Carte de membre

Ski dans le Massif Central

Testez-vous

Accueil > Chroniques > Le miroir aux alouettes

image

Le miroir aux alouettes

Twittez cet article

Quelque soit le pays d’origine, bien des immigrants voient le Canada (incluant le Québec) comme une terre où ils pourront jouir de droits et surtout de libertés individuels. On comprendra que cette représentation fait plus particulièrement écho auprès de personnes provenant de pays politiquement instables ou économiquement ravagés.

Cette représentation est évidemment vraie à bien des égards et chacun de nous qui vivons ici, immigrants ou non, est à même de constater cette réalité au quotidien.

Or, pour le même terme, il peut exister plusieurs définitions : avant d’arriver ici, il se peut que l’immigrant se soit forgé une idée de la liberté où il pourra vivre ses convictions de manière pleine et sans aucune contrainte. Ce qui, en soi, est une représentation légitime de la liberté. Mais une fois arrivé ici – et quoi qu’en dise la Charte Canadienne des Droits et Libertés – il va être confronté à une autre idée de la liberté : celle où ses convictions pourront se vivre à condition qu’elles respectent certaines valeurs jugées supérieures.

Cette liberté, c’est celle de la liberté version occidentale. Ainsi, pour l’immigrant vivant cela, il réalisera qu’il ne fait pas face à un problème mais bien plus à un malentendu. Il pensait qu’on lui avait vendu la liberté pour réaliser que c’était une liberté en fait.

C’est le miroir aux alouettes dans lequel bien des immigrants tombent et le retour à la réalité est, évidemment, bien rude. En ce sens, la nouvelle obligation que devra signer l’immigrant de respecter certaines valeurs fondamentales québécoises (égalité entre hommes et femmes, laïcité, etc) pourrait être vue comme un premier pas pour réduire ce malentendu. À condition de ne pas être trop lucide : on peut en effet douter de la réelle sincérité de l’initiative sachant qu’elle arrive exactement à la veille d’une campagne électorale au Québec. La coïncidence est bien trop belle pour ne pas être suspecte. Politiquement, voilà une bonne façon de se débarrasser d’une patate chaude (personne ne pourra dire que le gouvernement n’a pas « agi ») à moindre coût (aucune sanction n’est prévue en cas de non signature du formulaire).

Notez la contradiction du message : sur ce papier, ce sont nos valeurs. Elles sont fondamentales et c’est non négociable. Mais prenez note toutefois que si vous n’y adhérez pas, on ne vous en tiendra pas rigueur. Question crédibilité, on repassera. Mais ce n’est pas la qualité première qu’on attend d’un miroir aux alouettes, de toute façon.

Ceci dit, de l’autre côté, c’est pousser le bouchon un peu trop loin que de tenir l’immigrant seul responsable de toute l’histoire : car après tout, lui demander de signer ce formulaire, c’est sous-entendre, quelque part, qu’il y a un risque potentiel qu’il n’adhère pas à nos chères valeurs québécoises. Et donc, que tout le travail d’intégration repose sur ses épaules dédouanant la société québécoise de tout exercice de réflexion.

Ici, je ne fais pas référence à une quelconque schizophrénie identitaire de la société québécoise comme plusieurs sont prompts à évoquer. Je l’ai déjà écrit par ailleurs : ce n’est pas tant que les québécois ne savent pas ce qu’ils veulent que le fait qu’ils ne savent pas si la continuité de l’avenir de leur société, dans ses valeurs, est vraiment assurée. Par ailleurs, l’hypothèse de la schizophrénie collective a le fâcheux inconvénient de dédouaner, cette fois-ci, l’immigrant de tout effort d’intégration. Ce qui n’est guère mieux.

Le véritable exercice de réflexion de la société québécoise consisterait plutôt de donner comme mandat à ses élus d’aller chercher un nouveau deal constitutionnel avec le reste du Canada. Car si le fameux formulaire sur les valeurs québécoises n’est accompagné d’aucune sanction, c’est parce qu’en imposer une contreviendrait à la Charte Canadienne des Droits et Libertés, enchâssée dans cette Constitution (que le Québec n’a toujours pas signé d’ailleurs). Ainsi donc, vous pourrez proposer tous les formulaires possibles et inimaginables à faire signer à l’immigrant, ils seront tous d’aucune utilité tant qu’il n’y aura pas de réforme constitutionnelle. Certes, la symbolique est là : il n’en reste pas moins qu’un symbole, tout comme une valeur, reste vide de sens tant qu’on ne lui donne pas de consistance. Rajouter une décoration de plus au mur en dissimulera peut-être davantage les fissures et lézardes mais ne les fera pas disparaître pour autant.

