par Ohana le 11/2/2008
- Quel prix à payer pour quelle distinction ? -
Lespace public québécois a largement été dominé par les débats identitaire et linguistique ces derniers temps. Ce qui, en soi et de manière générale, fût et reste une bonne chose. Mais cette grande visibilité a occulté un facteur important de ces mêmes débats : léconomie. Heureusement, le risque de récession aux Etats-Unis notre client n°1 vient nous le rappeler.
Les avertissements nont pourtant pas manqué : Manifeste des Lucides, vieillissement de la main-dœuvre, pénurie de travailleurs qualifiés, crise dans les secteurs forestier et manufacturier, etc. Et dans des débats identitaire et linguistique souvent très abstraits et idéologiques, ces rappels très concrets font du bien. Car dans notre système économique, la création de richesses est LE déterminant de bien des choses. En clair : sans richesses, difficile de pérenniser un modèle québécois. Cest-à-dire une société culturellement distinctive pouvant séchanger, se partager et sépanouir au travers dune langue commune.
On oppose souvent culture et économie, comme si la valeur de la première ne pouvait sévaluer à laune de la seconde. Léternel dilemme entre la tête et le cœur. La raison et la passion. Cest latent : il suffit par exemple de prononcer le mot « privatisation » pour que des boucliers se lèvent pour dénoncer une américanisation de la société québécoise, si fière de son approche progressiste. Pourtant, culture et économie ont fait très bon ménage dans un seul et même discours pendant des décennies au Québec. Sans créer de tollé général, bien au contraire : cest justement ce qui a permis la survivance identitaire et linguistique du Québec.
Dans les années 60, la quasi-absence délites financière et intellectuelle et la pauvreté du tissu industriel francophones explique pour beaucoup la volonté de redevenir « maîtres chez nous » de Jean Lesage. La Révolution Tranquille fût donc ce vaste processus de « québécisation » de larges pans de la société québécoise tant lécart ou le retard à combler avec les canadiens-anglais était grand. Ce nationalisme économique visait la pleine réappropriation des québécois comme nation. Maîtriser ses propres leviers économiques (Hydro Québec, Caisse de Dépôt et de Placement) afin de protéger un fond culturel commun (création des cégeps, Régie du cinéma, Loi 101).
La légitimation de ce nationalisme économico-culturel pouvait en plus sappuyer sur le fait que lobstacle à cette émancipation était alors bien identifié : le canadien-anglais, porteur dune culture et dune langue. Un ennemi bien reconnaissable avec une ligne de front bien claire, dirait sûrement un militaire. Limmigration, encore faible à lépoque, ne pouvait encore jouer un rôle significatif.
Et aujourdhui ?
Il y aura toujours place à lamélioration mais il est évident que le Québec jouit dune économie développée que les québécois francophones se sont bien appropriés. Que ce soit des entreprises (Vidéotron, Bombardier) ou des élites économiques, intellectuelles ou artistiques (ex : Henri-Paul Rousseau, Fernand Dumont, Jacques Ferron, Victor-Lévy Beaulieu). On pourra toujours discutailler sur la solidité de léconomie québécoise mais il nen reste pas moins que lépoque où lhorizon professionnel du canadien-français se limitait aux seuls métiers dinstituteur, de prêtre ou douvrier est révolu.
En outre, sur le plan culturel, lobstacle canadien-anglais est beaucoup moins évident. Les lignes de tension sont moins marquées quavant. Ceci ne voulant pas dire quelles ont disparues : ce quelles ont perdu en clarté, elles lont gagné en subtilité. Et cest logique : la culture québécoise sest épanouie, conquérant de ce fait tout un espace par son renouvellement en musique, littérature, cinéma, arts de la scène, peinture, etc. Cest le premier point.
Le second point est que dun rôle mineur, limmigration a pris une place beaucoup plus importante dans la société québécoise. Et cest un point important : ça signifie quà la place du bloc homogène du canadien-anglais a succédé lensemble plus hétérogène que constitue par nature une immigration diversifiée. Si le québécois pouvait se définir clairement face au canadien-anglais (langue, religion), il en est tout autrement quand cest plusieurs langues et cultures. Et même quand il partage la même langue (ex : maghrébins francophones) ou la même religion (ex : hispanophone catholique), ce nest pas évident !
