Adil au Québec - Hymne aux femmes!

Rayan

On est à la fin de l'année 2010, voilà plus de 6 ans que Adil, Najet et leurs deux enfants ont débarqué à Québec. Après avoir suivi quelques cours à l'université Laval, que son employeur a accepté de lui payer, Adil est promu chef de projet. Conscients du fait qu'avec son profil Adil n'éprouverait pas de grandes difficultés à dénicher un autre poste avec d'aussi bons sinon de meilleurs avantages sociaux et conditions salariales, ses responsables ont voulu récompenser sa fidélité à l'entreprise. De son côté et grâce à sa détermination, Najet a fini par obtenir un permis d'exercice restrictif qui lui permet de pratiquer son métier.

Le caractère restrictif implique qu'elle n'a pas le droit de poser certains actes médicaux ni celui de travailler ailleurs que dans la région qu'on lui a référée. Najet est quand même contente. Elle n'aurait pas pu obtenir ce précieux sésame si une bourgade du Québec profond ne l'avait pas parrainée. Par ce geste, on voulait sauver les structures de santé de la région et offrir à une femme immigrante la chance de pratiquer ce qu'elle sait mieux faire. Depuis quelques décennies et à l'instar de plusieurs localités du Québec, cette région est en déclin démographique et sa population n'a eu de cesse de se battre pour sauvegarder l'essentiel des services sociaux (éducation, santé, culture et sport) et un minimum d'activités économiques pour éviter son extinction. Ainsi, faute de trouver des travailleurs pour faire fonctionner les ateliers de production, la seule entreprise manufacturière dans cette localité qui nourrissait la majorité des familles a failli mettre la clé sous le paillasson , au milieu des années 2000. Il a fallu faire appel à des immigrants colombiens pour que les machines redémarrent.

Najet doit faire plus d'une heure de route pour se rendre à son travail et, le soir, il lui arrive de rentrer tard à la maison. Souvent fatiguée, elle n'a plus beaucoup de forces pour les tâches ménagères ni pour s'occuper de ses enfants. Dans les premières semaines qui suivirent le l'embauche de sa femme, Adil ne semblait pas contrarié à l'effet d'hériter de l'essentiel des responsabilités familiales et répétait à Najet qu'elle devait se concentrer sur son travail. Le fait est que le permis restrictif est renouvelable, chaque année, et qu'il peut être retiré sur simple recommandation des employeurs. Najet doit donc être "irréprochable". Au fil du temps, Adil a fini par trouver cette situation intenable. Il ne fait pratiquement plus d'activités avec sa femme et l'intensité de leur vie de couple se réduit comme une peau de chagrin. Des frictions apparaissent, les nerfs sont à vif durant les jours de semaine. Une double pression pèse sur Najet. D'un côté, son travail qui n'est pas toujours une partie de plaisir: charge importante, difficultés de communication avec certains patients âgés..etc. De l'autre, les états d'âme de son mari! Heureusement qu'il lui arrive de trouver quelques instants de répit pour décompresser quand elle va voir sa coiffeuse. Un moment de détente qu'elle a envie de voir se renouveler tous les jours.
Sa coiffeuse c'est Assia, une Algérienne d'un peu plus de quarante ans qui a perdu son mari, emporté par le cancer. Elle l'a enterré au cimentière musulman de Laval. Quand son mari était vivant, elle ne travaillait pas, afin de se consacrer à élever leurs enfants. À sa mort, elle a transformé son rez-de-chaussée en salon de coiffure qui, grâce au bouche à oreille, attire vite de nombreuses clientes immigrantes, notamment maghrébines. Ces femmes s'y rendent pour une coiffure mais plusieurs d'entres elles ont pris l'habitude de s'y retrouver régulièrement pour le plaisir ...comme dans un Hammam (bain maure), au Maghreb. Le Hammam est en effet un lieu de rencontres privilégié pour de nombreuses femmes qu'il console de tout ce à quoi elles n'accèdent pas: Cinéma, sorties dans les restaurants, voyages ...etc. Des mariages sont quasiment conclus et d'autres sont défaits à partir des conciliabules féminins qui s'y déroulent. À Montréal, des Hammams marocains, il commence à y en avoir mais pas à Québec.

Lorsqu'elles se regroupent dans le salon de coiffure, ces femmes ont l'occasion d'échanger sur leur quotidien, sur les difficultés d'intégration, de jaser sur les histoires de couples, sur les hommes et particulièrement sur les hommes maghrébins qui, pour des considérations culturelles, accaparent leur intérêt et notamment des célibataires d'entre elles. Najet sympathise d'abord avec Hassna, une Marocaine qui tient une garderie dans son sous-sol. Hassna est mariée à Said fonctionnaire dans un ministère. "Mon mari veut que je porte le voile et moi j'hésite" raconte-t-elle à Najet, à leur première rencontre, avant de poursuivre "il croit que c'est ainsi que je serais plus respectée par la communauté". "Respectée par la communauté?" s'étonne Najet. ''Tu veux rire, j'espère. Les gens d'ici ont, en général, une aversion pour le voile". Hassna parlait plutôt des membres de la communauté maghrébine que son mari côtoie à Québec et notamment à la mosquée. Comprenant qu'elle cherchait son avis, Najet lui conseille de ne pas se laisser dicter, par son mari ni par qui que ce soit, sa façon de s'habiller. La discussion s'élargit à d'autres femmes présentes et prend l'allure d'un débat sur les relations de couples arabes et musulmans et sur les rapports hommes femmes.

On parle entre autres du nombre de plus en plus important des divorces dans la communauté. Des couples se désintègrent quelques années après leur arrivée au Québec. Chacune des femmes y va de ses arguments pour essayer d'expliquer les raisons qui sont derrière ce phénomène. Hassna croit qu'en général la faute incombe à la femme. ''Elle arrive ici et découvre une société où les femmes ont tous les droits et elle perd la tête. Elle ne ménage pas la sensibilité de son mari et c'est ainsi que le respect s'en va. Je suis d'accord pour évoluer mais on peut le faire sans rompre avec ce que nous sommes, avec notre culture et nos traditions''. Ilhem, Algérienne, n'est pas du même avis. Célibataire à plus de trente ans, elle n'est pas pressée de trouver un mari. En fait, son seul désir c'est d'adopter un enfant. Elle en avait trouvé un en Algérie qu'elle espérait faire venir au Québec mais le gouvernement canadien ne reconnait pas le régime algérien de La Keffala, inspiré de la Chariaa, qui interdit l'adoption. Pour Ilhem, l'homme arabe ne doit pas avoir peur de voir la femme prendre plus de place et de se réaliser dans une société comme le Québec qui prône l'égalité des sexes. Elle s'indigne même du regard qu'on pose parfois, dans la communauté, sur les femmes arabes arrivées et/ou vivant seules et invite à décomplexer les questions de la sexualité. Selon elle, tant que "l'homme arabe continue d'accorder de l'importance à la virginité de la femme, on n'est pas sortis de l'auberge. C'est comme s'il avait confié quelque chose de précieux à la femme dont il faut prendre bien soin. Or, désolé, mon corps ne lui appartient pas. Il faut qu'il arrête de voir son honneur entre les cuisses de la femme. Son honneur, c'est son comportement à lui, ce sont ses propres actes et son apport à la collectivité qui peuvent lui permettre de le sauvegarder''.

Amina, d'origine marocaine, n'est pas loin de penser la même chose même si elle utiliserait des termes moins ''crus'' mais elle ne désespère pas de voir l'homme maghrébin évoluer et dépasser ses complexes. Elle veut croire en lui et en sa capacité d'opérer une mutation culturelle. Pourtant, quelques années auparavant, lassée de chercher la "bonne personne" parmi Oulad Lablad (les compatriotes) et encouragée par quelques cas d'unions réussies entre des femmes musulmanes et des Occidentaux, elle avait décidé d'explorer cette voie. Elle a cependant vite rompu avec un Québécois à peine quelques semaines après leur première rencontre. "Figurez-vous qu'il avait peur de ce que pourrait penser sa mère du fait que je ne mange pas de porc. J'avais beau lui expliquer que c'est interdit par ma religion, il ne saisissait pas". Excédée de constater que l'homme qui l'intéresse ne puisse pas voir ce qu'elle était prête à affronter pour le fréquenter (sa famille, sa communauté et sa religion) alors que lui n'est pas capable de supporter le regard de sa mère sur une question insignifiante, elle mettra fin à leur relation tout en jurant de ne plus refaire ce genre d'expériences. Najet comprend sa déception mais l'invite à ne pas généraliser. "Ce n'est juste pas le bon gars pour toi". Elle lui parle de quelques belles histoires de couples mixtes comme celle du couple de Richard Bergeron, chef du parti Projet Montréal, qui dit s'être "converti à l'islam par respect à ses beaux parents marocains" même si ni lui ni sa femme ne pratiquent. Elle ajoute que tout le monde peut avoir des préjugées mais partout il existe des personnes qui sont capables de les dépasser et d'avancer.

C'est dans ces échanges que ces femmes trouvent réconfort et que Najet oublie ses difficultés quotidiennes. Des difficultés qu'elle espère temporaires. Mieux, en écoutant les autres femmes raconter des tranches de leur vie et parler de leurs soucis, elle relativise ses propres tracas.

Adil au Québec - Les doutes

Rayan

Après toutes les démarches faites par Adil et Najat pour bien poser leurs valises à Québec, l'hiver arrive à grands pas et avec lui les premières épreuves auxquelles font habituellement face les nouveaux arrivants, le choc culturel et les premiers doutes! Le couple savait que l'hiver québécois était rude et long. Ils ignoraient que leur premier allait enregistrer de nouveaux records de consommation d'électricité en raison d'une importante vague de froid. Ce n'est pas l'idéal comme contexte pour faire connaissance avec une société, s'apprivoiser avec ceux parmi ses membres qui s'interrogent sur les conséquences de la politique de l'immigration.

La nouvelle du recrutement de Adil s'est vite répandue dans son service et même au delà. Tout le monde apprend qu'un "Musulman" vient d'être recruté. Peu d'employés savent qu'il s'agit d'un Tunisien, quelques-uns pensent qu'il est Algérien alors qu'un autre croit qu'il est Libanais. Adil est content de ses premiers pas professionnels au Québec. Ce qu'il fait comme travail est semblable à ses tâches en Tunisie. Techniquement, il est même très à l'aise comparativement à ses collègues, plutôt habitués avec l'environnement Windows. Sur le plan relationnel, il se pose des questions sur ce qu'il doit faire et ne doit pas faire pour s'intégrer au groupe. Il est cependant loin de douter que ses valeurs modernistes n'étaient pas un gage de réussite de son intégration. Il constate des différences des codes culturels locaux avec ceux des Tunisiens voire des Méditerranéens. Il s'interroge ainsi sur les raisons qui fait que tel ou tel autre collègue, avec qui il a discuté de façon courtoise la veille d'un tas de choses, ne le salue pas le lendemain quand il le croise dans un couloir alors que des inconnus lui lancent presque systématiquement des sourires. Par contre, il est agréablement surpris de voir, à l'heure de pause, un cadre supérieur venir chercher un employé de soutien pour sortir ensemble fumer une cigarette, en discutant de tout et de rien. À une échelle plus générale, il ne comprend pas la frénésie qui gagne toutes les couches de la population, à plus d'un mois des fêtes de fin d'année, ni leur engouement, qu'il juge excessif, pour la surconsommation. Il se demande si tout le monde a vraiment les moyens des dépenses engagées et fait le parallèle avec ce qui se fait dans son pays durant le mois de Ramadhan - mois de d'abstinence-, où l'on voit les familles de faible revenu s'endetter lourdement pour garnir leur table au moment de la rupture du jeûne.

Parmi ses collègues de travail, Stéphane, comptable et sympathique gars au contact facile qui n'hésite pas à approcher Adil, dès son arrivée. Il lui demande quel genre de diplômes il détient. Adil l'informe qu'il était ingénieur en Tunisie mais qu'au Québec il ne peut revendiquer ce titre, à moins de passer les examens de l'ordre professionnel, ce qui n'est pas indispensable pour les informaticiens puisque ceux-ci peuvent travailler quand même. Stéphane l'informe que lui aussi avait suivi quelques cours d'informatique avant d'aller faire des études en comptabilité. Ils discutent de la Tunisie, des Musulmans et des raisons qui ont fait qu'Adil et sa famille ont quitté leur pays pour aller vivre à des milliers de kilomètres. Stéphane se dit admiratif des gens qui prennent de tels risques en ajoutant qu'il serait impensable qu'il fasse la même chose. Adil apprécie l'échange.

Stéphane a la réputation d'être taquin: un grand gaillard qui a, tout le temps, le sourire aux lèvres. Un matin, il se présente dans le cubicule de Adil avec un calendrier d'Air Canada sur lequel on peut voir une photo d'un Boeing de la compagnie aérienne canadienne. "Tu voudrais le piloter Adil?" lui demande-t-il en poussant un fou rire qu'on pouvait entendre dans tout l'étage. Surpris mais comprenant vite que Stéphane plaisantait, Adil répond qu'il voudrait bien mais qu'il est plutôt en train de chercher une école de pilotage et demande à Stéphane s'il en connaissait une. Ce dernier répond qu'il va se renseigner à condition qu'Adil ne choisisse pas "d'atterrir" sur une ville québécoise. Adil le lui promet et ajoute qu'il cherchait encore des gens pour son équipage et que si Stéphane était intéressé, il pourrait se joindre à lui en lui miroitant les fameuses 70 vierges du paradis et en l'assurant que sa famille serait définitivement à l'abri du besoin. Tout le monde autour rit à gorge déployée et Adil pense alors qu'il vient de gagner la sympathie de ses collègues et de tordre le coup aux préjugés qu'ils pouvaient avoir sur les immigrants musulmans. Pourtant au cours des jours suivants, Stéphane rejoue le même numéro et Adil finit par le trouver moins drôle. Il est très mal à l'aise et le fait savoir. Stéphane le comprend et se retire du bureau d'Adil, sur la pointe des pieds. Adil en parle à Najat et n'apprécie pas qu'on fasse un rapprochement, même en blaguant, entre lui et le barbu le plus célèbre au monde. Elle lui conseille de ne pas s'en faire pour ça et surtout de ne pas en vouloir à Stéphane qui semble être un chic type. Pour changer de sujet, elle l'informe ensuite qu'elle va s'occuper des démarches pour son propre avenir professionnel.

Najat se rend à la faculté de médecine pour s'enquérir des conditions d'exercice comme médecin au Québec en pensant que la clé est de s'inscrire à l'université pour refaire un certain nombre de cours et obtenir une reconnaissance de ses compétences. Ce qu'elle trouve d'ailleurs tout à fait compréhensible dans le cas des médecins ayant étudié dans un autre pays qui a ses propres règles et exigences. Au bout d'un entretien d'une dizaine de minutes, elle quitte le service des étudiants étrangers qui l'oriente vers le Collège des Médecins du Québec(CMQ). On lui signifie en effet que c'est le CMQ qui détient le pouvoir d’évaluer les titres des candidats diplômés de l'étranger. Il doit s’assurer que "leurs compétences correspondent à celles requises des diplômés du Québec pour fournir des services médicaux de qualité à la population québécoise" lit-elle aussi sur le site Internet de cet ordre professionnel. Elle joint le CMQ par téléphone et on l'informe de la marche à suivre et on l'avertit que la procédure est longue et qu'il est même possible qu'elle n'aboutisse pas. Elle apprend qu'elle doit passer deux examens, qui coûtent plusieurs milliers de dollars: l'un sur la législation québécoise en matière d'exercice de la profession de médecin et l'autre dit d'évaluation du Conseil médical canadien et qui est relatif aux compétences elles-mêmes. Une fois ces examens réussis, ce qui est loin d'être une sinécure, elle devra faire une demande de résidanat dans l'une des facultés de médecine du Québec. Elle apprend que c'est cette étape qui constitue le principal obstacle et que malgré des dizaines de places de résidanat disponibles dans les hôpitaux universitaires, très peu de médecins diplômés de l'étranger sont acceptés. Elle a vent du cas de cette néphrologue algérienne qui a plus de vingt ans d'expérience dans son pays, en France et dans un grand centre hospitalier en Arabie saoudite et qui s'est vue refuser plusieurs demandes par les facultés de médecine bien que le CMQ l'ait jugée apte à exercer.

Najat est désemparée. Elle ne comprend pas pourquoi on ferme ainsi les portes à des médecins alors qu'on dit au même temps qu'il en manque beaucoup au Québec. "C'est comme si les universités disaient aux Québécois, qui ont du mal à accéder à un médecin qu'il vaut mieux ne pas avoir un médecin que d’en avoir un qui est diplômé de l'étranger" lui dit un membre d'un collectif de médecins diplômés hors-Québec qui ne désespère pas de convaincre les autorités de la nécessité de corriger la situation qui ne sert ni les intérêts du gouvernement, ni ceux des immigrants concernés ni ceux de la population. Najat s'interroge sur ce qui s'apparente à un gâchis. Alors que la formation d'un médecin coûterait jusqu'à 160 000 dollars au contribuable québécois, on refuse de faire travailler ceux qui ne lui ont pas couté un rond. Elle pense à son pays, la Tunisie, qui l'a formée et se questionne sur son exil et se demande si en quittant son pays elle ne faisait pas preuve d'égoïsme et d'un manque de reconnaissance envers sa patrie. Elle fait le parallèle avec les médecins formés au Québec et qui quittent la province pour aller exercer aux USA ou dans les autres provinces pour des motifs matériels. Elle est pour le moins amère mais elle espère que le printemps finira par pointer le nez après la grisaille.

Adil au Québec : déchirement et espoirs

Rayan

On est à la mi-octobre 2004. Adil, Najat et leurs deux enfants s'installent dans un grand appartement de trois chambres, salon et cuisine (un 5 et 1/2) pour un loyer mensuel de 700 dollars, frais de chauffage et d'électricité compris. Bon, l'insonorisation est le point noir mais "c'est souvent pareil au Québec", dit-on au couple quand il s'inquiète d'éventuels désagréments causés par les bruits de voisinage. Il n'a pourtant pas le choix. À moins d'être dans un condominium mais il faut payer bien plus cher pour ça. L'appartement est situé à Sainte-Foy, pas loin du parc technologique où Adil commence à travailler dès la troisième semaine de leur arrivée et à quelques minutes de l'université Laval où Najat projette d'aller suivre des cours pour la reconnaissance de son diplôme. Les enfants sont inscrits dans une école publique qui a une bonne réputation: une école d'éducation internationale où l'on poursuit le programme de l'Organisation du baccalauréat international (IBO). Porte d'entrée de la ville en venant de l'Ouest ou du sud, Sainte-Foy est connu pour être l'arrondissement de Québec qui accueille le plus d'immigrants et c'est aussi le quartier qui se développe le plus dans la vieille capitale. Outre l'université, on y trouve deux grands Cégeps, plusieurs écoles secondaires, des centres de formation professionnelle, deux hôpitaux, des centres de recherche scientifique, le plus grand centre d'achats de la région...etc.

Une fois les procédures administratives réglées et notamment celles relatives à l'obtention des cartes d'assurance sociale, de la résidence permanente - la carte d'assurance maladie étant délivrée trois mois après l'arrivée au pays - , et après le système D des premiers jours, le couple se met à équiper l'appartement en meubles, appareils électroménagers... etc. Avant leur départ de Tunis, ils craignaient que ce genre de dépenses doive leur coûter toutes leurs économies avant que les premiers versements de salaire de Adil n'arrivent. Ils découvrent qu'au Québec, il existe un marché de meubles usagers mais de bon état: Comme à l'état neuf. Ils rendent visite aux organismes communautaires qui viennent en aide aux immigrants, et leur filent des idées sur les meilleures possibilités de se loger, s'équiper, inscrire les enfants à des activités culturelles et sportives...etc. Le couple est toujours sous le charme et en admiration de cette société où tout parait si bien organisé et programmé. C'est suite à une visite à un de ces organismes, que Najat se procure un ensemble d'appareils électroménagers (réfrigérateur, cuisinière, laveuse et sécheuse) au prix de 200 dollars. Une aubaine! Le couple découvre aussi le phénomène des ventes de garages où des familles - en général des personnes âgées - mettent en vente toutes sortes d'objets et d'équipements - dont ils souhaitent se débarrasser - à des prix modiques. C'est l'endroit idéal pour mettre la main sur des objets utiles à moindre frais (ustensiles de cuisine, tableaux, objets de décoration....etc.). Au Québec, on a aussi des ventes de garage collectives, organisées à l'occasion des fêtes annuelles des quartiers. Si on ajoute les sites de petites annonces sur Internet, on a toutes les chances d'équiper un appartement en un tour de main et surtout au moindre coût. Quoi de mieux pour rassurer Najat et Adil !

Sur un autre plan, le couple et notamment Najat, est heureux de découvrir une société où l'égalité des sexes n'est pas qu'une profession de foi d'hommes se disant ouverts à ce que la femme prenne plus de place dans tous les domaines mais gardent bien en main l'essentiel des rouages du pouvoir dans la société. Au Québec, Najat voit que la femme a investi tous les secteurs et atteint tous les niveaux de décision. Elle a beau scruter et décortiquer les comportements et les gestes des hommes qu'elle croise, elle n'y décèle aucune trace de machisme, si présent en Tunisie, en Algérie et même dans les pays de la rive nord de la méditerranée. Najat est ravie, elle la rebelle qui s'est toujours insurgée contre les traditions enracinées dans son pays et qui font que l'homme a plus de pouvoir que la femme, qu'il a toujours le dernier mot et garde un œil vigilant sur les faits et gestes de la femme fût elle plus instruite et plus vieille que lui. Même si avec Adil, ils ont toujours essayé de gérer leur couple de façon démocratique, à tel point, qu'il arrivait souvent à Najat de recevoir les remontrances de sa propre mère qui lui reprochait de "trop demander" à son mari en partageant avec lui les tâches ménagères et les responsabilités familiales. Se retrouver dans une société comme le Québec, loin des jugements de la famille, du qu'en dira-t-on des voisins et de la société, est donc, au moins, une belle compensation pour Najat qui vient de troquer son statut de médecin bien établie à Tunis contre un avenir incertain sur le plan professionnel au Québec. Elle a pris l'habitude de dire à Adil que s'il devaient, un jour, se séparer, c'est certainement avec un homme québécois qu'elle irait. Elle ajoute, face au regard interrogateur et un tantinet inquiet de Adil, que bien sur elle ne voit pas pourquoi ils se quitteraient, qu'elle l'aime et qu'elle admire l'homme qu'il est et surtout qu'il est devenu dans un environnement qui prépare pourtant les hommes, même les plus ouverts, à céder au machisme "naturel" de la société.

Intermède

Najat est belle et respire la joie de vivre! Quand on la regarde, qu'on l'écoute parler, quand on entend ses cris de cœur mais aussi ses coups de gueule, c'est la Tunisie toute entière qu'on a envie d'aimer et de découvrir. Cette Tunisie qui a montré la voie, au début de l'année, aux peuples de la région pour se débarrasser des tyrans qui les oppressent depuis des décennies. La Tunisie sur laquelle tant d'espoirs ont été fondés pour la construction de la démocratie en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Quand on connait Najat et toutes les femmes tunisiennes de sa trempe, on se sent même prêt à "pardonner" à ce pays qui vient de décevoir beaucoup de gens à travers le monde, y compris en Occident où des dizaines de milliers de personnes ont battu le pavé l'hiver dernier pour venir en soutien au mouvement révolutionnaire; un mouvement qui a inspiré tous les indignés de la terre. La Tunisie vient en effet de tourner le dos aux forces du progrès, qui ont pourtant payé un lourd tribut dans la longue résistance à la dictature, et d'introniser les islamistes d'Ennahda, dont on avait d'abord sous-estimé le poids puis qu'on qualifie de modérés maintenant que près d'un Tunisien sur deux en a fait la première force politique du pays.

Najat n'a jamais aimé les islamistes. Elle savait que leur principale obsession était la femme et les quelques "privilèges" dont elle bénéficiait en Tunisie comparativement aux autres pays musulmans. Si elle était restée en Tunisie, elle ferait sans doute partie de cette élite qui résiste aujourd'hui, à Sfax, à Sousse et dans la Casbah de Tunis, et lutte contre des barbus dont la violence monte chaque jour d'un cran. Une violence qui montre que malgré les discours se voulant rassurants des dirigeants d'Ennahda, les droits des femmes sont menacés. Des droits qui sont inscrits notamment dans le fameux Code du statut personnel (CSP) que l'ancien président Habib Bourguiba avait fait adopter dès les premières heures de l'indépendance en 1956 et pour la remise en cause duquel Rached El Ghannouchi, chef d'Ennahda, a consacré l'essentiel du combat de sa vie. Pendant que les forces démocratiques militaient pour la fin de la dictature et pour la justice sociale. Des forces incarnées notamment sur le plan international par des noms comme Taoufik Ben Brik et Hamma Hammami ou encore par le visage et la voix féminine Sihem Bensedrin, militante des droits de l'homme honorée par l'organisation Canadian Journalists for Free Expression. Cette opposition démocratique que les Tunisiens ont presque choisi d'ignorer le 23 octobre dernier, n'a pas pour autant perdu espoir dans son peuple. Elle est consciente que la révolution démocratique est un processus qui peut être long et qui n'est surtout pas linéaire. Après tout la glorieuse révolution française de 1789 avait enfanté de Napoléon Bonaparte et, pire encore, la révolution allemande et la république de Weimar ont donné naissance au fascisme hitlérien.

Adil au Québec : Le commencement

Rayan


Je ne sais pas si c'est à cause de l'âge ou du fait d'être à présent intégré dans ma société d'accueil mais j'avoue, avoir de plus en plus, de la difficulté à trouver et à écrire sur des sujets liés à l'immigration. Je salue au passage la nouvelle vague de blogueurs talentueux qui a rejoint l'équipe. Comme je suis un peu en panne de sujets, je tente un nouveau truc: raconter une histoire sur le parcours d'une famille tunisienne installée au Québec. Une famille qui n'est pas nécessairement représentative de l'immigration tunisienne ou, d'une façon plus large, maghrébine. Mais des familles comme celle-là, il en existe quand même. Je pense que c'est bien d'aller à contre-courant parfois, de contourner la règle, de démonter les préjugés...etc. L'histoire est fictive et - comme on dit - toute ressemblance avec des faits réels ne serait que le fruit du hasard ....et de mon imagination. Comme je la pense vraisemblable, la voici ou plutôt voici un premier chapitre du parcours de cette famille.

Petite présentation des principaux personnages, pour commencer. Adil a 43 ans. Il est informaticien spécialiste des environnements linux. Il vient de Tunis et il est installé dans la ville de Québec depuis 7 ans. C'est l'entreprise pour laquelle il travaille comme analyste qui avait été le chercher dans son pays. En Amérique du nord, où règne, en maître quasi-absolu, Microsoft, on manque de spécialistes d'environnements de logiciels libres et on n'hésite pas à aller les chercher là où ils se trouvent. Adil est arrivé au Québec avec Najat (41 ans) et leurs deux enfants, Lobna (17 an) et Rafik (14 ans). Si Adil a commencé à travailler dès les premières semaines, Najat, médecin généraliste, a par contre vu toutes les portes se refermer devant elle. Déterminée qu'elle l'est, elle n'a heureusement pas lâché prise et a pu franchir, un à un, tous les obstacles qui se sont dressés sur son chemin. Les mêmes obstacles que bien d'immigrants ont rencontrés et continuent de rencontrer et qui sont à l'origine de bien de changements de carrière voire de choix de se cantonner dans des jobs de survie ou encore plus rarement de terribles désillusions.

Adil et Najat se sont connus à l'université, dans des luttes estudiantines, à la fin des année 80. Ils étaient de jeunes militants d'un des groupes politiques de gauche, clandestins mais tolérés par le régime de Ben Ali à condition que leurs activités ne débordent pas le cadre de l'enceinte universitaire. Adil et Najat rêvaient d'une Tunisie et d'un monde meilleurs et luttaient avec d'autres pour y parvenir. À la fin de leurs études et au moment de fonder une famille, la réalité avait fini par les rattraper. La chape de plomb qu'exerçait le régime policier sur les organisations politiques et syndicales, le reflux des idées de gauche à l'échelle internationale, la résignation de la population dans un pays où il y avait quand même quelques opportunités de s'en sortir individuellement - pour certains - ainsi que le train-train quotidien avaient eu raison de leurs rêves et de leurs illusions.

C'est en Tunisie que leurs deux enfants sont nés. Ils se promettent de les élever et de les éduquer selon leurs valeurs de progrès, de justice et d'égalité entre les hommes et les femmes. Sur le plan social, Adil et Najat réussissent assez rapidement à se faire une bonne "situation". Ils gagnent bien leur vie et font partie de la classe moyenne tunisienne. Ce n'est pourtant suffisant, à leur yeux. Ils ne supportent pas l'étouffement des libertés démocratiques ni la mainmise d'une minorité sur l'économie du pays. Lorsque Adil apprend que quelques chasseurs de têtes débarquaient à Tunis pour recruter des informaticiens pour le compte d'entreprises québécoises du secteur des TIC, l'idée de quitter son pays lui passe pour la première fois par la tête. Il en parle à Najat qui l'encourage à aller voir. Le jour "J", il se présente dans le grand hôtel situé sur l'avenue Bourguiba pour assister à l'activité Speed Jobbing où plusieurs personnes représentant différentes entreprises rencontrent chacun des candidats dans des entrevues courtes de 10 à 15 mn. À la fin du processus, les recruteurs font des propositions aux candidats de leur choix. Adil en a reçu deux pour deux entreprises basées à Québec. Il est étonné que ce soit aussi rapide et facile.

Il est tout excité mais comme il n'avait jamais envisagé de quitter son pays, il a de drôles de sensations. Il pense à son père, décédé un an plutôt, qui rêvait d'une Tunisie rattrapant les pays européens en matière de développement et qui pour réaliser cet objectif avait besoin de tous ses talents. Il pense à sa mère toujours vivante et restée dans son visage natal à quelques centaines de km de Tunis. Il se renseigne sur le Québec et découvre une société francophone qui même si elle est capitaliste n'en a pas moins des valeurs de progrès et de solidarité. Sur les aspects liés à l'intégration des nouveaux arrivants, il se rend compte que pour les professions régies par des ordres professionnels et notamment celles du domaine médical, les diplômes étrangers n'étaient pas reconnus et les chances que sa femme obtienne le droit d'exercer étaient minces. Il est comme refroidi.

Ils plongent, lui et sa femme, dans une longue réflexion et se mettent à peser les pour et les contre. Dans la catégorie contre, d'abord, on a leur bonne situation sociale, la proximité de la famille, leur rêve de voir la Tunisie se transformer pour plus de liberté et de justice. Dans la catégorie Pour, le sentiment de plus en plus fort que le pays régresse sur plusieurs plans, celui d'impuissance à agir pour essayer de changer les choses et enfin l'envie d'offrir à leurs deux enfants un environnement dans lequel ils pourront s'épanouir. Et ils pensent notamment à leur fille Lobna. Même si la Tunisie est le pays arabe où les femmes ont le plus de droits, elle reste quand même machiste à bien d'égards. Et c'est surtout ce dernier élément qui fera pencher la balance pour décider finalement de tenter l'aventure. Au pire, se convainquent-ils, ils pourront toujours rentrer si ça ne se passe pas comme ils l'espèrent.

Ils annoncent la nouvelle à leurs familles respectives, qui sont évidemment étonnées de voir un couple trentenaire, à qui la vie semble sourire et qui a un train de vie plus que correct comparativement à la majorité de la population, décider de recommencer à zéro dans un pays si lointain. Elles ne peuvent rien pourtant contre cette décision et n'ont qu'à souhaiter au couple et à leurs enfants bonne chance et à prier pour eux. Au terme de la procédure administrative d'immigration facilitée par l'offre d'emploi ferme que Adil a reçu, le couple et les deux enfants débarquent à Québec au début de l'automne 2004. Il fait beau et la vieille capitale est magnifique. Ils sont émerveillés par le festival de couleur qui fait chanter les feuilles des arbres - plus grands que les immeubles - et qui repousse leurs craintes d'un hiver rude et long, eux habitués au soleil, les trois quarts de l'année. Cette beauté naturelle de leur terre d'accueil et la facilité avec laquelle ils trouvent un logement, inscrivent leurs enfants à l'école, établissent les différentes cartes et documents attestant leur nouveau statut mais aussi le sourire de simples passants,..tout cela les enchante. C'est pendant ce moment qu'ils voient la vie sous un nouveau jour et qu'ils envisagent leur avenir sous de meilleurs auspices. Mais comment ça a évolué pour eux? On verra peut être la prochaine fois.

