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1er mars Si le mois…

1er mars

Si le mois de février est souvent reconnu comme un des mois les plus froids de l’hiver québécois, il est aussi plus prosaïquement connu étant le dernier mois où tous les étudiants en fin de cycle d’études (secondaire, collégial et même universitaire) doivent décider dans quel programme d’études s’en aller pour la rentrée en septembre prochain.

Mine de rien, c’est donc une véritable course qui s’est amorcée depuis quelques mois et pour l’étudiant dont la pause des fêtes de fin d’année n’a pas porté ses fruits dans sa réflexion scolaire, le stress et l’urgence de faire un choix augmentent dramatiquement au fur et à mesure qu’approche la date fatidique, ultime et irrévocable : le 1er mars. Et les bureaux de registraire des différents établissements d’enseignement ne badinent pas avec cette deadline : toute demande d’admission dont le cachet de la poste n’indique pas le 1er mars au plus tard comme date d’envoi s’en va directement au second tour d’admission, n’ayant en effet pas respecté la sacro-sainte échéance.

Bien sûr, la situation n’est pas si catastrophique que cela : la plupart des étudiants savent déjà où ils iront à la rentrée prochaine. Cela ne les empêche cependant pas de s’inquiéter un peu car beaucoup de programmes universitaires – ceux qui sont contingentés, c’est-à-dire proposant un nombre de places inférieur au nombre de demandes reçues – imposent une cote de rendement collégial minimale qu’on appelle communément la cote R. La cote R …. cauchemar pour certains étudiants québécois, sorte de Graal pour d’autres qui leur permettra d’accéder au paradis du programme divinement contingenté de leurs rêves, alléluia. Apparemment, il semble que cette cote soit le mystérieux résultat d’un savant et très complexe calcul tenant compte des notes de l’étudiant, de la force du groupe dans lequel il se trouve, d’une pondération qui considère ou la force ou la faiblesse de son programme comparativement avec les autres cégeps sans oublier l’âge de Youpi, la mascotte des défunts Expos, évidemment. J’écris « apparemment » et « mystérieux » car mes collègues du service d’orientation m’ont un jour remis un document officiel du Ministère de l’Éducation du Québec (MEQ) expliquant en détails le calcul de la cote R. Entre vous et moi, je ne comprenais déjà plus rien rendu à la deuxième ligne, pourtant, promis j’ai essayé. Bref, pour vous donner un ordre d’idée, la cote R du dernier admis en médecine l’année dernière – toute faculté de médecine confondues au Québec – avait une cote R de 34 et des poussières (ce qui représente, en gros, quelque chose comme 90% de moyenne générale durant toutes ses études collégiales). Moralité : il ne suffit pas d’avoir de bonnes notes, il faut faire son possible pour avoir les meilleures notes. Je ne vous raconte pas la pression sur les étudiants (et même l’ambiance entre eux ….).

En fait, cette période est l’occasion rêvée de se questionner un peu sur le système scolaire québécois et sur certain de ses effets. Premier exemple : Daniel, un étudiant, débarque dans mon bureau en me disant qu’il veut changer de programme et qu’il ne sait pas où s’en aller. Rien de bien « anormal » jusqu’à maintenant. Là où je saute au plafond, c’est lorsque je lui demande quelles sont les raisons à l’origine de son désir de réorientation : il me répond en vrac que lui, en fait, son trip c’est la littérature, que ses profs sont mêmes impressionnés par ses connaissances et son talent mais que là, il est plus capable de supporter la pression que lui mettent ses parents et quelques-uns de ses chums pour qu’il se réorientent vers un programme (je cite) « plus payant où il aura moindrement quelques chances de se trouver une job pas pire » …. Se pourrait-il que les programmes soient maintenant catégorisés en « payants », « pas pire payants » et « pas payants pantoute » ? Sur la base des critères de perspectives d’emploi, taux de placement après le programme, le salaire moyen hebdomadaire …. Et voilà la réflexion vocationnelle de ces étudiants transformée en analyse économique de leur propre avenir ! Oui, je suis bien d’accord que les éléments cités précédemment sont importants dans un choix de programme et donc de future carrière mais ça devient vraiment inquiétant lorsque des Daniel arrivent dans mon bureau acculés à de telles extrémités. Deuxième exemple : Marc-André, étudiant lui aussi, vient me voir dans le centre de documentation et me demande, aussi simplement que directement, quels sont les programmes les plus payants en termes de salaire annuel. Quelque peu déstabilisé mais conservant néanmoins un semblant de zénitude, je lui répond qu’il serait peut-être intéressant de savoir d’abord ce qui l’intéresse. Il me dit alors : « checke man, chus en sciences pures pis j’ai une cote R de 37 fa que j’peux aller où je veux à l’université : ce qui m’intéresse c’est de savoir le programme qui me rapportera le plus de cash par après ! ». C’est d’une logique implacable son affaire. Cependant, je ne peux pas en vouloir à ces deux étudiants de m’arriver avec de telles demandes : comme tout le monde, ils sont en partie le fruit de la société dans laquelle ils vivent et ils ont compris comment marche la game. Pas étonnant alors de récolter cela car c’est ce qui a été justement semé.

