, en rapport avec le Rwanda et particulier avec la politique. Ouais! Et qu’est-ce qui leur fait croire que ça me regarde, ça? Je suis désolée, j’ai des entrevues à passer, des ménages à faire et des enfants à nourrir. Et si la politique rwandaise m’intéressait, ce n’est pas à 10 000 km que je la ferais, les amis! Libre à vous si certains d’entre vous s’imaginent avoir le calibre du dalaï lama, moi je ne suis qu’une pauvre fille qui ne demande qu’à faire grandir sa marmaille. Faque, vos conférences, …

Un autre jour, un courriel : nous sommes appelés à participer à une manif pour dénoncer – quoi déjà?- en rapport avec le Rwanda. Non mais, pauvres débiles! L’idée ne vous est jamais venue que justement, j’ai immigré ici pour passer à autre chose? Pour donner à mes enfants un autre héritage? Parfois, certains font du recrutement pour un énième parti politique des Rwandais en exil. Dieu que l’envie me brûle de dire à ce fatigant qui me fait son numéro qu’il ferait mieux de se trouver un job, au lieu de traîner sur le BS …

Dans les « communautés », certaines personnes s’imaginent avoir une prise sur nos vies. En général parce qu’à une époque plus ou moins lointaine, ils étaient des « personnalités ». Les pauvres, ils n’ont jamais compris un truc, super basique par ailleurs : nous sommes passés à autre chose et leur nostalgie du pouvoir, ils peuvent bien faire ce qu’ils veulent avec. « Alors, comment ça vous fréquentez telle ou telle personne? Ils ne sont pas de notre bord, voyons! ». Non mais! Tu ne vas pas me dire comment je vis, non? Je fréquente qui je veux, quand je veux et où je veux. Ce n’est pas comme si Immigration Canada était allée me chercher dans un camp pour m’installer dans un appartement super meublé aux frais du contribuable canadien, là. J’ai payé moi-même mon CSQ, ma VM, mes FDRP, mon micro-ondes et ma sécheuse. On se comprend-tu que je ne vous dois rien, pauvres crétins?

Qu’est-ce que je vous disais? Les communautés, c’est comme des villages, et comme des villages, ça prend au moins un idiot à chaque rencontre. Ce qui donne lieu à des potins proprement surréalistes sur tout et tout le monde. Voici quelques perles, glanées ici et là dans les conversations :

– Vous avez entendu les propos de Corneille dans l’émission de Joselito? Il faut absolument dénoncer cela! (Non mais! Quel imbécile! En vertu de quoi doit-on aimer un pays qui nous a blessés? Par pure provocation, je lance à ce tarla : « moi, je revendique le droit de ne pas aimer le Rwanda. Maintenant, que comptes-tu faire de moi? Ressortir les machettes? )

– La fille de tel est perdue, je l’ai vu sortir de chez Untel (célibataire. Pis! C’est pas tes oignons, me semble!)

– J’ai vue Unetelle dans un bar avec un homme autre que son mari! (Ah, bon? Et ça nous intéresse en quoi? Tu vis dans quel siècle, toi?)

– Untel boit beaucoup trop. (Ah! Une histoire de paille et de poutre, les amis!)

– Pourquoi Untel laisse-t-il sa femme sortir en minijupes? Vous avez vu Unetelle? Elle porte la même robe de soirée depuis trois ans au moins! (Tiens! La multirécidiviste du « allez donc chier, vous! » qui sommeille généralement en moi doit avoir pris des vacances sans me prévenir!).

– Le couple d’Unetelle et d’Untel est en train de se briser. Unetelle m’a confié son intention de divorcer! (Ah! Mon petit doigt me dit qu’avec des amis comme toi, personne n’a besoin d’ennemis.)

– J’ai entendu des rumeurs comme quoi la fille de X et Y a avorté! Si on était chez nous elle serait en prison! (Justement, gros moron, elle est « chez elle », pas « chez toi »!)

– Il paraît que le fils de X et de Y est gai! C’EST SCANDALEUX! CONTRE NATURE! (Rendue ici, il me faut un Tylénol et vite!)

Assez paradoxalement, l’éloignement par rapport à la patrie d’origine nous fait réaliser à quel point notre patrie d’adoption nous est précieuse. Maintenant, je fais partie de cette minorité de privilégiés sur terre qui peuvent choisir ce qu’il y a de mieux entre leurs deux appartenances et prendre tout le reste à l’avenant. Les querelles ethnico-politiques rwandaises me fatiguent? Eh, bien, maintenant j’ai le choix de partager ma vie avec des Québécois nés ici, des Canadiens anglais, des Hurons, des Innus, des Français, des Guinéens ou des Pakistanais. Le côté « Me, I and Myself » des Québécois me gonfle? Eh, bien! je peux compter sur ma communauté : ils sont toujours là quand j’en ai besoin. Jusqu’à temps que celle-ci me pompe l’air à son tour par son côté « je fourre mon nez dans toutes tes affaires ». Bah! Je vous ai assez vus, les amis, là je vais partager un BBQ avec mes voisins …

Une chance que la plupart de nos jeunes ont su faire la part des choses et prendre ce qui est bon entre leurs deux appartenances. Ils naviguent entre leurs amis issus de différents horizons. La plupart sont parfaitement bilingues sinon trilingues. Ils se fichent complètement des querelles rwando-rwandaises. Dommage quand même qu’un certain nombre aient perdu une part importante de leur identité rwandaise. Très peu peuvent parler notre langue et tenir une conversation digne de ce nom avec leurs grands parents restés au Rwanda. Bah! C’est la vie … Je suis quand même chanceuse que mes parents soient francophones sinon mes enfants passeraient à côté d’une relation avec leurs grands-parents.

Pour conclure, les communautés culturelles, c’est bon, c’est beau, ça donne la chaleur humaine, de belles amitiés, du soutien, ça rappelle « chez nous » mais …à consommer avec modération. Et je vous fais partager une danse des jeunes Rwandais de Montréal.

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