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Le mouvement Desjardins

Toute société a ses propres institutions. Ces dernières témoignent de l’identité d’un peuple et contribuent à forger ses valeurs  contribuant aux sentiments d’appartenance et de fierté. Au Québec, il y a par exemple, Maurice et le club de Hockey du Canadien de Montréal. Il y eut également Joseph-Armand fondateur de Bombardier, un des fleurons de l’industrie québécoise. Impossible également de ne pas évoquer René qui fût l’un des instigateurs du renouveau de la fierté identitaire québécoise. Et dans ma chronique, j’aimerai vous parler d’Alphonse.

Le lien avec l’immigration ? Aucun en apparence. Étant cependant un farouche partisan de la connaissance minimale de l’histoire du pays d’accueil comme élément aussi important que les autres (recherche d’emploi, démarches administratives, intégration, etc), j’y vois un lien évident. Car l’histoire du pays transpirera partout : autant dans nos discussion informelles autour d’une bière que devant notre télévision à écouter les nouvelles.

Comme toute bonne histoire au Québec, j’y vais de la formule consacrée : une fois c’t’un gars.

Ce gars, c’est Gabriel-Alphonse Desjardins. Celui qui ouvrit la première Caisse Populaire du Québec à Lévis le 06 décembre 1900. Événement passé presque inaperçu à l’époque, cette première « caisse pop’ » symbolise cependant toute la philosophie et la vision d’un homme qui auront des répercussions majeures dans la société québécoise. Connaître cette vision, c’est comprendre pourquoi le Mouvement Desjardins (MD) est appelée une coopérative et non une banque. Connaître cette philosophie, c’est mieux comprendre dans une certaine mesure, vos futurs amis, collègues de travail et pourquoi pas, blonde ou chum québécois ! 

Aux tournants du 20ème siècle, la société canadienne-française est encore essentiellement rurale. Quand elle ne l’est pas, elle se retrouve en milieu urbain à travailler dans des usines de manufacture comme ouvriers ou journaliers. La Conquête de 1760 de l’Empire Britannique sur la Nouvelle-France a saigné cette dernière de son élite francophone, repartie en France. L’échec de l’insurrection des Patriotes en 1837 et l’Acte Constitutionnel de 1867 créant le Canada officialisent la Conquête. Et surtout, finissent par convaincre les canadiens-français de se résigner. Désillusion que renforce le clergé catholique en vantant l’idéologie « d’un canadien-français catholique et rural, promis à un destin céleste éternelle laissant à l’anglais anglican les vices terrestres et temporels du capitalisme, de l’industrialisation et du développement économique ». Peuple canadien-français, mange ton petit pain de misère pour lequel tu es né et endure : tu en seras récompensé une fois au paradis. La messe est dite.

Pas né pour faire fortune – au risque de subir le courroux du clergé – le canadien-français laisse donc à l’anglophone le bon soin d’investir des capitaux et de développer l’outil industriel. Ainsi, la société se partage entre une classe dirigeante anglophone et une masse ouvrière-rurale francophone. C’est dans ce contexte que naquît Gabriel-Alphonse en 1854. L’adage qui dit « on ne prête qu’aux riches » a des effets dévastateurs : il est en effet impossible aux agriculteurs canadiens-français, considérés non solvables, d’emprunter pour améliorer leur équipement car les banques ne prêtent qu’à la bourgeoisie et qu’aux grandes entreprises. Ceci les empêchant d’avoir accès à l’épargne et surtout au crédit. En outre, pour monter une affaire, un canadien-français est implicitement obligé de s’associer avec un anglophone. Et la démence des taux usuraires pratiqués finit de révolter Gabriel-Alphonse – il rapporte un cas où les intérêts ont atteint 3000 % ! – et considère que quelque chose doit être fait.

Il s’inspire alors des credit union qui existent surtout en Europe. Il a l’idée de créer au Québec le même modèle de banque populaire pour permettre à la classe laborieuse de devenir son propre banquier. Autrement dit, combattre ainsi l’abus des usuriers (autant anglophones que francophones) et fournir à la communauté un outil de développement économique. Bien sûr, les débuts sont modestes. Mais il a le talent de s’assurer le soutien d’un puissant acteur social de l’époque : le clergé. Il contourne la perception douteuse de l’argent en vantant les valeurs chrétiennes de partage et de solidarité. Et gagne ainsi la faveur de l’archevêque de Québec, Mgr Bégin, puis d’autres dignitaires de l’Église. Plusieurs curés manifestent alors le désir d’implanter une caisse dans leur paroisse. À la mort de Desjardins, en 1920, pas moins de 220 caisses populaires ont vu le jour, dont 187 au Québec, 24 en Ontario et 9 aux Etats-Unis pour un actif total de quelques six millions de dollars au service de près de 30 000 membres.