Pourtant, l’école (dans son concept global) n’est-elle pas, au départ, censée former des citoyens ? C’est-à-dire proposer aux jeunes une foule d’expériences leur permettant de s’essayer dans divers domaines et les laisser libres de choisir ce qui leur convient sans leur imposer de pression ? Mais aussi de développer chez eux des concepts aussi intangibles que primordiaux que la connaissance de soi, l’égalité, la solidarité, la tolérance, l’esprit critique ou encore l’ouverture d’esprit ? Ce que je constate à mon niveau c’est que l’école est surtout devenue une machine à fabriquer des travailleurs et qu’elle est de moins en moins ce foyer d’opportunités socialisantes destiné à former des citoyens. Certes, le travail est important dans la vie d’une personne. D’un point de vue strictement financier mais aussi pour la santé mentale (être en projet, développer des relations interpersonnelles, s’explorer dans ses capacités). Mais mon Moi travailleur n’est qu’une facette parmi tant d’autres de mon Moi total.

Il y a quelques mois, j’écoutais à la télévision le président de la commission de la construction du Québec (CCQ) lançait un cri d’alarme aux médias car la construction allait manquer de milliers de travailleurs à court et moyen terme et il reprochait à peine subtilement l’inefficacité des centres de formation professionnelle à fournir un nombre annuel suffisant de diplômés pour assurer la relève. En clair, il ne demandait pas rien de moins que le système éducatif se mette au service des entreprises. Dans la même veine, lorsque j’interviens auprès de la clientèle adulte mise à pied pour définir la suite qu’elle veut donner à sa carrière, beaucoup me disent qu’ils veulent retourner aux études. En tête de liste : DEP en conduite de camion et la formation pour devenir préposé aux bénéficiaires. Et de ce nombre, seule une minorité est réellement et sincèrement passionnée par ces deux professions : la grande majorité veut y aller pour des raisons purement économiques (formation courte, c’est payant, y’a de la job en masse, bonnes conditions et stabilité assurée). J’ai presque l’impression de voir en eux un Daniel désillusionné dans quelques années …. Par ailleurs, Emploi-Québec donne son soutien financier qu’aux personnes dont les projets de retour aux études débouchent sur des formations dont les perspectives d’emploi sont supérieures à la moyenne provinciale (exit donc les arts, la littérature, etc). Je comprend le bien-fondé de cette politique mais je m’interroge quand même, ne serait-ce qu’à titre de contribuable. Cela dit, on reste fondamentalement dans la même dynamique que ce soit Daniel, Marc-André, la CCQ ou Emploi-Québec : faut que ça soit payant, payant et encore payant. Là encore, on ne fait que récolter que ce qui a été semé.

Et le pire reste à venir. En effet, si encore on pouvait s’entendre sur un constat rassurant d’être un travailleur de nos jours. Au contraire, rares désormais sont les travailleurs capables en toute sérénité d’affirmer qu’ils ne perdront jamais leurs emplois. Plus le temps passe, plus le cimetière des entreprises qui ont fermé ou qui se sont délocalisées s’agrandit : y’aura bientôt crise du logement aussi dans ce bout-là à terme. Et c’est justement à cause de cette précarité grandissante que les étudiants – les citoyens et travailleurs de la société de demain – cherchent obstinément à tirer leur épingle du jeu et donc paradoxalement à obtenir le plus de sécurité possible dans le choix de formation qu’ils ont à faire. Là encore, difficile de leur en vouloir car ils veulent avoir aussi leur petite place au soleil. Sauf que l’une des perversités de ce système bien en place, c’est qu’en exigeant à l’école des travailleurs sur-mesure, les entreprises s’assurent une main-d’œuvre qualifiée qu’elles peuvent utiliser selon leurs besoins de production ou en fonction des aléas du marché. Bref, elles ont tout intérêt à préserver un bassin structurel de chômeurs (en langage militaire, on appellerait cela de la chair à canon j’imagine ….) afin de faire jouer l’offre et la demande quand elles proposent des emplois en sachant pertinemment qu’ainsi, elles peuvent baisser les salaires proposés (beaucoup d’appelés et peu d’élus ….).

Alors quoi ? À ce rythme, pour avoir une job relativement décente, il faudra avoir une formation de pointe, de très hautes compétences, être trilingue (think global buddies !), avoir de la polyvalence tout en étant spécialisé dans son domaine, se ligaturer les trompes pour garantir à son employeur qu’on ne va pas lui foutre un congé maternité sur le dos et que sais-je encore …. Let’s go gang, on est capables ! Faisons de nos vies une ode à nos employeurs et dévouons-nous corps et âmes à la performance, la rentabilité, l’efficacité et au plus avec toujours moins ! Laissons le soin à nos chers « bâtisseurs de la société » la mission de créer nos emplois …. et de nous virer si leurs actionnaires ne sont pas satisfaits.

