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Silence, on apprend le français !

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Vous rappelez-vous le film « Un Indien dans la ville »? Voilà exactement à quoi ressemble ma petite gang, à leurs débuts dans la « jungle » de Montréal. Rassurez-vous, ils n’ont pas mangé les poissons rouges des voisins! Ils se sont contentées de se perdre un tout petit peu, se sont entêtés à repérer la maison grâce à l’arbre du jardin (alors que c’est plus facile de retenir le numéro). Ils apprenaient aussi un peu à s’orienter. Il faut dire que le métro, ça n’aide pas vraiment à maîtriser l’orientation sur le plancher des vaches …

Nous voilà donc à Montréal. Nous commençons par le tout début de tous les nouveaux arrivants. Un appartement, quelques meubles. Mon petit monde s’habitue au soleil qui se couche tard, à la nourriture qui ne goûte pas la même chose (traduisez: qui goûte moins bon – c’est quoi ce poulet qui ne goûte rien, maman!). Alors, il est temps de passer à l’essentiel: apprendre le français. Les petits ont 10 et 6 ans. Le plus vieux a déjà fait 7 ans de scolarité (deux ans de « gardienne » et cinq ans de primaire), la plus jeune 3 ans (elle a juste une année de primaire). Les deux allaient à l’école privée « là-bas », ça nous coûtait un bras mais il n’y avait pas d’autre choix. Les écoles publiques comptent 80 enfants par classe, sinon plus. Ils ont une base pour apprendre en français mais pas assez pour vivre en français. Vous saisissez la nuance, j’espère…

Les petits sont donc priés par la CSDM de se présenter à leur classe d’accueil, le 15 septembre à 8h00, et les parents avec. Ces derniers ne savent pas où est l’école (les petits prennent l’autobus jaune, les chanceux!). Tant pis, ils feront ce qu’on fait quand on ne sait pas où aller: prendre un taxi. Et tant pis pour les finances, hein! La semaine d’avant, il a fallu acheter les fournitures scolaires. La liste nous est parvenue par la poste, en même temps que toute la paperasse scolaire en feuillets de différentes couleurs: la jaune pour les choses à acheter nous-mêmes, la bleue pour les choses fournies par l’école, dont l’agenda (Facture jointe SVP: 66$. Aaah! l’école gratuite …). Même aujourd’hui, je n’ai jamais saisi le pourquoi du comment de toute cette paperasse scolaire et surtout de ces couleurs. Craint-on qu’on ne sache pas les distinguer, nous autres parents ignorants?

Nous voilà donc dans un « Bureau en gros », la liste dans les mains. On sait lire une liste mais celle-là comporte bien des mystères pour nous! Nous avons dû appeler nos amis à la rescousse. Dites: vous, saviez-vous, avant d’arriver au Québec, ce que signifient les mots suivants: duo-tang, acco-grip, acétate, efface? D’ailleurs, le mot « cartable » ne signifie pas non plus la même chose dans le français que j’ai appris. Puis les marques: des crayons HB! Pourquoi HB et pas une autre marque? Des feutres Crayola! Des cahiers Canada! Pis quoi d’autre? Un cahier, c’est un assemblage de feuilles, non? Une année après, j’ai appris que je pouvais me pointer dans un magasin, singer le « tarzan » pour dire à la vendeuse que je ne parle pas français. J’aurais pu alors prendre une chaise, me tenir peinard et attendre tranquillement qu’elle me ramène tout le bazar (Quel bonheur!). Je connais un ami qui a quatre enfants et qui le fait comme ça depuis trois ans. Ce qu’il ne sait pas, c’est que les vendeuses ne choisissent pas forcément les articles les moins chers …
Vous devriez voir les premières expériences de mon mari à la caisse! Les ondes du choc culturel (version économique) ont l’effet d’un tsunami sur lui. Il a le visage parfait de quelqu’un qui n’arrête pas de tomber des nues. Un sac d’école de 20$? (Il ne sait pas encore dire Tab ….). Mais c’est 10 000 francs rwandais, ça, tu imagines! Un cartable pour 3$? Mais là-bas ça coûte seulement 400 francs (un peu moins d’un $Can). Et ça, et ça, et ça? Seigneur! Tout est dix fois plus cher que « là-bas ». Je ne dis rien, il absorbera le choc tout seul, comme vous et moi. Comme il est fort en calcul mental, ma foi, il s’est transformé en vrai calculatrice ambulante. Il n’arrête pas de traduire les prix d’ici en francs rwandais. Puis: pourquoi ici on ‘inclut pas les taxes dans les prix, comme tout le monde, hein! Tout le monde qui? Euuuh! Je ne sais pas …

