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L’arme de dissuasion massive

Un récent sondage de la firme Angus semble indiquer que la ferveur souverainiste est faible au Québec actuellement. En fait, il serait plus précis de dire que les québécois interviewés estiment qu’il est peu probable que le Québec se sépare un jour du Canada, ce qui est différent. Suite à ce sondage, on a déjà appelé à la fin du mouvement souverainiste. Dissipons un premier malentendu : pas question ici de parler du mouvement souverainiste. Par contre, il sera quand même question de dissiper une confusion : celui concernant la question nationale au Québec. Comprenez le mouvement nationaliste québécois qui ne s’est jamais réduit complètement au mouvement souverainiste. Cette chronique se veut donc une humble revue très en surface de l’enjeu complexe de la question nationale traversant votre nouvelle société d’accueil : voyez cela comme une tentative d’atténuer les associations simplificatrices entre nationalisme et souverainisme.

Par nationalisme, j’entends ici un sentiment plus ou moins clarifié – rappelons-nous que nous nous plaçons ici à un niveau collectif – d’affirmer le caractère distinct de sa culture et d’en assurer la pérennité. Par souverainisme, j’entends ici un autre sentiment intégrant le nationalisme mais se doublant cependant de la conviction que la seule manière d’assurer la survie de sa culture passe nécessairement par la séparation (physique, politique ou symbolique) d’avec une autre nation ou puissance politique perçue – à tort ou à raison – comme empêchant justement cette affirmation.

Cette clarification – très schématique – de ces deux termes permet cependant d’en tirer quelques apprentissages intéressants. Il y a premièrement une différence de fond entre nationalisme et souverainisme. Certes, les exemples historiques les associant étroitement abondent mais on ne peut pas postuler cette association à priori. De là, on peut en déduire que le souverainisme découle nécessairement du nationalisme mais l’inverse apparaissant très peu probable. Cela veut donc dire qu’un nationalisme peut prendre diverses formes pour s’exprimer et le souverainisme n’est donc qu’une de ces formes possibles d’expression parmi tant d’autres. En d’autres termes, un québécois nationaliste peut fort bien être souverainiste mais pas nécessairement.

Ainsi, quand j’entends un immigrant me dire que le fait d’avoir un gouvernement fédéraliste à Québec reflète la position politique des québécois face à la question nationale – et même face au mouvement souverainiste – cela me fait sourire. Encore plus quand il poursuit en disant que c’est la « preuve irréfutable » de la fin du mouvement souverainiste. Tout comme d’entendre l’inverse me fait sourire aussi d’ailleurs : un gouvernement séparatiste à Québec signifie qu’une majorité de québécois sont souverainistes. Le raisonnement appliqué est simple (mais cependant vrai jusqu’à un certain point) : le système démocratique étant censé en effet porter au pouvoir la tendance politique s’exprimant de manière majoritaire chez l’électorat. Or, si le principe est valide, sa mise en application reste relative : sans s’ennuyer de détails, la nature du système électoral québécois exige d’apporter beaucoup de nuances. En gros, il est déjà arrivé que le parti politique ayant remporté le plus de suffrages ne soit pas celui ayant remporté le plus de circonscriptions – et donc celui ne possédant pas le plus grand nombre de députés. Ce qui est la condition sine qua none pour former le gouvernement.

Nous savons que toute analyse se voulant minimalement rigoureuse de quelque enjeu que ce soit ne peut pas s’appuyer que sur un seul indicateur. Ainsi en est-il du taux chômage pour évaluer l’état du marché du travail ; du nombre d’heures d’attente aux urgences pour évaluer l’état du système de santé ; de la note obtenue à un examen pour présumer de la performance scolaire d’un élève ; etc. Il en est exactement de même pour les mouvements nationaliste et souverainiste (ainsi que fédéraliste) au Québec : en quoi un seul sondage ferait foi de tout ? Réduire l’analyse à un seul indicateur, c’est vouloir résumer tout l’enjeu à un unique moment précis supposé tout définir à lui tout seul. Ce qui est pratiquement impossible à moins de vouloir stéréotyper bien entendu. On peut vouloir « capter » un enjeu dans un moment, une poignée de main ou une signature d’un traité : mais dans ce cas, il ne s’agit pas de le résumer mais de le symboliser, ce qui est différent. Le résumé est de l’ordre de l’analyse approfondie et rigoureuse alors que le symbole – sans être moins pertinent – relève davantage de l’affectif, de l’instantané et de l’émotion. Le premier éclaire alors que le second insuffle.

