par Ohana le 1/3/2008
- jusquà un certain point -
En géométrie, cest le point où il y a changement de la concavité sur une courbe. Ignare incurable en sciences exactes, jen comprends quil sagit du point, déterminant, où une tendance sinverse pour prendre une autre direction.
Jai déjà écrit que limmigrant pouvait voir une incohérence chez le québécois en matière de langue : il exige que le nouvel arrivant promeut le français tout en sassurant pourtant dêtre lui-même bilingue. Cest en effet une contradiction, au sens strict.
Et on peut multiplier les exemples : pourquoi le français quand lessentiel des articles scientifiques en sciences humaines par exemple est en anglais ? Pourquoi le français quand langlais est un atout incontournable en employabilité ? Pourquoi le français quand des québécois de souche eux-mêmes tiennent à écouter les films en v.o. ?
Il y a une part de vérité dans ces questions. Elles ont cependant le défaut principal de ne sattarder que sur le résultat brut en évacuant un peu trop vite les causes du pourquoi du comment. Bref, est-ce quil y a vraiment contradiction ?
Comme partout ailleurs, les québécois ont intégré le français comme véhicule culturel et identitaire principal. Comprenez une intériorisation de valeurs, de croyances et didéaux collectifs dont le français en est le porteur à la fois concret (interagir, travailler, discuter) et symbolique (distinction socioculturelle).
Ce processus dintériorisation est complété quand on ne se questionne plus sur qui on est et avec quelle langue on veut communiquer ce sentiment dêtre soi. Il y a évidence en et pour soi. On est « ancré » intérieurement. Ici, le point dinflexion est atteint : la courbe identitaire, à qui mille voies soffrait jusque-là, vient de choisir sa direction définitive. Cest ainsi et pas autrement que je veux être.
Parfois, cette conviction devient rigide (nationalisme extrémiste) ou plus rare et un brin utopique selon moi complètement ouverte (citoyen du monde). Mais dans la plupart des cas, se crée une sorte de noyau central identitaire nempêchant aucunement que dautres noyaux, secondaires ceux-là, sy greffent. Au niveau linguistique, ça se fait au gré des expériences (apprendre le mandarin pour un séjour de longue durée en Chine), des passions (apprendre lespagnol pour comprendre son conjoint) ou du contexte (apprendre langlais pour augmenter ses chances de se trouver un emploi).
La vie peut alors continuer dans tous les sens possibles, demeure cette intimité du québécois avec sa langue. Comme une constance. Doù absence dincohérence entre passion pour le cinéma états-uniens en v.o. et sentiment dêtre soi en français. Entre réalisme du marché du travail qui requiert langlais et sentiment dêtre soi en français. Entre lucidité du chercheur qui se doit de lire la littérature scientifique en anglais et sentiment dêtre soi en français. Là aussi on peut multiplier les exemples.
Dans tous les cas, la personne noublie ni ne renie qui elle est fondamentalement : il ny a pas confusion identitaire, il y a distinction. Celle qui fait la part des choses entre lessentiel et laccessoire. Une sorte dassurance intérieure et même dautonomie où le québécois na plus besoin du français en tant que langue à pratiquer tous les jours, dans toutes les situations, dans tous les lieux et de façon parfaite pour continuer à se sentir justement québécois.
Que vous vous mettiez à parler une, deux ou plusieurs autres langues, cela vous ferait-il oublier votre langue première et, à travers elle, votre terre natale ? Jimagine que non. Nest-ce pas lexpression davoir atteint un point dinflexion par rapport à sa langue maternelle ?
Un exemple (qui vaut ce quil vaut) : bien des immigrants hispanophones rencontrés en francisation et maîtrisant langlais pour raisons professionnelles avant dimmigrer confient tout mélanger dans leurs têtes depuis quils apprennent le français. Tout se mélange ? Pas exactement. Seuls langlais et le français se mélangent : lespagnol reste clair, droit, évident. Sûrement parce que cest leur langue maternelle. Celle des odeurs du pays, des traditions, des souvenirs. Bref, tout ce qui fait qui ils sont et quaucune autre langue que lespagnol ne pourra jamais mieux dire, ressentir et vivre.
Ainsi, si le rapport de limmigrant avec sa langue maternelle se pose en termes affectifs, sur quelles bases sont considérées les autres langues ? Probablement de façon plus utilitaire. Prenez langlais : plus nombreux sont les arguments du style « langue des affaires », « atout pour lemploi », « pratique pour voyager », etc. Plus rares sont ceux par amour pour les poèmes de Blake, les romans de Miller ou le cinéma de Woody Allen.
Je vis bien avec cet instrumentalisme. Car dans toute linsécurité dune immigration, en réduire lincertitude en améliorant ses chances est normal. Mais jusquà un certain point. Car rester dans cette logique naide ni limmigrant ni sa société daccueil à long terme.
Par définition, un outil, on sen sert seulement quand on en a besoin. Son utilité se justifie jusquà ce quon se trouve mieux : on veut le maîtriser, pas le connaître plus que nécessaire. Il nous définit rarement, ou si peu. Imaginez le genre dintégration que ça peut donner chez limmigrant quand loutil en question est le français dans la société québécoise. Et en face, imaginez maintenant limpression que ça laisse pour la société : pas vraiment de quoi la rassurer. Surtout quand tu es minoritaire et quau jeu du magasinage de langues, tu connais la game entre langlais et le français. Premier point.
