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Passer à l’ouest Sur le…

Passer à l’ouest

Sur le divertissant thème des « Où suis-je, où vais-je, que fais-je », je suis pressentie cette semaine pour…. passer à l’Ouest.

À l’ouest de la rivière des Outaouais, cela s’entend.

Le processus de recrutement a débuté en février dernier lorsque j’ai répondu à une offre sur le site de la fonction publique fédérale, dans un ministère assez important – du moins suffisamment pour ne pas risquer de disparaître demain matin. J’ai d’abord reçu une lettre me demandant de subir un test de QI. Bien sûr, le test n’est pas nommé ainsi, mais entre vous et moi, c’est ce qu’il est. Après l’avoir réussi bien au-delà de la note de passage (adaptée au fonctionnaire moyen, rappelé-je), je n’ai pas eu de nouvelles pendant deux mois. Entre temps, j’ai reçu ma précieuse cote de sécurité (essentielle désormais pour avoir le privilège ne serait-ce que de passer la tondeuse dans les jardins de l’administration fédérale). En août, je suis convoquée à un entretien. Brillamment passé aussi (à noter que c’était ma première entrevue où les intervieweurs donnaient des indices de réponse). Plus de nouvelles, je perds espoir…. et je suis convoquée aux examens d’anglais langue seconde, où j’obtiens une note suffisamment élevée pour être exemptée à vie de tout examen d’anglais. Quelques semaines plus tard, l’homme m’envoie un courriel laconique au travail disant « T’as reçu une lettre disant que tu es troisième sur leur liste d’admissibilité ».

Elle n’a jamais été fortiche en maths, la JayJay. « Rien que troisième? Ça veut dire quoi, troisième? ». « Troisième, ça veut dire troisième. Ils disent que tu rencontres les qualités requises ». Encore heureux. Pour ce poste encore plus bas que le bas de l’échelle, pour lequel j’ai cinq fois trop d’expérience et cinq fois trop d’études, je le prendrais mal si on me disait que je n’ai pas les qualités requises. « Ah…. ça doit être bon signe, alors », dis-je d’un ton mal assuré. L’homme est ébahi par ma perspicacité phénoménale.

À la fin de mes études, j’aurais évidemment levé le nez sur un poste pareil. Douze années de questions existentielles (qui suis-je, déjà ?) m’auront décidément rendue bien humble.

Nous avons longtemps tergiversé sur le lieu de notre « immigration » (je mets les guillemets pour ce qui me concerne puisque je n’ai pas immigré à proprement parler). L’homme insistait pour Québec-la-ville, puisqu’au moins il en parle la langue, mais la situation de l’emploi là-bas me laissait dubitative. Que mes amis québécois se rassurent : d’accord, d’accord, j’étais mal renseignée. Nous allions opter pour Montréal-qui-est-toujours-dans-mon-coeur lorsque les circonstances m’ont amenée à choisir l’Outaouais.

La perception de l’Outaouais par les Québécois est très particulière. Cette région est assez méconnue et est parfois (attention, une généralisation grossière suit) l’objet du mépris du RdQ (reste du Québec). Tabou qu’il n’est pas facile de soulever, les résidents de l’Outaouais sont aussi perçus comme n’étant pas de « vrais Québécois ». Alors que dans une majorité de régions et de milieux au Québec, il est de bon ton de déclarer ses aspirations nationalistes, il serait fort surprenant d’y trouver une oreille sympathique dans l’Outaouais. Par exemple, alors que le « Oui » a obtenu 49 % de la faveur populaire au Québec, le comté de Chapleau en Outaouais en a obtenu 27 % seulement ; Gatineau, 29 % et Hull un miraculeux 30 %. Il s’agit des plus bas résultats hors certains quartiers anglophones de Montréal.

C’est que, voyez-vous, l’employeur principal est le gouvernement fédéral. Je connais des gens qui ont terminé leurs études en étant souverainistes…. et qui 20-25 ans plus tard ne s’en souviennent même plus. Je suis donc sur le point d’entrer dans la fonction publique fédérale et je commence à penser que c’est le sort qui me sera réservé. Et dire que ma chanson favorite de Dutronc est justement « L’Opportuniste »….

Vous rigolerez si je vous dis que j’ai l’impression de commettre une trahison ? Ma conscience brandit mes allégeances politiques passées. Un tumulte intérieur m’agite. Je ne vous cacherai pas que j’aurais préféré que ce soit la fonction publique provinciale. Je ne vous cacherai pas que je préfèrerais travailler à construire un autre pays. Comment puis-je mordre la main qui me nourrit ?