Des années 30 jusqu’à sa mort en 1959, Maurice Duplessis, à titre de Premier Ministre du Québec, domine le paysage politique québécois par sa ferveur religieuse et son opposition constante aux éléments progressistes de la société. Son conservatisme contribue beaucoup au maintien du repli de la société canadienne-française sur elle-même qui ne peut encore prendre franchement les rênes économiques de son destin. Il renforce ce processus en favorisant largement l’accès et l’exploitation des ressources naturelles québécoises aux entreprises états-uniennes. C’est la « Grande Noirceur », une sorte d’obscurantisme moyen-âgeux du Québec où l’important reste la sécurité, l’obéissance et la soumission. Ce qu’exprime un des présidents du MD dans les années 40 par une de ses maximes favorites (reflétant son style de gestion) : « le souci de l’épargne, c’est s’épargner des soucis ! ».

Cependant, chaque canadien-français dispose désormais d’une gamme de services financiers. Et c’est là quelque chose de très important pour deux raisons principales. Premièrement, la société québécoise dispose désormais d’un outil de développement économique, même si les capitaux restent encore concentrés dans les mains de l’élite. Deuxièmement, le très grand réseau des caisses offre une proximité de services, même en région, évitant tout à chacun de devoir se rendre dans un centre urbain (permettant ainsi de casser un peu le dualisme de classe dans la société). C’est d’ailleurs la réalité de la société encore très rurale qui sera une des raisons qui poussera le MD à se diversifier. Ainsi, la création de la société d’assurance des caisses populaires (qui deviendra plus tard le Groupe Desjardins, assurances générales) vise à protéger ses membres, principalement dans les zones rurales qui ne disposent d’aucun service de pompiers en cas d’incendie. Suivent bientôt l’Assurance-Vie Desjardins, un programme d’assurance familiale (novateur à l’époque) et des régimes d’assurance-vie épargne. En 1944, on dénombre ainsi 877 caisses populaires, dont l’actif global atteint 88 millions de dollars. Au cours de la seule année de 1944, il s’est fondé 115 caisses !

Arrive la Révolution Tranquille. Le MD a déjà assoupli ses systèmes de crédit pour s’adapter à l’avènement de la société de consommation. Mais dans cette période de dynamisme, le Québec lui en demande encore plus. Ainsi, le MD prend part à la création de la Société Générale de Financement (SGF) qui deviendra un outil dont l’État se servira pour soutenir le développement industriel québécois. Suivront plus tard la Société d’investissement Desjardins et le Crédit Industriel Desjardins grâce à une loi spéciale du gouvernement.

Je vous épargne les détails – ennuyeux ma foi – de l’organisation du Mouvement en fédérations régionales et en confédération. Il est simplement utile de savoir qu’une telle structuration témoigne de la force qu’est devenue la coopérative. En 1964, l’actif consolidé du Mouvement franchit le cap du premier milliard de dollars qui lui confère le rôle d’un joueur francophone d’importance dans l’univers des institutions financières au pays.

C’est d’ailleurs aux prises avec un croissance rapide que le Mouvement a l’idée de bâtir un édifice multifonctionnel pour rassembler en une seule place plusieurs de ses services dans les années soixante. C’est en 1972 que le projet est véritablement lancé dans la foulée de ce que vit Montréal et le Québec durant cette période : construction du Stade Olympique pour les J.O. de 1976, de l’aéroport de Mirabel ainsi que de plusieurs autres édifices montréalais.

Si la construction de cet édifice – qu’on appellera le Complexe Desjardins – est exceptionnelle à plusieurs égards, il en est une très particulière à mes yeux. Toutes les compagnies retenues pour sa réalisation (génie conseil, construction) sont d’origine québécoise. Plus encore : tous les plans, devis et rapports sans exception furent rédigés en français. Ainsi, le Complexe Desjardins devient non seulement la plus audacieuse entreprise du secteur privé francophone mais également l’expression du savoir-faire québécois. Peuple canadien-français, le temps du pain de la misère est révolu. Le rêve de Gabriel-Alphonse de donner à sa nation les moyens économiques de se réaliser vient de s’incarner incontestablement.