Un enjeu est donc, par définition, multidimensionnel car ancré historiquement dans la société où il s’inscrit et s’y déployant de différentes manières et selon différents degrés d’intensité. Ainsi, au gré des événements et des contextes social, politique, économique et culturel, le nationalisme québécois s’exprimera très différemment. Ainsi, en prenant pour base de référence le paysage politique québécois actuel, il semble raisonnable d’avancer que le québécois est nationaliste et qu’il a à cœur la protection et la pérennisation de sa culture. Dans un cas, il peut juger que cela reste possible au sein du Canada en maintenant le statu quo actuel (Parti Libéral du Québec / PLQ) ; dans un autre cas, il va estimer qu’une autonomisation accrue est nécessaire tout en restant dans l’ensemble canadien (Action Démocratique du Québec / ADQ) ou être convaincu que la séparation reste désormais la seule option possible (Parti Québécois / PQ ; Québec Solidaire / QS). Est-il nécessaire de rappeler que c’est un fédéraliste qui a initié le « Maître chez nous » (Jean Lesage, PLQ, dans les années soixante) ? Est-il nécessaire de se remémorer que c’est un fédéraliste qui a souhaité rappelé au reste du Canada que « le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement » (Robert Bourassa, PLQ, dans les années quatre-vingt dix) ? Encore mieux : est-il nécessaire de rappeler que c’est un souverainiste qui a proposé le « beau risque » de possiblement réintégrer le Québec dans le Canada (René Lévesque, PQ, dans les années quatre-vingt) ? Rester dans la dichotomisation n’aurait pas permis de comprendre les actes politiques précédents.

Ainsi, si on veut réellement comprendre le nationalisme en tant que trait fondamental de la société québécoise, il est nécessaire d’en saisir les subtilités en les replaçant toujours dans le contexte où elles émergent. Une grande partie de l’autonomisme ambivalent de l’ADQ se fonde sur cette tentative de proposer une troisième voie politique sans pour autant renoncer au sentiment nationaliste. Même brouillonne, je salue cependant l’effort de cette tentative pour faire avancer le Québec. Lors du congrès de fondation de QS en 2006, les journalistes voulaient d’abord savoir si c’était un parti souverainiste ou pas. Et après seulement Khadir et David ont pu parler de leur programme politique.

Ironiquement, c’est André Pratte, l’éditorialiste en chef de La Presse et fédéraliste convaincu, qui a eu l’expression la plus exacte à mon sens pour refléter l’esprit du mouvement nationaliste québécois. Pour lui, le nationalisme québécois constitue une arme de dissuasion massive que les québécois devraient toujours s’assurer de conserver – ceci incluant l’option souverainiste – pour éviter que le reste du Canada ne prenne la société québécoise pour acquise. Ceci dit, son « arme de dissuasion massive » n’est qu’une variante de la « police d’assurance » de René Lévesque. Il ne serait donc jamais question d’un fédéralisme canadien coast to coast mais bien plus d’un fédéralisme asymétrique, c’est-à-dire reconnaissant la spécificité culturelle du Québec.

Michael Ignatieff, l’actuel chef du Parti Libéral du Canada et trudeauiste certifié, ne semble pas dire autre chose lorsqu’il disait aux québécois, en mars dernier, que « vous pouvez être fiers d’être Québécois et Canadiens en même temps, dans l’ordre que vous voulez ». Les temps changent apparemment : Pierre-Elliot Trudeau a passé toute sa carrière politique à justement tenter d’éradiquer ce nationalisme québécois qu’il jugeait tribal.

J’entends bien la crainte légitime de bien des immigrants de voir ce nationalisme québécois dériver, potentiellement, en ce nationalisme d’extrême-droite que l’on peut malheureusement voir en Europe ou ailleurs dans le monde. Il est vrai que le nationalisme québécois – comme tout mouvement politique, ceci incluant le fédéralisme canadien – a ses propres brebis galeuses bêlant un discours radicalisant. Toutefois, une lecture approfondie de ce nationalisme québécois vous montrera que la crainte est très loin d’être fondée. Maintenant, pour en arriver justement à ce type de lecture, il faut prendre le temps de lire, de s’informer, de se documenter et d’échanger autour de soi. Bref, de s’intéresser réellement à votre société d’accueil. Si vous commencer ou continuer à croire que le nationalisme québécois n’est que réducteur, repli et archaïsme, reviendrait exactement à faire ce que vous lui reprochez pourtant de vous faire : d’enfermer autrui dans des catégories stéréotypées.

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