Les Colocs !

Rayan

Le journal La Presse a publié récemment un sondage mené auprès des Canadiens et des Québécois, pour connaitre leur perception sur la monarchie britannique et sur la visite, dans le pays, du couple princier Kate et William. La compilation des résultats fait ressortir des différences notables des opinions selon qu'on soit au Québec ou au Canada. Ainsi, 58% des Québécois sont en accord avec l'idée de couper tout lien avec la monarchie alors que seulement un Canadien sur trois y est favorable. Le même sondage indique même que 46% des Québécois sondés sont d'accord avec les propos tenus par Amir Khadir qualifiant le couple princier de parasites. Que faut-il en conclure? Que tout sépare le Québec du reste du Canada? Au Québec, les réponses vont être sûrement différentes selon que l'on soit du côté souverainiste ou du côté fédéraliste.

Un vieil ami algérien me demandait récemment quel temps il faisait au Canada. "Au Canada? à Québec ou à Vancouver? Parce qu'entre les deux villes, mon cher, il y a quelques 5 000 kms de distance et trois heures de décalage", lui avais-je répondu en gros. Mais à vrai dire, à la question de mon ami, je n'ai pas vraiment tiqué pour des considérations géographiques, aussi importantes soient-elles. Mais bien pour autre chose. Comment dire! Mettons que je n'aurais sûrement pas tiqué si mon ami m'avait demandé quel temps il faisait au Québec et ce même si son territoire était 4 fois plus grand. Pour mieux me faire comprendre disons qu'après près de cinq ans passés ici, j'ai tendance à croire qu'il faut dire que je vis au Québec exactement comme si je vivais en Algérie, en France, ou aux États-Unis. C'est-à-dire dans un pays à part entière. Par contre, si je vivais à Toronto, je serais enclin à dire que je vis au Canada et non pas en Ontario. Rien à voir pourtant avec l'idée qu'on peut se faire du Canada, de ses valeurs ou de sa qualité de vie. C'est un très beau pays où il fait bon vivre!

Les Québécois sont tous conscients qu'ils vivent dans un pays qui s'appelle le Canada mais se comportent comme si le Québec était lui-même un pays. On peut même dire que, dans la vie de tous les jours, le Canada est très peu présent dans "la tête" des Québécois. Au sens où il ne soulève pas les foules, ni les passions. Enfin, si parfois. Quand même! Comme lors des jeux olympiques de Vancouver, l'année dernière. Ce fort sentiment d'appartenance qu'ont par exemple les Kabyles pour l'Algérie, on ne le sent pas chez les Québécois vis-à-vis du Canada. Pendant que, le 1 juillet, partout dans ce grand pays de près de 10 millions de km2 d'étendue (Deuxième au monde), de Charlottown jusqu'à Vancouver, on célèbre la fête nationale, que font les Québécois? Ils déménagent ou aident leurs proches à le faire! En pédagogie, ça me fait penser aux stratégies d'évitement que les apprenants adoptent quand ils trouvent l'activité inintéressante. Et ce n'est pas parce que les Québécois n'ont pas le cœur à la fête. Les festivités de la Saint-Jean Baptiste (24 juin) réunissent des centaines de milliers de personnes à Québec, à Montréal et en région.

Pourtant, sentiment d'appartenance ou pas, les Québécois sont encore majoritairement favorables à ce que le Québec reste à l'intérieur du Canada, à en croire les sondages. On est différents mais on reste ensemble! C'est le message que semblent envoyer les Québécois à leurs "compatriotes" du reste du Canada. On dirait des Colocs! Pas le groupe musical montréalais mais des personnes qui ne forment pas un couple et qui choisissent de vivre ensemble - cohabiter - sous le même toit, pour les raisons qui sont les leurs. En général, il s'agit de questions de budget. Je ne suis pas en train de dire que le peuple québécois n'a pas les moyens de se donner un pays mais que c'est peut-être ce que beaucoup de Québécois pensent, à tort ou à raison. Du moins, jusqu'à présent.

Revenons à nos Colocs pour mieux cerner ce qui les caractérise. Ils partagent un espace commun et essaient l'un et l'autre de ne pas empiéter sur l'intimité et les choix de l'autre...dans la mesure du possible. Pas toujours évident tout de même. Il arrive que l'un ou l'autre veuille un peu plus d'espace, plus de liberté, ait des désirs de gérer cet espace selon sa sensibilité, ses croyances. L'autre peut acquiescer et trouver un terrain d'entente de façon à continuer de cohabiter comme il peut hésiter, tergiverser, voire s'opposer..etc. Si on regarde l'histoire, du Canada et du Québec, des trente dernières années, en revisitant les péripéties autour du rapatriement puis de l'adoption (sans le Québec) de la constitution canadienne, des accords du lac Meech et de Charlottetown, ça ressemble pas mal à des conciliabules de deux Colocs que bien de choses distinguent et qui essaient de s'arranger pour continuer de vivre ensemble.

Le fait est que, pour le Québec et le Canada (ou le reste du Canada - ROC), trente après le rapatriement de la constitution, ils n'ont toujours pas conclu d'entente (Échec des accords du Lac Meech et de Charlottetowon) mais n'ont pas décidé non plus de se séparer (victoire du Non au référendum pour la souveraineté du Québec de 1995 après celle de 1980). Le Québec n'a toujours pas ratifié la constitution canadienne même s'il est reconnu comme une nation depuis 2006. Dans les vingt dernières années, les Québécois (majoritairement) votent toujours différemment du reste du Canada, d'abord pour le Bloc Québecois puis pour le NPD lors de l'élection du 2 mai dernier. Sur nombre de questions de compétence fédérale, on note souvent des écarts importants dans les opinions entre le Québec et le ROC, qu'il s'agisse de l'environnement, de la politique étrangère ou de la culture. Or pour beaucoup de souverainistes, le projet d'indépendance du Québec trouve sa légitimité dans le fait qu'il constitue la seule voie pour traduire dans la réalité les aspirations de la majorité de la population québécoise en termes de projet de société. Les fédéralistes québécois misent sans doute sur la capacité du reste du Canada à reconnaitre un jour le Québec comme une société distincte avec des aspirations légitimes qui lui sont propres et à l'inscrire noir sur blanc dans la constitution. C'est ce qu'on appelle le fédéralisme asymétrique.

Revenons une dernière fois à la métaphore des Colocs pour dire qu'ils sont libres de rester ensemble ou de se séparer, même de façon unilatérale surtout quand ils n'arrivent plus à s'accommoder réciproquement. Il faudrait aussi qu'on reconnaisse au peuple Québécois son droit à l'autodétermination. Après, il en fera ce qu'il en voudra.


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Le Québec et son nouvel Amir!

Rayan

D'abord une question pour le titre. Pourquoi de nombreux québécois ne veulent pas dérouler le tapis rouge au couple princier William et Kate, lors de sa visite en juillet prochain? Parce que le Québec a déjà son ..Amir. Pour ceux et celles qui l'ignorent, Amir signifie prince en arabe. Blague à part - même si je tiens à mes droits d'auteur-, ce qui est important à relever est que le co-porte-parole de Québec Solidaire a fait, ces dernières semaines, son Buzz médiatique dans le pays et même à l'étranger. Inespéré pour ce "petit" parti né il y a seulement cinq ans. Adulé par certains et honni par d'autres, la plupart lui reconnait un grand courage, de fortes convictions et surtout le mérite de faire sortir le jeu parlementaire des sentiers battus et d'apporter une certaine fraicheur à la vie politique québécoise. Ce qui est - à tout le moins - loin d'être une mauvaise chose pour combattre le cynisme de la population envers la chose politique. Amir Khadir ne laisse pas indifférent. Pour Québec Solidaire qui plafonnait, depuis sa création, à 5% des intentions de vote, le travail de député ne peut faire que du bien. Le dernier sondage le place à 17% devant l'ADQ.

Dans une discussion que j'ai eue récemment avec une collègue, elle disait qu'elle avait du mal à comprendre ce "système" qui fait qu'un député peut à lui seul empêcher toute une assemblée de décider. On parlait bien sur du feuilleton du projet de loi 204 visant à protéger, de toute contestation judiciaire, l'entente sur la gestion du futur amphithéâtre, entre la ville de Québec et le groupe Quebecor Média, projet que comptait bloquer celui que plusieurs qualifient désormais d'empêcheur de penser en rond, Amir Khadir,... un "Montréalais qui ne comprend pas la réalité de la ville de Québec" pour ma collègue. Les particularités de Québec autorisent-elles qu'on retire aux citoyens de Québec le droit de contester les décisions de leurs élus, lui avait répondu un autre collègue, visiblement en accord avec l'attitude et le travail du député de Mercier.

En l'espace de quelques jours, A. Khadir s'est illustré de façon spectaculaire sur plusieurs questions: déclaration sur la visite du couple princier qualifié de parasite, accrochage avec "l'intouchable" icône Lucien Bouchard et bien sur ce projet de loi 204. Mais si je consacre cette chronique à Amir Khadir, c'est aussi parce qu'il est né à l'extérieur du Québec, en Iran. Il est donc un immigrant selon la terminologie officielle. Et Amir Khadir doit aussi se considérer encore comme un immigrant. Il fallait le voir, l'autre jour lors d'une conférence, saluer deux jeunes étudiantes iraniennes arrivées il y a deux ans à Québec. "Elles parlent un parfait français" disait-il avec beaucoup de fierté. Khadir c'est une véritable Success Story à faire rêver des milliers d'immigrants et qui révèle la capacité de la société québécoise, non seulement à faire de la place à des citoyens venus d'ailleurs mais aussi à fonder sur eux de grands espoirs.

A. Khadir a dix ans quand ses parents décident d'émigrer au Québec. Médecin spécialiste en microbiologie-infectiologie, il s'intéresse, très jeune, à la chose politique et notamment à des questions internationales. Cet intérêt le mènera à s'investir dans des causes touchant plusieurs pays du tiers-monde: Cuba, Nicaragua, Zimbabwe Inde, Irak, Palestine et bien sur son pays d'origine l'Iran. En 2006, il fonde avec notamment Françoise David (Icône du féminisme québécois) Québec Solidaire, un parti qui va rassembler un large spectre d'organisations de gauche et d'extrême gauche - tout un défi -. Québec solidaire est souverainiste. Lors des dernières élections provinciales, Québec Solidaire a réussi à faire élire A. Khadir comme député à l'assemblée nationale, représentant de la circonscription de Mercier(Montréal). Une première dans les annales de l'histoire de la gauche québécoise.

Conscient des limites des ressources dont il dispose comme unique député de sa formation politique, Amir Khadir ciblera des questions particulières touchant notamment au contrôle et à la gestion des ressources et les biens publics. Ses premiers galons en tant que député, il les gagnera en s'attaquant en mai 2009 à Henri-Paul Rousseau, ancien président de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), lors de sa comparution en commission parlementaire au sujet des pertes de 40 milliards de dollars enregistrées par la caisse durant son règne. On retiendra aussi à son actif, le parrainage de la pétition pour le départ du premier ministre Jean Charest et la mise en place d'une commission d'enquête sur les malversations dans le secteur de la construction. Parmi les gestes qui lui ont valu et continuent de lui valoir les salves de certains éditorialistes - visiblement pas toujours de bonne foi -, on peut parler de sa participation à une marche pour le boycott de produits israéliens pour protester contre la politique du gouvernement israélien. Certains de ces commentateurs font un lien entre ses origines iraniennes et sa participation à cette initiative et omettent pourtant de préciser que la marche avait été organisée par l'organisme PAJU (Palestiniens et Juifs unis) présidé par un Juif Canadien. Plus récemment, la déclaration qualifiant le couple princier de parasite aurait fait la manchette dans 40 pays et a choqué, parait-il, en Grande Bretagne. Par ailleurs, en s'attaquant à l'intérieur du salon bleu de l'assemblée nationale à une grosse pointure du paysage politique québécois, l'ancien premier ministre Lucien Bouchard, A. Khadir a démontré - pour ceux qui n'étaient pas encore convaincus - qu'il ne manquait pas de culot. Enfin, il faut dire que le maire Régis Labaume et la chef du PQ, Pauline Marois, ont fait preuve de beaucoup d'amateurisme en pensant que la nouvelle coqueluche de la gauche québécoise allait cautionner le projet de loi 204. Ils lui ont plutôt offert l'occasion rêvée pour s'illustrer aux yeux de nombreux Québécois comme étant le seul député qui n'a pas peur de "s'attaquer aux puissants" et de faire passer l'intérêt public avant les ambitions carriéristes et électorales.

Le battage médiatique autour d'Amir Khadir intervient dans un contexte particulier au Québec: Bloc québécois balayé de la carte électorale fédérale, profond désir de changement et surtout rejet massif du parti conservateur. Pendant ce temps, Québec Solidaire mène campagne autour de son initiative "Projet d'un pays et pays de projets" qui peut être perçue comme une nouvelle voie pour relancer l'idée de la souveraineté. La bienveillance affichée, depuis quelques temps, par des analystes et personnalités de la mouvance péquiste à l'égard de Québec Solidaire (Jean-François Lisée, Jean-Pierre Charbonneau, Michel David..) dénote qu'un tournant majeur est peut être en train de se produire chez les souverainistes. J.F. Lisée, qui a conseillé plusieurs premiers ministres et chefs du parti québécois, prédit en tout cas un rôle significatif à Québec Solidaire sur la .."glace" aux cotés de trois autres équipes. Ce regain de popularité de Québec Solidaire se produit après la vague orange qui a fait porter 59 députés néo-démocrates québécois à la chambre des communes. Il faut rappeler que durant la campagne, le mot d'ordre de QS était de faire élire le maximum de députés "progressistes" qu'ils soient du bloc ou NPD.

Que faut-il déduire des résultats de l'élection fédérale? Que la souveraineté a été rejetée massivement au Québec? Pas nécessairement! Le fait est - pour beaucoup d'observateurs - que, le 2 mai, les deux peuples fondateurs ne sont pas allés dans la même direction. Le peuple Québécois a choisi de faire barrage aux conservateurs et opté majoritairement pour un parti progressiste fédéraliste - un nouveau beau risque - alors que le reste du Canada a décidé au même moment de donner aux conservateurs de Stephen Harper un gouvernement majoritaire. Les deux grandes solitudes ! Un constat qui peut donner des minutions aux souverainistes pour démontrer la viabilité du projet de pays. Le dernier mot reviendra au peuple québécois.

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L'immigration maghrébine fait débat..encore!

Rayan

Selon le ministère canadien de l'immigration, en 2010, 37% des immigrants arrivés au Québec provenaient d'Afrique dont plus de la moitié du Maghreb. D'après la ministre québécoise de l'immigration, Mme Kathleen Weil, qui se base sur des études de l’Institut économique du Québec, il n'y a plus de décroissance de la population à partir de 2031 en raison du mini-baby-boom des dernières années. Ce sont là, les principales raisons ayant semble-t-il motivé une réorientation de la politique gouvernementale en matière d'immigration.

Parmi les 7 objectifs de cette politique, le gouvernement veut "rééquilibrer progressivement la proportion que représente chacun des grands bassins .. pour qu'en 2015 cette proportion soit limitée à un maximum de 30 % pour chacun de ces bassins" et vise "une stabilisation relative du volume des admissions ...de manière qu'en 2015, la moyenne annuelle des admissions s'établisse à 50 000 personnes" contre 55 000 admissions, objectif annuel pour la période qui s'achève. Le gouvernement ira chercher cette réduction dans le bassin Afrique et particulièrement dans sa partie Nord. C'est en effet le seul bassin à dépasser le seuil maximum des 30%. Simple calcul: de 37% sur 50 000 soit 20 350, on passera à un maximum de 30% sur 50 000 soit 15 000 candidats sélectionnés depuis la plus grande région francophone au monde. Oublions que cette politique vise pourtant à "maintenir majoritaire la proportion de personnes connaissant le français" pour noter que l'impact sur la bassin Afrique se matérialisera par une baisse de 5 350 personnes soit l'équivalent de la réduction totale visée. Le nombre de Maghrébins admis passera d'environ 10 000 à un maximum de 7 500, chaque année, et peut être à moins si la notion flexible de bassin géographique s'appliquait à la région du Maghreb.

Faut-il être scandalisé qu'un gouvernement ait décidé de nouvelles orientations - fussent-elles restrictives - de sa politique d'immigration? Je ne le crois pas. Cependant, ce que je trouve pour le moins inapproprié, c'est le fait d'associer, à ces changements, la question des difficultés d'intégration professionnelle que connaissent les immigrants originaires du Maghreb. En affirmant qu'avec la baisse du nombre de candidats maghrébins sélectionnés, on réfléchira mieux aux moyens de permettre à ceux qui sont déjà là de s'insérer dans le marché du travail, on peut conforter certains parmi les employeurs qui refusent d'embaucher des Algériens, des Marocains ou des Tunisiens. On envoie le message selon lequel on a compris qu'il y avait un problème avec cette catégorie d'immigrants. Cette façon de faire peut renforcer la xénophobie envers les Arabes et les Musulmans. Ce qui n'est pas l'objectif visé par le gouvernement. Elle conforte aussi ceux parmi les immigrants qui prétendent que le Québec est raciste. Ainsi, d'un coté, certains continueront à dire - à prêcher - que si les Maghrébins ont tant de difficultés à se trouver du travail au Québec, ce n'est pas si étonnant que ça puisque c'est aussi le cas partout en Occident. On entendra et on lira que les immigrants nord-africains ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes et à leur incapacité à s'adapter aux valeurs de la société d'accueil. "Ils auraient aussi une tendance à refuser des emplois qui ne soient pas à la hauteur de leur qualification". De l'autre coté des tenants de ce discours intolérant, on verra un autre discours tout aussi réducteur et emprunt de préjugés arguant que les employeurs Québécois discriminent presque systématiquement les immigrants et que la population québécoise est majoritairement xénophobe. D'ailleurs le timing des derniers événements n'est pas de nature à favoriser la sérénité puisque la ministre Weil a annoncé les nouvelles orientations quelques mois après que des milliers de candidats tunisiens et algériens eurent appris que le gouvernement québécois avait décidé de suspendre les entrevues de sélection en raison du contexte de la révolution tunisienne. Déjà soumis à la procédure de sélection la plus rigoureuse et à des délais d'attente de plusieurs années, ces candidats voient la perspective de recevoir le fameux sésame - certificat de sélection - s'éloigner davantage. Mais, qu'en est-il de la réalité de l'intégration de l'immigration au Québec?

D'abord quelques chiffres, et dans le désordre. La chef de l'opposition à la ville de Montréal, Mme Louise Harel, vient de rappeler que les minorités visibles et ethniques représentent 31% de la population montréalaise, alors qu'elles ne constituent que 13% de la fonction publique. Le taux de chômage des immigrants diplômés en Afrique est de 15,9 % alors qu'il est de 10,2 % en Ontario. Celui des universitaires dont le diplôme est obtenu à l'étranger est trois fois supérieur par rapport à ceux l'ayant obtenu au Québec. On apprend, selon une étude réalisée par MM. Maher Najari et Sébastien Arcan de HEC (Montréal) que depuis le début des années 2000, ce sont 40% des nouveaux arrivants qui sont originaires d'Afrique. Il s'agit d'une grande transformation du profil de l'immigration au Québec, laquelle était jusque-là majoritairement européenne. On vient d'apprendre, par ailleurs, qu'après le français et l'anglais, la langue maternelle des élèves inscrits dans les écoles de l'île de Montréal est l'arabe dans 8,28% des cas devant l'espagnol (6,57%), le créole (3,29%). Tout cela ne manque pas de poser des défis à la société québécoise.

Sur le front de l'emploi, les organismes intervenant auprès des immigrants pointent du doigt, depuis des années, un certain nombre de facteurs qu'ils croient à l'origine du chômage élevé de certains catégories. Parmi ces facteurs, on cite la question de la reconnaissance des diplômes obtenus à l'étranger et l'inadéquation des critères de sélection des candidats avec les besoins réels du marché du travail. Ainsi en dehors des quelques ententes signées avec la France, il reste encore beaucoup à faire pour faciliter l'accès au marché du travail aux diplômés de l'étranger. Par ailleurs, tout indique que pendant qu'on a besoin de plus de techniciens et de personnel de soutien, le Québec ouvre davantage ses portes aux ingénieurs, médecins et autres diplômés des cycles supérieurs qui doivent souvent suivre le parcours de combattant avant d'espérer exercer dans leur domaine. Ces deux facteurs touchent particulièrement les immigrants maghrébins puisqu'on estime que plus 45% des immigrants originaires de l'Afrique du Nord ont des qualifications universitaires contre 31% pour la population totale. Quelle économie au monde offre-t-elle une proportion aussi grande d'emplois pour les universitaires? Déjà parmi la population locale, il n'est pas rare de voir des diplômés d'universités retourner au Cégep pour une réorientation de carrière.

Je crois que c'est à ce niveau qu'il faut surtout aller chercher une solution au problème de l'intégration professionnelle des immigrants originaires de l'Afrique du Nord. Il y a bien sur d'autres facteurs comme les discriminations, les craintes d'accommodements, l'expérience locale mais ils ne sont pas si déterminants. Car des Maghrébins qui travaillent et qui occupent des emplois de qualité sont nombreux. On pourrait même être étonné qu'ils soient si nombreux à des postes stratégiques. Pour cela, il faudrait peut être un défilé de tous ces Néo-québécois formés par les pays du Maghreb et qui contribuent aujourd'hui au développement de leur société d'accueil. Les Fatima-Houda Pépin, Omar Aktouf, Nadia Ghazzali, Chaib Echerif Draa, Rachida Azzouz, Mohamed El Khayat ne sont pas des exceptions. Loin s'en faut. Il faut juste le savoir. Je conclue ma chronique par des propos de Denis Chouinard réalisateur de "l'ange et le goudron": "J'étais en réaction contre l'image négative du monde arabe qu'on véhiculait dans les médias. Chaque fois, on parlait de bombes, de meurtres et de sang. Mais ces gens font aussi des opérations à cœur ouvert, de la recherche. Ils produisent de la littérature, de la poésie, mais de cela, on n'en parle jamais"

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Bisou Halal

Rayan

On a beaucoup parlé de laïcité ces dernières années, au Québec, notamment avec la polémique sur les accommodements raisonnables. Certains avancent que le Québec est déjà une société laïque et qu'il suffit juste de faire des lois pour encadrer la gestion de l'espace public. D'autres estiment au contraire que la laïcité québécoise est à faire, du moins à parachever proposant l'adoption d'une charte québécoise sur la question. L'obstination du maire du Saguenay Jean Tremblay à maintenir ses prières au début des réunions du conseil municipal - et l'appui financier qu'il a reçu de la part d'une partie de la population - ou encore le maintien du Crucifix à l'assemblée nationale du Québec leur donnent raison et rendent nécessaire un débat sur la question pour arriver à une définition commune de la laïcité québécoise vue comme espace de liberté pour les personnes et de respect des différences dans un cadre de vivre ensemble harmonieux qui ne doive rien à la religion. À aucune religion. En attendant que cet éventuel débat ait lieu, les gens continuent de vivre et de coexister dans leurs différences et souvent sans accroc.

La scène se déroule dans une épicerie-restaurant Halal à Québec et je la trouve très belle: un tendre baiser que se donne un beau couple, trentenaire, québécois en attendant que la caissière, une jeune femme "légèrement" voilée, termine de préparer la facture pour plusieurs produits achetés sur place. Ceux et celles qui habitent Montréal ou d'autres villes occidentales cosmopolites ont peut être déjà assisté à une scène semblable. Ce n'est pas mon cas. Je ne suis d'ailleurs pas un habitué des épiceries Halal même si dans la ville de Québec, il y en a de plus en plus. La scène m'a donc interpellé. On parle bien d'une épicerie Halal et Halal signifie licite, autorisé et permis du point de vue de la religion musulmane avec toute la symbolique à laquelle cela renvoie. Et d'un point de vue strict et rigoureux - au sens religieux -, un baiser amoureux public ne serait pas Halal. Est-ce que la jeune caissière était gênée par la scène qui se déroulait en face d'elle? peut être que oui, peut être que non. Vivant au Québec, elle a déjà vu de des personnes s'embrasser, dans d'autres endroits. Est ce que le couple Québécois était gêné de se faire servir par une femme voilée? Je n'en ai aucune idée mais à voir ce à quoi il s'affairait, je dirais que non. Et n'allez pas chercher une quelconque volonté de provocation de sa part. Le couple avait l'air content d'être là. D'ailleurs, une fois la facture payée, nos deux amoureux se sont attablés pour manger sur place.
Je connaissais une autre épicerie Halal et je n'aimais pas y aller. Je ne devais surement pas être le seul. En y entrant, on a l'impression qu'on est dans une annexe de la mosquée, c'est à dire dans un lieu de recueillement et de prosternation. Surtout, on a le sentiment que ceux qui nous servent revêtent le costume de personnes (plus) accomplies du point de vue religieux ...ce qui peut "intimider" ou mettre mal à l'aise plus d'un. Une vraie pression. Donc voilà pourquoi je n'aime pas! Et je suis content qu'un autre type d'épicerie existe. Un genre qu'on peut simplement considérer comme un endroit où l'on peut acheter et consommer des produits spécifiques à une culture ou une origine mais qui peuvent intéresser aussi des personnes qui ne sont pas de cette communauté.

J'ai assisté à la scène dont je parlais plus haut lorsque, récemment, je suis allé manger une délicieuse et grosse assiette de Shish Taouk. À seulement 9 dollars. Dans la partie restaurant, il y avait aussi deux jeunes couples qui doivent être d'origine marocaine ...si je crois mon oreille curieuse. Ils étaient plus "pudiques" que le couple québécois mais à voir leurs visages et les regards qu'ils s'échangeaient, il y avait aussi de l'amour dans l'air de ce coté de la salle. L'épicerie a ouvert il y a un peu plus d'un an et a connu depuis une expansion rapide. Au début, on y vendait de la viande Halal et des produits en provenance des pays du Maghreb puis on y a ajouté l'activité de restauration rapide ...à des prix modiques. Si la plupart des clients sont encore des immigrants de confession musulmane - ou originaires des pays à majorité musulmane-, il y a de plus en plus de Québécois de souche et d'immigrants de diverses origines qui fréquentent cet établissement. J'y allais assez régulièrement l'année dernière parce que j'avais une invitée qui ne mangeait que du Halal. Depuis son départ, j'ai arrêté de m'y approvisionner. Un des copropriétaires, originaire d'Égypte, devait se dire que c'était à cause des frictions nées à la suite des incidents ayant émaillé les rencontres de qualifications à la coupe du monde 2010 du foot, entre son pays et l'Algérie. Ce n'est bien sur pas le cas.

Cette scène romantique aussi peu singulière soit-elle, ailleurs, montre selon moi que les gens sont en général tolérants, s'adaptent et surtout peuvent évoluer. À ce titre, il me vient à l'esprit une anecdote avec ma mère. Elle remonte au début des années 80. C'est loin! Ma mère vivait dans un village conservateur de Kabylie. Un jour, elle fût choquée d'apprendre que de jeunes fiancés originaires du coin mais qui vivaient à Alger sont "sortis" faire le tour du village, seuls et côte à côte ...au su et au vu de tout le monde. Ma mère - qui n'en revenait pas - jurait qu'elle ne permettrait jamais à son enfant d'agir de la sorte. Quelques années après, elle a dû ravaler son orgueil quand lorsque fon fils et sa fiancée firent la même chose. Ma mère avait simplement évolué, comme la plupart des personnes. En fait, quand on retire la religion, les rites et la gestion de la société des mains des "docteurs de la foi" et des prêcheurs de la haine, les gens sont capables de gérer leurs affaires par eux-mêmes et dans le respect de celles des autres. Ils relativisent et finissent par comprendre la différence. De là à décréter tous les bisous et tous les câlins Halal, il n'y a qu'un pas que beaucoup n'hésiteront pas à franchir!

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La mort comme facteur d'intégration

Rayan

J'ai récemment pris un café avec un Algérien, installé au Québec depuis une quinzaine d'années. On en a profité pour discuter de la situation au Bled, pour savoir si on a des projets d'y aller, cet été, passer des vacances et d'un tas de questions qui sont habituellement abordées entre des immigrants du même pays.

J'ai ainsi appris qu'il se construisait une petite maison dans son village natal...pour ses vieux jours. Il fait donc comme les dizaines de milliers de travailleurs algériens qui, jusqu'à il y a quelques décennies, partaient dans l'hexagone pour des raisons économiques et surtout avec l'objectif "naturel" de revenir dans le pays, soit une fois qu'ils auraient ramassé suffisamment d'argent pour le réinvestir au Bled soit à l'âge de la retraite. Leur immigration était certes vécue comme une expérience de vie mais elle était surtout perçue comme un moyen d'aller chercher un revenu pour faire vivre la famille. Il n'était pas question d'envisager de s'établir définitivement dans le pays d'accueil, la France en l'occurrence. Avant l'institution en 1976 du décret sur le regroupement familial par le président français, de l'époque, Valéry Giscard d'Estaing, les pères de famille immigraient généralement seuls et envoyaient par la suite de l'argent par mandat à leurs familles restées au Bled. Depuis, la situation a changé. Lentement certes mais elle a changé. Beaucoup d'émigrés ont fait venir leurs familles et surtout ils restent en France après la retraite. Ils y coulent des jours heureux loin des projecteurs des médias qui préfèrent se focaliser sur les problèmes d'intégration de leurs progénitures. Nombreux parmi eux choisissent même d'être inhumés sur place après leur mort.

On parle beaucoup des facteurs d'intégration de l'immigration dans le pays d'accueil. On cite notamment la capacité à se trouver un travail, l'adaptation aux valeurs locales, la maitrise de la langue..etc. À en croire Athmane Aggoun, sociologue franco-algérien, la mort devrait aussi faire partie de ces facteurs, en ce sens que si l'on choisit de mourir et d'être enterré (inhumé) en terre d'accueil, c'est une décision qui exprime la volonté d'y construire des racines pour les enfants et les petits enfants... Bon je sais qu'on n'est pas en novembre le mois des morts, mais je trouve intéressant le lien fait entre choix de lieu d'enterrement et intégration. A. Aggoun, auteur du livre "Les musulmans face à la mort en France", a étudié essentiellement le parcours des émigrés algériens en France dont le projet d'immigration initial devait se conclure avec le retour le plus rapidement possible au pays...pour mourir sur la terre qui les a vus naitre. Le décret sur le regroupement familial qui a permis à des milliers d'émigrés de faire venir leurs familles et plus tard la dégradation des conditions de vie dans leur pays - échec des politiques de développement et décennie de terrorisme - sont à l'origine de la remise en cause progressive de ce que A. Aggoun appelle le "mythe de retour". On assiste donc à l'augmentation des inhumations en terre d'accueil ce qui montre, selon le sociologue, que les musulmans se sentent de moins en moins étrangers en France.

Cette situation n'a pas manqué de générer de nouveaux besoins comme la création de carrés dits musulmans dans les cimetières municipaux, multiconfessionnels, avec le défi de prise en charge des rites entourant la mort dans l'islam. Pas trop compliqué quand même, semble-t-il: il faut simplement orienter les tombes en direction de La Mecque. Si la décision d'être inhumé dans le pays d'accueil est révélatrice du sentiment d'appartenance à ce pays, la bienveillance de ce dernier vis à vis des rites d'autres cultures peut l'être également à certains égards - qui ne remettent pas en cause les valeurs sociétales - et renseignerait sur le désir de faire de la place à ces nouveaux citoyens - même morts - qu'elle considérait jusque là comme des migrants temporaires ...qui ne sont là que pour travailler.

Au Québec, avec les arrivées massives d'immigrants de toutes origines, on commence à s'intéresser à ...la mort multiethnique. En fait, on s'y intéresse déjà depuis quelques décennies. L'université du Québec à Chicoutimi a accueilli à l'automne dernier un colloque sur "La mort musulmane en contexte d’immigration et d’islam minoritaire". Contrairement à la France, les cimetières sont ici gérés par des groupes confessionnels. Le modèle français dominant c'est un cimetière municipal multiconfessionnel avec des carrés confessionnels. À Montréal, les Catholiques ont leurs cimetières, les Protestants les leurs et pareil pour les Juifs. L'immigration russe installée à Rawdon, village de Lanaudière avait mis en place un cimetière orthodoxe en 1962. Aujourd'hui, une quarantaine de communautés culturelles vivent coté à cote dans cette municipalité de 10 000 habitants et située à près de 70km de Montréal. Quand à l'immigration musulmane, elle est relativement récente au Québec. Elle dispose d'un cimetière, établi à Laval et géré par l'association religieuse le Centre islamique du Québec El-Markaz Islami.

