par Angela le 14/2/2008
Connaissez-vous Côte-des-neiges? Cest ce quartier situé en plein cur de lÎle de Montréal. Il est traversé dun bout à lautre par le chemin qui porte le même nom. Il fait partie de larrondissement Côte-des-neiges Notre-Dame-de-Grâce. Si vous habitez Montréal, vous savez de quel quartier je parle. Si vous ny habitez pas, vous en saurez plus si ça vous intéresse en visitant ou en faisant des recherches. Mes prétentions géographiques sarrêtent donc ici et je vais plutôt vous parler de notre vécu. Prenez-le pour ce quil est : un vécu personnel qui na aucune prétention de refléter la réalité objective.
Nous avons habité deux ans dans ce quartier. Quand je recherchais un logement, je ne savais pas grand-chose de ce quartier, ni daucun autre de Montréal dailleurs. Je voulais juste un endroit proche de lUniversité de Montréal, du transport en commun, dune école primaire et des épiceries. En plus, je cherchais à partir de Kigali, par amis interposés. Ils mont trouvé ce que je cherchais à Côte-des-neiges. Comme je ne connaissais pas Montréal à ce moment-là, jaurais pu habiter à Outremont que ça naurait rien changé, pour autant que jaie ce que je voulais comme services. Jétais loin de me douter que nous étions installés en plein milieu du quartier qui représente tout ce quil y a de paradoxal dans lintégration des immigrants au Québec.
Vous rappelez-vous la voix de la belle madame qui vous a présenté le Québec lors de votre processus dimmigration? Ah! Oui, que cétait beau, vivre dans un coin de pays dont on connaît déjà la langue! On se disait que finalement, pour des francophones, cela nous faisait un moins dans la course dobstacles qui nous attendait. Pourtant, quand on sinstalle à Côte-des-neiges, on se rend compte que ce nest pas la parlure québécoise qui va nous donner du fil à retordre mais plutôt
langlais!
Voilà pour lintégration linguistique. Cest là, à CDN, que les mots multiethnique et multiculturel prennent vraiment leur sens : 60 nationalités, plus de 100 langues maternelles et dialectes se côtoient. Comme il faut bien quon se parle, langlais est prédominant dans les échanges de tous les jours. Pour un adulte, francophone ou non, vivre à CDN, cest donc vivre en anglais. Sil ne parle pas langlais, il est mieux de sy mettre au plus tôt. Sinon il ne trouvera aucun emploi dans le coin, même minable. Ses parties de magasinage risquent aussi de tourner au vinaigre. Sorry, I dont speak french! Que de fois jai entendu cette phrase dans les magasins! Au début, je faisais ma tête de mule. Désolée, je ne parle pas anglais non plus donc arrange-toi avec mon français et vite parce que je ne veux pas passer ma vie dans votre magasin! Mon obstination était souvent payante. Dans certains cas, non : même le boss ne parlait pas français, alors
Au bout de quelques mois jai laissé tomber. Je navais pas de temps à perdre. Oh! Puis de quoi je me plaignais? Quand le voisinage moffre la possibilité de pratiquer mon anglais gratis
Vous aurez sans doute compris le fossé existant entre les enfants et les adultes sur le plan linguistique. Les jeunes apprennent le français à lécole et il nest pas rare de voir un enfant de 7 ans qui est la seule personne qui parle français à la maison. Cest le cas de mon ex-petite voisine dorigine cambodgienne. Ses parents parlaient anglais mais la langue maternelle dominait à la maison. Papa travaillait en anglais. Maman restait à la maison avec fiston, trois ans. Fiston parlera uniquement la langue de sa mère jusquà six ans. À son entrée à lécole, il aura son premier contact avec le français. Ce qui fait que plus souvent quautrement, la fillette se retrouvait chez nous pour ses devoirs, puisquelle était dans la même classe que ma fille. Et presque toutes les familles voisines étaient ainsi. Je suis donc devenue, bien malgré moi, la Maman-Devoirs de limmeuble. Lors du recensement de 2006, jai dû me taper une bonne douzaine de formulaires à remplir. Je vous garantis une bonne partie de plaisir à déchiffrer des centaines de noms issus de dix dialectes différents dAsie, du Pakistan au Laos en passant par le Bangladesh