L’homme me rappelle diplomatiquement que ne n’ai pas été choisie pour mes compétences de sous-ministre, mais bien comme sous-fifre du premier échelon du bas de l’échelle, et qu’on en a rien à cirer si mes opinions politiques divergent (légèrement) de celle du Premier ministre. En Québécoise consensuelle, je reste ouverte au fédéralisme asymétrique si l’autre patente ne marche pas.

Actuellement poisson dans un lac, j’ai la chance de devenir crevette dans l’océan. Tous mes contacts me disent qu’il y a beaucoup d’opportunités dans la fonction publique pour les crevettes à condition qu’elles n’aient pas un cerveau d’amibe. La totalité d’entre eux, qui connaissent bien le marché particulier de la RCN (région de la capitale nationale), m’ont pressée d’accepter tout poste dans la fonction publique, à quelque échelon soit-il. Les chances de promotion sont vastes lorsqu’on y a déjà une nageoire. Sans cette nageoire, cependant, impossible d’accéder à quoique ce soit, à moins d’avoir des compétences très spécialisées. (Les petits futés, ne me rappelez pas que les crevettes n’ont pas de nageoires, d’accord ?)

Donc le dilemme se résume à rester à mon job actuel, au Québec, sans trop d’espoir de promotion, mais pas trop mal payé et pas trop désagréable. Ou reculer pour mieux avancer, et passer à la fonction publique où les occasions sont vastes, mais où je devrai sans doute faire un nœud dans mes opinions politiques. Je ne demande pas mieux que de contribuer à construire un pays. Mais voilà comment je le ressens dans la vie de tous les jours, mon aspirant pays….

La semaine dernière, un de mes Califes* m’a donné une lettre à taper. Déjà, de taper une lettre, c’est pratiquement revenir douze ans en arrière. Pas grave, j’assume, je suis une « immigrante » après tout. Je vois le bon côté des choses ; c’est ma contribution à l’effort que tous doivent fournir pour donner une image professionnelle et de qualité de la compagnie. Je décortique le torchon donné par le Calife. Je corrige une formulation fautive qu’il répète de façon persistante, typiquement québécoise et qui est « dénoncée » dans tous les dictionnaires québécois. La lettre est parfaite, mais…. presque déçu de ne pas pouvoir me signaler une erreur de compréhension de ma part, le Calife a barré ma correction pour remettre sa formulation fautive.

Ce n’est pas grave, vous me direz. Non, ce n’est qu’une goutte dans le lac où je nage.

La dernière fois, on a parlé de défense du français d’un point de vue plutôt juridique. Mais les lois les plus bétonnées du monde ne servent à rien si les individus d’une société n’ont pas à cœur de protéger leur langue.

Écrire correctement, être compréhensible, est-ce vraiment trop demander ? Dans un reportage à la SRC, dimanche soir dernier, Gilles Vigneault rappelait cette nécessité, dans un contexte où le quart des Québécois sont des « analphabètes fonctionnels ». Ce sont certes des mots très durs, mais je vous avouerai tristement que mon expérience m’amène aux mêmes conclusions. Si notre langue se corrompt, s’étiole, si des ingénieurs qui ont au moins quatre ans d’études universitaires et trois ans de stages derrière eux en viennent au point où ils écrivent si mal qu’ils en sont incompréhensibles, quel avenir le français a-t-il ?

Vigneault offrait comme explication que nous ne sommes pas assez exigeants envers nous-mêmes ; peut-être parce que nous avons à manger tous les jours, nous avons un toit, des vêtements. À quoi bon chercher à devenir meilleurs, nous avons déjà tout. Notre société s’est calée dans le confort et l’indifférence, pour citer le titre d’un film d’Arcand. Vigneault rappelle que sans cette exigence envers nous-mêmes, nous sommes perdus.

Je m’apprête à replonger dans un univers très anglophone ; car il ne faut pas le nier et la présidente du Conseil du trésor elle-même a révélé que le français n’a pas la place qui lui revient. Sur 200 candidats retenus, je me suis qualifiée troisième parmi les « Bilingues », et sixième parmi les « Anglophones ». En fait, 52 % des postes de la fonction publique sont « unilingues anglais » alors que seulement 5 % des postes sont unilingues français. Les postes « Bilingues », même à Ottawa, sont rares et les francophones doivent se qualifier sur des postes destinés aux anglophones. Même dans les postes bilingues, presque 20 % des fonctionnaires ne satisfont pas aux exigences linguistiques requises par leur poste (source : rapport de la fonction publique, 2001). Heureusement, vivre à l’étranger ne me fait plus peur.

Et puis tant mieux, au fond. Il y a peu de chances pour qu’on vienne y « corriger » mon français, là-bas.

* Par Calife, j’entends « chef », mais il s’agit également d’un jeu de mot dérivé d’un juron québécois traditionnel – je vous laisse deviner lequel.

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