D'après plusieurs témoignages, les immigrants récents qui décèdent au Québec se font rapatrier leurs corps dans leur pays d'origine. Par contre ceux qui sont établis ici depuis longtemps et y ont élevé leurs enfants, ils choisissent en général d'être inhumés au Québec. "Pourquoi je voudrais être enterrée en Algérie? Ici au moins, mes enfants viendront voir ma tombe, retireront la mauvaise herbe, se souviendront de moi..." me disait une quinquagénaire d'origine algérienne qui a perdu son mari, il y a quelques années, et qu'elle a inhumé justement au cimetière de Laval. Une façon comme une autre de mettre des fondations ici au Québec, en espérant que ses enfants et ses petits enfants n'hésiteront pas à se considérer comme des citoyens à part entière de ce pays. Et si finalement mon défunt père avait raison, lui qui me répétait que pour vivre il faut mourir. On va quand même essayer de vivre et désolé de parler de la mort sur forum que fréquentent des aspirants et aspirantes à une meilleure vie.

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Des changements salutaires

Rayan

Cela fait plus de deux mois que les peuples de la région d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient font parler d'eux dans les médias et qu'ils suscitent l'admiration du monde entier. Je ne dois surement pas être le seul mais je ne me suis jamais senti aussi proche du peuple tunisien ni trouvé la Tunisie aussi belle que durant ces dernières semaines. J'ai peut être même eu un sentiment de fierté d'être originaire de cette région là où un peuple longtemps privé de parole a décidé de briser ses chaines et de venir à bout d'un des régimes les plus autoritaires au monde. Grâce à la télévision et Internet, le monde a vécu et vit en temps réel les révoltes en Tunisie, en Égypte mais aussi en Algérie, au Yémen, Jordanie et au Bahreïn. Ça nous change des manchettes sur les attentats terroristes et la Burqa auxquelles les médias occidentaux nous ont habitués depuis quelques années.

Je ne connais pas beaucoup la Tunisie. Je n'y suis allé en fait qu'une seule fois mais je sais que l'université a toujours été un espace où les différents courants idéologiques s'exprimaient et se développaient. En dehors, on ne discutait pas beaucoup de politique ou pas ouvertement comme on peut le faire en Algérie. Ça pouvait être dangereux d'oser critiquer le régime de Ben Ali. La peur a été vaincue et le peuple s'est réveillé et s'est débarrassé du tyran. Et à voir la manière avec laquelle il l'a fait ainsi que le niveau d'organisation du soulèvement populaire, il n'y a aucun doute sur l'existence d'une véritable élite démocratique dans ce pays ni sur la maturité politique de la jeunesse tunisienne. En l'espace de quelques semaines, la Tunisie mais aussi l'Égypte - et d'autres pays - ont fait vivre au monde entier des moments exceptionnels.

Ce genre de moments pendant lesquels des immigrants comme nous envient ceux et celles qui sont restés au pays. Des moments où l'on a l'impression qu'on assiste à quelque chose d'unique, de participer à un bouleversement historique...à une révolution démocratique. Des moments qui procurent une sensation de pur bonheur et de grande fierté à cette jeunesse qui se prend en main pour construire des lendemains meilleurs. Cette impression là, les Algériens l'ont déjà eue: à la fin des années 80. C'est déjà trop loin, je sais. Les événements d'octobre 88 - que l'on dit provoqués par des clans du pouvoir - étaient en fait l'expression du ras-le-bol général face à la dégradation des conditions de vie de la majorité de la population et à l'étouffement des libertés. Octobre 88 avait ouvert une brèche démocratique prometteuse. Le soulèvement avait fait suite à des luttes estudiantines de grande ampleur dans les villes de Sétif et de Constantine à l'Est du pays (86) et au niveau national, un an après. Le printemps berbère de 1980 en Kabylie avait déjà ouvert la voie à un changement de la nature du régime. Rompant avec le système de parti unique, la période 89-91, a vu la naissance de près de 70 partis politiques de toutes obédiences, d'autant de titres de presse, des associations...Les médias audiovisuels étaient ouverts à tous les partis et les faces-à-faces entre personnalités politiques meublaient les soirées télévisuelles. Les marches populaires réunissaient des centaines de milliers de personnes autour de revendications démocratiques, pour des élections libres, pour la reconnaissance de la langue berbère, pour l'abrogation du code de la famille..etc. En parallèle à ce processus démocratique plein de promesses, les islamistes s'organisaient pour construire leur propre alternative au régime. On assistait progressivement à un processus de fascisation qui a culminé avec la victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des élections législatives de 1991. La victoire définitive du FIS se profilait à l'horizon avec la perspective d'une république théocratique aux portes de l'Europe. L'Algérie a évité cette voie suicidaire et le monde sait maintenant à quel prix. Alors que des émeutes ont éclaté dans ce pays au même temps que la révolte tunisienne, le régime algérien parait inébranlable deux mois après. Pourtant, malgré l'aisance financière du pays, la situation sociale est explosive. Il n'y a qu'à consulter les titres de la presse locale pour constater qu'il y a chaque jour des grèves, des émeutes et ...des immolations. La révolution démocratique se fera en Algérie. Il n'y pas de doute. C'est peut être juste le fait que la population est encore échaudée par les années du terrorisme qui retarde la chute de tout le régime en place.

Le risque islamiste

Dernièrement, alors que la pression devenait chaque jour plus forte sur le régime de Moubarak, les médias occidentaux se sont focalisés sur le risque islamiste. Certains commentateurs étaient catégoriques: les islamistes finiront par triompher. Traduction, il fallait soutenir le régime de Moubarak. Que ce soit clair, les Frères Musulmans sont la première force organisée en Égypte et les islamistes sont aussi puissants en Tunisie et sans doute encore plus au Yémen et en Jordanie. Par ailleurs, ils peuvent avoir des démarches différentes mais ils n'abandonneront pas leur objectif d'instaurer une république théocratique. Pourtant, l'espoir est permis et ce pour plusieurs raisons. D'abord, la révolution dans ces pays n'est pas l'œuvre des islamistes et leurs mots d'ordre étaient absents en Tunisie et en Égypte notamment. D'accord, ce facteur n'est pas en soit déterminant quand on connait l'histoire de la révolution iranienne et des luttes démocratiques en Algérie dans les années 80. La nouveauté, c'est que les forces démocratiques en Tunisie, en Égypte et ailleurs savent comment la révolution a été dévoyée en Iran et savent ce dont est capable l'intégrisme religieux depuis la tragédie algérienne. Ils savent aussi que ce sont les musulmans eux-mêmes qui ont payé le prix le plus fort suite aux attentats du 11 septembre 2001. Ces forces démocratiques sont plus vigilantes aujourd'hui. À ce titre, on peut relever la réaction immédiate et vigoureuse en Tunisie suite à l'attaque - visiblement par des groupes islamistes- d'une rue fréquentée par les prostituées après le départ de Ben Ali. On peut ajouter que désormais il faudra compter sur ce formidable moyen d'expression qu'est Internet. Sans Facebook et Twitter, les révolutions tunisiennes et égyptiennes n'auraient pas connu le même retentissement international. Peut être qu'elles n'auraient même pas eu lieu ou ...pas encore. L'impunité n'existe plus ou presque.

Il faut maintenant espérer que ça contribue à changer le regard en occident vis à vis des peuples de cette région du monde. Même si ce-sont ces peuples qui sont à même de décider de leur avenir, le niveau de solidarité internationale avec la révolution dans cette région aura certainement son impact sur les réformes démocratiques qui y seront opérées. Les immigrants originaires de ces pays ont aussi l'occasion de servir de passerelle entre leur terre d'accueil et leur pays d'origine par la création, notamment, de mouvements de soutien aux peuples en lutte pour la démocratie.


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Mes enfants au Québec, quatre ans après!

Rayan

Plusieurs parents immigrants diront que c'est pour leur progéniture qu'ils acceptent de courber l'échine, de redémarrer leur carrière à zéro, de supporter les préjugés et de vivre en étrangers ...même quand ils obtiennent la citoyenneté canadienne. Comme un certain nombre d'immigrants qui ont choisi de faire le grand saut après l'âge de 40 ans, j'avais pris la décision de quitter mon pays d'origine en pensant avant tout à l'intérêt des mes enfants. Sans eux, je ne serais peut être pas ici aujourd'hui. Au pire, la consolation étant, espérais-je, que mes enfants vont s'épanouir dans leur nouveau pays. Mais tout le monde ne voit pas les choses de la même façon!

Un jour, j'avais rencontré un Algérien installé à Québec depuis une dizaine d'années. La quarantaine bien entamée, il venait à peine d'avoir un emploi conforme à sa qualification: un PHD de l'université Laval. Il avait galéré pendant longtemps avant de se voir offrir l'emploi tant espéré et...mérité. Il pouvait enfin envisager son avenir ici sous de meilleurs auspices. Il faut croire que non. Il était en train de préparer son retour dans sa ville natale dans le sud algérien. "Ce n'est pas un pays où tu vas élever quand même ta fille". Il en avait deux, comme moi. Elles sont nées au Québec. Au contraire, c'est justement un bel endroit pour élever des filles et des enfants en général, lui avais-je répondu. Les hommes et les femmes ont les mêmes droits au Québec. Ici, on n'apprend pas aux filles que leur place naturelle est au foyer. Ni que c'est nécessairement leur maman qui doit leur préparer à manger, s'occuper des tâches ménagères...Qu'est ce qu'il faut souhaiter à ses enfants, garçons ou filles? Qu'ils aillent le plus loin possible dans leurs études, qu'ils exercent plus tard un métier qu'ils auront choisi, qu'ils soient en bonne santé, qu'ils soient heureux dans leur vie... Un certain nombre de pays au monde n'offrent pas encore aux femmes les mêmes possibilités d'épanouissent qu'aux hommes. Ce n'est pas le cas du Québec, heureusement.
Plus de quatre ans après notre arrivée au Québec, je suis plutôt content du cheminement de mes enfants. Pour eux, pas question d'envisager un retour en Algérie...sauf en vacances: leur Sud à eux. Même s'ils ne vont pas renier leurs origines, leur pays c'est ici maintenant. Je sens mes deux adolescentes épanouies. Même si elles peuvent mieux faire, elles sont bonnes à l'école. Ma grande, de 16 ans, s'apprête à franchir un cap en allant dès septembre au Cégep. Ça ne me rajeunit pas, je sais. Comme la plupart des jeunes de son âge, elle travaille en fin de semaine: une dizaine d'heures en moyenne. Au début, j'étais contre. Ma conviction était que les enfants de 14 ou de 15 ans n'ont pas à travailler, qu'ils devraient plutôt se concentrer sur leurs études. La société de consommation à outrance incite les enfants et les jeunes à travailler pour pouvoir se payer toute sorte de gadgets, des voyages et même plus tard leurs études. De là à les voir décrocher de l'école, il n'y qu'un pas que beaucoup de jeunes franchissent, malheureusement. J'ai dû lâcher prise quand j'ai constaté que sa "job" n'avait pas eu d'impact négatif sur ses études.

Je n'ai pas que des filles, j'ai aussi deux garçons. Tous deux au primaire encore. Ils découvrent cette année le Hockey, ont l'occasion de se faire de nouveaux amis et de se sentir comme les enfants d'ici. Le plus jeune a 9 ans. Il y a quatre ans, sa prof avait "décidé" qu'il était hyperactif - comme beaucoup d'enfants au Québec - et qu'il devait prendre du Ritalin. C'est d'elle que j'ai appris l'existence de ce médicament. L'enseignante était très jeune et inexpérimentée. Même si le médecin qui avait examiné mon fils n'était pas très convaincu de la nécessité de ce "traitement", on avait fait un essai de deux mois mais ça n'avait rien changé au "comportement" de mon fils. Cette année, il a changé d'école - pour la deuxième fois - et comme par miracle, tout va pour le mieux. Sa prof actuelle s'est même dite étonnée qu'on parle de problème de comportement dans le cas de mon fils. Allez savoir! Certains parents dénoncent un manque de tolérance vis à vis des enfants - des garçons notamment - qui n'auraient plus le droit d'être actifs, de bouger. C'est mon père qui me disait que c'est quand un enfant est calme, qu'il faut se poser des questions. D'autres mettent en cause, le fait que les enseignants n'ont plus le droit, comme avant, d'imposer leur autorité en classe et auraient tendance à se débarrasser de la gestion des élèves "agitateurs" et en "manque" de concentration.

Plus que les adultes, les enfants ont aussi besoin de se faire des amis. Ma fille ainée a souffert durant la première année de notre arrivée. Elle avait intégré, fin octobre, une classe où il n'y avait aucun autre enfant immigrant. Elle se sentait rejetée, mise en quarantaine. Dieu merci, ces difficultés ne sont pour elle qu'un vague souvenir. Le changement d'école y est sans doute pour beaucoup mais ses efforts d'aller vers ses camarades de classe aussi. Son école actuelle, compte plus d'un tiers d'élèves issus de l'immigration. C'est un autre environnement et avec le temps, elle est devenue une autre fille. Elle a aussi grandi. À sa dernière fête d'anniversaire, elle avait invité une dizaine d'ami(e)s. Si mes enfants ont maintenant aussi des ami(e)s québécois de souche, leurs premiers copains/copines sont tous des enfants de couples mixtes ou immigrants. Les jeunes s'adaptent plus vite que les adultes. C'est connu. Que ce soit les enfants d'immigrants ou ceux d'ici. À condition que les parents soient aussi ouverts. C'est un prof d'Éthique qui me disait la semaine dernière qu'il sentait bien que ma fille a été élevée dans un milieu "laïque", en voyant sa curiosité lorsqu'un Rabin et un moine bouddhiste avaient été invités, en classe, à parler de leurs religions. Ma fille serait tout aussi curieuse face à un curé, un Imam ou un athée.

Oui mes enfants sont heureux ici au Québec. Cependant, cela ne signifie pas que c'est toujours rose. Il y a parfois quelqu'un ou quelque chose qui vient leur rappeler qu'ils ne sont pas tout à fait d'ici. Surtout quand les adultes s'en mêlent...sans doute par ignorance. Des mises en gardes du style "Fais attention mon fils, ma fille. Ces gens là ne sont pas comme nous. Va plutôt jouer avec Marc-André, Maude...", il y en a malheureusement encore. Elles font sans doute écho à d'autres mises en garde ou carrément d'interdictions à peine voilées mais tout aussi minoritaires: "Ne fréquente pas ces filles. Elles ne sont pas bien élevées" ou encore "Ne parle pas aux garçons, ma fille. Ton père ne sera pas content". Avec le temps, ça s'arrangera sans doute. Ce qui tient de l'ordre de préjugés disparaitra ou s'amenuisera. Il ne suffira alors que de se reconnaitre dans les valeurs de la société québécoise pour que la diversité, la mixité et l'harmonie de plus en plus grande chez les enfants touche aussi les adultes.

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L'immigration sous les projecteurs québécois!

Rayan


Il y a quelques jours, je suis allé voir l'Appât, le nouveau film québécois d'Yves Simoneau. À l'affiche, Guy A. Lepage et Rachid Badouri. Même si j'ai trouvé le scénario un peu faible - c'est vrai que c'est une comédie légère - j'ai aimé que le film fasse de la place à la diversité de la société montréalaise: on y entend de l'arabe, du créole, de l'italien en plus du français du Québec et de.. France. L'Appât donne aussi un premier grand rôle à Rachid Badouri humoriste québécois, d'origine marocaine et à qui des critiques prédisent une grande carrière cinématographique. Badouri n'est peut être pas l'humoriste québécois le plus talentueux mais un sondage, de ces derniers jours, le place à la première place des humoristes préférés des Québécois et son spectacle a été vu par quelques 300 000 personnes au Québec. Ce n'est pas rien. Avec Boucar Diouf, il incarne la fraicheur apportée à l'humour québécois ces dernières années. Il y a aussi Samy Sugar, un Montréalais d'origine indienne qui est une grande vedette au Canada anglophone mais qui demeure un illustre inconnu au Québec, sauf à l'Ouest de Montréal. Il faut dire qu'il se produit surtout en anglais. Qu'à cela ne tienne, avec Badouri, Diouf et Sugar, le Québec du rire s'ouvre aux minorités et c'est une bonne chose pour tout le monde mais peut-on dire la même chose du monde de la télévision?

S'il est vrai qu'à Radio-Canada, il y a plusieurs visages représentatifs de la diversité de la société québécoise, ce n'est pas le cas sur d'autres chaines de télés. En matière de productions de fiction, il y a bien sur la série Pure Laine diffusée par Télé-Québec qui traite spécifiquement des questions d'intégration et des rapports intercommunautaires. Sur Vrak.tv, autant des séries anglophones (traduites en français) pour adolescents comme Degrassi reflètent la diversité de la société canadienne, autant d'autres comme Une grenade avec ça présentent un visage tout blanc du Québec notamment depuis le retrait de Jean François Harisson après sa mise en examen. Qu'en est-il du cinéma québécois?

Le Montréalais Jacob Tierney, réalisateur du film Le Trotsky a jeté, il y a quelques mois, un pavé dans la marre en déclarant que "la société québécoise est extrêmement tournée sur elle-même. Notre art et notre culture ne présentent que des Blancs francophones. Les anglophones et les immigrants sont ignorés. Ils n’ont aucune place dans le rêve québécois. C’est honteux". Évidemment, je trouve ces propos, pour le moins, exagérés. Le Trotsky ne fait d'ailleurs pas plus de place aux immigrants. Tierney rajoute une couche en suggérant que "le cinéma québécois, c’est blanc, blanc, blanc" et en considérant que les films faits au Québec, ces dernières années, (1981, C.R.A.Z.Y., Polytechnique...) sont tous tournés vers le passé. Des propos qui ont choqué beaucoup de monde même s'ils sont tempérés par certains...parce que tenus par un Anglophone. Le réalisateur Philippe Falardeau croit que "l'absence" des Anglophones et des immigrants dans le cinéma québécois, n'est pas un fait conscient. Toutefois, il reconnait que dans le milieu du Cinéma « on n'a pas le réflexe de s'intéresser à l'autre ». Or Philippe Falardeau a déjà un réalisé CONGORAMA (2005) un film qui met en scène un écrivain belge et sa femme congolaise à Sainte-Cécile, un village québécois. Il prépare aussi Bashir Lazhar - Bon il aurait dû s'écrire Bachir Lazhar -, l'histoire d'un immigrant algérien recruté comme instituteur remplaçant à Montréal. Falardeau n'est pas le seul réalisateur à "s'intéresser" à l'autre..et aux Algériens. Denis Chouinard a réalisé, en 2001, l'Ange de goudron, un film qui jette le regard sur une famille algérienne ayant immigré au Québec pour fuir le terrorisme en Algérie. Le fils aîné milite non pas dans un groupe islamiste mais avec son amie québécoise dans une organisation d'extrême gauche qui s’implique dans des actions sociales radicales.

Plus récemment, on a assisté à la sortie du film Incendies (2010) de Denis Villeneuve qui va représenter, dans quelques semaines, le Canada aux cérémonies des Oscars. Adapté d'une pièce de théâtre à succès de Wajdi Mouawad, dramaturge québécois d'origine libanaise, ce film est une grande réussite. C'est en tout cas le deuxième film québécois à générer plus d'entrées en 2010 après Piché : entre ciel et terre bien qu'il ne soit pas un film grand public. En mettant en scène deux jeunes jumeaux québécois "ordinaires" - mais qui vont finir par comprendre qu'ils sont nés dans l'horreur et le drame - c'est un tout un chapitre de l'histoire du Liban qui est revisité: la guerre civile des années 1970. On peut certes formuler des réserves sur l'absence d'Israël dans l'évocation des circonstances de l'éclatement de cette guerre mais Incendies, film porté de bout en bout par Mélissa Désormeaux-Poulin et Lubna Azabal deux formidables actrices, est touchant à tout point de vue. Il invite justement à faire l'effort de connaitre...l'autre.

Le bonheur de Pierre (2008) de Robert Ménard n'est pas un film sur l'immigration à proprement parler ni une production entièrement québécoise - il a été coproduit avec la France - mais il traite des problèmes d'intégration des "étranges" dans le Québec profond... À condition de ne pas oublier que c'est une comédie: ce qui n'est pas difficile en soi avec la présence de l'Unique Pierre Richard. Le talent de Rémi Girard finit de faire de ce film un véritable moment de bonheur. Il y a certainement d'autres films québécois qui s'intéressent à l'immigration et à la diversité, je commence à peine à découvrir le Cinéma québécois. Un Cinéma tout aussi jeune que la nation québécoise. On peut d'ailleurs comprendre qu'il ait parfois tendance à se tourner vers le passé. Il est nécessaire de connaitre et de mettre en valeur le passé pour construire l'avenir. Un avenir qui pourra se bâtir dans la diversité de la société québécoise actuelle. Quand on voit que la vice-présidente de l'assemblée nationale, Mme Fatima Houda-Pépin, est une immigrante marocaine, arrivée à l'âge adulte au Québec; quand on voit que le premier député que Québec Solidaire envoie à cette même assemblée - son porte-parole Amir Kadir - est né en Iran, on peut être fier de vivre dans ce pays. On sera d'autant plus fier de regarder demain des films et des séries télévisées reflétant la réalité du Québec d'aujourd'hui et des prochaines années. Le Québec des Tremblay, Gosselin et Coté mais aussi des Fatima, Youri et Désirée.

Pour terminer ce premier papier de la nouvelle année, j'évoquerais le court-métrage Les nouveaux venus qui traite des difficultés d'intégration de deux mécaniciens français. Le film a été produit il y a plus de 50 ans. C'est pour ça qu'il mérite, pour moi, une mention à part. Il vient d'une époque lointaine mais la thématique est toujours d'actualité. Il peut aider à relativiser bien de choses. Bonne année 2011.

Sources :

http://www.onf.ca/film/nouveaux_venus_les
http://moncinema.cyberpresse.ca/nouvelles-et-critiques/nouvelles/article/11984-jacob-tierney-les-anglos-et-les-immigrants-sont-ignores.html
http://www.radio-canada.ca/nouvelles/arts_et_spectacles/2010/07/06/002-cinema-quebecois-tierney.shtml


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Et si on parlait des garderies en milieu familial !

Rayan

Tout le monde connait la légende des médecins immigrants…qui chauffent le taxi à Montréal ou à Toronto parce que les ordres professionnels ne veulent rien savoir de leurs diplômes obtenus en dehors du Québec. Si ces médecins reconvertis en chauffeurs de taxi ou de bus sont des hommes, les diplômes étrangers "féminins" ne sont pas mieux lotis. De nombreuses femmes médecins, pharmaciennes, dentistes...se convertissent aussi et occupent des emplois pour lesquels elles n'ont pas été initialement formées laissant de coté leurs professions pour l'exercice desquelles elles avaient travaillé fort, dans leurs pays. Parmi les professions de « conversion », beaucoup de femmes choisissent d’être responsables de service de garde en milieu familial (RSG). D'autres femmes, universitaires ou non, investissent aussi ce créneau pour bien d'autres raisons comme celle de pouvoir occuper un emploi tout en restant à la maison: parce qu’elles élèvent leurs propres enfants ou simplement que ça fait l’affaire de leurs conjoints...machos et un peu trop jaloux.

C'est une amie québécoise intervenante dans ce milieu et ayant à superviser chaque jour nombre de RSG immigrantes qui m'a suggéré d'écrire sur ces femmes. À ce titre, il faut rappeler qu'il existe au Québec des Centres de la petite enfance (CPE), des garderies privées (non subventionnées) et des services de garde en milieu familial subventionnés. Dans le dernier cas, pour chaque enfant, les RSG reçoivent 7 dollars des parents et 19 dollars du gouvernement, par jour de garde. Elles sont considérées comme des travailleuses autonomes mais visiblement ce n'est pas tout à fait le cas dans la réalité. Leur métier est à cheval entre celui de travailleuses autonomes et celui d'employées de l'état à domicile. Elles sont loin d'être des entrepreneures en tout cas. Elles ne peuvent imposer de tarifs ni d'horaire à leurs clients. Elles ont récemment défrayé la chronique par leur grève réclamant des meilleures conditions de rémunération. Au moment de publier ce texte, un accord semble être trouvé. Il faut dire qu'elles ont les mêmes exigences que les CPE mais en plus elles doivent assumer toutes seules l’entretien des lieux, la préparation et le coût des repas ainsi que l’administration de la garderie alors que les CPE ont du personnel: concierge, cuisinier, adjointe administrative.

Lors des récentes manifestations des RSG organisées notamment à Montréal et à Québec, il était difficile de ne pas remarquer le nombre important d'immigrantes présentes. Mme Yolande James, l'ancienne ministre de l'immigration passée depuis quelques mois au département de la famille ne doit donc pas être trop dépaysée! Pour en savoir davantage sur leur vécu et les défis qu’elles ont à relever dans leur travail, j'ai pris contact avec une directrice de bureau coordonnateur de ces garderies dans un arrondissement de Québec pour voir la possibilité de rencontrer quelques unes de ces responsables. La directrice m'a gentiment répondu qu'elle ferait de son mieux pour m'obtenir de telles rencontres et a ajouté que sa structure "avait en effet des défis" à relever dans son travail de supervision et de formation de ces personnes. Quand moi, je voyais le défi du coté de ces femmes immigrantes, cette personne le voyait plutôt du coté des structures qui veillent au bon fonctionnement et à la conformité de ces garderies. À méditer, sans doute! Plus généralement, quand des immigrants voient seulement les obstacles réels qu'ils peuvent rencontrer avant de se faire une place dans la société d'accueil, en face, on pense à tous les moyens qu'il faut déployer pour intégrer ces nouveaux arrivants. Peut être que l'humain est ainsi fait. Il a parfois tendance à ne mesurer que les efforts qu'il fait lui-même tout en pointant les efforts que l'autre - celui que l'on a en face - ne fait pas. Ce qui nous saute aux yeux, c’est le chemin que l'autre doit encore parcourir et non point celui qu'il a déjà parcouru pour nous rejoindre.

Pour ne pas m'égarer davantage, je vais revenir au sujet. Finalement, les RSG sollicitées n'ont pas souhaité me parler. Elles ont répondu qu’elles ne voulaient pas être sous les feux de la rampe et on peut les comprendre. J'ai par contre eu une discussion intéressante avec cette directrice. Enrichissante, pour reprendre un terme qu’elle a beaucoup utilisé pour décrire la relation qu’elle entretient avec ces personnes venues d’ailleurs. J'ai compris combien ce métier est important en ce sens que ces RSG jouent un rôle crucial dans l'éducation et le développement de l'enfant. Elles passent plus de temps avec l'enfant que ses propres parents. Pourtant pour devenir une RSG au Québec, on n'a pas besoin de sortir d'une école spécialisée ni de détenir un diplôme québécois. Bien que beaucoup – les parents notamment - auraient trouvé justifié qu'on exige une formation spécifique pour exercer ce métier. Or pour obtenir une autorisation, il suffit de 8heures de formation en premiers secours. Une fois installées, elles ont 45 heures de formation étalées sur 2 ans.

Quand, dans les professions médicales (par exemple), on invoque souvent le souci de protéger le public pour justifier la difficulté extrême(parfois l'impossibilité) des reconnaissances des diplômes étrangers, on peut être fondé de se demander pourquoi ce souci est absent dès lors qu'il s'agit de "protéger" les enfants, de promouvoir la conception de la société québécoise dans l'éducation de l'enfant et de respecter les habitudes alimentaires locales surtout quand elles sont saines. N'est-ce pas aussi important voire plus important? La différence c’est que pour les garderies, il n’y pas de lobbies qui « protègent » la corporation en entretenant la rareté: moins de médecins reconnus équivaut à un statut de plus en plus important pour les médecins qui exercent. Selon mon interlocutrice, dans certains bureaux de son arrondissement, jusqu'à 40% des garderies en milieu familial sont gérées par des personnes immigrantes et près de 80% des nouvelles demandes d'ouverture dans cet arrondissement, proviennent de personnes immigrantes.

Comment ça se passe sur le terrain? Il y aurait des difficultés de plusieurs ordres. Au niveau alimentaire, tout le monde ne se conformerait pas toujours au guide alimentaire canadien (peu de légumes servis aux enfants, abus de sucreries et de biscuits,…) et dans certains cas, les heures des repas seraient décalées. Sur le plan éducatif, toutes les responsables n'auraient pas la même conception du type de sanctions à envisager avec les enfants. Il y a également des différences sur d’autres plans. Comme celle qui consiste à ne pas comprendre pourquoi « les enfants doivent sortir à l’extérieur durant l’hiver même s'il gèle et que l'on a le nez qui coule » ou à trouver étrange qu'on puisse donner des ciseaux à des enfants de bas âge. On ne perçoit pas le danger de la même façon. On déplore également que certaines de ces femmes ne demandent pas de l'aide et du soutien: "Elles n'appellent pas. C'est comme si elles le faisaient, ce serait une preuve qu'elles sont moins compétentes".

Anecdotique et en tout cas moins problématique, selon mon interlocutrice, certaines responsables ont l'habitude - c'est culturel - de proposer du café et des gâteaux aux inspectrices qui viennent contrôler leur travail. "Pour la première rencontre, on accepte avec plaisir mais on ne peut pas prendre un café à chaque visite quand même. La relation doit rester professionnelle et on est malheureusement obligé de le rappeler comme lorsque c'est le conjoint qui nous répond au lieu et à la place de celle qui fait le travail. Ce qui se passe dans leur couple ne m'intéresse pas mais si la garderie est tenue par la femme, j'estime que c'est à elle de me parler". Qu'en est-il des relations avec les parents et de l'existence de préjugés envers ces femmes qui viennent d'autres pays? On apprend que certains parents québécois ne veulent pas placer leurs enfants chez des RSG immigrantes. Il y aurait par ailleurs quelques plaintes de voisins pour le bruit fait par les enfants en garderies tenues par des immigrantes. Sans surprise, les femmes voilées ont plus de difficultés à trouver des clients.

Y a-t-il quand même quelques aspects positifs? Heureusement que oui, répondra mon interlocutrice. Certaines RSG mettent en avant la possibilité pour l'enfant d'apprendre une autre langue en plus du français (Espagnol par exemple) et ça plait à beaucoup de parents. Le fait que les enfants s'habituent à consommer des mets d'autres cultures comme le couscous est aussi apprécié. Plus globalement, notre interlocutrice estime que même s'il y a des difficultés avec les nouvelles responsables de services de garde qui viennent d'autres pays, tout finit par s'arranger grâce à la communication et au dialogue quand ils sont faits dans le respect. Elle est convaincue qu'il ne faut pas trop s'attarder sur les différences qui séparent la société d'accueil et les immigrants mais plutôt rechercher ce qui nous unit et nous en servir pour aller de l'avant.

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Le Québec en marche !

Rayan

Je dois dire de prime abord qu'il n'est pas question, dans ce texte, d'un plaidoyer pour l'indépendance du Québec. Il s'agit plutôt de revenir sur un mode d'expression populaire: les marches populaires que je ne croyais pas si "populaires" que ça au Québec. Les marches permettent à des groupes de la population de s'exprimer et empêche la démocratie de s'enfermer dans un jeu parlementaire se réduisant souvent à la dualité entre deux principaux partis qui se relayent au pouvoir. Une partie de la population, représentée ou pas dans des corporations sociales, peut choisir de se faire entendre en marchant dans la rue. C'est ce qui se passe en Europe et notamment dans des pays comme la France où l'on a assisté ces dernières semaines à de grandes mobilisations contre la réforme des retraites. L'impact des marches et manifestations populaires sur l'opinion publique est souvent décisif. En Algérie, elles ont longtemps symbolisé le combat pour asseoir la démocratie mais aussi la montée de l'islamisme.

Au Canada et au Québec, jusqu'à récemment, je pensais qu'on avait beaucoup moins tendance à recourir à ce mode d'expression et qu'on ne sortait que rarement du cadre formel du jeu électoral quand il s'agit de faire avancer des idées ou d'exprimer un ras-le-bol vis-à-vis des politiques du gouvernement. Peut être que je me trompais. Cette année, en tout cas, des dizaines voire des centaines de milliers de Québécois ont battu le pavé dans les grandes villes de la province. Outre les défilés habituels, de la fierté gaie, des Irlandais…d'autres causes ont permis aux rues de se réchauffer pour le plus grand bien de la démocratie québécoise. J'y ai pris part à quelques unes.