Par quel processus ce quartier est-il devenu anglophone? Car voyez-vous, daprès le peu que jai lu, CDN était un quartier 100% français il y a juste un siècle. Il paraît que les anglos lappelaient le little french village. On y retrouve des éléments importants de la culture francophone comme lOratoire Saint-Joseph, lUniversité de Montréal, le cimetière Notre-Dame des Neiges, etc. Par une transformation progressive du tissu social, le quartier est devenu ce quil est aujourdhui. Il ne faut pourtant pas sy méprendre : ce nest pas faute de volonté pour franciser les immigrants, loin de là. Il y a un nombre incroyable dorganismes communautaires établis dans ce quartier pour aider les immigrants. La plupart offrent des cours de francisation. Mais jai un doute sérieux sur lefficacité des cours de français dans un quartier qui permet de ne pas avoir besoin du tout du français. Limmigrant allophone qui habite CDN parle sa langue maternelle en famille et langlais dans les magasins ou dans la rue. Sil a une chance de décrocher une job qui exige quil parle français, il pratiquera son français. Sil décroche une job en anglais, il perdra son tout nouveau vocabulaire. Quant à limmigrant francophone et ils sont assez nombreux à CDN - il finit par apprendre langlais et à lutiliser. De fait, à CDN, quand on sadresse à un inconnu, langlais vient comme un automatisme. Des fois ça magaçait. Dautres fois, jai partagé des fous rires avec de purs inconnus en constatant que la personne venait du Liban ou du Mali
Lintégration linguistique à langlais au Québec constitue cependant une moindre bizarrerie quand on la compare avec lintégration sociale. CDN nest pas un ghetto à proprement parler (dans son acception sociologique ou anthropologique). Mais il en a des aspects. Il y a des rues où nhabitent que les Juifs. Des immeubles de Vietnamiens ou Cambodgiens ou Haïtiens. Des magasins halal, kasher, indiens, pakistanais, sri-lankais, des cosmétiques africains, des organismes communautaires uniques pour les Philipinnos ou les Chinois, des quantités de choses pour les Juifs (synagogues, une école, un hôpital, un CHSLD) et même des magazines et autres publications en langue tamoule, hindi, etc. On peut passer toute sa vie là, sans jamais manger un mets québécois. Sans jamais savoir ce que cest un sirop dérable. Il y a des aliments « ethniques » pour tous les goûts, à des prix qui défient toute concurrence dailleurs. Tout cela est bien et ne pose pas de problème, du moins en ce qui me concerne. Ça existe dailleurs dans dautres quartiers de Montréal. Cest quand cela se conjugue avec un désintérêt total, je dis bien total, de la chose québécoise quelle quelle soit actualité, politique, économie, etc. que ça vient me chercher.
Aller à CDN et arrêtez une personne dans la rue. Demandez-lui quel est, pour lui, lévénement qui aura marqué lannée 2007, nimporte lequel. Ou de nommer une personnalité politique du Québec. Ou un film québécois sorti cette année. Ou les effets de la montée du huard sur notre économie. Je vous parie ce que vous voulez que la réponse « I dont now » occupera 75% de vos réponses!
Il existe aussi une drôle de dynamique sociale à CDN. Il ne faut pas oublier quil sagit dun quartier pauvre, un des plus pauvres du Québec. Les gens sont trop occupés à survivre dans un nouveau pays et les débuts étant ce quils sont, ils investissent beaucoup dénergie là-dedans. Ils vivent dans leur bulle en quelque sorte. Et jai parfois pensé que même ladministration municipale considérait ce quartier comme un quartier « à part ». Je me demandais si linspection alimentaire passait jamais dans le coin, étant donné que certains magasins ne se distinguent pas par leur devanture mais bien par
les odeurs. La salubrité des immeubles a fait la manchette il y a quelques mois. Le déneigement des rues arrive par là presque toujours en dernier. Quand les cols bleus ont fait leur grève stupide en période de verglas en 2005, nous avons passé deux semaines à ne pas saventurer sur les trottoirs. Si vous pensiez que le déneigement après la tempête est lent dans votre quartier, je ne sais pas ce que vous diriez si vous habitiez CDN. Les contractuels qui ramassent les ordures ne se gênent pas pour en répandre une bonne quantité dans la rue. Mais il faut reconnaître aussi que les habitants ne sont pas non plus des modèles de propreté : les odeurs des magasins, la salubrité des immeubles, létat des rues conjugué au coup de main bien volontiers des écureuils en témoignent
Quant aux médias, ils accordent autant dattention à CDN quaux autochtones : quand il y a un événement tragique, ils en parlent, autrement, silence radio. On sen fout!