Ainsi, en disant à ses élus son ennui profond à se voir plongée de nouveau dans un psychodrame constitutionnel, la société québécoise renonce par le fait même à donner de la consistance à ses valeurs qu’elle clame pourtant haut et fort comme étant centrales et incontournables. Plus que de l’incohérence, c’est surtout le désir de rester dans le statu quo qui semble s’exprimer ici. C’est en effet ainsi qu’on pourrait interpréter la volonté du Québec aux dernières élections fédérales : en envoyant un gros contingent de députés du Bloc Québécois à Ottawa, ce n’est pas tant un regain du mouvement souverainiste qui a parlé qu’une sorte d’indifférence croissante pour le reste du Canada. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour qui que ce soit, qu’on soit pour un Québec indépendant ou pour un Canada uni. En effet, si actuellement on ne peut pas vraiment dire que le Québec s’emballe pour le projet souverainiste, on ne peut pas dire également qu’il se comporte comme il est censé le faire, c’est-à-dire comme une province désireuse de s’investir avec enthousiasme dans le grand projet fédératif canadien.

En prenant une perspective un peu plus détachée, il est donc divertissant de constater le paradoxe croissant de la Charte : pierre angulaire censée déployer la liberté en général au pays, elle n’en amène pas moins les sociétés canadienne et québécoise à avoir une conception de plus en plus figée des libertés en particulier. En effet, l’article 27 de ladite Charte – « toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens » – oblige les élus à multiplier les armoires aux alouettes pour éviter soigneusement toute saga judiciaire en Cour Suprême, ce qui est toujours politiquement risqué.

J’ai pu lire sur le forum un discours de l’ancien Premier Ministre de l’Australie, John Howard, rappelant aux nouveaux immigrants l’importance de respecter la langue et la culture dominantes dans son pays. De manière générale, j’y trouve moi aussi une certaine pertinence. Toutefois, la transposition dans la réalité canadienne reste limitée : en effet, il était d’autant plus facile pour Mr Howard de tenir un discours aussi affirmatif qu’il n’avait pas à composer, comme au Canada, avec un État culturellement et linguistiquement distinct des autres au sein de la fédération australienne. Après, tout dépend de la façon dont on considère les choses : on peut voir le Québec comme un empêcheur de tourner en rond ou, au contraire, comme la nation sans qui le Canada ne serait pas ce qu’il est en grande partie actuellement en termes de diversité culturelle et linguistique.

Impossible de terminer cette chronique sans glisser un mot sur l’élection présidentielle aux États-Unis. Au Canada et au Québec, comme partout ailleurs dans le monde, nous glissons allègrement sur ce « vent de changement » que représente l’effet Obama. Toutefois, nous devrions modérer notre enthousiasme. Nous qui saisissons chaque occasion de rappeler que nos cultures canadienne et québécoise sont si progressistes et celle des Etats-Unis si conservatrice, il ne faudrait pas oublier que leur 44ème président métissé a été élu et que de notre côté, nous avons été obligé de nommer notre chef d’état, l’haïtienne Michaelle Jean, pour s’enorgueillir de notre ouverture d’esprit et de notre multiculturalisme. Ces deux symboles sont certes forts mais permettez-moi de douter de la réelle consistance de Mme Jean.

Par ailleurs, tout aussi démocrate, jeune, charismatique et métissé qu’il soit, Obama n’en reste pas moins états-unien. Il a déjà exprimé sa volonté de renforcer la lutte au terrorisme en Afghanistan alors que le Canada a déjà fait savoir qu’il compte s’en retirer en 2011. On peut s’amuser de voir Stephen Harper idéologiquement mal pris avec le nouveau président états-unien. Il n’en reste pas moins qu’il lui sera beaucoup plus facile de vendre le maintien des troupes canadiennes dans le bourbier afghan après 2011 auprès de l’opinion canadienne – et en particulier auprès des québécois – si c’est le vent du changement qui le lui demande.