Intéressé par le débat sur la question de la souveraineté et curieux de savoir comment ça se passe sur le "terrain", j'ai été suivre la marche des "libres marcheurs" pour l'indépendance, organisée à l'occasion de le fête de la Saint-Jean, à Québec. Il y avait une belle ambiance. Pas beaucoup de monde certes mais des manifestants très déterminés, des hommes et des femmes de tous les âges et issus des milieux populaires et de la classe moyenne. Drapeaux, pancartes et slogans aux couleurs de la souverainté, il y avait presque autant d'organismes que de "libres marcheurs". Mais ce n'est sans doute pas la désaffection de la population qui va altérer la détermination de ces militants qui "veulent un pays". Pourquoi ils le veulent, ce pays indépendant? Il n'y a pas une seule réponse. Entre ce vieux militant d'extrême gauche (si si il y en a au Québec) qui croit que la souveraineté du Québec permettra "d'achever la réalisation des tâches démocratiques et sociales et la sauvegarde de la langue et de la culture françaises" et son voisin - qui tient l'autre bout de la même pancarte -, membre du PQ et pour qui le Québec est très différent du reste du Canada dans son positionnement sur la plupart des questions politiques, sociales et internationales, il y a quelques nuances. Ça ne les empêche pas de se retrouver ensemble à l'occasion de cette marche, convaincus que c'est une façon de maintenir allumée la flamme souverainiste.

Quelques mois avant cette marche, des dizaines de milliers de personnes ont marché à Québec pour protester contre le projet de budget Bachand. Là aussi, tout le monde n'était pas du même bord mais tous avaient une dent contre le gouvernement. Entre ceux qui ont marché contre "les mesures régressives et les coupures dans les programmes sociaux" et ceux qui étaient là parce qu'ils ont en marre de "payer trop d'impôts et de taxes", il n'y a pas de quoi construire une alternative. Seule la colère contre le gouvernement les a réunis ce jour là. Qu'à cela ne tienne, pour ces marcheurs, c'est mission accomplie puisque le gouvernement a été prié de refaire ses devoirs. Quand à la décantation, elle se fera sans doute sur d'autres terrains...d'autres marches.
La ville de Québec a eu aussi droit à sa marche bleue pour le retour de son club mythique de Hockey Les Nordiques. Retour conditionné semble-t-il à la construction d'un nouveau Colisée. Le Club - si club il y aura -, sera une équipe privée mais la marche bleue avait notamment pour objectif de réclamer des fonds du gouvernement fédéral pour la construction de cette aréna après que le gouvernement provincial s'est engagé à participer à hauteur de 40-45% du coût total. Face au succès de la marche, Josée Verner la ministre fédérale responsable de la ville de Québec a rétorqué qu'il faut savoir ce qu'on veut. Selon elle, on ne peut marcher pour dire qu'on paie trop de taxes et marcher pour réclamer de dépenser l'argent du contribuable dans la construction d'un stade.

Emporté par la foule et son pouvoir magique, j'ai été le 17 octobre dernier à la marche mondiale des femmes. Pas à Bukavu, en république du Congo contre les violences faites aux femmes mais à Rimouski, ville universitaire de 30 000 habitants dans le bas St-Laurent. La marche mondiale se déroule tous les cinq ans. Initiative partie du Québec en 1995, avec le slogan ''du pain et des roses", la marche mondiale des femmes a rallié depuis des centaines d'organisations et d'associations dans le monde et l'édition 2010 s'est achevée à Bukavu. A Rimouski, la participation a dépassé toutes les prévisions, 10 000 personnes dont quelques centaines d'hommes. Pari réussi pour la Fédération des femmes du Québec (FFQ) qui a essuyé quelques jours auparavant des tirs groupés de médias remettant en cause sa crédibilité et son assise chez les femmes. La campagne anti-FFQ avait éclaté à la suite de la publication d'un clip vidéo contre la présence canadienne en Afghanistan, un clip jugé insultant à l'égard des mères de soldats canadiens. La FFQ s'était excusée et avait retiré l'extrait controversé mais la campagne médiatique s'est quand même poursuivie et elle rappelle une campagne semblable menée en 2008 par le parti conservateur qui voulait remettre en cause la légitimité du Bloc Québécois. Tout comme pour le Bloc - et toute proportion gardée- la base a montré que la FFQ avait toute sa place dans un Québec aussi pluriel que n'importe quelle société démocratique dans le monde. Un Québec qui détient visiblement les outils et les énergies pour permettre à sa démocratie de se renouveler et à son peuple de garder une capacité de s'indigner et de faire des choix son avenir.

Tags : Politique

Un projet de politique d'accueil des immigrants, à Québec

Rayan

Le Québec accueille, chaque année, plus de 45 000 nouveaux arrivants qui viennent s'ajouter à la population immigrante évaluée à 740 000 personnes en 2006. Plus de 80% des immigrants s'installent à Montréal et ce n'est pas seulement parce que la principale porte d'entrée au Québec - l'aéroport Trudeau - se trouve dans cette ville. La grande région de Montréal compte plus de la moitié de la population totale de la province et constitue un pôle économique indéniable. Enfin, les nouveaux immigrants choisissent de s'y installer parce qu'ils peuvent aussi y côtoyer des personnes de la même origine qu'eux, persuadés qu'ils sont  que dans des moments difficiles, comme peuvent l'être les premiers mois de leur arrivée au Québec, ça peut servir.


Le problème, c'est que le taux de chômage des immigrants dans la région de Montréal est élevé. En 2006, il était de 11,3 % . Il est encore plus élevé chez les immigrants récents. Une situation qui devrait inciter les nouveaux arrivants à tenter leur chance dans d'autres villes et en particulier à Québec qui présente une belle carte de visite : ville de taille humaine, francophone, sécuritaire, bon réseau de transport, belle offre en matière d'activités culturelles et sportives, accessibilité des services dans tous les arrondissements, revenu moyen des immigrants légèrement supérieur qu'à Montréal (28 541 $ contre 28 269 $ en 2006) et surtout un taux de chômage faible, 5%. Pourtant, malgré ces avantages apparents, la population immigrante est peu  nombreuse dans la région de la capitale nationale. Un cas à part, parmi toutes les grandes villes canadiennes!


En effet, si l'on se fie aux statistiques officielles relatives à la proportion du nombre des personnes immigrantes sur  la population totale, la région métropolitaine de Québec  (7e la plus importante au Canada) présente de loin le plus faible taux avec seulement un maigre 3,7%. (4,4% si l'on considère uniquement la ville). Elle arrive en dernière position des régions métropolitaines de 500 000 habitants et plus. L'avant dernière position dans ce classement est occupée, avec le taux de 18 %, par Winnipeg, une ville d'une taille comparable à Québec. Même pour les agglomérations canadiennes de plus de 100 000 habitants, Québec ne devancerait que St John's (Terre-Neuve) et le Saguenay. Au Québec, la région de la capitale nationale est aussi distancée par la région métropolitaine de Montréal (20%) , Sherbrooke (5,4%) et Gatineau (8,3 %). Au vu de ces chiffres, on peut considérer, qu'en matière d'immigration, Québec est une sorte de mouton noir des villes canadiennes.


Au recensement de 2006, ils étaient 26 205 immigrants installés dans la grande région de Québec sur une population globale de 704 180 habitants et parmi eux 10 120 étaient déjà là avant 1991. Les chiffres sont édifiants. Pourtant la population de la région de Québec est appelée à vieillir plus vite que bien de régions de la province. En 2021, les 65 ans et plus représenteront 24,4 % du total de la population contre 19,8 % pour la région de Montréal,  19,3 % pour la région de l'Outaouais et 21,3 % pour l'ensemble du Québec.


À l'hôtel de ville de Québec, on semble conscient des défis à relever. Dès son premier mandat, le maire Régis Labeaume avait annoncé son intention de tout faire pour changer l'image de la ville et faire démentir les clichés qui présentent sa population comme étant hostile à l'immigration. La ville a gagné quelques galons grâce à la visibilité dont elle a bénéficié lors de la célébration de son 400e anniversaire. S'il n'y a pas de nouvelles statistiques sur l'immigration dans la région depuis 2006, il est par contre facile de constater que les visages des minorités visibles sont un peu plus présents dans les commerces, les administrations, les établissements scolaires... Du coté de l'administration municipale, on est encore engagé dans le fameux programme "Égalité 5" d'accès à l'égalité en emploi qui vise cinq groupes sous-représentés: Femmes, autochtones, minorités visibles, minorités ethniques et personnes handicapées. Mais ce programme, qui n'engage que les services publics, ne suffit visiblement pas pour attirer et retenir les immigrants dans la ville. On sait que les immigrants qui ne se trouvent pas rapidement un travail à Québec ont tendance à la quitter pour Montréal, sans doute pour éviter l'isolement total: pas de travail, pas de réseaux d'amis.


Voulant montrer sa volonté à améliorer les conditions des immigrants, l'administration Labeaume a élaboré un projet de "politique d'accueil et d'intégration des personnes immigrantes". Et pour permettre à la population de la ville de s'exprimer sur ce projet, l'hôtel de ville a organisé au printemps dernier une consultation publique. L'annonce de la tenue de cette initiative avait bénéficié d'une large couverture médiatique. Selon ses promoteurs, cette politique, une fois le projet débattu, enrichi et adopté, devra orienter les actions de la ville en matière d'accueil et d'intégration des immigrants. Quelques 150 personnes, citoyens de la ville et des représentants d'organismes intervenant auprès des nouveaux arrivants, ont pris part à la consultation. Trois thèmes ont été débattus dans des ateliers: Accueil et rapprochement interculturel, Intégration économique et enfin Attraction et rétention des personnes immigrantes.


Parmi les recommandations générales de cette consultation, les participants ont plaidé pour des efforts en vue d'assurer l'intégration économique et la reconnaissance des personnes immigrantes qui sont déjà sur place avant d'en recruter d'autres à l'étranger ainsi que de soutenir les initiatives visant le réseautage entre les immigrants et les employeurs. Il a été suggéré aussi de créer un bureau d'accueil de la ville de Québec à l'aéroport de Montréal pour offrir de l'information sur les services d'accueil des nouveaux arrivants dans la capitale nationale. En outre, les participants ont appelé les autorités à préciser la place et le rôle des organismes intervenant auprès de l'immigration. Il faut rappeler qu'environ une soixantaine d'organismes interviennent auprès de l'immigration, ce qui parait beaucoup au vu de la taille de la population immigrante de Québec. Les participants ont aussi insisté sur l'importance pour le nouvel arrivant de participer aux activités de la population locale afin de "briser le cercle de l'isolement".  Ils ont par ailleurs plaidé pour la représentativité des communautés culturelles dans tous les secteurs d'activités municipales et à ce titre, ils ont souligné l'existence de préjugés lors de l'embauche et ont appelé à faire preuve d'une certaine souplesse lors du recrutement des nouveaux arrivants notamment en ce qui a trait au degré de maitrise du français jugeant nécessaire de le moduler en fonction du poste à combler. Les participants ont aussi appelé à promouvoir et à élargir au secteur privé les programmes de stages et d'emplois d'été lancés par la ville de Québec et qui permettent à de nouveaux arrivants d'obtenir une première expérience professionnelle québécoise.


Pour le volet attraction et la rétention de l'immigration dont souffrirait encore la ville, les participants ont jugé nécessaire de présenter à l'avenir une image réaliste de la vie d'un nouvel immigrant, laquelle peut être difficile durant les premiers mois, tout en vendant l'image d'une belle ville avec l'une des meilleures qualités de vie au Canada. Pour certains participants il est important de ne pas voir dans les personnes immigrantes de simples acteurs économiques auxquels on fait appel pour combler des besoins de mains d'œuvre mais comme des êtres humains apportant un bagage culturel pouvant enrichir la ville. En ce sens, Québec devrait promouvoir, selon eux, l'image des immigrants comme des citoyens à part entière en vue de faciliter leur intégration.


Cette consultation est une excellente initiative même si on peut regretter la faible implication de la population qui accréditerait l'idée de sentiments d'indifférence de celle-ci vis-à-vis du dossier de l'immigration. J'ai bien tenté de savoir ce qu'il est advenu des recommandations de cette consultation et du projet de "politique d'accueil et d'intégration des personnes immigrantes" mais au moment où ce papier est publié, l'élue municipale chargée de l'immigration n'a pas donné suite à ma demande. Sans doute, on en saura davantage dans les prochains mois mais il faut espérer que les bottines puissent suivre les babines.


Rayan


Sources:


Ville de Québec | Statistiques Canada | Gouvernement du Canada | Consultations publiques


Tags : Politique

L’accès à l'emploi en question : minorités et handicapés

Rayan

À l'occasion d'une communication présentée dans mon département par un responsable des ressources humaines, j'ai récemment pris part à un débat intéressant sur la question de la discrimination et de la loi pour l'égalité d'accès à l'emploi. Même si la discussion a débordé sur l'intégration des minorités visibles, le sujet concernait l'insertion des personnes handicapées dans le monde du travail et particulièrement au sein de mon établissement. Cette frange de la population serait encore plus discriminée que les minorités visibles. On apprend qu'en 2001, on comptait 600 000 handicapés au Québec. Après plusieurs décennies de mesures incitatives pour encourager le recrutement de personnes handicapées et qui n'ont pas donné de résultats, cette catégorie a été intégrée en 2005 à loi d'accès à l'égalité en emploi.


L'objectif du débat est de sensibiliser les enseignants et le comité de sélection à combler un déficit de représentation des personnes handicapées parmi les enseignants. Selon les données de la direction des ressources humaines, les enseignants affichent un taux de sous-représentation important. Cependant, c'est toute la société qui a un retard à combler en la matière. C'est dire que notre conférencier du jour est allé droit au but et …pas avec le dos de la cuillère : à l'instar d'autres organismes, dans notre établissement, on discrimine encore. On discrimine les minorités visibles et on discrimine les handicapés. Certains collègues faisant partie ou ayant fait partie du comité de sélection se sentent insultés. « C'est juste un constat et je m'inclus dedans. J'appartiens à la direction des ressources humaines après tout. On le fait certainement de façon involontaire mais on pratique la discrimination alors qu'on devrait au contraire adopter des mesures facilitant l'accès des minorités à l'emploi ». Pour détendre l'atmosphère, je fais remarquer à l'assistance que je suis pourtant la preuve que les minorités visibles et ethniques ne sont pas sous-représentées dans mon département. Si l'on se tenait uniquement à mon département, je représente en tant que membre de comité visible, 7% de l'effectif. Un membre du comité de sélection répond que je n'ai pas été recruté parce que je faisais partie d'une minorité. Ce qui m'a bien sur fait plaisir mais la réalité est que les minorités visibles et ethniques et les handicapés sont encore peu présentes dans les effectifs professionnels de mon établissement même s'il y a des avancées.


Un collègue s'interroge pour savoir comment faire pour améliorer la représentation des minorités visibles et/ou des personnes handicapées si leurs représentants n'appliquent pas, ne présentent pas de demande de recrutement ? « Il faudrait se poser la question pourquoi ils n'appliquent pas. Peut être qu'ils pensent qu'ils n'ont aucune chance d'être retenus. En tout cas, il faut se poser la question » répond notre conférencier qui enchaine avant un rappel sur les origines des mesures incitatives à l'accès à l'égalité à l'emploi. « Il y a un peu plus de vingt ans, à la fin de mes études, j'avais éprouvé de grosses difficultés à me trouver un emploi en raison de la discrimination positive pratiquée à l'égard des femmes pour réduire le déséquilibre qui les touchait ». Selon lui, même si des inégalités persistent aujourd'hui dans certains secteurs, le monde du travail est ouvert aux femmes et aux hommes de façon plus équitable qu'il y a 30 ans. Signe que les mesures volontaristes adoptées ces dernières décennies ont permis un changement profond des mentalités. Aussi la promulgation en 2001 de la loi sur l'accès à l'égalité en emploi dans des organismes publics est justifiée.


Elle vise à assurer la représentation équitable dans les organismes publics de tous les groupes de la population. Et si les résultats sont mitigés 9 ans après, les raisons relèveraient surtout d'un manque de rigueur dans le suivi plutôt que du contenu de cette loi. Un autre collègue doute de l'efficacité de la loi d'accès à l'égalité en emploi tant qu'elle vise uniquement les organismes publics. « L'année dernière, j'ai eu du mal à trouver à placer un étudiant en raison de son nom exotique ». Notre conférencier comprend son souci mais insiste sur les mesures qui doivent être prises dans notre établissement où il a fallu tout de même attendre l'année 2005 pour qu'un programme d'accès à l'égalité en emploi soit mis en œuvre. Mais il est là, à présent. Son objectif étant « d'assurer une juste représentation des groupes victimes de discrimination (ou sous représentés) au sein de l'effectif ». Ça passe par l'établissement de rapports détaillés sur les effectifs des différents groupes professionnels et l'identification de ceux affichant une sous-représentation de certaines minorités et des handicapés. S'en suivent l'examen des règles et pratiques d'emploi et l'adoption de mesures visant à corriger ce déséquilibre. Il faut noter que par sous-représentation, on entend l'écart entre le taux de disponibilité des membres des groupes visés, qui répondent aux exigences requises dans la zone de recrutement, et leur représentation au sein de l'effectif. En matière des critères de sélection, les promoteurs de la loi sur l'accès à l'égalité mettent l'accent sur la sélection sur la base de « compétences équivalentes ». On va même jusqu'à parler de « compétences suffisantes ». La notion de « Compétences équivalentes » ne signifie pas la même chose que la notion de « compétences égales ». « Parce que l'évaluation de candidatures comprend une part de subjectivité et que les individus ont des forces et des faiblesses selon les compétences évaluées », les promoteurs du programme d'accès à l'égalité en emploi préconisent le classement des candidats par niveau de résultat plutôt qu'un ordonnancement allant du premier au dernier. Cela facilite l'application de la « nomination préférentielle », selon notre conférencier. Cette dernière notion s'articule autour de l'idée de définir les tâches essentielles pour un poste, c'est-à-dire des tâches comportant le plus de valeur en termes d'évaluation de l'emploi. En clair, si deux personnes, l'une handicapée et l'autre non, satisfont aux exigences minimales et ont les compétences pour enseigner, le comité de sélection devrait sélectionner, dans les conditions actuelles, la personne handicapée même si l'autre personne détient plus de compétences ou d'autres diplômes mais qui ne font pas partie des exigences minimales.


Le conférencier note que parmi les obstacles à l'emploi des personnes handicapées, l'existence de préjugés à leur égard comme ceux qui les présenteraient comme moins productifs ou qui auraient tendance à s'absenter plus souvent que les personnes sans handicap. On peut aussi parler de l'attitude qui consiste à penser que les adaptations requises pour l'emploi de personnes handicapées comportent toujours des coûts importants et que la société ne devrait pas avoir l'obligation de les assumer. Le représentant des ressources humaines note par ailleurs que parfois certaines exigences d'emploi sont surévaluées par rapport à d'autres. Il donne l'exemple d'une secrétaire dont la dextérité manuelle est moindre l'empêchant de rencontrer l'exigence de 60 mots à la minute, mais dont la maîtrise de l'orthographe et de la syntaxe sont supérieures. Dans une réponse à un collègue qui disait que certaines tâches d'enseignants peuvent être inadaptées pour un enseignant handicapé, notre interlocuteur lève enfin un autre préjugé à savoir que tous les handicapés ne sont pas en chaise roulante et tous les métiers ne sont pas inadaptés pour des personnes en chaise roulante. Il faut bien sur discuter de chaque situation mais il ne faut pas balayer d'un revers de la main les possibilités d'accès des handicapés à l'emploi simplement sur la base de préjugés. À la fin de la réunion, j'étais heureux d'avoir assisté à ce débat. Un débat qui témoigne à mon sens de la vitalité de la société québécoise Je suis davantage heureux de vivre dans cette société qui se soucie du Vivre ensemble. Certes il y a beaucoup à faire ici et là pour réduire des inégalités, cependant l'essentiel étant que notre société respire et dispose de la capacité de s'indigner face à l'injustice. Une société capable de se regarder en face et de se remettre en question.


Rayan

Tags : Discrimination

Le budget à l’assaut du modèle québécois

Rayan

De nombreux commentateurs de l’actualité politique et économique au Québec n’ont pas manqué de souligner le tournant, inattendu, pris par le budget déposé par le ministre Raymond Bachand au parlement. Un vrai coup de barre à droite diront certains! Pourtant l’arrivée de Bachand au ministère des finances à la suite de la démission de la « dame à la sacoche » Monique Jérôme-Forget, avait été saluée, par plusieurs, eu égard à l’intégrité et à la personnalité modérée du nouveau responsable des finances. Amir Khadir, seul député de Québec solidaire, ne tarissait pas, jusque-là, d’éloges envers celui qui vient pourtant d’oser mettre en œuvre quelques recommandations du fameux « Manifeste pour un Québec lucide », publié en 2005 par une douzaine de personnalités, dont l’ancien premier ministre Lucien Bouchard. Un document dans lequel, ce groupe préconisait notamment le dégel des frais de scolarité, une hausse des tarifs d'électricité, une réforme majeure du système de taxation de façon à privilégier les taxes sur la consommation plutôt que celles sur le revenu et une plus grande ouverture au secteur privé.

Excepté quelques économistes proches des idées des Lucides, rares sont les analystes à avoir salué le budget Bachand. Les partis d’opposition, eux, ont tous – chacun avec ses propres arguments - rejeté le texte. Un sondage Léger Marketing montre par ailleurs que 74% des Québécois sont insatisfaits de ce budget. Il en ressort que les Québécois veulent que l’accès à la santé reste gratuit, qu’ils ne souhaitent pas une hausse des tarifs de l’électricité. L’augmentation de la TVQ ne recueille pas non plus l’approbation des Québécois. Ils semblent privilégier l’approche de l’imposition sur les revenus. En fait, seule une hausse des tarifs de scolarité à l’université serait approuvée par une majorité des Québécois (58%).

Cette hostilité populaire à la remise en cause des fondements de ce qu’on peut appeler le modèle social québécois n’est pas nouvelle. Elle a même résisté à la période où le néolibéralisme avait le vent dans les voiles, dans le monde. En 2007, les Québécois avaient été aussi sondés pour comprendre s’ils étaient plus « lucides ou solidaires ». C'est-à-dire, savoir s’ils adhéraient plutôt aux propositions des Lucides ou plutôt avec les idées des Solidaires (manifeste pour un Québec solidaire) contenu dans l’appel lancé par quelques dizaines de personnalités politiques et universitaires en réponse à l’initiative des Lucides. Ces derniers avaient des raisons d’être déçus des résultats du sondage. Et pour cause : une majorité des sondés estimait notamment que « le Québec se doit d'être le plus généreux possible dans ses programmes sociaux » ou que « l'État a aussi un rôle prépondérant à jouer pour faciliter l'accès aux services et pour la répartition de la richesse et pour l'encadrement de l'économie ». Une moitié d’entre eux souhaitaient même que l’État joue un plus grand rôle. Les opposants aux augmentations des tarifs des frais de scolarité et surtout de l’électricité étaient encore plus nombreux. Mais à la faveur du contexte de crise financière mondiale et de ses implications sur l’emploi et les ressources de l’État au Québec, on assiste au retour du discours qui fait de l’augmentation des tarifs des services publics mais aussi de la privatisation totale ou partielle d’Hydro-Québec un objectif pressant et déterminant.

Hasard des choses ou pas, le budget Bachand intervient quelques semaines après la sortie publique de Lucien Bouchard, sermonnant son parti l’accusant de remplacer l'ADQ dans la «niche de radicalisme» et surtout en appelant le Québec à « accepter de voir les obstacles qui lui barrent la route, comme le fort taux de décrochage scolaire, le piètre financement des universités et les tarifs d'électricité trop bas ». Soit des éléments du manifeste des Lucides. Pour Lucien Bouchard, le Québec doit secouer « sa torpeur et se remette en marche», sans doute pour exécuter la seconde phase de ce qu’il a lui-même entrepris durant son mandat à la tête du gouvernement lorsqu’il a réussi à atteindre le déficit zéro… mais pas à n’importe quel prix : En fermant des hôpitaux et de nombreux lits, et en mettant en place un programme de retraite anticipée pour les infirmières. Face à la dégradation de leurs conditions de travail, elles seront plusieurs milliers à quitter leur profession. Plus de 10 ans plus tard, l’impact sur le système de santé est encore là. Dès lors, on peut affirmer que l’attachement des Québécois au service public, à la solidarité sociale et un certain type de société - le modèle québécois – est évident.

Mais en quoi consiste le modèle québécois et comment il a vu le jour? Il s’agit d’un certain nombre de choix décidés à partir des années 1960 sous l’impulsion de « l’équipe de tonnerre » de l’ancien premier ministre libéral, Jean Lesage, considéré par plusieurs comme le père de la Révolution tranquille. L’équipe comptait aussi un certain René Levesque, fondateur du Parti Québécois (PQ). Le slogan du gouvernement Lesage, c’était : « C’est le temps que ça change ». Sa première grande décision sera la nationalisation des compagnies hydroélectriques qui passeront dans le giron d’Hydro-Québec, société d’État. Lesage a dû provoquer des élections générales pour imposer la nationalisation de l’électricité. Il prononcera une célèbre phrase qu’on croirait tout droit sortie des archives des discours de grands leaders tiers-mondistes à la fin de la domination coloniale : « Il faut rendre au peuple (du Québec) ce qui appartient au peuple (du Québec) ; son plus riche patrimoine, celui de l'électricité ». Il est vrai que les années 60 au Québec, c’est aussi la libération des femmes, la fin du diktat de l’église...etc.

On doit à ce gouvernement plusieurs autres réformes comme la nationalisation des richesses naturelles, avec la création des sociétés d'État comme Sidérurgie du Québec ou la Société québécoise d'exploration minière. On lui doit la création de l'assurance maladie québécoise et la réforme de l'enseignement pour permettre à tous les enfants du peuple d’accéder au savoir. C’est sous son règne que d'importantes institutions économiques et sociales sont créées, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec et la Régie des rentes. Le modèle québécois donnera un rôle important à l'État dans l'économie et dans la répartition des richesses. Toutes ces réformes ont permis le développement de la société québécoise et de son économie. Aujourd’hui encore, Hydro-Québec, Loto-Québec, SAAQ et d’autres entreprises d’états contribuent grandement à l’effort de développement par les transferts qu’elles effectuent dans les caisses du gouvernement pendant qu’une large proportion d’entreprises privées ne paierait pas d’impôts.

Outre de voir où en sont les Québécois avec leur modèle de société, le mérite du débat actuel sur les orientations économiques et sociales à mettre en œuvre, c’est peut être de décomplexer à court terme les différents courants idéologiques. Il était temps que la gauche s’affirme comme de gauche et que la droite fasse la même chose et c’est ensuite au peuple de trancher. Jusqu’à présent, tout le monde a l’air de s’accrocher au centre, plus ou moins de gauche ou de droite. Le risque pour un parti comme le PQ – porteur jusque là d’un projet social-démocrate - c’est de voir ses forces s’effriter. Tant que la question de la souveraineté était jugée comme étant d’actualité, les différentes sensibilités idéologiques et souverainistes pouvaient trouver leurs places à l’intérieur du parti au nom du combat pour un pays. Dès lors que l’objectif d’un nouveau référendum est éloigné par la direction du PQ et remplacé par l’ambition de gouverner, plusieurs ne verraient pas de différence entre lui et le PLQ. À moins qu’il décide de jouer clairement son rôle de défenseur du modèle québécois !

Tags : Discrimination

À propos des droits des femmes au Québec!

Rayan

Deux ans après la publication du rapport de la commission Bouchard-Taylor, le débat sur les pratiques d’accommodements religieux focalise à nouveau les médias, les commentateurs politiques et déchaine les passions sur les tribunes téléphoniques. Cette fois-ci, c’est l’expulsion d’un cours de francisation d’une immigrante originaire d’Égypte et portant la Burqa qui est à l’origine de cette énième polémique. Le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes est invoqué à juste titre pour expliquer l’hostilité envers le voile intégral.

Je ne m’étalerais pas ici sur la Burqa ni sur les autres signes religieux. Je considère que le forum d’immigrer.com, à l’instar d’autres espaces dans la société, a fait le tour de la question. Dans ce texte, je souhaite revenir sur l’évolution des droits des femmes au Québec. Je pense qu’il est nécessaire de connaitre cette histoire pour comprendre l’attachement des Québécois en général et des femmes en particulier à la sauvegarde des valeurs comme l’égalité des sexes.

Quiconque arrive au Québec, ne manque pas de constater que cette égalité est une réalité…bien plus tangible que dans plusieurs pays développés. On peut même s’étonner qu’elle paraisse si naturelle - allant de soi - alors que les Québécoises n’ont visiblement pas complété l’accession à tous leurs droits que récemment. Pour toutes les femmes qui viennent de pays où l’accès à la plupart de ces droits reste un objectif plus ou moins lointain, la société québécoise est en ce sens l’endroit idéal pour se réaliser comme citoyennes à part entière. Il ne faut à ce titre pas s’étonner que le taux de divorce chez les couples immigrants soit élevé ni que la majorité de ces divorces soient à l’initiative des femmes.

À la lecture du l’intéressant livre de l’historienne Monique Dumont « le féminisme québécois raconté à Camille », on comprend qu’avant la grande marche des femmes « du pain et des roses » organisée de Montréal à Québec en 1995, la lutte des femmes a été longue et parsemée d’embuches. Dès lors qu’on en a conscience, rien de plus normal de constater le fort attachement des femmes québécoises aux acquis sociaux: égalité d’accès aux études et au travail, congés de maternité et de paternité, garderies, avortement, contraception,….D’autant qu’il a fallu, pour les différentes générations de féministes de ce pays, se montrer vigilantes pour empêcher les tentatives nombreuses de remettre en cause de certains droits ou de retarder l’application d’un certain nombre d’autres. Faut-il rappeler qu’en 2009, seulement la moitié des entreprises québécoises se sont conformées (en matière de rattrapage) à loi sur l’équité salariale alors que celle-ci a été adoptée en 1996 et qu'elle a été mise en œuvre en 2001.

Face au développement de l’intégrisme religieux dans plusieurs régions au monde, il est légitime que les femmes québécoises ne veuillent pas qu’au nom du respect de la liberté de croire et de pratiquer, on puisse remettre en cause l’égalité entre les hommes et les femmes. En somme, pas de deux poids deux mesures, disent plusieurs d’entre elles. Pas de double standard! Et à propos de double standard, les québécoises en ont connu un, par le passé, symbolisé par un article du code civil qui exigeait des femmes qu’elles soient vierges pour se marier tandis qu’on conseillait aux hommes d’avoir de …l’expérience. Il n’y a pas si longtemps (quelques décennies), le Québec avait en effet une législation réactionnaire. Il faut ainsi savoir que le viol entre époux, qui a provoqué à juste titre la consternation dans le monde suite de sa légalisation l’année dernière en Afghanistan, était légal au Québec jusqu’en 1983. Selon le code civil, les femmes ont été pendant longtemps considérées « incapables » devant la loi comme les enfants et les malades mentaux. Celles d’entre elles qui travaillaient devaient remettre leur salaire à leurs maris. Même rouler à bicyclette était considéré comme un scandale à une période qui n’est pas si lointaine que ça même si la place des femmes au Québec apparait aujourd’hui à mille lieues de cette époque.

Pourtant, bien qu’elles ne cèderaient pas la moindre parcelle de l’espace qu’elles occupent dans la société ni aucun de leurs droits, la plupart des jeunes filles d’aujourd’hui ne se considèreraient pas comme féministes alors que leurs ainées, qui se disaient féministes y compris les religieuses d’entre elles, se sont battues pendant plus d’un siècle pour arracher, l’un après l’autre, des droits qui paraissent aujourd’hui si naturels.

