Bisou Halal | S'expatrier, travailler et étudier au Québec, Canada

Bisou Halal

On a beaucoup parlé de laïcité ces dernières années, au Québec, notamment avec la polémique sur les accommodements raisonnables. Certains avancent que le Québec est déjà une société laïque et qu’il suffit juste de faire des lois pour encadrer la gestion de l’espace public. D’autres estiment au contraire que la laïcité québécoise est à faire, du moins à parachever proposant l’adoption d’une charte québécoise sur la question. L’obstination du maire du Saguenay Jean Tremblay à maintenir ses prières au début des réunions du conseil municipal – et l’appui financier qu’il a reçu de la part d’une partie de la population – ou encore le maintien du Crucifix à l’assemblée nationale du Québec leur donnent raison et rendent nécessaire un débat sur la question pour arriver à une définition commune de la laïcité québécoise vue comme espace de liberté pour les personnes et de respect des différences dans un cadre de vivre ensemble harmonieux qui ne doive rien à la religion. À aucune religion. En attendant que cet éventuel débat ait lieu, les gens continuent de vivre et de coexister dans leurs différences et souvent sans accroc.

La scène se déroule dans une épicerie-restaurant Halal à Québec et je la trouve très belle: un tendre baiser que se donne un beau couple, trentenaire, québécois en attendant que la caissière, une jeune femme « légèrement » voilée, termine de préparer la facture pour plusieurs produits achetés sur place. Ceux et celles qui habitent Montréal ou d’autres villes occidentales cosmopolites ont peut être déjà assisté à une scène semblable. Ce n’est pas mon cas. Je ne suis d’ailleurs pas un habitué des épiceries Halal même si dans la ville de Québec, il y en a de plus en plus. La scène m’a donc interpellé. On parle bien d’une épicerie Halal et Halal signifie licite, autorisé et permis du point de vue de la religion musulmane avec toute la symbolique à laquelle cela renvoie. Et d’un point de vue strict et rigoureux – au sens religieux -, un baiser amoureux public ne serait pas Halal. Est-ce que la jeune caissière était gênée par la scène qui se déroulait en face d’elle? peut être que oui, peut être que non. Vivant au Québec, elle a déjà vu de des personnes s’embrasser, dans d’autres endroits. Est ce que le couple Québécois était gêné de se faire servir par une femme voilée? Je n’en ai aucune idée mais à voir ce à quoi il s’affairait, je dirais que non. Et n’allez pas chercher une quelconque volonté de provocation de sa part. Le couple avait l’air content d’être là. D’ailleurs, une fois la facture payée, nos deux amoureux se sont attablés pour manger sur place.
Je connaissais une autre épicerie Halal et je n’aimais pas y aller. Je ne devais surement pas être le seul. En y entrant, on a l’impression qu’on est dans une annexe de la mosquée, c’est à dire dans un lieu de recueillement et de prosternation. Surtout, on a le sentiment que ceux qui nous servent revêtent le costume de personnes (plus) accomplies du point de vue religieux …ce qui peut « intimider » ou mettre mal à l’aise plus d’un. Une vraie pression. Donc voilà pourquoi je n’aime pas! Et je suis content qu’un autre type d’épicerie existe. Un genre qu’on peut simplement considérer comme un endroit où l’on peut acheter et consommer des produits spécifiques à une culture ou une origine mais qui peuvent intéresser aussi des personnes qui ne sont pas de cette communauté.

J’ai assisté à la scène dont je parlais plus haut lorsque, récemment, je suis allé manger une délicieuse et grosse assiette de Shish Taouk. À seulement 9 dollars. Dans la partie restaurant, il y avait aussi deux jeunes couples qui doivent être d’origine marocaine …si je crois mon oreille curieuse. Ils étaient plus « pudiques » que le couple québécois mais à voir leurs visages et les regards qu’ils s’échangeaient, il y avait aussi de l’amour dans l’air de ce coté de la salle. L’épicerie a ouvert il y a un peu plus d’un an et a connu depuis une expansion rapide. Au début, on y vendait de la viande Halal et des produits en provenance des pays du Maghreb puis on y a ajouté l’activité de restauration rapide …à des prix modiques. Si la plupart des clients sont encore des immigrants de confession musulmane – ou originaires des pays à majorité musulmane-, il y a de plus en plus de Québécois de souche et d’immigrants de diverses origines qui fréquentent cet établissement. J’y allais assez régulièrement l’année dernière parce que j’avais une invitée qui ne mangeait que du Halal. Depuis son départ, j’ai arrêté de m’y approvisionner. Un des copropriétaires, originaire d’Égypte, devait se dire que c’était à cause des frictions nées à la suite des incidents ayant émaillé les rencontres de qualifications à la coupe du monde 2010 du foot, entre son pays et l’Algérie. Ce n’est bien sur pas le cas.

Cette scène romantique aussi peu singulière soit-elle, ailleurs, montre selon moi que les gens sont en général tolérants, s’adaptent et surtout peuvent évoluer. À ce titre, il me vient à l’esprit une anecdote avec ma mère. Elle remonte au début des années 80. C’est loin! Ma mère vivait dans un village conservateur de Kabylie. Un jour, elle fût choquée d’apprendre que de jeunes fiancés originaires du coin mais qui vivaient à Alger sont « sortis » faire le tour du village, seuls et côte à côte …au su et au vu de tout le monde. Ma mère – qui n’en revenait pas – jurait qu’elle ne permettrait jamais à son enfant d’agir de la sorte. Quelques années après, elle a dû ravaler son orgueil quand lorsque fon fils et sa fiancée firent la même chose. Ma mère avait simplement évolué, comme la plupart des personnes. En fait, quand on retire la religion, les rites et la gestion de la société des mains des « docteurs de la foi » et des prêcheurs de la haine, les gens sont capables de gérer leurs affaires par eux-mêmes et dans le respect de celles des autres. Ils relativisent et finissent par comprendre la différence. De là à décréter tous les bisous et tous les câlins Halal, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésiteront pas à franchir!

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Rayan
C’est à l’âge de 42 ans que Rabah alias Rayan arrive au Québec en octobre 2006 en provenance d’Algérie. Il s’installe avec sa famille dans la ville de Québec puis par la suite à Laval, au nord de Montréal. Rayan travaille dans l’enseignement et écrit depuis 2008 sur le site immigrer.com.
http://www.immigrer.com

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