Enfin, si les intérêts vitaux de son pays sont en péril, rien ne m’indique qu’Obama agirait différemment de McCain. Certes, Obama nous ensorcellera avec son sourire charmeur.

C’est comme un formulaire avec nos valeurs québécoises : on ne lui demande pas d’être consistant ou cohérent, on lui demande

1646 lectures | 4 commentaires | Ajouter un commentaire

posté par tohonu, le 11-11-2008 à 09:10"... une idée de la liberté où il pourra vivre ses convictions de manière pleine et sans aucune contrainte ...". Oui une fausse idée. Si une personne vit sa liberté sans contrainte, elle contraint les autres à rogner leur propre liberté pour lui faire de la place. La fameuse maxime "la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres" prends ici tout son sens. Pour vivre totalement libre, il faudrait vivre sans contrainte donc ,en théorie, vivre dans un pays sans Etat. Tous les pays, ou presque, vivent sous la coupe d'une sorte de deal où nous, en tant que citoyen, on abandonne une partie de notre liberté et sécurité à ce fameux Etat. Dire à un immirant qu'il aura toute la liberté voulue est un mensonge, sauf éventuellement à vivre en totale autarcie dans un coin perdu loin de toute zone habitée.
Immigrer ce n'est pas abandonner ses croyances et convictions. On se retrouve avec une nouvelle Patrie. On doit composer avec et accepter de laisser derrière soit ses idées. Si immigrer signifie également apporter son mode de vie d'origine, avec ses codes et contraintes, quelle est alors la place de l'intégration dans tout cela ? On n'est plus au XVIII ou encore au XIX siècle. A cette époque les immigrants fuyaient un pays, une vie, qui ne leur plaisait pas ou qui les rejetait. Et cela sans possibilité pour la plupart de revenir au pays. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Si immigrer dans un pays pour chercher une liberté absolue signifie pouvoir vivre selon les codes et rites de son pays d'origine, sans que ne soit imposée une éventuelle contrainte, alors pourquoi immigre ?

posté par O'Hana, le 12-11-2008 à 17:05Bonjour Tohonu,

Merci pour ta réflexion, elle est très appréciée !

Je ne pensais pas qu'il fût nécessaire de préciser que l'idée de "liberté pleine et sans aucune contrainte" devait être prise dans son sens relatif et non de manière absolue. En effet, nous convenons tous que la liberté totale reste une vue de l'esprit en tant qu'idéal philosophique, je n'élaborerai donc pas davantage sur cette voie.

Maintenant, dans son sens relatif, la Charte Canadienne des Droits et Libertés peut être considérée comme une idée de la liberté au sens tellement large que son article 27 - cf. mon papier - ne favorise plus mais impose en fait l'injonction du multiculturalisme.

Il ne s'agit plus d'ÊTRE ouvert à la diversité culturelle : il FAUT être ouvert à cette diversité, la nuance est importante. D'où le paradoxe qui serait amusant s'il n'était pas cause de tant de drames socio-culturels au Canada : la liberté de l'ouverture à l'autre est tellement imposée que l'autre idée de l'ouverture (à d'autres opinions, à des nuances) est donc automatiquement proscrite.

Nous comprenons tous l'idée de trouver un compromis (je n'ose plus écrire "renoncer" ou "abandonner" sans risquer de me faire reprocher de prôner un assimilationnisme latent) en tant qu'immigrant dans nos valeurs et façons de faire pour s'intégrer dans notre société d'accueil. Cela est d'une logique lumineuse sur le papier. Sur le terrain, c'est une autre affaire : les débats récurrents sur la loi 101 au Québec en sont une très bonne illustration. Alors : pourquoi immigrer ? Bien des québécois se posent aussi cette question sur certains enjeux socio-culturels dont certains sont reliés à l'immigration.

- O'Hana -
posté par tohonu, le 12-11-2008 à 22:06O'Hana, comme tu le dis l'idée de liberté est trop large pour être discutée en quelques lignes. Comme je ne connaissais pas l'article 27 de la fameuse Charte, merci Wiki et j'ai donc l'article 27 sous les yeux. Effectivement, cela "DOIT" concorder avec le multiculturalisme.

