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Fusillade au collège Dawson…

Fusillade au collège Dawson

A l’heure où j’écris ces lignes (16h54 HE), l’opération est semble-t-il encore en cours ou sur le point de se terminer. Les informations que l’on peut lire et entendre dans les médias nationaux, aussi bien francophones qu’anglophones, ne cessent de changer d’heure en heure. On parle de 20 blessés et d’un suspect abattu par la police. On parlait plus tôt de 4 morts, mais depuis une heure il est presque impossible de savoir s’il y en a eu réellement; la police semble attendre que cette tragédie se termine complètement avant d’avancer des chiffres et un quelconque bilan. Toute la ville en parle, tout le Québec en parle et demain, les médias du monde entier vont forcément en parler. Les quelques montréalais à qui j’ai parlé, francophones et anglophones, sur place ou encore dans le bus, sont comme moi : ils n’en reviennent pas, ne comprennent pas qu’une tragédie comme celle-là puisse se dérouler dans une ville aussi paisible que Montréal. Le Québec est rarement au centre de l’actualité, mais en cette triste journée, il l’est, et le sera probablement aussi dans les médias européens et internationaux demain. J’étais au coeur de l’évènement, car depuis deux ans maintenant je travaille au 12è étage de la Tour 2 de la Place Alexis Nihon, qui abrite un centre commercial de plusieurs étages en son sous-sol et qui surplombe tout le quartier du métro Atwater. Voici comment j’ai vécu cette journée effroyable que je ne suis pas prêt d’oublier.

Vers midi, un de mes collègues me presse pour aller descendre chercher à manger, alors que nous y allons généralement vers 13 heures. Je commençais à avoir un peu faim, alors pourquoi pas après tout. Nous sommes donc descendu au centre commercial de la Place Alexis Nihon, comme nous le faisons tous les jours, pour aller chercher notre lunch et le remonter au bureau pour le manger. Merci JF, je ne sais pas ce qui t’a pris de vouloir manger si tôt aujourd’hui, mais merci ! Puis, vers 12h40, un autre de mes collègues, dans le même bureau que moi, nous dit qu’il se passe des choses bizarres au CÉGEP de Dawson, que nous voyons clairement de nos fenêtres. Plusieurs policiers, l’arme à la main, semblent alors faire évacuer Dawson. Certains ont les deux mains sur leur pistolet et semblent viser les fenêtres de l’établissement, pendant que les autres aident les étudiants à évacuer. Certains collègues, toujours les premiers à descendre quand il se passe quelque chose au métro Atwater ou qu’une voiture de police est stationnée en bas, sont rapidement descendus prendre le pouls de la situation. De ma fenêtre, je ne croyais pas ce que je voyais. Les images que j’ai vues sont comme des photos aériennes qui resteront gravées longtemps dans ma mémoire : tous ces étudiants qui sortaient par la porte arrière de Dawson juste derrière la station de métro Atwater, qui contournaient celle-ci pour continuer leur fuite le long de Maisonneuve vers Atwater ; ces policiers, tous armés de pistolets, alors que jamais encore je n’avais vu un policier ici sortir son arme à feu; le bureau ou tout le monde était scotché aux fenêtres et certaines collègues commençaient sérieusement à pleurer’

Quelques minutes plus tard, des collègues remontent et nous expliquent affolés qu’ils ont eux-mêmes entendus des coups de feu en provenance de Dawson.