D’autre part et bien que le Québec paraisse aujourd’hui plus progressiste que les autres provinces canadiennes, les Québécoises n’ont obtenu le droit de vote au provincial qu’en 1940 longtemps après les femmes du Manitoba, du Saskatchewan et de Alberta (1916), de l’Ontario et de la Colombie-Britannique (1917). Au fédéral les femmes québécoises bénéficieront du droit de vote – d’abord accordé en 1917 aux femmes mariées à des soldats engagés dans la guerre avant d’être généralisé un an plus tard à toutes les femmes majeures - malgré une forte opposition de députés québécois influencés par l’église catholique. Il a fallu attendre l’année 1964 et l’élection de la première députée Marie-Claire Kirkland pour que les femmes mariées obtiennent les mêmes droits que leurs maris dans la famille, avec l’adoption de la loi 16 ! Si si la loi 16, comme le projet de loi, lié aux pratiques d’accommodements, de la ministre Yolande James qui a fait couler beaucoup d’encre à l’automne dernier. À partir de 1964, les Québécoises pourront donc « signer des contrats, choisir le domicile conjugal, exercer une profession différente de celle de leur mari,… Elles ne sont plus obligées de demander la signature de leur mari pour tous les actes de la vie civile. Elles peuvent signer elles-mêmes un bail, faire un emprunt à la banque ». Des droits, en somme, que les femmes en Algérie avaient à la même époque alors que le pays venait tout juste d’accéder à son indépendance. Vingt ans plus, le parti unique, FLN, adoptait le fameux et honteux code de la famille inspiré de la Chariaa qui fait de la femme une citoyenne de seconde zone. Moralité, l’histoire n’évolue pas de façon linéaire mais plutôt … en dents de scie.
Dans les années 70, au Québec, on assiste à l’apparition d’un féminisme radical sans doute inspiré de ce qui se passe en Europe en matière de luttes sociales mais surtout du vent de liberté insufflé par la révolution tranquille. Monique Dumont raconte que les membres de ce mouvement découvrent avec satisfaction tout ce qu’elles « peuvent faire en matière d’organisation, rédaction, orientation, théorie, …activités qui étaient réservées jusque là aux hommes. Elles contestent les images de féminité…elles ne se maquillent pas …mais elles ne brulent pas leur soutien-gorge » comme le prétendaient les antiféministes. Cette dernière phrase me rappelle la campagne menée dans les mosquées, en Algérie à la fin des années 80, contre les membres des associations féministes accusées de réclamer le droit d’épouser 4 hommes. Le fait est que dans un meeting d’une association de femmes à Alger, une militante décriait la polygamie institutionnalisée et ironisait sur ce qu’il se passerait si les femmes réclamaient elles aussi le droit d’épouser 4 hommes.

C’est dire qu’au Québec comme ailleurs, les antiféministes n’ont jamais baissé les bras. En 1986, Le Devoir publie en première page un long article sur les REAL Womens (Vraies femmes) de la région de Hull (Outaouais), un mouvement qui s’opposait non seulement à l’avortement mais aussi aux garderies, à la légalisation de l’homosexualité et prônait le retour de la femme au foyer. Trois ans plus tard, on assiste au massacre de Polytechnique qui a vu Marc Lépine assassiner 14 étudiantes, avant de se suicider, parce que selon lui « elles n’étaient qu’une bande de féministes ». Marc Lépine n’est pas sorti du néant, la violence contre les femmes n’était pas un phénomène rare au Québec où l’on comptait, selon Monique Dumont, des dizaines de maisons pour femmes battues.

Au regard de ces sacrifices, la société québécoise a le droit de rester vigilante mais aussi de mettre des balises claires et efficaces pour la sauvegarde des valeurs communes et progressistes. Après, il faut rejeter les élans xénophobes de certains apprentis-sorciers, heureusement minoritaires qui exploitent la moindre polémique et la moindre faille pour semer la discorde. Tous les citoyens attachés à un Québec pluriel, et bien entendu, laïc doivent aussi rejeter les discours mettant le lien entre le non-respect, par quelques groupes minoritaires, des valeurs de la société avec les origines de ces groupes. Une citoyenne québécoise d’origine arabe ou africaine n’a pas plus de droits qu’une citoyenne de souche, elle n’en a pas moins, non plus. Cela est valable pour les devoirs. On peut imposer le respect inconditionnel des valeurs communes sans indiquer la sortie à ceux qui peuvent penser autrement. C’est tout un défi.







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À quoi joue le gouvernement ?

Rayan

Les médias ont récemment relayé l’information sur la décision de la ministre de l’éducation de modifier le calendrier scolaire pour permettre à quelques écoles privées juives de dispenser des cours en fin de semaine. Les syndicats et l’opposition politique sont rapidement montés au créneau pour dénoncer ce qu’ils ont qualifié comme un accommodement injustifié accordé à des écoles « illégales ». Illégales parce que ces écoles refusaient de se conformer au régime pédagogique québécois bien qu’elles reçoivent environ 70% de leur financement de la part du gouvernement.

La sortie de Mme Michelle Courchesne est intervenue pendant que l’opposition officielle – forte d’une pétition signée par des dizaines de milliers de personnes – espérait profiter de la reprise des travaux de l’assemblée pour exercer à nouveau la pression sur le gouvernement en vue de la mise en place d’une commission d’enquête sur les scandales touchant le secteur de la Construction. Les jeux olympiques de Vancouver puis la sortie de l’ancien premier ministre péquiste, Lucien Bouchard, accusant notamment le Parti Québécois (PQ) de s’être radicalisé sur la question des accommodements achèveront de neutraliser les initiatives de l’opposition officielle (PQ). Conséquence, le gouvernement s’accorde - au minimum - un nouveau répit sur la question des scandales dans le BTP et obtient un satisfecit de la part de quelques lobbyistes de la communauté hassidique montréalaise. Car il faut bien le dire, les demandes d’accommodements ne proviennent que d’une minorité extrémiste de la communauté juive.

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement fait usage des questions sensibles d’accommodements pour détourner les regards de l’opinion publique sur ses difficultés bien réelles dans sa gestion de certains dossiers d’ordre économique. Ce fut le cas à l’automne dernier lorsque la ministre de l’immigration, Mme Yolande James, avait déposé le fameux projet de loi 16, dans un contexte social marqué par la révélation de scandales dans l’attribution des marchés publics dans le secteur de la Construction dans la grande région de Montréal. Ce projet de loi qui visait à amener les organismes gouvernementaux « à se doter de directives afin de mieux répondre aux différences culturelles des immigrants, en particulier les pratiques liées aux convictions religieuses ». À l’époque, les médias avaient révélé qu’à la Société de l'assurance automobile du Québec (SAAQ) un accommodement religieux permettait à une personne de refuser de se faire servir par une femme ou un homme et d’obtenir d'être servie par un employé de l'autre sexe. On avait aussi appris qu’une disposition similaire existait dans d’autres organismes publics comme à la régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ).

Dans cette affaire du changement du calendrier scolaire, officiellement, on a prétendu que c’est la promesse de ces écoles de donner des cours dans des matières visées par le régime pédagogique (Français, maths, éthique et culture religieuse,..) qui a en partie motivé la décision ministérielle. Mais c’est reconnaitre que ces écoles exerçaient un chantage sur le gouvernement. Pourtant, c’est ce gouvernement élu par le peuple qui aurait dû au contraire exercer sa pression en menaçant de retirer le financement public à des écoles qui ont choisi de sortir du cadre de la loi ? Ce n’est pas non plus la première fois que les libéraux font ce genre de cadeaux à ces groupes minoritaires en déphasage total avec les valeurs démocratiques et laïques de la société. Plusieurs doivent se souvenir qu’il avait pris la décision, au début de l’année 2005, de financer à 100% les écoles juives orthodoxes – comme il le fait avec une école grecque - au nom de la promotion « des échanges culturels » avant de battre en retraite après avoir constaté que les seuls échanges que sa décision avait provoqués, c’était des salves d’accusations mutuelles entre partisans et opposants au financement d’écoles religieuses, sur fond de fragilisation du modèle québécois du Vivre ensemble.

Le comble c’est qu’en suscitant de telles polémiques sur ces questions, le gouvernement parvient à échapper à court terme aux interpellations de l’opposition et de l’opinion sur des sujets plus urgents comme les scandales de l’attribution des marchés publics, les FIER, la caisse de dépôt,...dans lesquels sa responsabilité est pointée du doigt par les partis d’opposition. Cependant, il finira par être tenu pour responsable en cas de dégradation du climat social entre la majorité et les communautés culturelles. On se rappelle la sortie, il y a quelques mois, de Gérard Bouchard et sa charge contre le gouvernement Charest l’accusant d’avoir ignoré les recommandations de la commission, sur les pratiques d’accommodements, qu’il avait co-présidée avec Charles Taylor. Le rapport publié par cette commission, après plusieurs mois de débat public, comprenait plusieurs recommandations notamment sur la nécessité d’interdire les signes religieux ostentatoires dans certains services de la fonction publique. En décidant de ne pas donner suite à ces recommandations, le gouvernement a raté l’occasion de contribuer à améliorer les relations entre la population de souche et les nouveaux arrivants. La réaction du gouvernement se limita à « décider » de laisser le crucifix au dessus du siège du président de l’assemblée nationale, espérant sans doute flatter, par ce « geste », l’égo de la population de souche ainsi qu’à demander désormais aux nouveaux arrivants de signer un document symbolique rappelant les valeurs de la société québécoise mais qui ne les engagent en rien.

Ce n’est pas de cette façon que le gouvernement libéral contribuera à construire un Québec prospère, où les citoyens, de différentes origines et croyances, vivraient en harmonie dans le respect des valeurs communes de laïcité, d’égalité entre les hommes et les femmes et de démocratie. Un gouvernement élu par la population doit être ferme sur le respect de ces valeurs et pourra compter, pour ça, sur le soutien de la majorité des citoyens, y compris parmi les différentes communautés culturelles. Bien sur, il doit aussi améliorer le processus de l’intégration professionnelle des membres des minorités en s’occupant plus sérieusement de la question de la reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger mais aussi en expliquant davantage à la population de souche l’apport positif de l’immigration au développement de la société québécoise.

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Enseigner au Québec

Rayan

De nombreux immigrants souhaitent exercer le métier d’enseignant au Québec. Soit parce que c’était déjà leur métier dans leur pays d’origine, soit parce qu’ils désirent réorienter leur carrière dans un secteur certes bénéficiant d’un certain nombre d’avantages : fonds de pension, deux mois de vacances en été, assurances collectives, … mais un secteur exigeant tout de même. Plusieurs parviennent à se faire embaucher tandis que d’autres se voient freinés par l’exigence du fameux permis d’enseigner. Petit coup de projecteur – inspiré d’une petite expérience personnelle - sur ce secteur et sur les opportunités réelles ou supposées, en matière d’emplois d’enseignants.

Au Canada, l’éducation est un domaine de compétence provinciale. Heureusement, quand on connait les spécificités culturelles du peuple québécois et le consensus qui règne dans la province quant à la nécessité de développer un secteur d’enseignement public fort, seul garant de la préservation de la langue et de la culture de ce peuple au milieu d’un océan linguistique anglophone. Il n’est donc pas étonnant de constater que près de 90 % des élèves vont dans des établissements publics, le reste fréquentant des écoles privées …quand même subventionnées à 60% par le gouvernement. Au Québec, on dénombre à ce titre près de 2 800 établissements publics d’enseignement répartis entre les paliers préscolaire, primaire et secondaire auxquels il faut ajouter 48 cegeps et 19 universités. D’autre part, plus de 100 000 personnes ont une tâche d’enseignement rien que dans les trois premiers paliers où l’on retrouve 60% des 1,8 millions élèves québécois.

S’agissant des opportunités de travail, et à l’instar des autres secteurs de la fonction publique, l’éducation est en cours de renouvellement d’une partie de son personnel en raison d’importants départs à la retraite dans les prochaines années. Ce renouvellement sera partiel principalement à cause de la baisse des effectifs de la clientèle étudiante dans plusieurs régions, où l’on assiste même à la suppression de certains programmes et à la fermeture de plusieurs écoles. Il convient de dire, néanmoins, que cette baisse des effectifs est parfois compensée par la hausse des inscriptions à la formation aux adultes, très en vogue au Québec. On dit avec raison que le Québec est l’endroit au monde où il n’y a pas d’âge pour faire des études, surtout en ces temps de crise. Aussi des offres de recrutements d’enseignants existent et notamment dans les paliers inférieurs. Seulement, pour ces niveaux, on doit disposer d’un permis d’enseigner et pour l’obtenir, un baccalauréat d’enseignement de 4 ans est généralement requis. Dans la réalité, de nombreuses autorisations « provisoires » ont été délivrées à des candidats qui détiennent un diplôme supérieur dans un domaine en rapport avec la matière à enseigner. En outre, il est stipulé qu’on doit signer un engagement à poursuivre, à temps partiel, cette formation à raison de 6 crédits de cours (deux cours) par année. Petite consolation, lorsqu’on s’inscrit à un baccalauréat d’enseignement, on peut se faire reconnaitre un certain nombre de cours suivis dans la spécialité à enseigner, ce qui réduirait de moitié environ la durée des études.

Il faut savoir que c’est dans un contexte de manque de personnel que plusieurs milliers de « tolérances d’engagement » ont été accordées durant ces dernières années, notamment à Montréal. D’autres mesures sont aussi prises, ici et là, par les commissions scolaires. Comme de recruter un enseignant sans contrat et de le rémunérer à l’heure. Ce peut être une manière de mettre la main à la patte et d’acquérir de l’expérience. Par contre, ni au Collège ni à l’université, on n’a besoin de permis d’enseigner. Il suffit d’avoir un diplôme supérieur (Bac, Maitrise, Doctorat,..) dans la spécialité à enseigner pour pouvoir postuler. J’ai mis du temps avant de comprendre pourquoi on exige une formation pédagogique pour enseigner dans le secondaire et pas dans le collégial. En fait, il m’a fallu enseigner pendant deux mois dans un centre de formation professionnelle pour saisir les différences entre les deux niveaux. La notion de gestion de classe n’a pas la même portée. Dans la formation professionnelle, les élèves – la clientèle comme on dit -, ce sont en partie des jeunes de 16, 17 ans qui ont décroché à leur quatrième ou cinquième année secondaire et qui demeurent mineurs. Ils sont placés dans ces centres par leurs parents – parfois contre leur grès - pour aller chercher un métier. Les nerfs de l’enseignant sont mis à rude épreuve et il est pratiquement impossible de résister si l’on n’a pas une vraie passion pour le métier. Dans les écoles secondaires, c’est pareil selon divers témoignages. L’une des conséquences de ces difficultés, c’est d’ailleurs la hausse de l’absentéisme des enseignants.

À partir du collégial, l’enseignant a devant lui des élèves qui sont sur le point de rentrer dans l’âge adulte, des jeunes qui veulent pousser plus loin leurs études dans une société qui leur permet de gagner leur vie dès l’âge de 14 ans. Leur motivation est plus grande. Cela dit, il y a en général moins de possibilités d’enseigner dans les Cegeps et les universités que dans les paliers inférieurs. Dans les grands centres urbains, il y a en plus une rude concurrence. À Montréal, les postulants sont nombreux et la sélection des CV y est rigoureuse. Il faut avoir un profil en « béton » pour être pigé parmi les candidats convoqués pour entrevue. Par ailleurs, à Montréal, on a dû atteindre le quota réservé aux minorités parmi le personnel. Rien n’obligerait donc un comité de sélection à sélectionner un immigrant surtout s’il n’a pas d’expérience locale. On ne doit donc pas hésiter à regarder et à accepter des offres venant des régions si on tient à travailler comme enseignant. Et des offres en région, il peut y en avoir parfois.

Ma première expérience québécoise dans l’enseignement fût un cours de trois heures par semaine à Saint-Georges, une petite ville située à une centaine de km de Québec. La deuxième – la session suivante – a failli être un contrat à Sept-Îles à quelques 650 km au Nord-est de Québec. Une ville péniblement joignable par voie terrestre et maritime. La voie aérienne revient plus chère qu’un vol Montréal-Paris. Une ville de 25 000 habitants où il serait même difficile de trouver un appartement à louer. Cette expérience, je ne l’ai pas eue parce que j’ai eu aussi la chance d’être retenu par un cegep du Saguenay - à 220 km de Québec -. Je passe sur les détails de cette formidable aventure et découverte du Québec profond mais ces expériences m’ont ouvert la voie à un travail dans la ville où je suis installé, Québec. J’aurais tout aussi pu rester vivre en région si je n’avais pas eu des contraintes personnelles. C’est un ancien collègue et ami qui me disait, qu’après mon passage au Saguenay, je n’aurais pas de souci à trouver un poste partout ailleurs. Je ne sais pas si ça vaut dans la plupart des cas, mais, en effet, après avoir quitté mon poste, je n’ai pas tardé à recevoir des offres de toutes les régions – excepté Montréal - et surtout des Cegeps de la ville de Québec. Mon sentiment est qu’au moment de décider s’il faut recruter un candidat immigrant, un comité de sélection dans un établissement de Montréal ou de Québec appréciera certainement de savoir que cette personne a travaillé en région, qu’on dit encore fermée à l’immigration.

Ceci étant, le Québec est certes le pays où tout est possible mais où rien n’est jamais garanti. Ni pour les citoyens nés ici et encore moins pour les nouveaux arrivants. Il faut savoir saisir les occasions qui peuvent se présenter car elles risquent de ne pas se reproduire avant longtemps. Des enseignants québécois de souche, avec 15 ans d’expérience, ont été mis en disponibilité et ont été priés de chercher du travail dans un établissement d’une autre région. On doit donc accepter la mobilité professionnelle. Après ça, si on se sent l’âme d’un enseignant et qu’on est animé par la volonté de transmettre le savoir et les compétences, c’est qu’on a peut être une chance de devenir enseignant au Québec.

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Rencontre avec l'Amérique

Rayan

J’avais hâte de connaitre New York, maintenant c’est fait. On peut être pourfendeur de la politique US dans le monde et être quand même fasciné par l’Amérique et par New York. Certes, on parle du pays de G.W Bush mais c’est aussi le pays de ceux et celles qui ont permis à un peuple encore hanté par l’histoire récente de la ségrégation raciale de porter au pouvoir un Noir et fils d’étranger. Peut être que Barak Obama ne fera pas grand-chose de son mandat mais ceux qui l’ont élu, ont déjà fait quelque chose qui mérite le respect.

C’est la formule de voyage organisé que nous avons choisie ma femme et moi pour nous rendre à New York. Le bus part de Québec vers 2h du matin et fait escale à Longueuil et à Montréal pour y ramasser d’autres passagers. À 5h du matin, le compte y est et le chauffeur peut mettre le cap vers le sud. Au poste frontalier, on a de la chance, nous dit Dominic le guide du voyage, notre bus est le deuxième à arriver sur les lieux. Les procédures ne devraient pas être longues, promet-il. Erreur : le garde-frontière ordonne de faire débarquer tous les passagers et de les diriger vers les bureaux de la douane américaine pour des vérifications.

Que faites-vous dans la vie? Je suis enseignant. Et vous madame? Je suis étudiante. C’est votre prof? Non, c’est juste mon mari, plaisanta ma femme. Avec les questions sur le nom de notre hôtel à New Jersey et sur la durée du séjour, la prise d’empruntes et de photographies, c’est l’essentiel de l’échange que nous avons eu avec ce jeune agent assis derrière un guichet. Tous les passagers de citoyenneté canadienne ont vite regagné leurs sièges dans le bus. Ce ne fut pas notre cas mais l’agent ne nous posa plus de questions. Il travaillait plutôt sur son ordinateur, demandait de l’aide à son collègue de gauche ou se levait pour aller ailleurs dans ce grand local où les employés déambulaient dans une atmosphère détendue. Je me suis demandé pourquoi mon cas l’occupait tant en le regardant feuilleter sans cesse mon passeport alors que ce n’était pas notre première « incursion » dans le territoire américain. En effet, à l’occasion d’un voyage aux chutes de Niagara, il y a quelques mois, on s’est offert une virée nocturne dans la ville de Buffalo. La procédure d’entrée sur le territoire américain fût, alors, longue – près d’une heure - mais on nous remit un coupon blanc qui aurait dû nous simplifier les formalités cette fois-ci. Hélas !

Subissent-ils des pressions particulières de la part de leurs supérieurs dès lors qu’ils ont un faciès et/ou un passeport comme le mien sous la main? Cet agent a-t-il, lui, quelque chose contre les Algériens en particulier? Toute une série de questions me taraudait l’esprit pendant l’attente que je trouvais injustifiée et que, j’imagine, les autres membres du groupe commençaient à trouver longue. D’ailleurs, j’étais bien mal à l’aise en pensant à ces derniers. Que devaient-ils se dire dans le bus? Que, peut être, on a quelque chose à se reprocher? Que ce n’est pas intéressant de faire ce genre de voyage avec à bord du bus des gens systématiquement suspects? Mais de quel droit penseraient-ils ainsi ? Après tout, je n’ai rien à me reprocher. Je me suis alors rappelé ces entreprises québécoises qui travaillent beaucoup avec les USA et qui hésitent à recruter des compétences « musulmanes » en raison des tracas que ces dernières subissent aux frontières. Cette gêne a heureusement disparu dès que l’agent – manquant visiblement d’expérience - nous rendit nos passeports non sans nous souhaiter la bienvenue dans son pays pendant qu’un de ses collègues n’en avait pas fini avec une famille française qui voyageait avec nous. Le soir, j’apprenais à la télé, la nouvelle de l’attentat raté la veille sur le vol Amsterdam-Détroit.
Notre séjour, bien que court, a été agréable. Dominic nous a fait découvrir de nombreux sites : Broadway, Time Square et la 5e avenue mais aussi la Grand Central Station, une merveille architecturale, qu’on a failli démolir en 1967 sans doute pour la remplacer par un gratte-ciel. Dominic nous montra l’ancien bureau de Clinton (Bill) installé à Harlem, mythique quartier Noir aujourd’hui métissé. Il nous parla d’Ellis Island où ont débarqué plus de 12 millions d’immigrants entre 1892 et 1954. On a aussi visité le Greenwich Village et Central Park poumon de cette ville où l’on est rendu à vendre les espaces au dessus des immeubles pour y construire d’autres étages… faute de terrains disponibles. On est monté au 86e étage de l’Empire State Building pour une vue à 360o de l’île.

J’ai trouvé New York belle et propre. Plus propre que Toronto et Montréal. New York serait aussi plus sécuritaire qu’il y a quelques années. L’île de Manhattan, principal « borough » (circonscription) de New York est par contre une ville de riches. Les loyers y sont trop chers pour être accessibles à la classe moyenne. Le paradoxe est que les gens, qu’on voit dans le métro ou qui travaillent dans les restaurants et dans les milliers de magasins de Manhattan, des Noirs et des Latinos en majorité, n’habitent en général pas sur l’île. Contrairement à Sinatra dans sa chanson « New York, New York », ces travailleurs « d’en bas » ont beau avoir envie de se réveiller chaque matin dans cette ville qui ne dort jamais, ils n’en ont pas les moyens. Pas parce qu’il n’y a pas d’HLMs. On en a vu au cours du tour de la ville mais il parait que le délai moyen pour avoir un appartement, est rendu à 110 ans. À peine intéressant pour déposer une demande dans l’espoir de procurer un logis à son arrière-petit-enfant. Les moins nantis habitent notamment dans le Bronx, le Queens ou à New Jersey en périphérie de la célèbre île. Il y a bien sur des laissés-pour-compte dont personne ne semble se soucier. On les aperçoit parfois, la journée, à l’intérieur des églises en quête de quelques instants de répit dans leur vie infernale.

À Manhattan, on dit par ailleurs que Chinatown est le seul quartier dont la population n’augmente jamais pour insinuer qu’il sert d’abris aux nombreux sans papiers que compte New York. Chinatown est aussi l’endroit où n’importe qui peut se payer une montre Rolex…à 25 dollars. Pour ne pas rater sa vie, selon la désormais célèbre phrase du publiciste français Jacques Séguéla, il suffit donc d’y faire un tour… avant d’avoir cinquante ans. En fait le quartier est chinois par ses boutiques mais la rue (Canal Street) est investie pas des vendeurs à la sauvette en majorité venus d’Afrique, notamment francophone : Sénégalais, Maliens,…On se croirait dans certaines rues d’Alger où les « Trabendistes » et la police jouent au chat et à la souris à longueur de journée. Des sentinelles, installées aux bouts de la rue, sonnent l’alerte, dès qu’une voiture de police s’approche, pour permettre aux vendeurs de ramasser leurs valises et de quitter momentanément les lieux. Pas loin de Chinatown, on s’est promené dans la très décorée Little Italy où l’on trouve de bons restaurants comme un certain La Nonna sur Mulberry Street.

Dans le Downtown, on a bien mangé dans le Dallas BBQ, immense restaurant populaire. Tous les plats, portions de steak, breuvages y sont énormes. Le gigantisme US ! J’ai trouvé les prix abordables et les serveuses (les serveurs aussi) attentionnées au point de mériter naturellement les pourboires qu’on leur donne.

Oui, j’ai bien apprécié mon séjour. Je l’aurais peut être moins apprécié s’il avait eu lieu après les mesures décidées par l’administration Obama suite à l’attentat raté. Mais qui ne comprendrait pas qu’un peuple veuille se protéger? On ne peut pas rester inactif quand on apprend qu’un homme a failli se faire exploser dans un avion avec l’intention d’ôter la vie à des centaines de passagers. Ceci étant, je crois que les mesures prises par l’administration US sont à la fois inefficaces et discriminatoires vis-à-vis des citoyens des 14 pays ciblés. Certains diront que la liste d’Obama lui sert surtout à atténuer l’inquiétude des américains et à montrer qu’il veille sur leur sécurité. À New York, pourtant, je n’ai pas senti la population sur ses gardes, encore moins prête à sacrifier la liberté et la dignité humaine à la sécurité. Pas même à Ground Zero demeuré immense chantier huit après les événements tragiques du 11 septembre. On voudrait maintenir l’état de choc tel quel pour justifier une politique belliqueuse permanente, que l’on ne s’y prendrait pas autrement. On peut longuement disserter sur cela mais ce texte est avant tout un témoignage sur ma « découverte » de l’Amérique. L’Amérique de Bush, c’est vrai. Mais aussi l’Amérique de Michael Moore, Oliver Stone, Sean Penn,…et de tous ceux et celles qui ont décrété, il y a un peu plus d’un an qu’ils pouvaient changer leur pays. Yes they can!

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L’heure suisse en question!

Rayan

Les résultats du référendum sur l’interdiction des minarets constituent une véritable onde de choc en cette fin de la première décennie du nouveau millénaire. Un début de millénaire marqué par la montée des nationalismes, de nouveaux conflits, la crise de la mondialisation…par le « retour de l’histoire ». Pendant que partout en occident, on peine à faire reculer la Burqa, étendard de l’intégrisme islamique, quelques groupes de la droite populiste suisse ont décidé de cibler un simple ornement architectural : les minarets, un peu l’équivalent du clocher pour les Chrétiens. Ça été dit et répété, le minaret n’est pas obligation dans une mosquée. Le premier du genre n’aurait été construit qu’environ 80 ans après la mort de Mahomet. Aujourd’hui, le minaret a par ailleurs perdu de son utilité fonctionnelle. On n’a plus besoin de monter sur un édifice pour appeler les fidèles à la prière.

Ce référendum a lieu quelques semaines après un feuilleton médiatique prometteur celui-là et qui touche aussi la religion musulmane : L’intervention de l’imam Tantaoui, célèbre personnalité religieuse et autorité respectée d’El Azhar contre le port du voile intégral. Au Canada, le Congrès Musulman Canadien, association engagée dans le combat contre l’intégrisme a pris le relais en appelant à interdire la Burqa. Si ces prises de positions sonnaient comme une volonté de priver l’islam radical d’un de ses symboles, les résultats de la votation organisée en Suisse vont dans le sens inverse en faisant bouger les lignes de clivage politique. Ces résultats ne sont donc pas une bonne nouvelle pour tous ceux et celles qui veulent d’une société garantissant les libertés et se battent pour stopper l’expansion des mouvements extrémistes religieux ni pour la majorité des musulmans fatiguée d’être amalgamée avec les intégristes. Le vote en faveur de l’interdiction de la construction de nouveaux minarets est par contre une excellente nouvelle pour la droite extrême et l’extrême droite suisses et européennes qui soufflent sur les difficultés économiques de larges couches de la population et sur la peur d’un certain Islam conquérant, intolérant et réactionnaire. Il est aussi une très bonne nouvelle pour l’islamisme lui-même pour qui le minaret n’était pas jusqu’ici un étendard. Il risque de le devenir, d’autant qu’il peut être plus mobilisateur que la Burqa. Les islamistes - qui considèrent déjà les occidentaux comme des ennemis à combattre - doivent jubiler maintenant qu’une partie de ces occidentaux leur donne des munitions pour gagner à leur discours des pans entiers des masses musulmanes.

La Burqa viole le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes et elle est une insulte à la dignité humaine mais en quoi les minarets constituent-ils un problème dans une société démocratique ? Quand la Burqa divisait jusque-là les musulmans entre partisans et opposants, entre modernistes et réactionnaires, la question des Minarets risque de jeter, dans les bras des intégristes, nombre de croyants sincères convaincus désormais qu’islamophobie signifie bien le rejet des musulmans et non, comme l’affirment les démocrates, le droit à la critique de la religion musulmane. Ce serait un recul dramatique quand on sait que l’islamophobie est utilisée justement depuis quelques années par les islamistes pour retarder les prises de conscience contre la nature réactionnaire liberticide de la république théocratique qu’ils veulent imposer.

À y réfléchir, autant par exemple, la fameuse question des caricatures pouvait relever du droit à la critique légitime des religions – bien que le désir de provoquer gratuitement fut présent-, et donc simplement de la liberté d’expression, autant rien ne justifie d’interférer dans la façon avec laquelle les gens doivent pratiquer leurs croyances si cette pratique ne remet pas en cause les valeurs de la société. Si la laïcité doit s’assurer que le religieux n’intervienne pas dans la gestion des affaires de la cité, elle ne doit pas interférer dans la pratique des croyances dans l’espace privé. Le seul désagrément que le minaret peut causer serait d’ordre urbanistique si sa construction ne respecte pas les normes locales et dans ce cas, les autorités compétentes ont déjà toute la latitude d’intervenir.

Alors pourquoi cibler le minaret? Il y a tout au plus quatre ou cinq minarets en Suisse dont l’un a été construit il y a plus de trente ans. Pour tenter d’expliquer le vote, certains évoquent la situation des libertés et notamment religieuses dans les pays musulmans. Bien sur, les indignations de certains dignitaires de régimes arabes font sourire mais peut-on, pour autant, revendiquer le droit à l’intolérance en invoquant le principe de réciprocité? D’ailleurs en quoi, des centaines de milliers de citoyens suisses - dont beaucoup sont nés en Suisse, ont des parents nés en Suisse et en tout cas viennent de pays qui n’ont pas connu l’extrémisme religieux- sont-ils responsables de la persécution de Chrétiens dans des pays musulmans? On doit par contre espérer que la capacité d’indignation, dont peuvent légitimement faire preuve les musulmans face à ce vote, puisse aussi être mise à contribution quand des États qui font de l’islam leur religion persécutent les Chrétiens, les non-jeûneurs du Ramadhan ou encore ceux qui se convertissent à d’autres religions. Les forces démocratiques en Suisse et dans tout l’occident qui ont condamné les semeurs de la haine à travers ce référendum ont montré l’exemple.

Si les musulmans anti-intégristes s’élèvent au dessus de ce vote, ils pousseraient immanquablement les tenants des discriminations et les prêcheurs de la haine à leurs derniers retranchements. Surtout ils pourraient eux-mêmes déplacer les lignes en regagnant la sympathie de ceux, parmi les votants contre l’interdiction des minarets – et il y en a -, ont vu dans ce vote l’expression du rejet légitime de l’intégrisme religieux.

Ce qui vient de se passer en Suisse est au fond produit par une sorte de pacte de diables. La droite populiste et l’extrême droite ont besoin de l’islamisme et ce dernier a aussi besoin d’eux. La fin justifie les moyens. Et les résultats du référendum les servent. Il est donc important de saisir les dangers. Les forces démocratiques en occident ont le devoir de prendre la parole et d’agir pour éviter les dérives. Il n’y a pas de choc de civilisations entre les musulmans et les occidentaux mais la question est aujourd’hui de savoir ce que veulent les sociétés démocratiques. S’agit-il de s’attaquer à l’extrémise religieux et dans ce cas elles ont tout intérêt à s’appuyer sur les musulmans « modérés », qui veulent se débarrasser de ce cancer qu’est l’intégrisme ? S’agit-il au contraire de refuser que les citoyens de confession musulmane pratiquent leur religion sur des terres d’origine chrétienne fussent-elles laïques et démocratiques ? Il est malheureusement permis de se questionner car malgré ses célèbres montres, on peut affirmer que la Suisse ne nous a pas donné l’heure juste… cette fois-ci.

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D’ici et d’ailleurs

Rayan

On est tous l’étranger de quelqu’un. C’est toujours vrai même si ma chronique ne porte pas sur la citation de Marc Lévy dans son livre « Les enfants de la liberté ». C’est encore plus vrai quand on débarque pour la première fois dans un nouveau pays avec la volonté de s’y établir et l’ambition d’y réussir. On devient, un peu, l’étranger de tous ceux et celles qui étaient là avant notre arrivée. Beaucoup parmi ces derniers et notamment les plus anciens vont sans doute nous rappeler, à un moment ou un autre, qu’on vient d’ailleurs. Mais si le fait de venir d’ailleurs n’est pas invoqué pour justifier que la communication interculturelle est trop complexe voire impossible; si ce n’est pas utilisé pour créer des catégories de citoyens, cela ne pose évidemment pas de problème. Ce peut même être un appel à la tolérance, à la compréhension mutuelle et au rapprochement. C’est mon père qui me répétait ce vieil adage kabyle comme quoi que pour que deux personnes s’entendent, il faut au moins qu’une des deux fasse des compromis. Alors pour des communautés entières avec leurs propres histoires, codes culturels et habitudes, c’est encore plus délicat.

