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Le bien parlé ou l’origine du français parlé au Québec

Il ne manque pas de livres, de réflexions ou de discussions depuis plusieurs années sur les différences linguistiques entre le français parlé au Québec et celui parlé en France. Si certaines s’avèrent très simplistes – où les jugements de valeur l’emportent malheureusement sur la valeur des jugements énoncés – d’autres de ces analyses comparatives se révèlent plus nuancées en faisant avancer de manière constructive, d’une manière ou d’une autre, ce thème intéressant en soi. Bien entendu, il est impossible d’évacuer une certaine dimension émotive à ces analyses compte tenu des liens historiques entre la France et le Québec. Mais si le sujet perd en cela en objectivité, il gagne cependant en richesse et en beauté.

Le livre du phonéticien Jean-Denis Gendron*, de l’Université Laval, se classe à mon avis dans la catégorie des analyses apportant un éclairage significatif au débat. Car il s’agit bien d’un débat lorsqu’il s’oriente dans une comparaison pour discuter du bien parlé de la langue française. Dans un autre papier, j’ai évoqué le maintien de la double prédominance de la France dans le monde de la francophonie : à titre de pays à la fois initiateur et continuateur principal actuel de la langue française. Contrairement à l’univers de l’anglophonie où le pays initiateur (Angleterre) n’est plus le pays continuateur principal actuel (États-Unis). Ainsi, lorsqu’on parle du bien parlé français, il est très difficile d’échapper à la comparaison avec le standard international qu’impose, qu’on le veuille ou non, le parlé français de France à celui au Québec (et à tous les autres parlés francophones : en Afrique, en Europe ou encore en Océanie).

Le livre du Pr Gendron ne vient pas renverser cet état de choses : il vient seulement apporter une perspective différente, ce qui est déjà pas mal en soi. On sait que lors de la Conquête britannique de la Nouvelle-France en 1760, les liens entre cette dernière et la France furent alors très réduits (voire inexistants durant la période napoléonienne jusqu’à sa chute en 1815). Cet isolement d’un demi-siècle d’avec la mère patrie explique en grande partie les différences linguistiques entre les parlés québécois et français. Certains parleront même de retards linguistiques du parlé québécois sur le parlé français, souhaitant rappeler ici la prédominance de fait du parlé français. Ainsi, si des observateurs insistent après 1815 sur le retard du parlé québécois, ceux d’avant 1760 soulignent, au contraire, l’excellence du parlé québécois qui n’avait alors rien à envier au parlé à la Cour du Roi de France. Pourquoi une telle différence de jugement du parlé québécois en un demi-siècle ?

Au-delà de l’argument largement évoqué de l’isolement amené plus haut, il y en a un autre qui semble moins connu – et c’est l’idée maîtresse de la thèse du Pr Gendron dans son livre – : la chute de la royauté lors de la Révolution Française de 1789 a conduit à l’élévation sociale des classes bourgeoises et intellectuelles, bouleversant du même coup les standards linguistiques du parlé français en France. Plus précisément, au parlé de la Cour Royale s’est substitué le parlé des classes bourgeoises au rang du parlé français socialement valorisé (et donc dominant) en France. La Révolution Française n’est donc pas seulement politique mais aussi phonétique. Coupée de ces changements majeurs, la Nouvelle-France a logiquement entretenu le parlé français socialement valorisé de la royauté française en ignorant qu’il perdait tout son prestige là-bas, dans la mère patrie.

Ce parlé québécois est désormais vilipendé, décrit comme « populaire », « provincial » voire « paysan » et « aux accents traînants et désagréables » … Alors qu’il correspond au parlé français « soutenu » et « de bel usage » alors en vigueur à la cour royale avant 1760. Alors oui, bien entendu, une langue doit évoluer pour rester vivante : c’est là un lieu commun. Sans la montée des classes bourgeoises et intellectuelles en France suite à la Révolution, il y aurait quand même eu des différences entre le parlé français au Québec et le parlé français en France, ne serait-ce qu’avec la Conquête britannique en 1760. Quant à savoir la nature exacte qu’auraient pris ces différences (simple différence ou insistance sur le retard ?), c’est là faire de l’histoire-fiction, surtout de la part du néophyte en la matière que je suis.

L’idée est simplement ici d’insister sur la nature socialement construite d’une langue : les hasards de l’Histoire ont fait en sorte que l’addition de la Conquête britannique et de la Révolution française – vingt-neuf années seulement séparent ces deux événements – a radicalement changé la perception par rapport au parlé français au Québec. Une perception qui est toujours fonction du moment dans l’Histoire dans lequel elle prend place comme le rappelle bien le livre du Pr Gendron. Poursuivant le parallèle intéressant avec l’anglais, j’avais là aussi discuté dans un autre papier du caractère socialement construit de la prétendue nature plus « efficace », plus « souple » et plus « économiquement rentable » de l’anglais sur le français.

Si on prend le temps de considérer, ne serait-ce que cinq minutes, le caractère socialement construit de l’anglais, on peut alors en effet voir que l’anglais n’est pas, en soi, plus efficace, plus souple et plus économiquement rentable. La domination économique des puissances anglophones (l’empire colonial britannique puis le rouleau compresseur culturel états-uniens) s’accompagne nécessairement d’une domination politique, culturelle et linguistique. Ainsi, être convaincu que l’anglais est meilleur en soi, c’est avoir intériorisé le travail de domination de la culture anglophone. Tout comme la France avec le français à une époque. Tout comme l’Empire Romain avec le latin à une époque. Tout comme la Chine avec le mandarin de plus en plus (là, j’admets faire un peu d’histoire-fiction).

Dire que les noirs sont des voleurs parce qu’ils sont noirs, dire que les musulmans sont des terroristes parce qu’ils sont des musulmans, dire que les québécois sont condamnés à disparaître parce qu’ils sont des francophones dans un océan anglophone, c’est oublier le caractère socialement construit du racisme et du mépris sous-jacent. Ainsi, si on admet que l’association entre vol et couleur de peau ou que l’association entre terrorisme et confession religieuse n’a rien à voir avec quelque chose de « naturel » mais tout à voir avec un travail idéologique de désinformation, pourquoi ne pas la même ouverture pour ces québécois et leur parlé québécois ?

Bonne fête de fin d’année à toutes et tous. Avec une pensée toute particulière aux immigrantes et aux immigrants qui seront, par choix ou contraints, seuls lors de cette période.

* Jean-Denis Gendron. D’où vient l’accent des québécois ? Et celui des Parisiens ? Essai sur l’origine des accents. Contribution à l’histoire de la prononciation du français moderne. Québec : Presses de l’Université Laval, 2007.

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