Remarquez que je le comprends. Il y a quelques années, j’ai vécu le même chose en Europe. Je n’arrêtais pas de pester contre les prix en euros versus en francs rwandais. Un sandwich pour 4 €? Mais ça fait 2500 Frw! Ce n’est que du pain, pardi! À ce prix-là, j’achète toute une boulangerie au Rwanda! Le plus drôle, c’est que trois ans après, cette méchante manie de comparer les incomparables n’a pas encore décidé de quitter la tête de mon mari. Bah! Si ça lui chante de réviser son calcul mental…

À la perspective de retourner à l’école, les enfants sont à la fois excités et angoissés. Je les ai pourtant préparés, ces deux-là. Ils ont glané ici et là quelques mots de français. Leurs amis de Terrebonne les appellent au téléphone. Ils leur ont d’ailleurs donné toutes leurs vielles vidéos de Caillou et une belle collection de Disney productions. On ne parle plus que français à la maison. Les premières semaines après la rentrée, les universités n’ont pas encore atteint la vitesse de croisière, ce qui permet à Papa et Maman de prendre chacun un enfant et de lui lire une histoire. Maman regarde avec les enfants des émissions d’enfants. À un certain moment, je connaissais tous les personnages des émissions d’enfants, de Clifford à Macaroni en passant par Cornemuse, Dora et compagnie. Pour la TV, Papa n’est pu capab’. D’ailleurs, pour lui, TV = soccer. Il cherche frénétiquement sur toutes les chaînes. Soccer à Montréal? Bonne chance surtout, monsieur!

Le jour J arrive. On se lève tôt. Douche, habillage, lunchs, piquet à l’arrêt d’autobus cinq minutes avant, à tantôt les chéris, vite un taxi, ouf! Maman et Papa arrivent avant l’autobus et attendent les devant l’école. La Directrice nous attend dans le couloir, avec les deux enseignantes. Depuis 20 ans qu’elle est là, il lui a sûrement poussé des antennes pour détecter les nouveaux. Elle nous repère aussitôt. Une poignée de mains chaleureuse. Chacune des enseignantes prend son élève et s’en va, puis la directrice nous invite dans son bureau. Elle semble soulagée que nous parlions français. Ma foi, son école, c’est l’assemblée générale de l’ONU à longueur d’année. À voir les têtes de toutes les couleurs qui arrivent par dizaines, elle n’en voit pas beaucoup, des parents francophones. Elle nous déconseille quand même fortement de vouloir aider nos enfants. Nous risquerions de les mêler plus qu’autre chose. Nous sommes priés de laisser faire les spécialistes. Je n’y crois pas! Ma tête d’enseignante se rebiffe, mais je me dis qu’après tout, elle a plus d’expérience d’enfants allophones que moi. Pis, oh! De quoi je me plains, finalement? Les devoirs, j’en ai assez sur les bras avec mes propres cours, alors pas de corvée de devoirs? Merci beaucoup, Madame! Et de préférence, que ça dure toute la vie! Bien entendu, la directrice ne va pas rater cette occasion de recruter une bénévole. Elle en a justement besoin, pour la bibliothèque. Ça tombe bien: j’adore les livres, j’adore les enfants, et j’ai justement deux matinées de libre par semaine; ça sera ma première expérience interculturelle avec les enfants…