Avec votre accent, vous venez d’où, monsieur? De Québec, bien sur. C’est ainsi que j’ai répondu tout de go à la question de Martin, un spécialiste de la rénovation venu chez moi cette semaine pour changer mes fenêtres. Si, si je rénove en plein mois de novembre à Québec. Mieux vaut tard en 2009 qu’en 2010 : Crédit d’impôts oblige. Parenthèse fermée. J’ai répondu ainsi à Martin non pas parce que sa question m’avait irrité. Non, aucunement même si ce n’est pas la première fois qu’on me la pose. Je l’ai fait juste pour entretenir… d’une certaine manière la conversation. Non, je plaisante, je viens d’Algérie. Ah, j’ai connu un Algérien à Montréal, il devait avoir une vingtaine d’enfants. Une vingtaine? Des Algériens à Montréal qui ont autant d’enfants. Déjà que je n’en ai jamais vu en Algérie! Pas possible! J’ai compris qu’il s’agissait de simples préjugés et les préjugés, on peut tous en avoir. Le fait est que des gens qui ont beaucoup d’enfants - mais pas vingt, quand même-, il y en a en Algérie et ailleurs. Il y en a même eu au Québec. L’ancien propriétaire de ma maison a eu onze enfants…et avec la même femme, svp. Martin s’est dit surpris en apprenant que cette personne est un Québécois pure laine. Et moi, faussement surpris …qu’il soit surpris!
Je viens d’ailleurs, oui et ça se voit. Ça s’entend même! Mon nom me trahit. Mon accent me trahit. Et mon physique me trahit, aussi. Je ne pourrais pas affirmer le contraire même si j’en avais l’envie. J’ai quitté mon village natal à l’âge de 16 ans mais mon accent kabyle n’a pas…une seule ride. Ça ne me dérange nullement d’être… d’ailleurs. C’est même une richesse d’être ici et d’ailleurs. Et ce sont mes amis québécois pure laine, Nicole et Gilles, qui me le disent souvent. Oui nous venons d’ailleurs avec notre propre histoire et je crois que cela ne nous empêchera pas de nous réaliser pleinement ici dans notre société d’accueil. Du moins si l’on s’acquitte de la partie d’efforts, qui nous incombe à nous en tant que nouveaux arrivants, pour nous faire une place. On peut en être d’autant convaincu quand on apprend que plusieurs citoyens, dont le Québec peut être fier aujourd’hui, viennent d’ailleurs. On l’est davantage quand on voit que des personnes arrivées tard dans leur vie au Québec et s’y sont quand même fait une place. C’est aussi avec cela que le Québec se distingue.

Je ne connaissais pas Richard Bergeron, le troisième des candidats à la mairie de Montréal lors des municipales du 3 novembre et je n’ai découvert sa plate-forme que les derniers jours d’avant le scrutin. Je ne vis pas à Montréal mais j’ai suivi la campagne électorale montréalaise en raison notamment des événements qui l’ont émaillée et aussi parce que celle de Québec était plutôt terne. J’ai compris que Projet Montréal, le parti de M. Bergeron, c’est un peu Québec Solidaire à un niveau local. Comme avec la formation de Françoise David et d’Amir Kadir, on peut ne pas être d’accord avec le programme. On peut aussi penser que leur projet est utopique mais je crois que beaucoup trouveront plutôt sympathiques ces gens. De toute façon, je n’évoque pas ici Richard Bergeron pour ça. Je parle de lui parce qu’il a déclaré, dans son discours après l’annonce des résultats, qu’il est musulman. Il le serait devenu non pas suite aux attentats du 11 septembre comme le prétendent certains commentateurs mais, parait-il pour faire plaisir à la famille de sa belle aimée, Amina, qui partage sa vie depuis 18 ans. Le couple ne serait d’ailleurs pas pratiquant. Sur le coup de cette déclaration, je fus d’abord étonné puis je me suis demandé ce que venait faire ses croyances ou sa conversion religieuse dans un discours commentant ses percées électorales, qui plus est, dans une ville laïque et dont les habitants « musulmans » ne sont qu’une minorité. J’ai préféré, plus tard, ne retenir que la symbolique de l’ouverture d’esprit : Pas nécessairement de M. Bergeron – je ne le connais pas -, mais surtout de tous ceux et celles parmi ses nombreux électeurs qui connaissaient ce coté personnel du chef de file de Projet Montréal et ont quand même voté pour lui.

Quelques minutes plus tard, une autre « annonce » est venue égayer davantage ma soirée électorale et a fait augmenter ma fascination pour la région de Montréal où pourtant je n’ai jamais vécu. J’ai appris que Caroline St-Hilaire nouvelle mairesse de Longueuil (rive sud), 5e plus grande ville du Québec, vit avec Maka Kotto député péquiste noir, originaire du Cameroun. Cela, les nombreux citoyens qui ont élue Mme St-Hilaire le savaient déjà. Après plusieurs années passées en France, M. Maka Kotto est arrivé au Québec à l’âge de 28 ans. Avant de se présenter au provincial, M. Kotto a déjà été député fédéral de l’autre parti souverainiste, le Bloc québécois. « L’amour de ma vie, mon conseiller et critique…». C’est par ces mots tendres et affectueux que Caroline, elle la Blanche d’ici, désignait Maka, le Noir d’ailleurs, dans son allocution le soir de sa victoire surprise. Je ne sais pas pour vous mais c’est ce genre d’images qui me fait aimer encore plus le Québec et surtout contrebalance les préjugés de simples gens comme Martin et surtout ceux de quelques pyromanes nuisibles. Je sais que ces images n’effacent pas les difficultés bien réelles et au quotidien qu’on peut affronter dans notre vie d’immigrants, pas plus qu’elles ne sont représentatives de la réussite de la politique d’intégration de l’immigration mais elles sont la preuve que l’idée du vivre ensemble au Québec n’est pas qu’une simple vue de l’esprit. Les destins d’hommes et de femmes - d’ici et d’ailleurs - se croisent pour construire ensemble l’avenir du Québec. Qu’importe d’où l’on vient, l’essentiel étant de se souder autour de valeurs communes pour bâtir ensemble, ceux d’ici et ceux d’ailleurs, le Québec de demain.

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Faites-nous confiance

Rayan

Malgré les efforts faits ces dernières années, il subsiste encore au Québec des problèmes de reconnaissance de certains diplômes obtenus à l’étranger et des difficultés dans l’exercice de certaines professions, particulièrement dans le secteur sensible de la santé. Souvent mis à l’index, dès lors que l’on évoque ces difficultés, les ordres professionnels justifient la rigueur des critères d’accès par le seul souci de protéger le public, en veillant à lui offrir un service de qualité. En d’autres termes, on ne fait pas suffisamment confiance aux diplômes obtenus hors du Québec. Mais les Québécois sont-ils aussi méfiants que ces corporations chargées de s’assurer de la qualification professionnelle de tous leurs membres?

À l’instar d’autres peuples occidentaux, les Québécois sont nombreux à voyager à l’étranger. Ils vont au Sud, en Europe, en Asie et en Afrique. Pour s’y rendre, ils prennent souvent des vols de compagnies aériennes étrangères. Ces compagnies utilisent les mêmes avions d’Air Canada (Des Boeings, Airbus, Bombardier..) et ce sont des pilotes étrangers qui sont en charge de mener, saints et saufs, ces voyageurs à destination. Quand, au cours de leur voyage, il leur arrive de tomber malade, ils n’hésitent pas à faire appel aux services des médecins, des pharmaciens ou des infirmiers locaux. Ces touristes descendent dans des hôtels et mangent dans des restaurants locaux. Et s’ils sont toujours aussi nombreux chaque année à voyager dans les quatre coins de la planète, c’est qu’ils doivent être satisfaits des services qu’ils reçoivent durant leur séjour. Mieux encore, de plus en plus de Québécois se déplacent à Cuba spécialement pour s’y soigner… au su et au vu de tout le monde. Ils y vont soit pour subir une chirurgie en raison des délais plus longs au Québec ou pour suivre un traitement moins couteux à Cuba. Mais alors, pourquoi au Québec et pour plusieurs métiers, les portes s’ouvrent difficilement aux diplômés étrangers? Il ne s’agit sans doute pas de discrimination envers les étrangers puisque des centaines de médecins issus de l’immigration exercent dans la province. Il s’agirait plutôt d’une méfiance face aux diplômes étrangers. Mais cela n’explique pas tout.

Chaque année, l’ordre des pharmaciens du Québec (OPQ) reçoit quelque chose comme 80 demandes de la part de diplômés à l’étranger désireux de pratiquer leur métier dans la province. En général, l’OPQ étudie ces dossiers et recommande aux concernés de refaire plusieurs dizaines de crédits de cours du programme de baccalauréat en pharmacie. Sur ces 80 pharmaciens – qui ont perdu leur statut dès leur arrivée au Québec – moins d’une dizaine seront acceptés par les deux facultés de pharmacie de la province. Les autres devront réessayer l’année suivante en soumettant à nouveau leur demande à l’OPQ moyennant, chaque fois, plusieurs centaines de dollars de frais de traitement (ou de retraitement) de dossier. À ce rythme, il faut jusqu’à 10 ans d’attente et des milliers de dollars de frais pour un diplômé étranger avant d’avoir le droit d’aller… refaire des études à l’université. Pour les médecins, la difficulté se situerait plutôt au niveau de l’accès à la résidence mais le résultat est tout aussi désolant. Le paradoxe est que des professeurs en médecine, immigrants, formeraient chaque année de nouvelles cohortes de médecins dans les universités du Québec alors qu’ils n’ont eux-mêmes forcément pas le droit d’exercer.

Sur le terrain, les universités et les ordres professionnels donnent l’air de se rejeter la responsabilité les uns sur les autres mais en réalité, ils mettent en œuvre une même politique qui a pour résultat de priver les hôpitaux, les cliniques, les pharmacies québécois de médecins et de pharmaciens ainsi que la marginalisation de nombreux diplômés parmi les immigrants. En 2007, Réjane Hébert, doyen de la faculté de médecine de Sherbrooke, avait provoqué le tollé général des médecins immigrants après avoir déclaré que « les médecins étrangers sont plus habitués avec la malaria qu’avec les crises cardiaques, les AVC et le diabète » pour justifier les difficultés d’accès à la profession. On peut longuement disserter sur les motivations des ordres professionnels - certains peuvent leur donner raison, d’autres verraient une discrimination déguisée – mais personne ne devrait se réjouir de voir des centaines de diplômés, pour la formation desquels les pays d’origine ont investi beaucoup d’argent, contraints de faire d’autres études plus accessibles alors qu’il y a pénurie de main d’œuvre dans leur métier de base.

Quand un médecin ou un dentiste formé à l’étranger décide d’aller faire une AEC (attestation d’études collégiales) en programmation ou en conception de sites Web parce qu’il croit n’avoir aucune chance d’exercer son métier, je trouve que c’est un gros gâchis. Un gâchis pour son pays d’origine - ça on le savait déjà-, un gâchis pour lui et un gâchis pour le pays d’accueil qui se prive d’une ressource sur laquelle il a très peu investi et qu’il pourrait quand même utiliser pour faire face à des pénuries de main d’œuvre et à la fuite, vers l’étranger ou les autres provinces, des spécialistes locaux.

Que les ordres professionnels mettent les balises nécessaires pour l’exercice des professions au Québec, et ce faisant protègent le public, il n’y a rien de plus normal. Mais qu’ils ferment la porte aux diplômés de l’étranger ou que les universités refusent de les accueillir pour suivre un complément d’études nécessaire pour satisfaire aux exigences de l’exercice de leur profession au Québec, cela est difficile à comprendre. En tout cas, l’argument de programmes contingentés ne tient pas la route et le gouvernement provincial le sait. Des négociations ont d’ailleurs été engagées avec les différents ordres professionnels en vue de faciliter le processus menant à la reconnaissance des diplômes étrangers et il y a déjà eu des changements pour certaines professions. L’entente signée, l’an dernier, entre la France et le Québec sur la reconnaissance mutuelle des qualifications professionnelles va aussi dans le bon sens. Il reste à trouver des solutions pour les immigrants provenant d’autres pays. Ces solutions sont possibles si on accorde plus de « crédit » à la qualité de la formation reçue à l’extérieur par les Néo-Québécois. C’est déjà le cas dans beaucoup de secteurs : des milliers d’immigrants hautement qualifiés travaillent dans les usines de Bombardier, dans banques, les universités, les centres de recherche, dans les centrales électriques…etc.

Quant aux diplômés hors Québec, ils devraient dire aux Québécois et surtout aux ordres professionnels : vous nous faites déjà confiance quand vous venez chez nous, vous pouvez donc nous faire confiance maintenant que nous sommes chez vous et que vous avez le contrôle sur le déroulement des choses et sur les conditions de pratique de tel ou tel autre métier. À mon avis, ils devraient ajouter qu’ils ont le droit et le devoir de continuer de s’assurer de la qualification de tous les membres des ordres mais que rien ne justifie qu’un immigrant médecin ou pharmacien ait à attendre de longues années avant de recommencer à pratiquer son métier. Personne n’y gagne.

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Le Québec expliqué à ma belle mère

Rayan

Comme de plus en plus de parents d’immigrants, ma belle mère est venue passer quelques temps avec nous, à Québec. Elle est évidemment contente de nous voir et notamment les enfants. Elle est aussi contente de découvrir un nouveau pays et une culture différente. Pour quelqu’un qui n’a pas eu beaucoup l’occasion de le faire dans sa vie, ce séjour est d’autant plus apprécié. Ma belle mère qui a passé toute sa vie en Algérie a quand même fait un voyage à Paris, il y a quelques années. Si elle a aimé cette grande ville où elle a eu l’occasion de rendre visite à des connaissances du Bled et fait les incontournables courses pour les cadeaux à ramener à tous les membres de la famille, elle a, quand même, trouvé que tout y est à l’étroit : les rues, les logements… Il est vrai que pour les logements, quand elle verrait des 3 et ½ ou 2 et ½, elle nuancerait surement.

Ici, il n’y a pas de poussière; les rues sont larges; le gazon, l’asphalte et le béton se partagent le territoire. C’est ce qu’elle disait à son fils, l’autre jour au téléphone. Il voulait avoir des renseignements sur la qualité de vie au Québec, histoire de peser le pour et le contre quant à un éventuel projet d’immigration. Il faut dire qu’avec les témoignages des déçus du Québec, il y a à présent en Algérie - comme j’imagine ailleurs - plusieurs sons de cloche sur les chances de réussite des immigrants. Certes, beaucoup de jeunes rêvent encore d’immigrer au Canada mais il n’y a plus grand monde à croire qu’ils y trouveraient l’eldorado. Tant mieux, vous me diriez.

L’autre jour et alors qu’on faisait le tour de la ville en marquant des haltes dans quelques endroits attractifs, ma belle mère m’a interrogé sur la présence des immigrants : vous me disiez qu’il y a plus de 100 ethnies différentes au Québec. Pour ce que j’ai vu ici, on dirait que ces ethnies se cachent. Plus de 100 ethnies, oui mais à Montréal. Et pourquoi les immigrants ne sont pas si nombreux à Québec, c’est pourtant un bel endroit pour y vivre, s’est elle étonnée. Il y a au moins 2 raisons : l’une c’est que Montréal est la métropole du Québec et les immigrants préfèrent s’installer dans une grande ville, surtout que beaucoup y retrouvent leur communauté. Ça peut être utile quand on arrive dans un nouveau pays même si le risque de ghettoïsation n’est pas à écarter. L’autre raison, c’est que plusieurs immigrants tentent leur chance à Québec mais repartent quelques temps après, soit parce qu’ils n’ont pas trouvé ce qu’ils cherchaient, soit, pour certains, parce qu’ils se sont plaint de discrimination à l’emploi. Discrimination à l’emploi? Mais n’est ce pas toi qui dis que tu es plutôt satisfait de ton travail, ici? Oui mais ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde et puis, certains, dès que des obstacles apparaissent, croient qu’ils ne sont peut être pas les bienvenus dans cette ville. Ma belle mère s’est alors rappelée une légende relative aux difficultés que pouvaient avoir, dans le passé, des citoyens algériens en s’installant dans les régions conservatrices du pays. Un commerçant du Sud s’installe un jour dans une ville de l’Est algérien, réputée par le passé pour être réfractaire à la venue des gens de l’extérieur. Il espère y faire fructifier son affaire. D’ailleurs, à peine son épicerie (un dépanneur) ouverte, une petite fille vient lui acheter… une aiguille à coudre. Lorsqu’elle rentre chez elle, sa mère lui demande d’où est ce qu’elle l’a achetée et lui ordonne illico de la rendre quand elle apprend que c’est chez le nouveau du quartier. Le lendemain, le commerçant, ébranlé par l’incident, plie bagage et quitte la ville sans prendre la peine de se dire que cet incident est peut être un fait isolé et qu’il finirait par s’habituer aux gens de sa nouvelle ville ou que ces derniers finiraient par l’adopter. Moralité, il ne s’agit pas de taire les actes de discrimination ou de les fuir. Il faut juste avoir en tête que c’est ainsi que ça se passe malheureusement partout sur cette planète et qu’avec de la patience, du dialogue et de la tolérance, les choses évoluent.

Cette anecdote algérienne à part, le fait est que les deux plus grandes villes du Québec présentent deux visages radicalement différents : Québec ville blanche et francophone et Montréal cosmopolite et...bilingue. Pour une province qui accueille chaque année près de 50 000 nouveaux arrivants, la région de la capitale nationale donne parfois l’air de trainer volontairement les pieds quant à l’absorption de sa part d’immigrants. Montréal, seule métropole de la province est la destination choisie par environ 88% de ces nouveaux arrivants. Pendant ce temps, de plus en plus de Francophones de souche quittent Montréal pour la région. « À Montréal, il y a du racisme ». C’est ce qu’il m’est arrivé d’entendre plus d’une fois de la part de Québécois de souche. Comment ça, ils se plaignent de racisme dans leur propre pays?

Certains quartiers sont majoritairement peuplés d’immigrants. De nombreuses écoles sont désormais fréquentées par plus d’enfants d’immigrants que d’enfants québécois de souche et surtout la langue française recule sur l’ile de Montréal. Chez le Québécois moyen qui constate que sa ville et son quartier changent de visage très vite, cette situation peut engendrer de l’insécurité, des pertes de repères et parfois des attitudes de repli sur soi. D’ailleurs, dans la dualité Montréal/Québec, on a l’impression que le contraste est volontairement entretenu. C’est comme si la crainte de « perdre » Montréal, fait qu’on utilise Québec comme une forteresse pour défendre l’identité de la majorité francophone et en se gardant d’encourager ouvertement la venue des immigrants. Ainsi, tant que l’anglais continuerait de gagner du terrain à Montréal, la ville de Québec continuerait à accueillir les immigrants au compte gouttes. C’est peut être caricatural mais la réalité est que proportionnellement au nombre de ses habitants, la capitale - où se décident les quotas d’immigrants sélectionnés par la province - n’accueille pas un nombre suffisant de nouveaux arrivants. Même si dans la foulée des célébrations de son 400e anniversaire, on sent un plus grand intérêt des immigrants pour Québec.

En plus d’apprécier les sorties dans la ville pour découvrir les centres commerciaux en quête d’éventuelles aubaines, sorties effectuées généralement en fin de semaine, ma belle mère passe son temps à se reposer. Elle guette l’arrivée, quatre fois par jour devant notre maison, du fameux bus jaune qui vient, toujours à l’heure, chercher ou déposer les enfants non sans engendrer son émerveillement devant cette société si organisée. Comme les personnes de son âge, ma belle mère aime aussi consulter régulièrement un médecin. Aussi, quand elle a su qu’on a pris, pour son séjour, une assurance urgence et hospitalisation, elle a immédiatement pensé à aller voir un médecin…d’ici et pourquoi pas à faire des examens…et prendre le médicament qui guérit tous les maux. À près de 10 dollars de cotisation par jour pendant quelques mois, je trouve qu’il est légitime de s’attendre à consulter un médecin et même à prendre, au besoin, un traitement médicamenteux. Non ça ne marche pas comme ça ici, lui dit ma conjointe. Cette assurance est valable seulement pour les urgences et les hospitalisations. Comme on ne peut pas souhaiter à quelqu’un d’avoir de graves problèmes de santé, il n’y a donc aucune chance de rentrer dans ses frais avec une assurance comme ça. Mais on n’a pas le choix si on veut ne pas se préoccuper du « Que fera-t-on » en cas de situation grave. Constatant sa déception, on a quand même promis à ma belle mère une visite chez un médecin : couverture ou pas! C’est de cette manière qu’elle sera totalement comblée. Et je peux vous le confirmer : un parent comblé, ça n’a pas de prix.

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Questions de langues

Rayan

Chaque fois que le débat sur la sauvegarde de la langue française au Québec refait surface sur la scène médiatique, quelques voix s’élèvent notamment parmi les immigrants pour dire qu’il faudrait d’abord que les Québécois maitrisent la langue de Molière pour s’inquiéter ensuite du fait que des nouveaux arrivants ne la parlent pas chez eux. Parce que le Parler des Québécois ne serait pas totalement conforme aux règles de grammaire du Français, on n’aurait donc pas le droit de s’inquiéter de son recul et de l’avancée de la langue de Shakespeare dans l’ile de Montréal ? C’est comme si tous les habitants de l’hexagone parlaient un Français académique ! Une langue est avant tout le moyen qui permet à des peuples de communiquer et d’exprimer une identité, une culture et des émotions. Et le français québécois remplit toutes ces fonctions.

Les Québécois qui ont résisté pendant plusieurs siècles à l’anglais, langue des 300 millions d’habitants de l’Amérique du Nord et de la première puissance mondiale, méritent le respect – de la part des immigrants francophones notamment - pour avoir maintenu une petite forteresse que des centaines de milliers de gens à travers le monde rêvent aujourd’hui de rejoindre : Une terre où l’on parle français, où l’on se soucie de l’écologie et de la justice sociale, où l’on est en général contre les guerres impérialistes et expansionnistes, où les libertés fondamentales sont garanties... où l’on est presque plus «Européen » qu’en Europe.

Que l’on s’entende bien. Il ne s’agit pas de rendre responsable l’immigration, et particulièrement les allophones, du recul du français à Montréal. Pourquoi en effet ces derniers feraient-ils, d’eux-mêmes et comme par enchantement, l’effort de parler français quand il leur suffit d’apprendre l’anglais pour être fonctionnel sur le plan professionnel à Montréal et dans les autres grandes villes canadiennes ? Mais exempter les immigrants de la responsabilité directe du recul du français ne doit pas passer sous silence cette réalité.

Dès lors, les critiques qui sont faites aujourd’hui aux Québécois me rappellent, à bien d’égards, celles formulées, il y a quelques décennies, par certains enseignants moyen-orientaux, que le gouvernement algérien faisait venir dans le pays pour soutenir le processus d’arabisation du système éducatif. Ces Profs, non seulement, s’étonnaient qu’une partie de la population parle le berbère - qu’ils considéraient comme le dialecte de montagnards incultes - mais disaient aussi que les Algériens arabophones ne parlaient pas la même langue que les Égyptiens, les Syriens…etc. Ils trouvaient que c’était inadmissible pour un pays membre de la Ligue arabe. Il est vrai que l’arabe algérien n’est pas tout à fait la même chose que l’arabe classique (littéral). Il est aussi vrai que ces enseignants étaient induits en erreur par la propagande du régime algérien qui faisait passer l’Algérie pour un pays arabe – comme les autres - et les Algériens pour un peuple arabe. Ce discours était d’autant plus trompeur que les officiels algériens ont l’habitude d’employer l’arabe classique pour s’adresser au peuple alors que Hosni Moubarak, le président égyptien, s’exprime lui en arabe égyptien. Le journal télévisé algérien est présenté en arabe classique sauf dans des situations exceptionnelles où le régime a vraiment besoin que le peuple « comprenne ». Ce fut le cas par exemple lors des grands événements d’octobre 88 quand des millions de téléspectateurs découvrent un soir, comme par miracle, que la championne de la langue de bois, la présentatrice vedette Zahia Benarous savait parler leur langue : l’arabe algérien.

La réalité est que les Arabophones algériens ne sont pas plus Arabes que les Québécois sont Français. Une femme au foyer arabophone qui n’a pas été à l’école – il en existe encore - ne comprendra pas beaucoup de choses au contenu du journal de son propre pays diffusé dans l’arabe classique. L’arabe algérien a été influencé par plusieurs langues et notamment par le berbère et le français mais il est la langue parlée par une majorité d’Algériens. Et cela, tout esprit libre doit le comprendre et le respecter. Comme le disait Kateb Yacine, sans doute le plus grand nom de la littérature maghrébine d’expression française, « quand on parle au peuple dans sa langue, il ouvre grand les oreilles ». C’est pour ces raisons que les élites progressistes en Algérie ont toujours revendiqué la nécessité de développer l’arabe algérien mais aussi le Tamazight (berbère), première langue du peuple algérien. Cette dernière est encore plus menacée au même titre que le français au Québec. Tamazight n’a été reconnue comme langue nationale (Pas encore officielle) qu’en 2002 après de longues luttes. Kateb Yacine disait, il y a quelques décennies, « On croirait aujourd'hui, en Algérie et dans le monde, que les Algériens parlent l'arabe. Moi-même, je le croyais, jusqu'au jour où je me suis perdu en Kabylie. Pour retrouver mon chemin, je me suis adressé à un paysan sur la route. Je lui ai parlé en arabe. Il m'a répondu en Tamazight. Impossible de se comprendre. Ce dialogue de sourds m'a donné à réfléchir. Je me suis demandé si le paysan kabyle aurait dû parler arabe, ou si, au contraire, j'aurais dû parler Tamazight, la première langue du pays depuis les temps préhistoriques ». Kateb Yacine était un Berbère né dans une région arabisée : comme sont anglicisées des régions canadiennes à l’origine peuplées de francophones. Kateb Yacine est devenu ensuite l’un des plus fervents défenseurs de la cause amazighe (berbère) et de la promotion de l’arabe algérien.

Au Québec, moins de 8 millions d’habitants, la langue de la majorité est le français. Elle ne serait sans doute pas menacée si le Québec était indépendant mais il n’est qu’une province d’un pays dont la langue dominante est l’anglais qui plus est la langue utilisée dans les échanges économiques mondiaux. C’est entre autres pour cela qu’une partie des Québécois lie la question de la sauvegarde du français à la question de la souveraineté. En Kabylie, il n’existe pas de courants connus aspirant à son indépendance. Même les autonomistes restent minoritaires. Le fait que la région de Kabylie a payé un lourd tribut dans la lutte pour l’indépendance du pays explique en partie l’attachement de sa population au drapeau algérien. Il faut dire aussi que la question nationale algérienne est née dans la diversité durant les luttes contre la colonisation. Le Québec, par contre, est déjà autonome sur plusieurs plans mais l’identité et la culture francophones demeurent sous la menace.

Qu’il existe un problème de maitrise da la langue française dans les écoles et dans les Cegeps est une chose et mérite sans doute un traitement particulier mais l’enjeu principal est de faire en sorte d’empêcher que ce qui est arrivé aux francophones de la Louisiane et dans certaines régions du Canada arrive aussi au Québec : une langue qui n’est pas entretenue et utilisée comme outil de communication entre les membres d’une société est menacée de disparaitre. C’est, je crois, ainsi qu’il faut interpréter les craintes des Québécois. C’est le même genre de craintes qu’ont eu et qu’ont encore les Kabyles en Algérie. Plusieurs composantes berbérophones ont été arabisées ou en passe de l’être dans ce pays mais aussi en Tunisie, Libye et au Maroc. Face à une langue concurrente et dominante – l’anglais au Canada et l’arabe au Maghreb – une langue minoritaire risque de disparaitre si elle ne bénéficie pas de toute l’attention nécessaire.

Il est donc légitime que les Québécois agissent pour l’avenir de leur langue mais il est aussi du devoir des nouveaux arrivants et surtout des francophones de se solidariser avec eux dans les initiatives démocratiques prises pour protéger cette langue. Cela, parce que c’est une cause juste et… cerise sur le gâteau : il s’agit aussi sauvegarder l’acquis que représente le privilège de vivre en français… à quelques heures de route de New York : cette mégapole anglophone.

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À Québec, la fête continue.

Rayan

Pour tomber sous le charme de la ville de Québec, c’est sans doute pendant l’été qu’il faut aller la visiter. Grâce aux festivités liées à la célébration de 400e anniversaire, elle a bénéficié l’an dernier d’une visibilité exceptionnelle et enregistré des retombées économiques importantes qui lui ont fait passer un cap parmi les villes canadiennes les plus dynamiques même si, pour l’année 2009, on pouvait craindre un effet de ressac surtout en ces temps de récession. Fort heureusement, plusieurs indicateurs montrent que Québec résiste - pour l’instant - bien à la crise. Les acteurs politiques et économiques de la ville sont conscients qu’il est cependant important que Québec préserve une certaine visibilité et que cela passe par l’organisation d’activités de grande envergure. Dans cet esprit, un fonds pour le financement des grands événements a été créé sur initiative de l’Hôtel de Ville. C’est d’ailleurs grâce à cette manne, de plusieurs dizaines de millions de dollars, que le Cirque du Soleil se produira et que le Moulin à images de Robert Lepage sera diffusé à Québec durant les cinq prochains étés. Alors que le contenu du spectacle de Robert Lepage a été modifié à 20%, la compagnie du prochain touriste de l’Espace, Guy Laliberté, offrira une nouvelle création intitulée « Les Chemins Invisibles » qui sera proposée au public, en plein air, dans le Quartier Saint-Roch, quartier pauvre de la basse ville revitalisé ces dernières années.
Dans ce contexte, des opérateurs économiques, notamment des secteurs du tourisme et du divertissement, qui ont pris la mesure de l’impact positif qu’engendrent les événements culturels sur leur chiffre d’affaires, ont décidé d’agir pour contribuer à faire de Québec une ville festive. C’est ainsi qu’a vu le jour le mouvement "Ça bouge" avec un objectif d’amasser au moins 500 000 dollars par année en donations volontaires. "Ça bouge" vient de lancer un appel aux gens d’affaires pour les inciter à mettre la main à la poche en leur indiquant que tout le monde gagne par la tenue d’activités gratuites de grande envergure. Les contributeurs pourront s’afficher avec un autocollant aux couleurs du mouvement.

Quelques jours après le début de la saison estivale, l’atmosphère à Québec est certes loin d’être aussi agitée qu’à pareille date il y a un an mais il est à fort à parier que le Moulin à images et le Cirque du Soleil draineront beaucoup de monde dans le centre ville, que ce soit la population de la région ou depuis ailleurs dans les autres contrées de la province et du Canada. Il faut ajouter à ces deux événements, les traditionnels Festival Grand Rire de Québec et Festival d’été. Grand Rire, qui se tient du 10 juin au 5 juillet, a réussi, au fil des années, à s’imposer comme un événement majeur, presque, de la même envergure que le festival Juste pour Rire (Montréal) à un point tel que la ville de Paris dispose désormais de son propre festival du même nom et avec la même empreinte. Cette année, Jean Michel Anctil, Patrick Timsit, Michel Boujenah, Roberto Benigni, Yvon Deschamps sont les têtes d’affiches. Le grand maitre de l’humour québécois, Yvon Deschamps, a présidé une soirée symphonique en hommage à son idole Charlie Chaplin. Le Festival d’été – un peu l’équivalent du festival de Jazz de Montréal -, qui aura lieu du 09 au 19 juillet, verra la participation de quelques grands noms comme Sting et Indochine. Certes, ils ne feront pas oublier Paul McCartney et les 250 000 personnes qui ont vu son méga-concert mais ça reste tout de même de grosses pointures. Outre Sting et Indochine, on annonce Pink Martini groupe américain au style musical mêlant les influences rétro, jazz, latino, classique et chantant dans plusieurs langues (Anglais, Espagnol, Français,….et même en Arabe). Sergent Garcia, Placido Domingo et le groupe Seether seront aussi de la fête. Coté cru québécois, Daniel Belanger, Bruno Pelletier, Ima et Pierre Lapointe seront entre autres présents. Pour les deux festivals, il y aura des spectacles aussi bien à l’intérieur des grandes salles que sur des scènes extérieures …aménagées pas toujours avec succès. En effet, la scène de la place d’Youville s’est effondrée comme un château de cartes, heureusement, sans faire de victimes mais provoquant le report de plusieurs spectacles.