Malgré tout ce que je venais de voir et d’entendre, en maudit fumeur que je suis, je voulais ma cigarette d’après repas. Ma conscience me disait d’attendre, mais ce besoin stupide de nicotine me disait que je pouvais encore sans doute sortir par le centre commercial rue Sainte-Catherine pour assouvir mon manque. Après quelques minutes de réflexion, et au vu du périmètre de sécurité établi à l’extérieur, je me suis finalement décidé à descendre. Oui dites-le, je suis franchement con et bien trop accroc à la cigarette. Je descends donc, et arrivé aux portes du centre commercial, je vois une foule de gens regroupés, arrêtés au beau milieu du mall, qui discutaient. Je ne pouvais déjà plus faire machine arrière : un des membres du personnel de la place empêchait les gens de remonter. Bon, soit, je vais voir si on peut accéder en bas et sortir rue Sainte-Catherine. Je me dirige donc vers les escaliers quand des cris se font entendre, en provenance apparemment du fond du centre commercial. Une marée humaine de gens s’est alors formée et allaient dans tous les sens, certains se dirigeant vers les portes à une trentaine de mètres de moi, les mêmes que je venais de franchir. Mon sang n’a fait qu’un tour, quoiqu’il arrive, si vraiment un des suspects était présent dans le centre commercial avec son AK47, il fallait que je me réfugie quelque part. L’endroit le plus proche était la Banque de Montréal, dans laquelle je me suis précipité avec d’autres personnes. Quelques minutes plus tard, les volets roulants de la banque se fermaient. J’étais enfermé à la Banque de Montréal, et des employés tentaient de nous rassurer et de nous faire asseoir. Une jeune femme anglophone, en pleurs, parlait au téléphone à son conjoint pour lui expliquer la situation. Je suis sorti du bureau pour respecter son intimité. D’autres personnes à la banque, employés ou fugitifs comme moi, venaient aux nouvelles. Puis dans un autre bureau, un jeune anglophone me raconte qu’une personne avec une mitraillette (“riffle”) aurait fait feu sur une personne de 7 coups de feu dans la tête. J’appelle au bureau pour dire que je vais bien et expliquer la situation en bas, et mon collègue m’apprend qu’une annonce avait été faite dans les bureaux, leur apprenant que deux personnes seraient en possession d’armes à feu. J’essaye de me calmer tant bien que mal, malgré ce que je viens d’entendre. Une demi-heure plus tard, les portes s’ouvrent et un policier nous redirige vers une sortie de secours du centre commercial. Nous l’empruntons et nous retrouvons à l’arrière, rue Sainte-Catherine. La rue était noire de monde. Des gens au téléphone, des étudiants du CEGEP de Dawson par petits groupes, souvent entourant leurs amis les plus traumatisés, parfois incapables de parler. Tout le périmètre était bloqué. La rue Atwater, de Sherbrooke à Sainte-Catherine, était remplie de voitures de police et d’ambulance. Ce spectacle était réellement saisissant. La circulation sur Atwater, Sainte-Catherine, Maisonneuve était complètement bloquée, et les métros de la ligne ne circulaient plus non plus d’après une policière à qui j’ai demandé des infos. J’ai donc décidé de rejoindre Isabelle à son travail à pied, pour peu après rentrer à la maison dans le bus 80 en direction de la rue Parc. Là encore, tout le monde en parlait. J’en ai moi-même parlé à un montréalais, atterré comme moi, qui ne comprenait pas comment un tel évènement sinistre puisse se produire à Montréal. Plus tard sur le trajet, quatre étudiants de Dawson entraient dans le bus, soutenant une amie complètement traumatisée par ce qu’elle venait de voir.

Je suis donc rentré à la maison vers 15 heures, pour me jeter sur les nouvelles sur Internet et à la télévision. J’ai alors vu les images du quartier Atwater, où je travaille depuis deux ans et auquel je me suis bien naturellement attaché malgré ses quelques travers, notamment le service en langue française. J’ai revu les images de la rue Atwater remplie de policiers, les images aériennes de l’hélicoptère de TVA filmant les étudiants en train d’évacuer, que je venais de voir du haut de mon 12è étage. Cela me mets vraiment mal à l’aise. Depuis ma séquestration à la Banque de Montréal, je traîne un mal de ventre terrible, qu’un Coke n’a pas réussi à combattre.
A l’heure ou je termine cette chronique spéciale, les chiffres commencent à tomber au téléjournal de Pascale Nadeau sur Radio Canada. Le suspect a donc été abattu, et 20 personnes ont été blessées dont trois sont encore dans un état très critique. La mort d’une jeune étudiante de 20 ans vient d’être confirmée, et le journaliste est plutôt pessimiste quant à la survie des personnes à l’hôpital dont l’état est critique.

Voilà comment s’est passée cette journée pour moi qui l’ait vécue de l’intérieur. Je ne sais pas encore comment va se passer la journée de demain, je sais juste que ma voiture est restée dans le stationnement de la place Alexis Nihon et donc que nous irons travailler demain en métro. Certains accès seront certainement encore bloqués pour permettre l’enquête et les reconstitutions. Excusez-moi pour la piètre qualité du français de cette chronique et pour les nombreuses fautes qui ont du s’y glisser ! Bah’ en fait, cela importe vraiment peu.

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