L'ouverture à l'autre est paradoxale. Si je m'ouvre totalement pour permettre une nouvelle culture de s'installer et de s'institutionnaliser, je mets de fait le multiculturalisme actuel en défaut !! Je suis donc obligé, contre mon gré, d'accepter un multiculturalisme qui va modifier mes propres valeurs. Devant un tribunal, c'est assez dur à trancher.

Pour ce qui est de la loi 101, elle est mise à mal en ce moment si j'en crois les dernières mesures du Québec envers les futurs immigrants. Il n'y aura plus lieu de parler le français pour être bien placé dans les listes, il est seulement préconisé de prendre des cours avant de venir et éventuellement prendre des cours ensuite. A ce rythme, le français va perdre sa place et les îlots qui résistent dans les différentes provinces disparaître.

J'ai eu à parler avec des québecois il y a de cela quelques jours, québecois non de souche mais qui ont immigré il y a près de 40 ans. Ils s'étonnent tous de l'attitude des nouveaux immigrants qui importent et veulent vivre comme s'ils étaient dans leur pays d'origine, sans se plier à ce qui existe. Justement en s'appuyant sur cette fameuse charte des libertés. D'un point de vue extérieur et venant d'un futur (espoir espoir) immigrant: cela ne va pas tenir.


posté par O'Hana, le 14-11-2008 à 20:31
Citation (tohonu @ 12-11-2008 à 17:06) voir le message d'origine
L'ouverture à l'autre est paradoxale. Si je m'ouvre totalement pour permettre une nouvelle culture de s'installer et de s'institutionnaliser, je mets de fait le multiculturalisme actuel en défaut !! Je suis donc obligé, contre mon gré, d'accepter un multiculturalisme qui va modifier mes propres valeurs.

De la lecture que j'en fais, le multiculturalisme canadien favorise la cohabitation et non l'interaction entre les cultures, la différence est subtile mais importante. Par cohabitation ici, j'entends la situation où plusieurs cultures vivent sur le même territoire où chacune a le droit de s'y épanouir presque librement sans être nécessairement invitée à interagir avec ses voisines. Alors qu'une logique d'interaction suppose quasiment "l'obligation" de communiquer.

En d'autres termes, le malentendu a probablement été de croire, naïvement, qu'il suffisait de mettre en proximité physique plusieurs cultures pour que cela aboutisse à terme à un brassage d'où en émergerait cette dynamique et sereine diversité culturelle tant prôné par le multiculturalisme canadien.

C'est ce qu'on appelle l'espérance libérale : en appliquant une politique de la main tendue aux minorités culturelles, le Canada espérait initialement non pas qu'elles allaient enrichir la société canadienne mais qu'elles allaient se fondre aux idéaux et valeurs canadiennes. Là est le premier malentendu du multiculturalisme canadien : il a été mis en place à la fin des années 60 en guise de reconnaissance aux communautés immigrantes de l'époque. Qui étaient majoritairement originaires d'Europe, de type caucasien et de confession catholique ou protestante. On est donc très loin des communautés culturelles actuelles que ce soit en termes de confession religieuse, d'origine géographique ou de couleur de peau.

Citation (tohonu @ 12-11-2008 à 17:06) voir le message d'origine
Ils s'étonnent tous de l'attitude des nouveaux immigrants qui importent et veulent vivre comme s'ils étaient dans leur pays d'origine, sans se plier à ce qui existe. Justement en s'appuyant sur cette fameuse charte des libertés. D'un point de vue extérieur et venant d'un futur (espoir espoir) immigrant: cela ne va pas tenir

C'est ce que certains ont appelé la culture chartiste lancée au Canada anglais et largement repris depuis quelques années au Québec qui se caractérise par une rhétorique aseptisée où la moindre observation n'exaltant pas la diversité culturelle est automatiquement accusée de racisme et de xénophobie latent.

Il y a plusieurs raisons pouvant expliquer que le modèle multiculturaliste ne peut fonctionner au Québec mais elles seraient trop longues à développer ici. Il n'en reste pas moins que si, effectivement, il y a des abus du côté des immigrants par rapport à la culture chartiste, de l'autre côté, les québécois qui sont irrités par ces abus n'ont qu'à voter en conséquence en exigeant de leurs élus une renégociation de la constitution canadienne avec Ottawa.

- O'Hana -

Participer à la discussion