Il faut donc passer beaucoup de temps à convaincre, séduire et rassurer limmigrant sur ses chances de vivre en français au Québec. Cest très normal. Mais là encore, jusquà un certain point. Car du magasinage, on passe au marchandage et le pas est vite franchi jusquau chantage linguistique. Un petit jeu duquel le Québec en sortira nécessairement perdant car il ne sera jamais une société entièrement francophone et sera toujours imprégné dune certaine anglophonie. Et ça aussi cest très normal. Deuxième point.
Par ailleurs, accepter de rentrer dans ce jeu, quel message est lancé ? Peut-être quil nest pas nécessaire datteindre un point dinflexion face au français. Quon peut rester fonctionnel dans la société québécoise sans avoir à lintérioriser. Cest-à-dire rester justement à lextérieur, dans la marge, sans avoir à devenir un citoyen dune société mais bien plus une sorte de mercenaire dun marché du travail. Or, on ne construit pas et on pérennise encore moins une société en sappuyant sur ce type dimmigrant. Celui qui attend sur le banc et répète inlassablement quil nembarquera sur la glace quune fois la victoire acquise. Parce que finalement, comment appeler autrement lattitude consistant à dire quon pourra compter sur moi, limmigrant, quaprès avoir reçu la garantie davoir un emploi et une vie sociale et culturelle quen français ? Si prompte à clamer sur tous les toits que lAmérique est la terre des opportunités et de la libre entreprise, voilà subitement quon se met en mode stand by en attendant que le Québec fasse la job. Trop facile.
Oui, il y a un minimum que la société québécoise doit proposer, assurer et offrir, cest clair. Mais si limmigrant est invité à profiter de ce quelle offre, il est aussi convié à le développer ce minimum par son implication. Ça signifie quà un moment donné, il doit lui aussi embarquer dans la game avec les risques et avantages que cela implique. Et là, je précise : cela na rien à voir avec devenir souverainiste. Mais tout à voir avec lenvie dessayer daimer ou non le Québec.
Alors tant quun certain point dinflexion ne sera pas atteint chez limmigrant face au français, cela nourrira la frilosité de la société québécoise. Une frilosité quon assimile parfois à une insécurité identitaire. Cest vrai quil y a une insécurité. Mais pas celle quon croit : ce nest pas tant que les québécois se cherchent quils ne savent pas sils peuvent se retrouver dans limmigrant. Ce nest pas ma sérénité dans qui je suis qui est troublé : cest ma sérénité dans lavenir de qui je suis qui est troublé. Nuance !
Alors oui aux mesures économiques dont jai parlé dans mon précédent billet pour rendre le français plus attractif. Mais jusquà un certain point : les odeurs, les traditions et les souvenirs du Québec ne se marchandent pas, exactement comme ceux du pays natal.
Jai par ailleurs proposé sur un fil de discussion sur le forum une sorte de « trépied linguistique » pour tenter datteindre ce point dinflexion du français chez limmigrant. Un pied affectif pour sa langue maternelle qui doit rester le pivot de son identité, un pied à mi-chemin entre laffectif et lutilitarisme pour le français pour refléter à la fois son rôle de langue culturelle et langue de travail et un pied plus fonctionnel pour langlais à titre datout pour son employabilité. Une sorte de hiérarchie respectant la centralité de la langue maternelle tout en assurant une prédominance culturelle du français dans le respect lucide dun environnement anglophone.
Jai déjà écrit aussi que les québécois doivent assumer leur part de responsabilités dans la protection du fait français. Cest-à-dire aider limmigrant à développer ce trépied linguistique (notamment). Mais jusquà un certain point : cela doit devenir une affaire personnelle à un moment donné. Parce que loutil entretient la logique utilitaire et maintient la dépendance. Ça ne fait pas des citoyens forts, ça. Être un immigrant francophone constitue donc un préalable significatif mais un prédicteur parfois trompeur : je mise davantage sur le francophile francophone ou non car il a par nature, je crois, un rapport moins utilitaire face à la langue française.
Car sinon, quest-ce qui fait quune personne choisit de rester librement dans une société donnée si ce nest par envie dy faire partie et ce, malgré tous les inconvénients quelle a pu y trouver ?
Même si la constitution canadienne reconnaissait inconditionnellement le caractère distinct de la société québécoise (avec tous les pouvoirs que cela implique) ; même si le Québec devenait indépendant et lèverait ainsi toute ambiguïté sur le plan linguistique (cf. bilinguisme fédéral) ; même si tous les québécois francophones se mettaient à parler un français irréprochable, la confusion linguistique demeurerait.
Parce que nous sommes 2% de francophones sur un continent anglophone. À 2%, ce nest effectivement pas payant dêtre francophone en Amérique du Nord. Sil y a donc bien un endroit où lapproche purement utilitaire nest pas rentable, cest bien au Québec. Dans un sens, tant mieux : cela a obligé le Québec à se concentrer sur la fabrication des québécois. Contrairement au reste du Canada qui a choisi dinvestir davantage dans la fabrication du Canada quà fabriquer des canadiens.
À partir du moment où le Québec a décidé de laïciser son espace public il y a une quarantaine dannées, il a évacué lune des deux bases de son identité : la religion. Ne lui restait alors quun seul ciment social pour lier toutes ses composantes : la langue. Le français est alors devenu le lieu de convergence à la fois de tous les rassemblements comme de toutes les divisions. En létablissant comme unique pilier quel sens auraient en effet laïcité et égalité sexuelle au Québec si cela ne se passe pas en français ? le pari fût aussi audacieux que nécessaire.