Le nationalisme économico-culturel, dans son discours classique, se justifie donc beaucoup moins aujourdhui. Surtout quand lidentitaire québécois sest enrichi, avec le temps, de lapport des communautés culturelles : à la mobilisation qua suscité le « maîtres chez nous » de Jean Lesage en 1962, le Nous québécois de Pauline Marois en 2007 sest aussi fait répondre : cest qui Nous ?
Par ailleurs, contrairement aux canadiens-anglais avec qui le Québec entretient des griefs historiques, il na aucun passif du même ordre avec les communautés culturelles. Et contrairement à une époque où linjustice des disparités économiques frappait seulement les francophones, ces mêmes inégalités concernent essentiellement les immigrants aujourdhui. Et enfin, contrairement aux canadiens-anglais qui avaient historiquement une attitude assimilatrice à légard des québécois, limmigrant na aucune visée de ce genre avec la société québécoise.
Autrement dit, ce qui dans le discours nationaliste économico-culturel se justifiait et se justifie encore sur plusieurs points à légard des canadiens-anglais ne lest pas nécessairement à légard des immigrants. Même sil existe un même danger : la dilution du fond culturel québécois. Mais cest là un risque que le Québec devra toujours gérer, avec qui que ce soit. Limportant ici est de ne pas céder à la tentation de remplacer le canadien-anglais par limmigrant pour une certaine frange du nationalisme québécois en mal dennemi bien identifié.
Et comme si ce nétait pas suffisant cest là son paradoxe plus le discours nationaliste économico-culturel fait des gains concrets pour le Québec, moins il se justifie aux yeux de bien des gens, en particulier auprès de limmigrant. Exigeant dailleurs de ce dernier une curiosité de plus en plus élevée pour bien saisir les luttes identitaire et linguistique se jouant désormais en filigrane (sil ne veut pas tomber, par paresse ou par complaisance intellectuelle, dans les prises de position simplistes du fédéralisme niais ou du souverainisme étroit).
Ainsi, pendant longtemps, la culture a été le moteur pour développer léconomie jusquà un certain point où toutes deux se sont bien portées. Mais aujourdhui, pour plusieurs raisons démographique entre autre mais pas seulement léconomie va atteindre un certain plateau qui rendra encore plus aigue lobligation de faire un choix : que privilégier pour assurer lavenir de la société québécoise ? Comme lécrit très bien le chroniqueur politique Michel David, que faudra-t-il sacrifier si les impératifs de croissance auxquels est condamné le Québec à moyen terme deviennent incompatibles avec la protection du français ? La culture ou léconomie ?
Déjà, on nous annonce un bogue de lemploi pour 2012. Et dans un Québec massivement orienté vers léconomie du savoir qui exigera des travailleurs qualifiés, a-t-on le droit dempêcher des allophones daller dans un cégep anglophone ? Au nom de la défense du fait français ? Certes. Mais est-ce que léconomie québécoise nen souffrira pas à terme ? Mais de lautre côté, laisser aller sans réagir, nest-ce pas la société québécoise, cette fois, qui en souffrira à terme ?
Culture ou économie ? Ou lhistoire de lœuf et de la poule.
Personnellement, je choisis léconomie. Mais à petites doses homéopathiques et aussi parce que cest un sujet beaucoup moins émotif que la culture.
Une chose est sûre : bétonner mur à mur le Québec par la loi 101 est ni réalisable ni souhaitable. Parce que si une loi suffisait à renverser une réalité socioculturelle, ça fait longtemps quon le saurait. Et sortir la grosse artillerie se justifiait pleinement en 1962, quand il y avait toute une côte à remonter. En contexte de mondialisation, non seulement ça ne se justifie plus mais ça serait stupide. Aujourdhui, je suis plutôt partisan pour des mesures ciblées, bien localisées. Cela permettrait à léconomie québécoise de garder une certaine souplesse dans un environnement devenu très concurrentiel tout en lançant le message clair quelle veut préserver sa principale culture.