Aujourd’hui (au 31 décembre 2004), l’actif global du Mouvement Desjardins s’élève à plus de 103 milliards de dollars canadiens pour 572 caisses populaires sur tout le territoire québécois desservant plus de cinq millions de membres. Mais c’est aussi une forte présence en Ontario, en Acadie et au Manitoba notamment.

Si vous avez suivi, vous aurez remarqué que le nombre actuel de caisses populaires et bien inférieure à ce qu’il a déjà été auparavant. C’est qu’en 1999 s’amorce le fameux plan de réorganisation du Mouvement : ici, ce sont les termes « rentabilité » (à ce moment, pour chaque dollar encaissé, le Mouvement en dépensait 79 cents en coûts d’opérations alors que la moyenne des autres banques se situait autour de 65 cents), « fusion » (fermer les caisses « inutiles » dans un réseau qui en comptait près de 1200) et « uniformisation » qui sont prononcés (imposer la même grille tarifaire pour toutes les caisses). La mondialisation l’exige, la concurrence féroce l’exige. Il semblait donc qu’un prix était à payer pour que le Québec émerge de son repli et s’ouvre au monde.

Au Québec, il y a une expression qui pourrait illustrer cette situation : « on joue maintenant dans les ligues majeures » avec les avantages et inconvénients que cela suppose. Les syndicats se mêlent évidemment de la chose et vont même jusqu’à invoquer la mémoire de Gabriel-Alphonse lui-même en considérant cette restructuration comme la trahison de ses idéaux d’entraide et de solidarité. Ce sont surtout les petites communautés qui pâtissent de cette réorganisation : l’an dernier je crois, un petit village quelque part au Québec se battait pour que soit maintenue la caisse populaire. Après l’école primaire qui a fermé, l’église qui s’est vidée de ses paroissiens, voilà une autre institution du village qui était menacée de disparaître. Sacrifiant ainsi la proximité du MD tant appréciée des québécois. « La rue principale » n’aura-t-elle bientôt de principale plus que le nom comme le faisait si justement référence feu André Fortin du groupe Les Colocs dans sa chanson ?

Bien sûr, chaque détenteur d’un compte chez Desjardins devient membre en versant son petit cinq piasses. Bien sûr, les gestionnaires des caisses populaires sont des bénévoles. L’esprit coopératif semble encore bien présent. Mais l’est-il encore réellement, c’est-à-dire vivant comme une âme, ou est-il sournoisement devenu un froid argument marketing intégré dans une stratégie de différenciation par rapport « aux banques » ? Poser la question c’est peut-être déjà y répondre dans certains cas. Personnellement, je pense que c’est un mélange des deux : rester idéaliste (l’esprit coopératif) tout en restant pragmatique (viser la rentabilité). Car, après tout, à quoi peut bien servir un idéalisme s’il est obligé de mettre la clé sous la porte à un moment donné ? « Conjuguer avoir et être » comme le dit finalement le slogan publicitaire du MD. À tout le moins, peut-on se consoler en se disant que le Mouvement est fortement impliqué dans le développement de la vie économique, sociale et culturelle du Québec. Et que son volet international participe grandement au développement de coopératives dans plusieurs pays en voie de développement en favorisant les micro-projets (ces derniers étant beaucoup plus efficaces que des subventions internationales ou des plans nationaux car ils agissent localement).

A. Sincèrement, je ne sais quoi en penser. J’en retiens surtout – et c’est ce qui m’a motivé à écrire cette chronique – la vision humaniste et sociale de Gabriel-Alphonse lorsqu’il a ouvert sa première caisse populaire à Lévis. C’était un énorme défi et pour l’époque et pour le contexte dans lequel il a pris place. Et il est fascinant de voir l’ampleur que cela a pris considérant la petitesse du marché québécois en termes de population. Et finalement, cela confirme le caractère distinct de la société québécoise sur le plan de certaines de ses valeurs (entraide, solidarité – « on se serre les coudes » comme disait Joseph Facal – ).

Désormais, j’espère que vous regarderez autrement votre carte de débit grise bandée de vert la prochaine fois que vous irez retirer de l’argent dans une caisse pop’ ou quand vous paierez vos achats !

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