Le système éducatif n’a pas le choix d’embarquer dans la game de toute façon : son existence ne se justifie plus aujourd’hui que par ça car il est férocement concurrencé par les centres de formation privé ou les consultants en entreprise pour ne citer que ceux-là. Et comme n’importe quelle entreprise, l’école contre-attaque en proposant ses stratégies : les DEP en n’importe quoi fleurissent un peu partout dans les centres de formation professionnelle, l’alternance études-travail devient un argument marketing pour attirer les élèves, la formation continue survalorisée, l’entreprenariat est présenté comme la solution miracle (t’en auras pas de job, fa que crée-là !), les cégeps multiplient les partenariats avec le secteur privé et l’université n’est pas en reste en proposant depuis quelques années des formations ridiculement courtes (parfois neuf crédits seulement !), tout cela pour attirer non plus des étudiants et citoyens mais désormais des consommateurs et travailleurs. Après le prêt-à-porter – et pourquoi pas aussi le prêt-à-chanter staracadémicien – voici maintenant le prêt-à-étudier !

Implicitement, le milieu des affaires sherbrookois a reconnu son impuissance face à la concurrence chinoise : il y a quelques mois se tenait une sorte de salon de l’innovation – Innova ou Innovalia je ne m’en rappelle plus – qui consistait, en gros, à rassembler les entreprises de la région pour réfléchir ensemble aux innovations technologiques possibles au Québec pour espérer garder la tête hors de l’eau. Bref, on fait une croix sur l’arme de la production car on ne pourra pas rivaliser : on va alors essayer de se rabattre sur l’arme du savoir (mais l’illusion ne tiendra pas longtemps : si l’ingénieur en Inde ne doit certes pas gagner beaucoup comparativement à ses collègues occidentaux, il doit cependant pas mal les accoter sur le plan des compétences à mon avis).

On aboutit ainsi à une extrémité difficile à imaginer : ce que la personne aime passe au second plan. Pourtant, le gros bon sens devrait faire en sorte que ça soit l’inverse. Bon, l’idéal serait de tomber sur une formation qui combine à la fois l’intérêt et prometteuse en termes d’emploi, là c’est le jackpot. Mais plus fréquemment, la personne doit piler plus souvent sur ses propres intérêts que sur la perspective d’emploi : piler ou se sacrifier sur l’autel de la rentabilité économique au nom de la sécurité d’emploi ? N’est-ce pas pathétique de voir des enfants pousser fièrement leur petit chariot « client en formation » derrière celui de ses parents au Wal-Mart ? En Occident, notre prière c’est d’aller consommer dans la mosquée du coin (Wal-Mart, pour reprendre l’éditorial d’un journaliste dans La Presse ….) ! Le MEQ a lancé il y a quelques années un programme au primaire et au secondaire qui s’appelle l’approche orientante. En très schématisée, cette approche a pour idée que plus on développe tôt chez l’enfant la connaissance de soi, plus on s’assure de son intégration professionnelle quelques décennies plus tard. Par connaissance de soi, elle entend identifier ses intérêts, valeurs et aptitudes et accroître sa connaissance des professions : fabriquer des travailleurs avez-vous dit ? Même logique de rentabilité ici également : pour réduire le décrochage scolaire, on va alors s’y prendre très tôt et faire de nos charmants bambins des travailleurs en devenir (en clair, on sauve de l’argent sur l’assurance et l’assistance-emploi et je vous mets un soupçon de Vas-y fais le pour toi ! du Ministère de la Santé ma tite dame ?). Dans mon livre à moi, ça veut dire leur bourrer le crâne de concepts et de préoccupations qui n’ont pas du tout lieu d’être à ce moment-là (l’enfance c’est l’insouciance, non ?). Crisse, sacrez-leur patience …. Ils passeront les quarante prochaines années de leurs vies environ à avoir justement ces préoccupations-là une fois sur le marché du travail (et ça pourrait être même cinquante ans, vu la dégringolade des fonds de pension, surtout publics, ces dernières années).

Bref, c’est tout cela et bien d’autres choses qu’il y a derrière le 1er mars. Et cela est d’autant plus flagrant dans la mesure où même si la mondialisation est bien en marche, nous sommes au Québec en première ligne avec un voisin au sud aussi présent dans nos relations économiques extérieures. Un jour d’été en 99 je crois, alors que je me baladais dans les rues de la très charmante petite ville d’Hudson près d’Oka en visite chez un chum, je suis tombé sur un panneau dans une boutique de souvenirs. Je vous cite de mémoire le proverbe Cri que j’y ai lu : « Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas ».

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