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Il y a des fois…

Il y a des fois dans la vie où on se retrouve à la croisée des chemins et on ignore alors que non seulement on s’y trouve mais qu’en plus, on choisit de prendre une route plus qu’une autre sans s’en rendre compte. Ce n’est qu’après, bien après, qu’on réalise la décision très importante qui a été prise.

À six mois de la fin de mes études en sup de co à Toulouse, j’ai commencé mes démarches pour me trouver un stage terminal pour conclure mes études : une prospection auprès de quelques compagnies néo-calédoniennes, mon île natale, semblait la voie la plus logique, la plus cohérente. Il ne m’a fallu que deux semaines pour décrocher des pistes prometteuses (stages avec un gros potentiel d’emploi à la clé) et ce n’était pas tant pour mes qualités personnelles que mes compétences acquises qu’on me faisait des offres de stages. Mais à la limite, je m’en foutais. Ce qui comptait, c’est que ce qui était planifié depuis le début allait se réaliser comme prévu : sup de co pendant deux ans puis retour à la maison avec quasiment une job au bout. Bref, un beau et long fleuve tranquille, yess. C’était logique, c’était cohérent, en clair : c’était sécurisant. Jusqu’au jour où je suis tombé sur un reportage sur le Québec sur la Cinq (à l’époque) à deux heures du matin. Ca n’a pas été l’illumination avec trompettes divines et petits anges ( !) mais simplement …. une petite lumière de curiosité qui s’est allumée en moi sans que je m’en rende compte : et pourquoi pas …. ?

En effet, pourquoi pas se payer un dernier trip avant le retour définitif à la maison, avant de rentrer de nouveau dans le cadre rassurant de ce que j’avais toujours considéré comme ma vie (passé, présente et future) ? Se lâcher un bon coup, voir l’Amérique – pas avec la même conviction que Joe Dassin dans sa chanson mais avec le même enthousiasme en tout cas – et rentrer à la maison, sagement et devenir un « adulte sérieux » bla bla bla. Avec le recul maintenant, je sais que l’incohérence s’était créée en moi précisément à ce moment-là. L’incohérence de la personne des îles tropicales qui n’imagine même pas dans quoi elle s’embarque en s’en allant au Québec, avec tout ce que cela implique. Bon, je n’immigrais pas au Canada : j’y allais faire un stage de quatre mois seulement. Mais pour espérer gagner le gros lot, il faut au départ au moins acheter un billet, n’est-ce pas ? Et ce qu’il y a de bien avec les incohérences, c’est qu’elles sont comme des failles : elles laissent passer la lumière ….

Alors je passe non pas des soirées mais des nuits entières à envoyer des c.v. et des lettres de présentation à je ne sais plus combien d’entreprises canadiennes, de Vancouver à Moncton en passant par ce qui est au milieu. Je dépense des fortunes en factures de téléphone à surfer sur le net pour trouver telles coordonnées ou simplement un contact qui, finalement, déboucherait sur une impasse comme les autres avant ; je commence à me renseigner pour les billets d’avion et aussi – avec effroi avec l’Ambassade du Canada à Paris – que c’est bien compliqué de faire un stage au Canada ! Je trouve ici et là des étudiants prêts à racheter qui ma télévision, qui mon divan, tout y passe, même mes fourchettes. Je laisse mes amis dans l’expectative qui ne comprennent pas cet attrait soudain pour le Québec et je me découvre une imagination fertile pour retarder le plus possible la signature de ma convention de stage avec l’entreprise en Calédonie. Moi qui étais connu pour ma cohérence et une certaine rigueur, je suis incapable d’expliquer tout ce déploiement d’énergie et d’efforts pour trouver un stage au Québec : je ne compte plus les longues promenades au bord du Canal du Midi ou les nuits harassé par le doute, tournant et retournant ce projet pas mal fou à l’époque.

Le 4 janvier 1999, revenant d’un court séjour en Suisse chez des amis (histoire de changer d’air), je reçois le mail d’une firme en ressources humaines qui souhaite me prendre en stage et qui se trouve à Sherbrooke. C’est OÙ ça Sherbrooke ? J’ai ma réponse en fouillant dans un atlas, un peu sceptique (parce que à l’époque, à part Montréal et la Capitale Nationale au Québec ….) mais enthousiaste en fin de compte, j’accepte leur proposition. Après, tout s’enchaîne : convention de stage, visa de travail (aller-retour en catastrophe à Paris), vente de meubles, mes excuses les plus plates à l’entreprise calédonienne (qui doit certainement m’en vouloir encore aujourd’hui), partiels passés de justesse et me voilà à Dorval le 22 mars de la même année. À ce moment-là, je n’avais plus aucune certitude : j’avais probablement torpillé ma carrière en Calédonie (une île c’est petit et tout le monde se parle) mais voir que personne ne s’arrêtait pour me saluer, me regarder ou simplement me sourire en sortant de la douane m’a laissé un gros, un énorme doute. En quelques mois, j’avais tellement troué mon beau cadre bien structuré et rassurant d’incohérences et de failles que je me demandais comment il faisait pour tenir encore debout. Et la lumière y passait tellement que c’en était aveuglant. Résultat des courses : à Dorval, je me suis entouré inconsciemment de mes deux valises et de mon sac comme si je voulais reconstruire quelque chose, me reconstruire. Ma première nuit au Québec et à Sherbrooke plus précisément, je l’ai passé dans un Holiday Inn : à trois heures du matin, le train de marchandises du CN qui passe près de l’hôtel me réveille brusquement. À demi-réveillé, je me demande pourquoi je ne suis pas dans mon appartement toulousain et pourquoi mes valises sont là, à côté de moi. En regardant la neige qui tombe doucement par la fenêtre, je sens une larme rouler sur une de mes joues.

Cinq ans et demi plus tard, je suis encore là, comme résident permanent et toujours (bien) installé à Sherbrooke. Aujourd’hui, je vois mes incohérences de manière différente : ma vie n’est plus un long fleuve tranquille et tant mieux qu’il en soit ainsi. Un beau jour, en écoutant une de mes incohérences, j’ai alors plongé tête baissée dans la rivière de la vie et j’ai laissé le courant emporter mes questions et mes doutes, maintenant je le sais. Au lieu de la laisser défiler devant moi comme un spectateur passif, j’ai eu ce petit grain de folie qui a fait de moi un acteur actif et attentif de ma vie. Le « beau » cadre que j’avais créé pour elle avait fini par m’étouffer au point de réveiller quelque chose en moi. Si pendant longtemps je me suis senti coupable de me faire passer égoïstement avant ma famille, mes amis et la vie qui m’attendait dans mon île, aujourd’hui, je me sens capable de faire de ma vie tout simplement une douce promesse à réaliser chaque jour qui passe.

C’est beau une incohérence : ça laisse passer la lumière en permettant de voir les choses autrement et, surtout, c’est l’occasion d’y voir plus clair.

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