Chaque soir, mes enfants rentrent avec quelques mots nouveaux. Je me souviens de mon étonnement quand j’ai constaté que le premier jour, ma fille est rentrée de l’école avec plus de vocabulaire que son frère (un vrai moulin à paroles, celle-là). Cependant, elle a ramassé un vocabulaire ben bizarre. Ces premières phrases ramenées de l’école sont: il est méchant! Pas gentille avec moi! C’est pas juste! Il a fait le doigt du milieu! Je me dis: ça y’est! une fois encore, ma fille n’a pas démenti sa réputation de spécialiste ès chicanes! Le choc culturel ne l’aide pas non plus. Contrairement à son frère (plus âgé, mais aussi une personnalité tout à fait à l’opposé) elle a de la peine à accepter les codes sociaux, notamment le code de l’individualité. Elle ne comprend pas du tout qu’ici, c’est chacun ses affaires. Il est vrai aussi que les classes d’accueil sont énormément hétérogènes: les élèves arrivent et partent tout au long de l’année scolaire, certains restent quelques mois (comme mes enfants: 5 mois), d’autres peuvent faire deux ans. Donc, des cultures très diverses, y compris l’acquisition graduelle de la culture québécoise. Ma fille? Elle, elle veut un crayon ou une efface, c’est la première à portée, pas forcément la sienne. Elle a toujours vécu ainsi et du haut de ses six ans, ne voit pas du tout pourquoi ça changerait. S’en suivent des cris de protestation de la part du ti-cul propriétaire du crayon ou de l’efface en question. Ma fille n’en revient pas, tout simplement. Mais voyons donc! Qu’est-ce qu’elle a, ton efface? Je l’utilise juste une minute et je te la rends. La voilà. L’enseignante intervient pour expliquer que non, grande fille, ça ne se passe pas comme ça ici. Et elle: pourquoi pas? Qu’est-ce que ça fait, de partager une efface? Ça ne se fait pas, c’est tout! Et pourquoi pas? Pauvre Marie-Reine (l’enseignante, originaire de Cuba). Je ne sais pas ce qu’elle ressent vraiment, l’enseignante, mais les petits mots dans l’agenda pleuvent. Aujourd’hui, votre fille a fait ceci. Hier, elle a pris ça. Je crois que les autres élèves aussi sont excédés par cette enquiquineuse de première. Papa et Maman doivent raisonner, négocier, promettre une sortie au resto en échange de « pas de chicane pendant une semaine ». La pression est forte. Ma fille n’a pas suffisamment de vocabulaire en français pour exprimer ce qu’elle ressent vraiment (je soupçonne qu’elle se fait écoeurer aussi), elle a perdu un peu de vocabulaire de sa langue maternelle, elle n’arrive pas à revirer de bord tout de suite pour raisonner « moi versus nous ». Toute cette pression déclenche une crise d’énurésie. Elle fait pipi en classe, deux fois par jour! Maman panique, vite un rendez-vous! Affolée, elle court à l’École de Psychoéducation, explique à un prof que sa fille vit de gros problèmes d’adaptation. Le prof m’explique que non, je dois laisser du temps au temps. Je lis dans ses yeux qu’il pense que c’est moi qui ai de gros problèmes, et non ma fille, mais il est trop diplomate pour le dire. Bon, je ne suis pas rassurée. J’appelle Info Santé. L’infirmière en ligne me dit qu’elle ne peut rien pour moi vu que ma fille n’est pas malade. Je traduis, d’après le ton excédé: c’est plutôt toi qui es folle! C’est vrai qu’elle me fait suer pour rien, la petite madame: son « problème » ne durera que trois semaines. Exactement au moment où elle a assez de vocabulaire pour exprimer ce qu’elle ressent et éventuellement riposter, quand un ti-cul lui tire les cheveux…

Saviez-vous que les enseignants sont de véritables illuminés? Un mois après l’arrivée de mes enfants, ils amènent les classes d’accueil aux pommes! Est-ce là une expérience qu’on peut apprécier quand on a 6 ans et qu’on ne parle pas français? En tout cas, ma fille est rentrée avec un sac de pommes plus grand qu’elle, des bottes toutes crottées et une quantité incroyable de vocabulaire agricole, qu’elle s’est empressée d’oublier! Mon plus vieux aura droit à une sortie au Jardin Botanique. Mais quelle idée géniale! Ça ne parle pas français, et c’est censé comprendre les subtilités des noms d’espèces en latin, wooooow! On ne leur reprochera cependant pas de ne pas se donner à fond, nos profs!

