Discrimination et intégration : regards croisés

Dans ma quête d’apprentissage de la société Québécoise, de ses valeurs, ses ressorts et ses particularités, je me suis intéressé aux questions de discrimination et d’intégration. Bien sur, mon propre vécu et celui de ma famille depuis notre arrivée au Québec me donnent des repères sur les deux questions mais je pense que cela n’est jamais suffisant pour avoir un point de vue objectif. À ce titre, j’ai vu certains immigrants changer leur regard sur le Québec, en passant d’une extrême à une autre seulement parce que leur situation sociale s’est entretemps transformée, dans un sens ou dans un autre. Aussi, j’ai fait quelques lectures et surtout visionné des documentaires vidéo qui ont certes confirmé l’existence, depuis longtemps, des discriminations dans la société Québécoise mais aussi conforté l’impression que j’ai du Québec, depuis les premiers mois de mon arrivée, et qui est celle d’une société capable de se regarder dans un miroir et se questionner comme lors des débats organisés sur les pratiques d’accommodements.

Les discriminations existent et sous différentes formes … comme partout à travers la planète. En précisant cela, il ne s’agit pas d’atténuer ce qui peut se passer au Québec en arguant que de toute façon il y a pire ailleurs. Il s’agit simplement de se rappeler que le racisme ou les discriminations se ressentent généralement quand on les subit et moins quand on fait preuve soi-même, même involontairement, de racisme ou de discrimination envers les autres. Il m’est arrivé d’entendre des gens – qui ont pu être effectivement victimes de discrimination dans la société québécoise – dire qu’ils s’en allaient à Toronto ou ailleurs parce que les Québécois étaient racistes. S’il faut certes détenir le pouvoir pour discriminer- ce que ne peuvent se permettre les minorités -, il n’en demeure pas moins que de telles réactions sont des préjugés racistes qui ne sont pas plus acceptables que les discriminations même s’il est plus facile de supporter le regard de l’autre que de survivre à des candidatures à des emplois qu’on nous jette à la figure.

La crise ne date pas d’hier

Parfois, on a l’impression que le Québec est entré en grave crise du Vivre ensemble suite aux événements liés aux demandes d’accommodements et que les différentes communautés sont au bord de l’affrontement. Voici quelques phrases parmi d’autres qui illustrent les tensions existantes entre des groupes ethniques dans la société québécoise :

– J’ai beau croire que le Québécois de maintenant, a les yeux bridés, la peau noire et le teint foncé, il y a quand même le Québécois qui était là avant et ça je pense il faut le respecter.

–  Ils arrivent ici et se mettent à 15 familles dans une maison et Ils sont malpropres.

– Il faut qu’ils respectent notre culture, notre langue et le drapeau. Si tu vas dans un autre pays, tu trouveras la culture des gens qui sont là bas depuis longtemps. Au Québec, ça devrait être la même affaire.

–  Toi, tu veux qu’on parle Français alors que toi-même tu ne sais pas le parler.

On croirait facilement que ces phrases sont toutes sorties des débats souvent intéressants mais parfois houleux de la commission Bouchard-Taylor. Certains propos désigneraient les « Musulmans », groupe dont on a le plus parlé ces dernières années pour souligner son soi-disant refus de s’intégrer dans la société québécoise. Pourtant ces propos, si d’actualité qu’ils puissent paraitre sont tirés d’un reportage fort intéressant de l’ONF intitulé « Xénofolies » et réalisé en 1991 à l’école secondaire Jean-Grou à Rivière-des-Prairies à Montréal. Deux groupes formés, séparément, de jeunes francophones de souche et de jeunes issus de l’immigration italienne, sont confrontés et invités à dire tout haut ce qu’ils pensent de l’autre groupe. D’un coté comme de l’autre, on n’y est pas allé avec le dos de la cuillère même si au final cette activité a permis de rapprocher les deux groupes. Près de vingt ans après, l’intérêt de ce documentaire réside surtout dans le fait qu’il montre, d’une part, que les inquiétudes de la société québécoise sur son avenir, sur l’avenir de la langue et de la culture francophones ne datent pas de ces dernières années et, d’autre part, que ces préjugés envers « l’autre » ne sont l’apanage d’aucune communauté. Un autre reportage fait, celui-là, dans les années 70 et intitulé « Cousins germains » montre par ailleurs que les immigrants allemands ont eux-aussi vécu en communauté, du moins dans les premières années de leur arrivée au Québec. Autre groupe, les « Latinos » arrivés du Chili, de l’Argentine et du Salvador dans les années 70 et 80 en fuyant la dictature, ont connu également les mêmes difficultés d’intégration que connaissent aujourd’hui les immigrants originaires de la région arabe ou d’Afrique. Des documentaires canadiens et québécois ayant pour thèmes l’intégration des immigrants sont nombreux. Ils témoignent bien sur du difficile dialogue interculturel et interethnique ou de l’insertion pénible des immigrants dans le pays d’accueil mais ils sont aussi révélateurs de la vitalité de la société Québécoise qui respire et sait sortir le méchant qui l’habite parfois.