Voici quelques idées.
Ajuster le budget alloué au programme de francisation pour immigrants allophones à la demande. Histoire dêtre cohérent entre les paroles et les actes. Surtout que la francisation ne se limite pas quà enseigner le français : ce sont aussi plusieurs activités qui en font aussi un programme dintégration.
Mettre les bouchées doubles dans la réforme de léducation aux adultes. Sachant que nous parlons ici de formations à courte durée et que la majorité des emplois à combler exige une formation professionnelle (DEP, AEC, DEC Technique), voilà un domaine de formation qui plaît particulièrement aux immigrants.
Accentuer les efforts de reconnaissance des acquis des immigrants mais cest là un effort très vaste, qui ne peut se jouer quau niveau structurel, et qui est loin de se limiter comme jai déjà pu le lire sur le forum quà la seule action/responsabilité/faute des ordres professionnels.
Se repencher sérieusement sur la nécessité ou non détendre au collégial lobligation de suivre une scolarité pour les immigrants. Je nai pas encore dopinion claire à ce sujet car je suis plutôt davis dinvestir davantage justement aux niveaux primaire et secondaire (ce que semble avoir enfin compris Mme Courchesne, notre ministre de léducation).
Revoir la politique daide et de soutien aux régions pour quelles puissent réellement améliorer leur productivité au lieu de ne cibler que la pure création demplois. Là aussi, vaste projet mais dont les retombées faciliteraient sans aucun doute limmigration en région.
Intéressant donc de voir notre Premier Ministre Jean Charest concentrer davantage son discours sur les aspects économiques. Mais voyez-y aussi du réalisme idéologique : en tant que fédéraliste, il sait quil ne pourra jamais aller aussi loin que le PQ et lADQ sur le terrain de lidentitaire nationaliste québécois. On appelle cela du recentrage sur son core business.
La cheffe du PQ justement, Pauline Marois, a enfin délaissé quelque peu le débat identitaire pour annoncer clairement son intention de proposer des mesures économiques pour créer de la richesse.
Japplaudis à tout cela car je suis convaincu que cest en créant un environnement économique plus compétitif quon va rendre le français et la culture québécoise plus attrayants auprès des immigrants. Cest un peu le principe des externalités : crée de la richesse et cela peut avoir des retombées positives à terme dans dautres sphères de la société. Comme la culture, la langue et ultimement, lidentité.
Choisir léconomie, ce nest pas rejeter la culture. Au contraire : cest prioriser la culture à léconomie. Pourquoi ? Car je vois très difficilement comment une politique culturelle très forte cest-à-dire jouant sur le nationalisme au point de freiner la croissance économique peut assurer la pérennité de la société québécoise aujourdhui. Que ferait limmigrant dune forte et riche culture québécoise si cette dernière ne lui met pas trois repas par jour sur sa table ? Par contre, en travaillant à lui mettre dabord ces repas sur sa table, on augmente nos chances quil reste ici. Pour quil sachète une maison, fonde une famille, écoute la télévision et la radio dici.
Je le répète : Tout est question de dosage. De toute façon, nous avons des gestionnaires comme leaders politiques aujourdhui. Autant donc jouer la carte de léconomie en restant vigilant : il ne faudrait pas que cela devienne une fin en soi au point dhypothéquer le caractère distinctif québécois. Ou comment obtenir leffet exactement inverse de celui recherché. Et souhaiter que des leaders politiques charismatiques émergent de nouveau. Prenez Pierre-Elliot Trudeau : piètre dirigeant sur le plan économique mais grand visionnaire de lidentitaire canadien. Et si lHistoire se rappellera de René Lévesque comme, notamment, lartisan de la nationalisation de lhydroélectricité, on retient surtout son rôle de celui qui a su rappeler aux québécois quils étaient « peut-être quelque chose comme un grand peuple ».