Mis à part ces activités artistiques qui égayeront les nuits de milliers de personnes, Québec est aussi une ville qui offre plusieurs activités sportives et récréatives gratuites. On peut noter la promenade Champlain, ce grand parc aménagé, à l’occasion des fêtes du 400e, le long du fleuve Saint-Laurent. On peut y faire du vélo, du patin à roulettes, de la marche ou encore organiser des pique-niques (tiens une idée !). Pour ces mêmes activités, on peut aussi choisir le Domaine de Maizerets, parc de 27 hectares situé au cœur du quartier Limoilou. Des pistes cyclables longues de plusieurs dizaines de kilomètres y sont aménagées. Le parc des chutes de Montmorency par ailleurs, va accueillir une nouvelle édition des grands feux Loto-Québec. Sur la rive d’en face, l’ile d’Orléans, berceau de l’Amérique française, reçoit chaque année beaucoup de visiteurs grâce à ses charmes naturels mais aussi à de nombreuses activités culturelles et sociales comme la traditionnelle cueillette des fraises. On peut continuer longuement à citer des endroits et des sites récréatifs de la région de Québec et notamment ceux accessibles durant la saison estivale mais parfois rien ne vaut ses propres découvertes. Bonnes vacances à Québec …ou ailleurs.

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Des Basques et du foie gras à Charlevoix

Rayan

Jusqu’à il y a quelques jours, pour cette chronique, je voulais écrire sur l’intégration des enfants d’immigrants à la société québécoise et ce à partir de mon propre vécu mais une sortie en ce beau dimanche du mois de juin m’a fait changer d’avis. L’idée de cette escapade est venue de ma conjointe suite à la lecture d’un fil de discussion sur immigrer.com où elle apprend qu’une ferme de la région de Charlevoix commercialise du foie gras. Comme quoi, on peut parfois trouver des informations insoupçonnées sur le forum!

De toute façon, au Québec, quand il fait beau en fin de semaine ou durant les congés, il ne faut surtout pas rater l’occasion de sortir car même si c’est l’été, la pluie peut à tout moment s’en mêler pour nous gâcher nos jours de repos. Cette fois-ci, on a décidé de sortir sans les enfants. Il y a bien eu quelques résistances et hochements de la tête de la part des Petits… mais on a réussi à les convaincre de rester à la maison.

On charge notre ainée de faire la gardienne mais on insiste d’y aller en douceur pour rétablir l’ordre en cas de "rébellion", puis on prend notre bâton de pèlerins. Sur la route, on s’arrête à une vente de garage. De bonnes affaires : on achète cinq livres à l’état neuf - des romans comme notre gardienne du jour les aimes – trois tableaux de peinture et une chaise berceuse. Le tout à seulement 17 dollars. Notre ballade commence bien. Quelques minutes plus tard, on arrive à Baie-Saint-Paul, jolie petite ville de la région de Charlevoix. La Mecque des artistes-peintres! La Rue Saint-Jean-Baptiste, la principale artère, est longée, sur ses deux cotés, par de nombreuses galeries d’art où l’on expose et l’on vend des tableaux à des prix atteignant 7 mille dollars - voire plus- l’unité. Ça donne une certaine idée de la taille du portefeuille des touristes qui se rendent dans la région. Heureusement que les restaurants, bars et cafétérias aux belles terrasses, demeurent accessibles à des bourses bien plus modestes comme la mienne. Ma conjointe tenait tant à son Steak Frites et je la comprends. Faire 100km de route pour visiter cet arrière-pays québécois d’une beauté à couper le souffle, laisserait forcément un certain gout d’inachevé si on ne soupe pas sur place.

On s’informe auprès du bureau d’informations touristiques pour avoir l’adresse de la fameuse Ferme basque. Une sympathique hôtesse nous remet une carte de la région et nous explique que c’est seulement à un quart d’heure. On prend la 138 EST puis la 381 et au bout de quelques minutes, on arrive sur les lieux. Un vaste terrain et une bâtisse de campagne qui n’est pas sans me rappeler certaines habitations en Kabylie, collées les unes contre les autres. On aperçoit une dame en train d’arroser la pelouse. Elle remarque notre présence mais n’interrompt pas son travail. Il y a bien une entrée de quelque chose qui s’apparente à une boutique mais on n’avance pas en raison de la présence d’un chien qui se tient debout le regard vers nous comme pour nous interdire de nous approcher davantage. Lorsque la dame se rend compte que nous sommes restés immobilisés, elle nous aborde et nous invite à rentrer non sans nous rassurer qu’elle ne laisserait pas un chien agressif accueillir ses clients. Je ne fais pas attention à son accent. Elle nous présente Julen (prononcer Youlen en Basque) le vendeur puis vaque, de nouveau, à ses occupations à l’extérieur. On est d’abord invité à déguster plusieurs produits. Là, je me rends compte que Julen a un accent français. Je me dis qu’un Français dans une ferme retirée du Québec profond, ce n’est pas tous les jours qu’on en rencontre. Quand par politesse, je lui demande d’où est ce qu’il vient, il répond : Du pays basque. D’après lui, c’est ainsi que tous les Basques se présentent. Une façon de ne pas séparer les Basques français de leurs frères espagnols. Ceci étant, Julen se sent aussi Français. S’il n’oublie pas de mentionner qu’il vient du pays basque, c’est également pour informer les gens d’ici de "l’existence d’un peuple basque qui lutte pour son identité un peu comme le peuple québécois".

Julen, qui vient d’obtenir sa nationalité canadienne, est arrivé dans la région il y a deux ans. Auparavant, il vivait dans l’Outaouais. À Charlevoix, il s’y plait beaucoup. Avec sa copine française qui travaille dans la santé, il vient d’acheter une maison. La région lui rappelle son pays basque qui lui manque quand même beaucoup. Julen travaille 9 mois sur 10 et s’inscrit au chômage durant l’hiver. Lorsqu’il ne travaille pas, il en profite pour pratiquer plusieurs activités récréatives comme le ski de fond, la raquette,… et se reposer. Durant la conversation, on apprend que ses patrons sont aussi basques, d’où le nom de "Ferme basque". Ils sont installés dans la région depuis dix ans. Alors que la femme s’occupe de la ferme et des 3000 canards qu’ils élèvent, le mari travaille comme directeur général d’un établissement touristique local. Je m’aperçois que je l’avais en fait déjà rencontré durant un séminaire visant à attirer les immigrants pour combler les besoins en main d’œuvre dans les secteurs de l’hôtellerie, la restauration et de la santé. Le problème est que, dans le secteur du tourisme, les emplois sont saisonniers. Avant de s’installer dans la région, le couple avait vécu quelques années à Vancouver où le mari occupait un poste de cadre supérieur dans une importante chaine hôtelière. Le couple a troqué la vie en grande ville contre celle plus calme en plein campagne.

Le couple qui a deux filles, Izar (Étoile) et Alaia (Joie) semble bien intégré. Pourtant, de part les noms qu’ils ont donnés à leurs enfants mais aussi à travers les écriteaux en basque souhaitant la bienvenue à la clientèle, on sent un attachement aux racines. Selon Yulen, c’est le cas de tous les Basques. Même ceux arrivés, au Québec, il y a des siècles, auraient gardé des liens forts avec la culture basque. Izar et Alaia ne parlent pas le Basque mais savent d’où leurs parents viennent. À l’école, même si Izar "n’a pas l’habitude de se vanter", elle est la meilleure de sa classe et a plein d’amis. Elle est en quatrième année et Alaia en troisième mais elles étudient ensemble. En raison de la baisse de la clientèle, la direction de l’école a regroupé dans une même classe les élèves de 3ième et de 4ième année et fait de même avec les 5e 6e. C’est la solution trouvée par la direction pour éviter la fermeture de l’école comme il y en a eu dans d’autres régions. Il faut parfois d’importantes mobilisations populaires pour empêcher de telles fermetures comme cela s’est produit, il y a quelques années, dans un village près de Thetford Mines. Triste vécu des régions qui se vident de leur population en raison du déclin démographique et de l’exode vers les villes.
Notre sortie fut quand même intéressante à plus d’un titre. On a découvert et gouté à plusieurs produits dérivés du canard (foie gras, magrets, confits, terrines, …), redécouvert l’une des plus belles régions du Québec et on a fait connaissance avec d’autres immigrants. Et puis, avant ce dimanche, tout ce qu’on savait du foie gras, est que c’est un produit de luxe tout comme le Caviar. Je sais désormais que même si les prix sont élevés, il est à portée de tout le monde de satisfaire de temps en temps la petite envie de gouter à ce produit artisanal. Si l’envie vous prend vous aussi, vous savez qu’il y a des immigrants qui sont prêts à vous faire gouter quelques délices du terroir québécois. Merci d’avoir lu ce long récit de mon "égarement estival".

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Mes chers voisins

Rayan

L’autre jour, en me voyant sortir de chez moi en voiture, et à quelques maisons de la mienne, une dame septuagénaire, s’est empressée à vive allure pour me barrer la route puis s’est penchée pour se présenter et me saluer. Elle m’a ensuite demandé de lui présenter mes enfants. J’aime beaucoup les enfants, disait-elle. Sur le coup, j’ai été intrigué par son attitude puisque ça fait près d’un an que nous vivons dans ce quartier et il m’est arrivé plusieurs fois de l’apercevoir devant chez elle sans s’adresser la parole. Après tout, nous ne sommes pas des voisins directs. En fait, la dame reprochait à mes enfants le fait d’avoir foulé sa pelouse en courant après Bella, notre chatte. Depuis que cette dernière a flairé l’existence, dans le quartier, de créatures de son espèce et de sexe opposé, elle ne se tient plus tranquille et guette constamment l’ouverture de la porte pour sortir de la maison. Pourquoi je vous raconte cela? Pour vous dire que je souffre parfois d’une sorte de syndrome d’appréhension des relations de voisinage. À chaque fois que je déménage et que j’arrive dans un nouvel appartement ou une nouvelle maison, j’appréhende en effet mes relations avec mes nouveaux voisins. Non pas parce que j’ai une quelconque tendance à déranger mais je me dis qu’on n’est jamais à l’abri d’un incident. On peut parfois causer du tort sans en être conscient.

Il faut dire que des voisins, j’en ai eu pas mal dans ma vie en raison de mes nombreux déménagements. Dans mon enfance, mes voisins étaient aussi mes cousins : je suis né dans un village de la Kabylie profonde, en Algérie. C’est dire que mes premiers voisins savaient tout de ma famille et on savait tout d’eux. Le contenu des repas n’est jamais un secret pour les voisins, pas plus d’ailleurs que les chicanes familiales mais tout le monde faisait avec. On ne savait presque pas ce que déranger un voisin signifie. Il y avait même un coté positif à cette proximité : une certaine solidarité dans les moments difficiles. En ville où j’ai quand même passé la majeure partie de ma vie, les voisins guettent tout aussi ce qui se passe dans la maison ou le logement d’à coté : ça fait jaser et ça occupe. Quand on arrive dans un quartier, il ne faut pas plus de quelques jours pour connaitre et être connu de tout le monde. Ce n’est pas propre à l’Algérie. Ça semble concerner tous les pays du Sud, là où on laisse peu de choses dans la sphère privée d’une personne ou d’une famille. Si ça ne tenait qu’à ça... Non, il y a pire. Les questions de bornage de terrain, de clôture, d’inondations et d’autres peuvent parfois causer des litiges, plus ou moins graves, entre les voisins. Il y a même eu des tueries pour des différends sur quelques centimètres de bornage. En arrivant au Québec, je savais que je laissais derrière moi ce genre de litiges mais j’étais conscient que l’espace privé est ici sacré et que d’autres types de litiges et de conflits pouvaient survenir dès la moindre atteinte à l’espace privé et à la quiétude d’une personne. Ces litiges peuvent aussi être amplifiés quand on est un étranger qui débarque dans un quartier habité entièrement par des citoyens de souche. Ainsi, en emménageant l’année dernière dans notre maison, je m’interrogeais sur la façon d’agir pour garantir de bonnes relations de voisinage. Cela évidemment n’a rien à voir avec les soucis qu’on peut se faire quand on habite en famille dans un appartement et avec des voisins en dessous. Dans ces cas, il faut carrément s’arrêter de marcher à partir d’une certaine heure sinon vous savez que vous dérangez. L’insonorisation est un vrai problème, les odeurs de cuisine aussi. Je me rappelle de la remarque que m’avait faite un voisin lorsqu’on vivait dans notre premier appartement, un sous-sol. Ça faisait deux semaines qu’on était au Québec et on était entièrement sous le charme : on ne voyait que le bon coté des choses. Ce voisin habitait au 4e étage et se couchait visiblement très tôt à cause de ses horaires de travail. "Ah, c’est vous le nouveau voisin, c’est donc de chez vous que s’est dégagée l’odeur épouvantable de cuisine hier vers 18heures. Elle m’a empêché de dormir". Le mot épouvantable m’avait choqué et je n’avais pas apprécié le fait qu’il soit si certain que ça provenait de chez moi. De plus, je ne trouvais pas que notre cuisine avait une odeur forte car on n’a pas l’habitude de mettre trop d’épices dans nos plats. Sur le coup, j’étais très marqué mais je n’ai pas souvenir d’avoir eu ensuite d’autres problèmes sinon que je suis "retombé" sur terre lorsqu’on a volé le vélo de ma fille. Après ce sous-sol, nous avons loué un autre logement plus spacieux, plus confortable et mieux situé et c’était au premier étage. Le propriétaire avait insisté pour qu’on le prenne en arguant que c’était l’idéal pour une famille. Je n’avais donc pas trop de craintes de déranger les voisins d’en dessous. Il ne nous a pas fallu beaucoup de temps pour nous apercevoir que notre vie, dans cet appartement, allait être difficile et notamment pour les enfants. J’étais constamment aux aguets après eux pour leur apprendre à marcher plus lentement et à s’abstenir de se déplacer à partir de 20 heures. Le comble c’est que ce n’était pas suffisant. Mon voisin de pallier, s’était plaint au propriétaire de voir constamment "mes enfants voyager dans les escaliers". En vérité, nous n’avions que trois courtes marches à monter pour se retrouver chez nous. Le fait est que notre voisin n’était pas un pas une personne "ordinaire". En faisant sa connaissance, la première des choses qu’il m’avait dite c’est qu’il était content de voir partir l’ancienne locataire, une étudiante qui "faisait tout le temps la fête". Mon voisin était une personne âgée. J’avais été d’ailleurs étonné de le voir terminer sa vie dans un appartement avant de comprendre qu’après tout, ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre d’aller vivre dans une maison pour les ainés. Mon voisin est décédé au cours de mon bail. Après son décès, la pression est retombée mais notre décision est de tout faire pour acheter une maison et de s’y installer dès la fin du bail. C’est carrément autre chose d’habiter une maison. Les enfants ont plus de liberté et les adultes peuvent lâcher du lest sur la pression qu’ils exercent sur eux. On peut élever la voix sans penser que le voisin nous entend. Notre espace privé est plus vaste et ça évite d’empiéter sur celui des autres.

Mes voisins actuels, je vous les présente : à droite, un beau couple d’homosexuels; en face, deux frères qui habitent dans la même maison avec leurs familles respectives (tiens, je ne pensais pas que ça existait ici). À gauche, une femme avec ses enfants et derrière, un homme sexagénaire vivant seul et qui reçoit de temps en temps ses deux garçons. Avec nous, comme seuls représentants des communautés culturelles (rire), c’est presque un microcosme de la société québécoise d’aujourd’hui. S’agissant de mes contacts avec mes voisins, ils nous ont tous souhaité la bienvenue, à notre arrivée l’année dernière : Pas le premier jour ni forcément la première semaine mais ils l’ont tous fait. Depuis, on se dit bonjour quand on se croise. Tout se passe bien…ou presque. Avec mes voisins de droite, l’échange le plus long, s’est produit le mois dernier. La neige fondait et je songeais à démonter l’abri-auto mais le vent a décidé d’accélérer les choses. Il ventait très fort ce jour-là et l’abri-auto n’avait plus les tonnes de neige comme appui supplémentaire pour se maintenir au sol. Conséquence, il s’est arraché et s’est envolé jusque sur le toit de la maison des voisins. Ces derniers, contrairement à moi, étaient chez eux au moment des faits. Ils ont d’abord été pris de panique, craint d’éventuels dégâts et ont donc sorti l’appareil photo pour constituer des preuves. Puis, en constatant qu’il s’agissait après tout d’un abri-auto en toile, ils se sont calmés. Quelques minutes plus tard, j’arrivais. J’étais mort de honte et de gène. Je me suis excusé plusieurs fois et je leur ai dit que c’était de ma faute et que peut être, par manque d’expérience, je n’avais pas bien fixé l’abri-auto. En effet, selon eux, je n’avais pas mis les bons supports de maintien au sol. De toute façon, je n’ai jamais été un bon bricoleur. Mon défunt père me disait souvent que j’avais de la chance d’avoir été à l’école car autrement je mourrais de faim. Mes voisins nous ont ensuite aidé à démonter l’abri-auto et m’ont dit de ne pas hésiter à demander leur aide en cas de besoins. Je les aidés à mon tour à démonter le leur. C’est ainsi qu’on a sympathisé. Je pense d’ailleurs les inviter un jour ainsi que les autres voisins à un souper chez moi, pour faire mieux connaissance autour d’un couscous et leur montrer que même si nous sommes des "étranges" (qui signifie étrangers pour certains québécois), nous ne sommes pas si étranges que ça.

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Discrimination et intégration : regards croisés

Rayan

Dans ma quête d’apprentissage de la société Québécoise, de ses valeurs, ses ressorts et ses particularités, je me suis intéressé aux questions de discrimination et d’intégration. Bien sur, mon propre vécu et celui de ma famille depuis notre arrivée au Québec me donnent des repères sur les deux questions mais je pense que cela n’est jamais suffisant pour avoir un point de vue objectif. À ce titre, j’ai vu certains immigrants changer leur regard sur le Québec, en passant d’une extrême à une autre seulement parce que leur situation sociale s’est entretemps transformée, dans un sens ou dans un autre. Aussi, j’ai fait quelques lectures et surtout visionné des documentaires vidéo qui ont certes confirmé l’existence, depuis longtemps, des discriminations dans la société Québécoise mais aussi conforté l’impression que j’ai du Québec, depuis les premiers mois de mon arrivée, et qui est celle d’une société capable de se regarder dans un miroir et se questionner comme lors des débats organisés sur les pratiques d’accommodements.


Les discriminations existent et sous différentes formes … comme partout à travers la planète. En précisant cela, il ne s’agit pas d’atténuer ce qui peut se passer au Québec en arguant que de toute façon il y a pire ailleurs. Il s’agit simplement de se rappeler que le racisme ou les discriminations se ressentent généralement quand on les subit et moins quand on fait preuve soi-même, même involontairement, de racisme ou de discrimination envers les autres. Il m’est arrivé d’entendre des gens - qui ont pu être effectivement victimes de discrimination dans la société québécoise - dire qu’ils s’en allaient à Toronto ou ailleurs parce que les Québécois étaient racistes. S’il faut certes détenir le pouvoir pour discriminer- ce que ne peuvent se permettre les minorités -, il n’en demeure pas moins que de telles réactions sont des préjugés racistes qui ne sont pas plus acceptables que les discriminations même s’il est plus facile de supporter le regard de l’autre que de survivre à des candidatures à des emplois qu’on nous jette à la figure.


La crise ne date pas d’hier


Parfois, on a l’impression que le Québec est entré en grave crise du Vivre ensemble suite aux événements liés aux demandes d’accommodements et que les différentes communautés sont au bord de l’affrontement. Voici quelques phrases parmi d’autres qui illustrent les tensions existantes entre des groupes ethniques dans la société québécoise :


- J’ai beau croire que le Québécois de maintenant, a les yeux bridés, la peau noire et le teint foncé, il y a quand même le Québécois qui était là avant et ça je pense il faut le respecter.


-  Ils arrivent ici et se mettent à 15 familles dans une maison et Ils sont malpropres.


- Il faut qu’ils respectent notre culture, notre langue et le drapeau. Si tu vas dans un autre pays, tu trouveras la culture des gens qui sont là bas depuis longtemps. Au Québec, ça devrait être la même affaire.


-  Toi, tu veux qu’on parle Français alors que toi-même tu ne sais pas le parler.



 On croirait facilement que ces phrases sont toutes sorties des débats souvent intéressants mais parfois houleux de la commission Bouchard-Taylor. Certains propos désigneraient les « Musulmans », groupe dont on a le plus parlé ces dernières années pour souligner son soi-disant refus de s’intégrer dans la société québécoise. Pourtant ces propos, si d’actualité qu’ils puissent paraitre sont tirés d’un reportage fort intéressant de l’ONF intitulé « Xénofolies » et réalisé en 1991 à l’école secondaire Jean-Grou à Rivière-des-Prairies à Montréal. Deux groupes formés, séparément, de jeunes francophones de souche et de jeunes issus de l’immigration italienne, sont confrontés et invités à dire tout haut ce qu’ils pensent de l’autre groupe. D’un coté comme de l’autre, on n’y est pas allé avec le dos de la cuillère même si au final cette activité a permis de rapprocher les deux groupes. Près de vingt ans après, l’intérêt de ce documentaire réside surtout dans le fait qu’il montre, d’une part, que les inquiétudes de la société québécoise sur son avenir, sur l’avenir de la langue et de la culture francophones ne datent pas de ces dernières années et, d’autre part, que ces préjugés envers « l’autre » ne sont l’apanage d’aucune communauté. Un autre reportage fait, celui-là, dans les années 70 et intitulé « Cousins germains » montre par ailleurs que les immigrants allemands ont eux-aussi vécu en communauté, du moins dans les premières années de leur arrivée au Québec. Autre groupe, les « Latinos » arrivés du Chili, de l’Argentine et du Salvador dans les années 70 et 80 en fuyant la dictature, ont connu également les mêmes difficultés d’intégration que connaissent aujourd’hui les immigrants originaires de la région arabe ou d’Afrique. Des documentaires canadiens et québécois ayant pour thèmes l’intégration des immigrants sont nombreux. Ils témoignent bien sur du difficile dialogue interculturel et interethnique ou de l’insertion pénible des immigrants dans le pays d’accueil mais ils sont aussi révélateurs de la vitalité de la société Québécoise qui respire et sait sortir le méchant qui l’habite parfois.


Belle « Leçon de discrimination »


Après avoir passé de nombreuses heures à visionner plusieurs de ces reportages, mon coup de cœur est allé à « Leçon de discrimination » produit par Radio-Canada en 2006. Cette « leçon » magistrale a été donnée par Annie Leblanc enseignante dans une petite école de Saint-Valérien-de-Milton, en Montérégie, près de Sainte Hyacinthe. Ses élèves de 3e année primaire sont tous issus du même milieu homogène Blanc et qui ne connaissent des Noirs, des Musulmans et autres immigrants que ce que les adultes veulent bien leur raconter. Cela n’empêchera pas notre enseignante de vouloir « sortir en urgence la discrimination de sa classe ». La discrimination, quelque soit sa forme n’y avait pas sa place. Annie Leblanc recourt à une expérience, certes pénible pour ses élèves, mais importante pour leur avenir en s’inspirant d’un cas semblable ayant eu lieu en 1970 aux USA et des conclusions d’études sur les comportements des groupes menées par Henry Tachfel, chercheur et survivant des camps nazis. Selon Techfel, la catégorisation « Eux-Nous » (quels que soient les critères de catégorisation) et l’identification à son propre groupe sont suffisantes pour créer un effet de discrimination. Le critère choisi par Annie Leblanc pour séparer ses élèves : la taille, tout comme la couleur d’une personne, est un caractère sur lequel une personne n’a pas de contrôle. Annie Leblanc a cru bon de dire à ses élèves que ce sont des études scientifiques qui prouvaient que les Petits étaient généralement plus intelligents, plus rapides, plus sages, plus créatifs et supérieurs aux Grands. L’importance de l’argumentaire est de mise : On n’apprend pas à des jeunes enfants Blancs à détester les Noirs si on ne leur dit pas « qu’ils ont tendance à voler » qu’ils sont « méchants »,…etc. Il faut juste voir la réaction de certains élèves qui ont protesté contre cette catégorisation pour comprendre que derrière les préjugés, il y a tout un arsenal d’arguments et surtout de faux arguments qui sont utilisés pour créer une situation de discrimination. Malgré des protestations, l’expérience a fonctionné sur les élèves. Ceux qui mesuraient plus d’1m34 ont intériorisé l’idée qu’ils puissent être moins intelligents que ceux qui mesuraient moins.  « Leçon de discrimination » a fait souffrir des petits anges pendant 24 heures mais le jeu en valait la chandelle. Elle a au moins préparé ces enfants à vivre dans des contextes de diversités ethniques et culturelles et montré aux adultes la capacité d’influence des discours qu’ils peuvent tenir devant les enfants.


Au final, quoi de mieux que de paraphraser ce petit bout de chou qu’est Sabrina, pourtant favorisée au départ de cette expérience : « je ne veux pas de ces privilèges, c’est correct comme je suis ». Comme une petite flamme qui éclaire, une enfant de 7 ans a compris à sa façon qu’un peuple qui discrimine d’autres groupes ne peut être un peuple libre. La leçon d’Annie Leblanc est le genre de choses qui améliore en tout cas le regard que l’on peut porter sur une société.


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Rendez-vous avec des femmes debout

Rayan

Ces dernières semaines, j’ai eu à découvrir comme vous peut être des femmes peu ordinaires : Vous savez, ce genre de personnes qui font avancer les choses, qui changent un peu le monde ou leur monde…parfois sans même se rendre compte.

Le premier de mes rendez-vous avec ces femmes, c’est à avec Lynda Thalie chanteuse québécoise d’origine algérienne. Et vous avez raison, je n’aurais rien dit sur elle si elle était juste québécoise. Lynda Thalie est arrivée au Québec à l’âge de 14 ans. Elle chante depuis quelques années mais son premier spectacle en solo à Québec n’a eu lieu que le 18 février dernier, à la salle Crémazie du Grand Théâtre. J’y étais. Malgré le peu de promotion autour du spectacle, un public nombreux a répondu présent, ce soir-là. Il est venu écouter des rythmes algériens, orientaux, du Flamenco mais aussi du folklore québécois. En somme, une belle soirée où Lynda Thalie passait de l’Arabe au Français avec une facilité remarquable. À voir la symbiose qui s’est vite créée entre l’artiste et le public, on aurait juré que Lynda Thalie avait déjà fait ses preuves à Québec d’autant que le public était constitué en grande majorité de Québécois de souche … comme l’homme qui partage sa vie depuis quelques années. Lynda Thalie se risquera même à prendre de longues minutes pour parler du plus grand moment de déchirement de sa vie, son départ de son Algérie natale, il y a 16 ans : lorsqu’elle se fait la promesse de ne pas oublier la baie d’Alger, le sable, son école, des amis et sa grand-mère qu’elle ne reverra plus jamais. Signe que le public était sensible à sa nostalgie, des Youyou ont fusé des quatre coins de la salle. Aujourd’hui, Lynda Thalie se dit attachée à son pays d’origine et complètement épanouie dans son pays d’adoption, « Mon Québec chéri » dit-elle. Consciente de son privilège de vivre dans un pays qui garantit l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, elle n’oublie pas qu’il y a encore beaucoup de contrées au monde, où « les femmes ne peuvent pas élever la voix ». Elle fait sien le combat pour l’égalité.

Mon second rendez-vous avec une femme ou plutôt avec des femmes et qui mérite d’être souligné a eu lieu lorsque j’ai regardé un intéressant documentaire nommé « Rupture » qui part de l’histoire de deux femmes arabes - une Syrienne et une Tunisienne toutes deux arrivées au Québec suite à un parrainage - pour mettre en cause des abus d’utilisation de certaines dispositions de la loi sur le parrainage. Il est notamment question de celle liée à des situations où une femme parrainée se fait imposer, par son garant de mari, un statut inférieur dans le couple alors qu’elle débarque dans un pays qui garantit l’égalité des droits. Que doivent faire ces femmes? Accepter leur sort du moins le temps d’obtenir le statut de citoyenne ou se révolter et à ce moment là elles risquent d’être expulsées vers leur pays d’origine? Sur fond de parcours individuels faits de souffrances et de ruptures, le documentaire lance le débat sur l’intégration de familles arabes, maghrébines ou musulmanes en Occident. Presque tous les intervenants étaient des…intervenantes. Il n’y avait que Azzedine, immigrant d’origine algérienne, à porter la voix masculine. Tout le monde s’accorde sur la nécessité du changement, la divergence est autour de la question de savoir si le changement doit se faire avec la rupture avec le pays d’origine, la famille, le conjoint ou s’il y a une possibilité que le changement se fasse en gardant des liens. En d’autres termes, la question est de savoir si la réponse est individuelle ou collective. Azzedine pense que face à une problématique collective, il doit y a voir une réponse collective. Cela sous-entend, selon lui, de laisser du temps au temps. Pourtant Azzedine est un progressiste, il raconte qu’en voyant sa fille grandir, il avait peur qu’elle ait une relation avec un Algérien qui puisse la bloquer mais avoue qu’à présent que sa fille «connait un Québécois », il se pose la question de savoir pourquoi les relations ne sont pas durables. Azzedine se montre aussi un peu indulgent vis-à-vis des hommes arabes qui ont de la difficulté à constater que les femmes arabes, une fois arrivées, au Québec prennent de plus en plus de responsabilités dans les choix et les décisions du couple et sont plus autonomes. Il est vrai que dans les sociétés traditionnelles, ou en conflit avec la modernité, comme c’est le cas du Maghreb, on a beau être féministe, progressiste, les rapports entre les hommes et les femmes sont inégaux. La femme peut bien partager la même vision des rapports Hommes/Femmes que son conjoint, rien n’y fait car la famille, les amis, la société toute entière sont là pour la ramener dans une situation d’infériorité. Conséquence, bien des hommes finissent par tomber dans un certain confort qu’ils n’ont certes pas cherché mais qui les avantage. Et quand on arrive dans une société comme le Québec, le réveil n’est pas toujours facile pour tout le monde. Fawzia Zouari, écrivaine tunisienne et auteure du célèbre Pour en finir avec Shahrazad croit qu’une civilisation avance quand elle bouscule ses mythes et appelle l’homme arabe à se libérer de sa peur…peur de l’autre et peur de soi.

Mon troisième rendez-vous a eu lieu en me procurant le livre « Ma vie à contre-coran » de la Québécoise d’origine algérienne et chypriote Djemila Benimiloud. Un livre témoignage sur l’intégrisme religieux mais aussi sur la vie d’une femme qui a été contrainte de quitter l’Algérie au début de la décennie rouge. Ce n’est pas un livre sur l’histoire de l’intégrisme en Algérie car il en manquerait des chapitres et Djemila Benmiloud n’a pas passé toute sa vie en Algérie. C’est un plaidoyer contre l’intégrisme islamiste tout court. L’auteure relate, outre son parcours personnel, des exactions, des crimes perpétrés notamment contre les femmes dans plusieurs régions au monde et ce au nom de la religion musulmane. Le mérite de Djamila Benimiloud, c’est d’alerter avec courage l’opinion publique en occident sur les dangers de ce « fascisme vert ». Elle se dresse aussi contre le multiculturalisme et je retiens à ce titre et en particulier une phrase poignante « Je sais d’où je viens… Mon identité n’est pas coagulée. Le monde ne me fait pas peur. La diversité non plus…..Ce que je redoute, par contre, ce sont les identités collectives préfabriquées qu’on instrumentalise pour dresser les uns contre les autres et les enfermer dans des prisons ethniques et communautaristes…Surtout, n’essayez pas de me clouer, de me visser et de m’attacher à une communauté ». Djemila coule des jours heureux avec son « Gilles » et en 2009 certains trouveraient encore cela anormal parce qu’elle porte un nom arabe et lui un nom occidental. Des femmes debout comme Djamila, Fawzia et Lynda sont nombreuses à nous venir des pays arabes et musulmans. Elles sont souvent anonymes. Fatiguées par trop de souffrances subies dans leur pays d’origine, elles arrivent au Québec avec l’ambition de rattraper le temps perdu. Confrontées à une réalité socioprofessionnelle souvent dure, elles n’ont pas toujours la possibilité d’étaler tout leur potentiel. Quant à la société d’accueil, fait-elle suffisamment de la place à ces hommes et ces femmes qui viennent de sociétés traditionnelles mais qui partagent les valeurs de la société d’accueil. Je pense que non.