Il faut compter aussi sur la distance culturelle pour ne rien arranger. Les habitants de CDN constituent une mosaïque ethno-culturelle et contrairement aux idées reçues, ce nest pas toujours facile à vivre. Par exemple, mes enfants ont connu des centaines dinsultes racistes à CDN, aussi bien à lécole que dans le voisinage, alors quà Québec où ils sont très minoritaires personne ne les insulte pour la couleur de leur peau. Je ne suis pas au courant des circonstances qui ont poussé les « pure laine » à quitter ce quartier et à le laisser aux immigrants. Toujours est-il quils sont partis ailleurs, un peu plus loin.
Quant aux immigrants de CDN, même avec la meilleure volonté du monde, ils ne comprennent pas toujours les « pure laine ». Comment saisir en quelques mois les tenants et les aboutissants des dossiers qui sont vieilles de tant dannées, comme les relations franco-anglos, Blancs-Indiens, souverainistes-fédéralistes? Puis, de toute façon, ils ne se sentent pas concernés par le sort de ces gens dont ils ignorent tout, quils ne voient même pas. Des forestiers de lAbitibi qui perdent leurs emplois? Une usine qui ferme à Donnaconna? Des inondations en Gaspésie? Bof! Cest comme si ces deux groupes habitaient dans deux pays différents. De purs étrangers les uns pour les autres. Comment peut-on développer un sentiment dappartenance et de solidarité avec le peuple québécois, en vivant ce quon vit à CDN? Comment sidentifier à lui?
Moi, qui ai vécu deux ans à CDN, je ne me suis jamais sentie Québécoise pendant tout ce temps. Je parle dappartenance, dattachement, dune affaire de cur et de tripes. Pas de résident du Québec à titre de limpôt. Les affaires du Québec mintéressaient peu et ne faisaient queffleurer ma routine quotidienne faite de jobines, de cours et de famille. Je navais ni le goût, ni le temps, de me lancer dans des réflexions philosophiques sur le sens profond de mon immigration. Dailleurs, je commençais à douter sérieusement de mon avenir ici, puisquon me refusait le seul accommodement raisonnable que je demandais ici : un emploi digne. Si Trudeau mavait connu, il aurait été sacrément fier de la personne que jétais : quelquun qui vit au Canada, pense Canada coast to coast, mange ethnique, parle sa langue maternelle et fréquente sa communauté. Surtout quelquun qui se fichait pas mal des tribulations identitaires des Québécois. Assez paradoxalement, il ma fallu déménager à Loretteville, où nous sommes quelques familles immigrantes dans un rayon de 10 km2 pour me sentir partie prenante de lavenir de ce pays. Pour me sentir Québécoise. Pour trouver que Trudeau, finalement, était un abruti fini. Désolée pour ceux qui ladmirent mais à mon avis, il na rendu service ni au Canada, ni au Québec.
Savez-vous ce que jai pensé quand Gérard Tremblay a paradé devant la Commission Bouchard et Taylor pour vanter la réussite du modèle montréalais dintégration? La première pensée qui mest passé par la tête est : BULLSHIT! Franchement, à sa place, je ne vanterais pas mon modèle dintégration si ma ville comptait des quartiers comme CDN et Saint-Michel. Puis je me suis demandé : mais que ferais-je si jétais à sa place. Une chance que je ny suis pas et que je ny serai jamais. Je vous lance donc des questions à vous : que pensez-vous du modèle dintégration des quartiers comme CDN? Que pensez-vous de lavenir dans ces quartiers? Et que feriez-vous si vous étiez Gérard Tremblay?