Ah! Vous ai-je dit que l’apprentissage du français, ça vaut aussi pour mon adulte de mari? Eh, oui! Il pense qu’avec ses 18 ans de scolarité en français, il est tout à fait correct. D’ailleurs, il comprend les infos à Radio-Canada, n’est-ce pas? Je lui ai pourtant fait part de ma propre expérience. Malgré le fait de vivre à Québec, malgré une colocation de 6 mois avec trois « pure laine », ça m’a pris du temps pour comprendre le québécois. Je n’oublierai jamais le jour où notre concierge est venu réparer quelque chose dans l’appartement. Je lui ouvre la porte, il m’explique ce qu’il veut, et moi je ne peux que faire de gros yeux puisque je ne comprends rien. À la fin, il me regarde comme si j’étais la dernière des demeurées. Je l’ai juste laissé entrer, et je n’ai d’ailleurs jamais su pourquoi il était là. Nous avons eu l’occasion de nous voir par la suite et de rigoler de cet épisode, pourtant. Et il m’a beaucoup appris, le beau monsieur….

Lorsque mon mari rentra de son premier cours à l’UQAM, il avait des yeux ronds comme des soucoupes:
– Je ne comprends rien de ce qu’a dit la dame (la technicienne de la bibliothèque, qui donne le cours d’initiation aux ressources documentaires).
– Je te l’avais dit: elle ne parle pas le français de TV5 ou RTBF. Ni celui de Bernard Derome d’ailleurs. Elle parle le québécois de madame-tout le monde.
– Mais je n’ai rien compris pendant trois heures! Ni l’accent, ni le vocabulaire.
– Ben! C’est à toi d’apprendre! Est-ce que tu lui as fait part de tes problèmes?

Là, il tombe des nues! Il est vrai que ce n’est pas dans notre culture scolaire de bénéficier de soutien personnalisé. Nous avons hérité d’une tradition scolaire dans laquelle tu te contentes de ce qui est donné à tous, et tu fais avec! Un cours, juste pour moi? Est-ce possible? Ben oui! Pourquoi pas? Personne ne va cependant rêver que tu en a besoin. C’est à toi de demander. Il n’y a rien de honteux à cela ici. Ça montre que tu es plutôt motivé.

Il n’est pas convaincu, mais il demande. La dame lui donne effectivement un soutien personnalisé. Mais s’il avait eu un cours où les profs donnent des notes à la dictée, il aurait eu des misères, le pauvre. Nos enfants ont pris cinq mois pour maîtriser le français. Lui, même aujourd’hui, ne comprendrait pas la moitié d’un sketch d’Yvon Deschamps. Il arrive même que moi et les enfants, on se moque de lui avec des expressions québécoises. Aucun risque qu’il comprenne ce que nous disons, à moins de traduire…

Le plus irritant de tout cela, c’est que nous nous tuons à apprendre le français – ou le québécois, c’est selon – mais qu’en réalité, nous ne vivons pas en français. Dans notre coin de Côte-des-neiges, les enfants parlent français, les commerçants parlent anglais et les adultes, euuuuhhh! Je ne sais pas trop: quelques dizaines de langues, avec le français ou l’anglais à des degrés divers, sinon nuls. À vrai dire, bien des gens habitent là des années et parviennent à se passer complètement du français. Le pire, c’est qu’ils obligent les autres à communiquer avec eux dans une langue commune, donc à apprendre l’anglais. C’est le cas de mon proprio: un esti d’épais, boat-people de son état, qui parle un français parfait quand il s’agit de venir récupérer son chèque, mais qui, curieusement, ne comprend que l’anglais dès qu’il y a un robinet qui coule. Ah! Je vous parlerais peut-être un jour de sa face de bonobo, à ce bonhomme …

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