Belle « Leçon de discrimination »

Après avoir passé de nombreuses heures à visionner plusieurs de ces reportages, mon coup de cœur est allé à « Leçon de discrimination » produit par Radio-Canada en 2006. Cette « leçon » magistrale a été donnée par Annie Leblanc enseignante dans une petite école de Saint-Valérien-de-Milton, en Montérégie, près de Sainte Hyacinthe. Ses élèves de 3e année primaire sont tous issus du même milieu homogène Blanc et qui ne connaissent des Noirs, des Musulmans et autres immigrants que ce que les adultes veulent bien leur raconter. Cela n’empêchera pas notre enseignante de vouloir « sortir en urgence la discrimination de sa classe ». La discrimination, quelque soit sa forme n’y avait pas sa place. Annie Leblanc recourt à une expérience, certes pénible pour ses élèves, mais importante pour leur avenir en s’inspirant d’un cas semblable ayant eu lieu en 1970 aux USA et des conclusions d’études sur les comportements des groupes menées par Henry Tachfel, chercheur et survivant des camps nazis. Selon Techfel, la catégorisation « Eux-Nous » (quels que soient les critères de catégorisation) et l’identification à son propre groupe sont suffisantes pour créer un effet de discrimination. Le critère choisi par Annie Leblanc pour séparer ses élèves : la taille, tout comme la couleur d’une personne, est un caractère sur lequel une personne n’a pas de contrôle. Annie Leblanc a cru bon de dire à ses élèves que ce sont des études scientifiques qui prouvaient que les Petits étaient généralement plus intelligents, plus rapides, plus sages, plus créatifs et supérieurs aux Grands. L’importance de l’argumentaire est de mise : On n’apprend pas à des jeunes enfants Blancs à détester les Noirs si on ne leur dit pas « qu’ils ont tendance à voler » qu’ils sont « méchants »,…etc. Il faut juste voir la réaction de certains élèves qui ont protesté contre cette catégorisation pour comprendre que derrière les préjugés, il y a tout un arsenal d’arguments et surtout de faux arguments qui sont utilisés pour créer une situation de discrimination. Malgré des protestations, l’expérience a fonctionné sur les élèves. Ceux qui mesuraient plus d’1m34 ont intériorisé l’idée qu’ils puissent être moins intelligents que ceux qui mesuraient moins.  « Leçon de discrimination » a fait souffrir des petits anges pendant 24 heures mais le jeu en valait la chandelle. Elle a au moins préparé ces enfants à vivre dans des contextes de diversités ethniques et culturelles et montré aux adultes la capacité d’influence des discours qu’ils peuvent tenir devant les enfants.

Au final, quoi de mieux que de paraphraser ce petit bout de chou qu’est Sabrina, pourtant favorisée au départ de cette expérience : « je ne veux pas de ces privilèges, c’est correct comme je suis ». Comme une petite flamme qui éclaire, une enfant de 7 ans a compris à sa façon qu’un peuple qui discrimine d’autres groupes ne peut être un peuple libre. La leçon d’Annie Leblanc est le genre de choses qui améliore en tout cas le regard que l’on peut porter sur une société.

Rayan
C’est à l’âge de 42 ans que Rabah alias Rayan arrive au Québec en octobre 2006 en provenance d’Algérie. Il s’installe avec sa famille dans la ville de Québec puis par la suite à Laval, au nord de Montréal. Rayan travaille dans l’enseignement et écrit depuis 2008 sur le site immigrer.com.
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