Avant d’être expulsé et d’être livré à la vindicte populaire au Québec, l’imam intégriste El- Djaziri a été par contre et pendant longtemps un bon « Client » pour les médias Québécois. Un client que bon nombre de Québécois identifient au Musulman ordinaire. À d’autres rendez-vous.

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Plein emploi à Québec

Rayan

Face à la grisaille économique qui touche maintenant l’ensemble des grandes villes canadiennes, la région de Québec, tient bon et semble bien résister à la crise : un taux de chômage de 3,8% à rendre jalouse même la riche Alberta, croissance du chiffre d’affaires des principaux centres commerciaux, des édifices à bureaux et des projets de toutes sortes poussant dans plusieurs quartiers… Parmi les villes de plus de 100 000 habitants, seule Regina, capitale provinciale de la Saskatchewan fait mieux avec un taux de chômage de 3,2%. Quel est donc le secret de la santé économique de la région de Québec qui semble parfois encore fermée à l’immigration ?

Bien sur, la bulle du 400e anniversaire célébré l’an dernier a donné des ailes à la ville et à son maire qui ne passe pas une semaine sans annoncer un nouveau projet. C’est comme si Québec vient de changer de statut et que ce changement s’accompagne de transformations économiques qui tombent à point nommé pour aider la ville à résister à la tempête. Il ne faut certes pas prendre pour acquis tout ce que promet Régis Labaume, ne serait-ce que parce qu’il est engagé dans une période de précampagne électorale municipale. Craignant un effet de ressac post-400e, le maire actuel peut en effet multiplier les promesses, le temps de passer le cap des prochaines élections. Il pourrait ensuite invoquer l’aggravation de la crise pour ne pas toutes les tenir. Tout comme, il faut relativiser le faible taux de chômage enregistré. D’un coté, des milliers d’adultes, qui retournent aux études, échappent temporairement au chômage. D’un autre coté, beaucoup de jeunes quittent les régions pour s’installer à Montréal et échappent aussi au chômage dans leur région d’origine. Cela dit, les faits sont là : Québec est dans une période de plein emploi (moins de 5%) et rien qu’en janvier 2009, 3 000 nouveaux postes y ont été crées.

L’économie sauvée par les fonctionnaires

Mais si Québec ne semble pas touchée par la crise, du moins pour le moment, c’est en grande partie parce qu’il s’agit de la capitale de la province et qu’elle peut donc compter sur les 120 000 employés de la fonction publique pour continuer à consommer tout ce que son économie met sur le marché. La ville peut également compter sur les milliers de personnes travaillant pour une les compagnies d’assurances qui ont leurs sièges sociaux dans la région et sur ceux et celles qui travaillent pour les nombreux centres de recherche. Tout ce beau monde, généralement bien rémunéré et bénéficiant d’une certaine sécurité de l’emploi, représente plus d’un tiers de la population active de la région et constitue, au moins temporairement, une sorte de rempart contre les effets de la crise. Cela explique pourquoi les centres d’achats mais aussi les entreprises de service recrutent toujours du personnel, que les mises en chantier de résidences et d’immeubles à logements continuent ou que les voitures neuves trouvent encore des acquéreurs. Pour combien de temps ? Difficile à dire.

Ce que l’on constate seulement, c’est que dans la foulée des festivités du 400e anniversaire de la ville, plusieurs grands projets de plus d’un milliard de dollars ont été lancés ou sont en passe de l’être et qui devraient aider l’économie de la région. En effet, de grands édifices à bureau sont entrain d’être construits sur le boulevard Laurier et dans la basse ville. Le secteur d'Estimauville hérite du projet NeuroCité consistant en la création d'un complexe universitaire et industriel de niveau mondial et voué à la recherche sur le neurone et le cerveau. On y prévoit l’implantation d’une dizaine de grandes entreprises pharmaceutiques et de plusieurs firmes de haute technologie. Le consortium Rabaska, qui projette de construire un port méthanier d'un milliard de dollars sur la Rive-Sud de Québec, vient tout juste d'acquérir ses premiers terrains à Lévis (Rive sud de Québec) pour 2,5 millions de dollars malgré la controverse suscitée par le projet. Pendant ce temps, les décideurs locaux poussent pour d’autres grands projets comme le TGV Québec-Windsor ou le nouvel amphithéâtre.

Bien sur, les prévisions pour 2009 annoncent une légère hausse du taux de chômage mais rien de comparable avec le taux provincial qui atteindrait plus de 8,7% à la fin de l’année. Il y aura sans doute moins de touristes américains en raison de la crise qui secoue le voisin du sud mais cette baisse pourra être compensée par une hausse du tourisme local. Pour plusieurs analystes, le fait, que l’économie locale soit diversifiée et moins dépendante du secteur manufacturier, protège la région des turbulences économiques actuelles. Il faut savoir que sur les 129 000 emplois perdus en janvier au Canada, 101 000 l’ont été dans le secteur de la fabrication. Parmi les secteurs qui créent des emplois à Québec, à l’instar des autres régions du pays, l’on cite les soins de santé et l'assistance sociale. La population vieillit, vit de plus en plus longtemps et les besoins en soins de santé et d’assistance aux personnes âgées augmentent. Québec est parmi les régions qui afficheront un pourcentage élevé des plus de 65 ans, dans les prochaines années. En 2021, une personne sur 4, dans la région, fera partie de cette catégorie contre moins d’une personne sur 5 pour la région de Montréal. C’est dire qu’il y aura des besoins à combler dans ce secteur. Les établissements et autres agences de santé recrutent du personnel et l’on constate un important engouement pour les formations en soins infirmiers dans les Cegeps et les centres de formation professionnelle. Par ailleurs les baby-boomers arrivent à la retraite et une partie d’entre eux doivent être remplacés pour continuer à faire tourner la machine. Tout porte donc à croire que la région de Québec continuera à créer des emplois, à court et à moyen termes, et face au vieillissement de sa population, elle ne pourra pas faire l’économie d’une plus grande ouverture à l’immigration. Cependant, sur le long terme, seule une relance économique dans tout le pays et même aux États-Unis est garante de la prospérité de la région de Québec.

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Face à la crise, quel avenir pour les immigrants?

Rayan

Il y a manifestement quelque chose qui ne tourne pas rond dans l’économie mondialisée. C’est comme si un engrenage s’est brisé dans la fabuleuse machine à générer toujours plus de profits et à pousser en permanence à davantage de consommation. La question est de savoir si c’est irréversible ou si le capitalisme mondial se montrera capable de rebondir comme il a pu le faire dans le passé.

Ce qui est unanimement admis c’est que l’économie mondiale est en grave crise. Il s’agit, peut être même, de la plus grave de son histoire. Tellement grave que les partisans les plus farouches du libre marché, en arrivent à essayer des potions réservées jusque-là aux adeptes de l’État-entrepreneur. Il y a bien eu, durant les dernières décennies, des crises qui ont touché tel ou tel autre pays avancé mais c’est sans doute la première fois que le monde entier est ébranlé de telle sorte que malgré les centaines de milliards dépensés pour venir en aide aux géants des finances et de l’industrie, la chute infernale continue. Même la Chine a vu sa croissance ralentir en 2008 et tout indique que l’année 2009 sera encore plus difficile : Le gouvernement local a en effet annoncé cette semaine que 20 millions de Chinois, ayant quitté la campagne pour rejoindre les mégapoles du pays, ont dû faire le chemin inverse en raison de leur incapacité à se trouver un emploi ou après avoir été licenciés. Aux États-Unis, c’est par centaines de milliers que les pertes d’emplois sont annoncées chaque mois malgré le gigantesque plan de sauvetage adopté par une majorité de démocrates et de républicains.

Qu’en est-il de la situation au Canada et au Québec? Il y a quelques mois alors qu’on était en campagne électorale, les gouvernements fédéral et provincial clamaient à longueurs de journées que tout allait pour le mieux dans le meilleur…des pays. Maintenant que les élections fédérales et provinciales sont passées, ils peuvent faire avaler la pilule à la population. Oui, le Canada va être, ou plutôt est déjà, touché par la crise. Les mauvaises nouvelles n’ont pas tardé à tomber. Oui, le Canada a perdu 129 000 emplois en janvier soit plus de 21% des pertes enregistrées durant la même période aux USA, pays presque 10 fois plus peuplé. Après avoir répété pendant des semaines que le Canada ne fait que des surplus, que son économie est blindée et saura faire face au ralentissement économique mondial et notamment de celui de son principal partenaire, le gouvernement Harper annonce à présent des déficits pour les cinq prochains exercices. On apprend aussi que le Canada a terminé 2008 par une récession. Au Québec, on semble mieux loti mais on ne sortira pas indemne. Déjà, l’un des fleurons de son économie, la Caisse de dépôt et placement afficherait des pertes d’environ 38 milliards de dollars. De quoi donner des sueurs froides aux millions de salariés qui ont épargné et cotisé pendant de longues années pour une retraite décente. Le taux de chômage grimpe et atteint 7,7% et tout porte à croire qu’il augmentera encore dans les prochains mois. Bien sur, plusieurs secteurs continuent de créer des emplois et des villes comme Québec enregistrent même une baisse du chômage cependant, d’une façon générale, le ralentissement est important et semble durable. Dans ce contexte, l’inquiétude des salariés et notamment de ceux qui éprouveraient de la difficulté à se reconvertir dans d’autres métiers est légitime.

Les immigrants doivent-ils se faire plus de soucis ?

Il est connu que lorsqu’il y a crise, ce sont d’abord les catégories les plus vulnérables de la société qui sont touchées. Et au nombre de ces catégories figurent les minorités comme les immigrants. Hitler disait « 500 000 chômeurs, 400 000 juifs » et Le Pen, en France, s’en est, plus tard, inspiré pour son « 3 millions de chômeurs, 3 millions d’immigrés ». On est certes bien loin de ces discours fascistes mais, si la crise actuelle perdure, il ne faut pas écarter l’hypothèse que des groupes d’extrême droite parviennent à profiter de la situation pour semer la haine des étrangers. Déjà, dans plusieurs régions au monde, qui connaissent des difficultés économiques, les tensions montent entre les populations locales et les étrangers.

Au Royaume-Uni, des centaines de travailleurs du secteur énergétique ont déclenché une grève contre l’emploi des étrangers – même s’ils sont des ressortissants de l’union européenne - et ont eu le soutien de plusieurs syndicats. Bien sur au départ de ce mouvement, les grévistes entendaient dénoncer la discrimination que les Britanniques subiraient à l’embauche chez certaines sociétés étrangères. Il y a quelques mois, les médias ont largement couvert la vague de violence qui avait frappé, en Afrique du sud, les travailleurs venus du Zimbabwe et qui avait fait des dizaines de morts et de blessés. Certes, ces campagnes contre les travailleurs étrangers restent minoritaires et sont des phénomènes isolés mais si les difficultés économiques persistent ou s’aggravent, on ne tardera pas à voir les immigrants de plus en plus désignés du doigt comme des voleurs de jobs et responsables du chômage des populations de souche. On voit déjà un peu partout en Europe que l’étau se resserre sur l’immigration. C’est le cas notamment en Espagne qui après avoir régularisé, ces dernières années, la situation de plus d’un million d’immigrants illégaux, vient de décider de ne plus renouveler les visas des travailleurs étrangers.

Le Canada dans tout ça ? Certes, la situation des immigrants y est différente pour la simple raison qu’il existe une politique d’immigration justifiée par le déclin démographique. Les immigrants sont généralement sélectionnés selon des critères rigoureux en termes de niveau d’études et d’expérience professionnelle. Ils peuvent ensuite devenir des citoyens canadiens à part entière, trois ans après leur installation dans leur pays d’accueil. D’autre part, même s’ils éprouvent, à leur arrivée, des difficultés pour occuper des emplois en rapport avec leur qualification, les immigrants parviennent tout de même à terme à gravir des échelons dans la pyramide sociale. En sens, l’immigration n’est pas le Lumpenprolétariat du Canada, ni du Québec. Cela ne signifie pas pour autant qu’on soit à l’abri de l’apparition de tensions qui verraient les immigrants désignés comme des voleurs de jobs. De même que le débat sur les seuils de l’immigration ne tarderait pas à revenir sur la scène médiatique. Tout dépendra à mon sens des réponses apportées à la crise. Non pas au Québec ou au Canada seulement mais chez les voisins du sud et dans le monde aussi. En attendant de voir plus clair, le modèle d’intégration québécois qui rejette les ghettos et le communautarisme est à priori mieux armé que le multiculturalisme du reste du Canada pour prévenir les tensions entre population locale et les nouveaux arrivants. Si tel est le cas, cela aiderait les Québécois, quelle que soit leur origine, à réfléchir aux vrais moyens de surmonter les crises et de bâtir une économie prospère.

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La revanche du « village » Québec

Rayan

Dans quelques jours, le rideau va malheureusement tomber sur les festivités du 400e anniversaire de la ville de Québec. Les habitants de la région se souviendront longtemps de l’année 2008. Ils se rappelleront des nombreuses activités culturelles et artistiques organisées durant toute cette année et particulièrement au cours de la saison estivale. Il est vrai que ce n’est pas tous les ans qu’on peut se permettre de faire venir en l’espace de quelques semaines Paul Macartney, Céline Dion, Charles Aznavour, le cirque du soleil de dizaines de groupes artistiques ni de faire jouer, pendant plus de deux mois, le moulin à images de Robert Lepage. Du coup, ce 400e anniversaire a contribué à faire connaitre davantage la ville de Québec dans plusieurs régions au monde.

Jamais, en effet, depuis que Samuel de Champlain a foulé pour la première fois le sol de la région, Québec n’a bénéficié d’une telle visibilité internationale. D’autant que la ville a eu l’occasion d’accueillir durant la même année un certain nombre d’événements internationaux comme la coupe du monde du Hockey ou le sommet de la francophonie. Toutes ces festivités ont peut être changé la stature de Québec. Le « Village » devient une vraie ville et pourra peut être justifier son statut de capitale de la province. De quoi rendre jaloux le grand Montréal qu’une succession d’événements survenant depuis quelques années mettent déjà à mal : les viaducs et les toits qui tombent ou qui risquent de tomber, des immeubles qui menacent ruine, une bourse qui s’en va à Toronto et un grand prix de formule 1 qui s’échappe. En tout cas, la seule province francophone du Canada mérite d’avoir de grandes villes : Montréal et Québec.

La population de Québec n’a sans doute jamais été aussi fière et heureuse que ces 12 derniers mois et a d’ailleurs voulu se montrer reconnaissante vis-à-vis des décideurs des trois paliers: Le parti conservateur du Canada a résisté à la poussée du Bloc dans tout le Québec aux dernières élections fédérales, en gardant presque tous ses députés de la région et le parti libéral du Québec n’a fait qu’une bouchée de l’ex-bastion adéquiste aux élections provinciales. Enfin, malgré ses démêlés avec plusieurs corps d’employés de la ville, le Maire Régis Labeaume semble bénéficier du soutien de larges pans de l’électorat local. Surfant sur cette vague d’enthousiasme qu’il sait temporaire, il multiplie les annonces de grands projets et se prépare de la meilleure façon aux prochaines élections. Dans ce contexte de marasme économique mondial, il n’y a rien de mieux que des projets d’infrastructures. Labeaume parle de 7 milliards de dollars à dépenser dans les prochaines années dans la réalisation de plusieurs projets, la modernisation des infrastructures et la vitalisation de plusieurs arrondissements de la ville.

C’est dans ce contexte qu’on parle de plus en plus d’un nouvel amphithéâtre qui pourrait accueillir de grands événements sportifs et artistiques. Une ville d’envergure semblable, Winnipeg, s’est payée en 2004 un amphithéâtre de plus de 15000 places, pourquoi pas Québec ? On se remet à rêver des Nordiques. On parle aussi d’un stade de soccer ou de faire de l’anneau de glace Gaétan-Boucher (Ste-Foy), un grand centre national d’entraînement. Dans la foulée, Québec rêve d’obtenir l’organisation des jeux olympiques d’hiver.

Mais si Québec a besoin de lancer de grands projets, elle aura aussi besoin, dans les prochaines années, de ressources humaines importantes. Québec est en effet parmi les régions qui sont le plus touchées par le déclin démographique. De plus, pas moins de 50 000 départs en retraite sont prévus d’ici à 2010. Même si tous ces départs ne seront pas remplacés, il faudra en combler plus de la moitié. C’est sans compter les besoins que la dynamique enclenchée grâce au 400e anniversaire pourra générer. Tout le monde s’accorde à dire que l’immigration est une solution, y compris chez l’ADQ qui souhaite que plus d’immigrants choisissent la région. Du coté municipal, depuis son intronisation à la tête de la ville de Québec Régis Labeaume répète qu’il va faire beaucoup de choses pour assurer un meilleur accueil pour les immigrants. Un citoyen issu de l’immigration a été nommé à l’hôtel de ville comme responsable des nouveaux arrivants. On indique que le taux de rétention de l’immigration est passé de 63% à 80% en l’espace de quelques années.

Cependant peu d’initiatives sont prises pour encourager les immigrants à choisir la ville de Québec plutôt que la région de Montréal et les immigrants ne représentent qu’environ 4% de la population totale (stationnaire). Pourtant plusieurs dizaines d’organismes revendiquent comme principale mission de fournir des services aux nouveaux arrivants. Dans la réalité, beaucoup d’immigrants qui choisissent la ville le font suite à la réception d’une offre d’emploi et ignorent même l’existence de la plupart de ces organismes. Loin de moi l’idée de jeter l’opprobre sur tous les organismes dont plusieurs font d’ailleurs un travail louable et important, souvent en l’absence de ressources suffisantes. Il faut juste une plus grande transparence en matière de missions et de mandats des uns et des autres. Notamment quand l’argent du contribuable est engagé. Québec a la chance de pouvoir définir une politique d’immigration en connaissant ce qui a bien fonctionné et ce qui ne l’a pas été dans la région de Montréal. Si la volonté est présente, les leçons pourront être tirées afin d’assurer l’intégration des nouveaux arrivants et l’harmonie avec les citoyens de la ville. La capitale nationale dispose d’un autre atout : celui de fonctionner en Français. Québec peut donc être cette forteresse de sauvegarde du fait français. À l’heure où la population doit saluer une dernière fois Samuel De Champlain, souhaitons à Québec, comme l’a si bien fait, lors de son concert sur les plaines d’Abraham, le grand Denis Deyoung, « un autre 400 ans en Français en Amérique du nord ».

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Obama, le Québec et les immigrants

Rayan

L’élection de Barack Obama est incontestablement un moment historique à plus d’un titre et ce quelque soit ce qu’il fera de son mandat ou ce que l’on peut penser de son projet. Pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des États-Unis, il y a désormais un avant et un après Obama.
En effet, il y a peu de temps, les Noirs étaient encore traités comme des citoyens de seconde zone aux États-Unis. En portant triomphalement Obama à la magistrature suprême, les mêmes Américains, qui avaient donné en 2004 un second mandat au cowboy Bush, ont fait du 4 novembre 2008 un point de rupture central dans l’histoire de la première puissance mondiale. Et au-delà des Noirs qui ont souffert durant des siècles d’esclavagisme et qui voient en l’élection de l’ex-sénateur de Chicago une sorte de couronnement de leurs luttes, qu’on pouvait d’ailleurs déceler à travers les larmes du pasteur Jesse Jackson, ce sont également les immigrants du monde entier qui doivent se réjouir de cette nouvelle. Celui qui va remplacer, en janvier 2009, « W » le président américain, sans doute, le plus impopulaire de l’histoire, est un fils d’immigrant noir et (jamais deux sans trois…) porte même un second prénom… musulman. Ce faisant, les Américains ont mérité le crédit que beaucoup leur accordent quant à leur capacité à renouveler leur démocratie, sérieusement ébranlée par 8 années de règne du Texan. Et je ne pense pas qu’au désastre de sa politique étrangère.

Ceci étant dit, je crois pourtant que le Québec - puisque c’est là que nous avons choisi de vivre - n’a pas de leçons à recevoir des USA en matière d’intégration des immigrants ou encore en matière de traitement réservé aux minorités ethniques et/ou visibles. Au États-Unis, où ils sont américains depuis des siècles, les Noirs sont encore politiquement sous-représentés. Au Québec, plusieurs citoyens accèdent à des postes de responsabilité ou se font élire comme députés alors qu’ils sont immigrants et ont passé, pour certains, une partie de leur vie dans leurs pays d’origine. C’est le cas de Sam Hamad ministre de l’emploi ou de Fatima Houda-Pépin première vice-présidente de l’assemblée nationale, tous les deux arrivés au Québec à l’âge adulte. C’est aussi le cas de Maka Kotto, Camerounais d’origine et citoyen canadien depuis seulement 1996, de Maria Mourani originaire du Liban et réélue au fédéral pour un deuxième mandat ou encore d’Amir Khadir Co-porte parole de Québec-Solidaire, iranien de naissance. Marlene Jennings députée fédérale est, quant à elle, fille d’un couple d’immigrants américains qui avaient fui le racisme anti-noir.

On peut quitter le domaine politique et on va également découvrir de nombreux exemples de réussite d’immigrants qui n’auraient pas été possibles si la société québécoise ne faisait pas preuve d’une ouverture qu’on ne retrouve pas ailleurs. Dire cela n’est pas renier le fait que beaucoup d’autres immigrants puissent rencontrer des obstacles dans leur processus d’insertion professionnelle ou être victimes d’actes de discrimination liés à leurs origines. Les enfants d’immigrants sont par ailleurs considérés comme Québécois à part entière et on a l’impression qu’il suffit de parler Québécois – à ne pas confondre avec français comme langue - pour conquérir le cœur de la population. Le nom arabe de Rachid Badouri ne l’empêche pas ainsi d’être une étoile montante de l’humour québécois. L’une des rares ombres au tableau : les problèmes rencontrés dans certains quartiers de Montréal comme les évènements de l’été dernier qui ont coûté la vie à Freddy Villanueva. Et surtout, la réaction médiatique quasi-unanime qui a disculpé le policier, auteur des coups de feu ayant tué le jeune, avant même que l’enquête sur les circonstances de ce drame ne soit ouverte. J’ignore si la réaction aurait été similaire si le jeune Villanueva s’appelait …. Tremblay. Je préfère toutefois espérer que ce qui s’est passé est un incident isolé – même s’il doit nous alerter - et que le Québec demeure cet endroit paisible où il fait bon vivre y compris pour ceux et celles qui viennent d’ailleurs : à la condition de respecter ses valeurs, lesquelles - ça tombe bien - sont des valeurs universelles.

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Ces immigrants qui viennent du Maghreb

Rayan

Depuis quelques années, de 20 à 25% des immigrants qui arrivent au Québec sont originaires des trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie). Ils sont majoritairement des diplômés universitaires dans divers domaines et maitrisent la langue française. S’ils sont retenus, c’est qu’ils ont franchi avec succès les tests et les vérifications prévus par la longue procédure de sélection. Parmi ces immigrants nord-africains, nombreux sont ceux qui possèdent plusieurs années d’expérience dans leurs domaines respectifs. Sur le papier, ils sont un apport important à la province et son économie et représentent un soutien à la lutte des Québécois pour la sauvegarde et le renforcement de la langue française. Dans la réalité, les immigrants maghrébins, arrivés récemment, mettent plus de temps à intégrer le marché du travail comparativement aux autres immigrants : Européens, Asiatiques, …etc. D’un autre côté, le débat sur les pratiques d’accommodements a été l’occasion pour certains commentateurs incendiaires de mettre en avant la supposée résistance endémique des Maghrébins, et par extension des « Musulmans », à leur intégration dans les sociétés occidentales qui les accueillent. Pourtant, il suffit de regarder autour de soi pour découvrir des immigrants nord-africains occupant d’intéressants postes dans plusieurs secteurs ou qui sont engagés sur les plans politique et social. Les statistiques montrent aussi que les Nord-Africains installés depuis plus de 6 ans ne sont pas nécessairement plus touchés par le chômage que les immigrants originaires d’autres régions du monde. Par ailleurs, les sondages effectués lors de la crise sur les accommodements ont montré qu’une majorité des immigrants maghrébins ne se sentait pas concernée sinon par les amalgames qui ne font pas de distinction entre Musulmans et islamistes. Où se situe donc le problème?

Cette question appelle une autre. Les immigrants maghrébins s’intègrent-ils aussi facilement que les Européens, les Asiatiques,…? Pour expliquer leur difficulté d’insertion professionnelle, certains disent des Maghrébins qu’ils rechignent à accepter des emplois qui sont en dessous de leur niveau de qualification ou qu’ils préfèrent toucher le BS et travailler au noir en parallèle. Même si certains immigrants, et de toute origine, agissent en effet ainsi, j’ai déjà eu à trouver ridicule le fait de généraliser. Je pense plutôt qu’outre l’effet des évènements du 11 septembre 2001 qui a presque fait de chaque visage basané un terroriste potentiel, l’inadéquation entre les critères de sélection des candidats maghrébins à l’immigration et la réalité du marché du travail explique dans une large proportion les difficultés particulières d’intégration professionnelle de cette composante d’immigrants. En d’autres termes, pourquoi a-t-on longtemps exigé des Bac + 3 (ou plus) quand les entreprises cherchaient du personnel d’exécution ou de soutien?

Sur un autre plan, certains disent des Maghrébins, et par extension des « Musulmans », qu’ils forment la seule communauté ayant des problèmes d’intégration sociale et culturelle partout en occident. En cause, on désigne en général la religion musulmane : Toutes les religions seraient compatibles avec la modernité et le progrès, pas l’Islam. On sait que depuis le 11 septembre, le monde entier a consommé des milliers de kilomètres de papier journal et des milliers d’heures de reportages et documents audiovisuels, pas toujours objectifs, consacrés à parler d’un nouveau choc des civilisations et de l’impossibilité pour l’Islam de se dissoudre dans la démocratie. Sous-prétexte du droit, légitime et parfois menacé, à la critique des religions, des peuples entiers sont pointés du doigt et désignés comme des allergiques au progrès. C’est dans ce contexte que la religion, l’Islam en l’occurrence, devient, en Occident, l’élément principal de l’identité de plusieurs peuples pourtant séparés par la langue, l’histoire et des milliers de kilomètres de distance. Pour désigner des Algériens, des Marocains,…des Pakistanais, on a donc souvent recours à la seule composante de la religion. Pourtant, un Libanais sunnite a bien plus de choses en commun avec un Syrien chrétien qu’avec un Algérien musulman. Bien sur, je comprends que des mouvements islamistes qui ont réussi, un peu partout dans les pays « Musulmans », à se poser comme alternative politique à des régimes corrompus et antipopulaires, applaudissent cette identification mais ce que je trouve, pour le moins, contreproductif c’est que des élites démocratiques dans les pays avancés la reprennent. Au mieux, c’est de la paresse intellectuelle et au pire, c’est un raccourci ouvrant la voie ensuite aux amalgames et aux discriminations. Et dire qu’aucune indication sur la religion n’est portée sur les passeports des Algériens,... Pourquoi en effet, quand on veut désigner une personne ou un groupe de personnes, on doit faire appel en priorité à des éléments qui ne figurent même pas sur leurs pièces d’identité? Surtout que nous vivons dans une société dont les membres sont identifiés comme des citoyens et où la religion est du domaine privé.

Après avoir fait ce constat, est-ce à dire que la responsabilité de ce qui peut parfois s’apparenter à une mise en quarantaine des Maghrébins incombe aux seuls occidentaux qui feraient preuve gratuitement et de plus en plus d’intolérance? Je ne le crois pas.

Depuis la révolution iranienne et l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, les sociétés de tradition musulmane ont beaucoup changé… voire régressé. En fait, c’est la pratique de l’Islam qui a changé sous le coup de l’éclosion des mouvements islamistes qui ont pour objectif de construire des sociétés réactionnaires où la religion doit tout régenter. Les déceptions nées de l’échec des politiques de développement engagées par les pays nouvellement indépendants (Années 60 et 70), conjugué à la perte de repères idéologiques et politiques suite à la disparition de l’URSS (Allié du tiers-monde) ont renforcé les mouvements islamistes. Les Algériens ont payé le prix fort du laisser-aller criminel face aux islamistes: plus de 100 000 morts durant les années 90. Maintenant que le vrai visage de ces intégristes est connu de tous, il est important pour tous les peuples qui ont en souffert, du moins à leurs élites, de s’en démarquer. Il est aussi important de veiller à ce que la tragédie vécue par les Algériens mais aussi par d’autres peuples dans le monde ne se reproduise pas. Je pense aussi que les croyants musulmans gagneraient à rassurer davantage les non-croyants mais aussi les croyants d’autres religions sur leur capacité à pratiquer leur religion dans le respect des valeurs modernes communes comme la liberté de conscience, la laïcité et l’égalité des sexes. Je crois enfin qu’il faut distinguer entre les attaques gratuites qui peuvent viser tous les Musulmans voire tous les Arabes, les Maghrébins … et les inquiétudes légitimes des populations occidentales face au danger que représentent les mouvements extrémistes. Ces derniers sont loin d’être des enfants de chœur et n’hésitent devant rien pour gagner du terrain, y compris en usant de la provocation… comme l’idée de transformer en mosquée, une belle église abandonnée située sur la grande Route de l’Église, dans ce qui va devenir le nouveau centre ville de Québec. Rien n’attiserait plus les incompréhensions, l’intolérance et la haine. Rien ne ferait plus mal aux Musulmans pratiquants ou non pratiquants et aux Maghrébins de façon générale. Et la passivité peut aussi être responsable.

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Et pourquoi pas le Saguenay-Lac-Saint-Jean!

Rayan

C’est une expérience professionnelle temporaire qui m’amène à vous parler de la région Saguenay-Lac-Saint-Jean et à en profiter pour faire un petit plaidoyer pour la régionalisation de l’immigration au Québec. Je crois en effet, de plus en plus, qu’il faut desserrer l’étau sur la région de Montréal. Peut être que les évènements malheureux vécus cet été ne sont qu’un signe annonciateur de futures crises encore plus graves. Il y va donc de la responsabilité des pouvoirs publics de trouver les moyens nécessaires afin d’inciter les immigrants à s’installer dans les différentes régions où des possibilités d’emploi se présentent. Je crois aussi que les nouveaux immigrants et notamment ceux qui éprouvent des difficultés à s’insérer sur le marché de l’emploi à Montréal, doivent tourner leur regard vers les régions pour y chercher des opportunités professionnelles.


N’étant pas un expert dans le domaine, je n’irais donc pas plus loin et je n’entrerai pas dans un débat de spécialistes. Je m’exprimerais juste en tant que témoin que de ma propre et modeste expérience. Je pense que pour certains postes, les régions sont plus porteuses pour les immigrants. La concurrence y est moins forte que dans les grandes villes et les établissements sont en tout cas contraints de recruter pour remplacer des départs en retraite ou en congé de maladie. Les immigrants ne doivent donc pas hésiter à aller chercher de l’expérience locale n’importe où cette opportunité se présentait. Je ne suis pas en train de dire « Allez en région et vous trouverez surement l’emploi de vos rêves ». Je dis simplement qu’il ne faut pas rechigner devant des possibilités d’emploi en région surtout quand elles sont en rapport avec nos qualifications. Quitte à exhiber ensuite cette expérience, pour postuler à d’autres emplois dans les grandes villes, si tel est notre souhait.


Il ne faut surtout pas croire qu’en allant en région, on s’enterre d’une certaine façon. Les gens y vivent bien et, peut être, plus longuement que ceux résidant en ville. Ceux qui aiment les beaux paysages et recherchent le climat sain, seront bien servis. En effet, à mesure que je découvre les différentes régions du Québec, je me rends compte qu’elles sont toutes aussi belles les unes que les autres. Saguenay-Lac-Saint-Jean qui regorge de rivières, de lacs et de nombreuses petites iles ne fait pas exception. Cette région compte environ de 275 000 habitants dont quelques 180 000 pour la ville de Saguenay. Saguenay-Lac-Saint-Jean regroupe plusieurs autres villes sympathiques : Alma, Roberval, Saint-Félicien,...etc. Tous ces centres urbains se tiennent sur un rayon d’une centaine de kilomètres.  La région baigne dans deux plans d’eau importants, le lac Saint-Jean (dit mère intérieure) et la rivière Saguenay. Les plages du lac Saint-Jean s’étendent sur plus de 40km et les endroits paradisiaques ne manquent pas. Ces endroits qui vous font croire, le temps d’une sortie ensoleillée, à la possibilité d’une coexistence pacifique et durable entre l’homme et de la nature : l’être humain pouvant profiter de la beauté de ces paysages sans les agresser, …sans les dénaturer. D’autre part, Saguenay, que Jacques Cartier baptisa le Royaume, dispose d’un certain nombre d’infrastructures et d’établissements divers qui font d’elle, une ville moderne assurant à ses habitants une bonne qualité de vie : Université, Cegeps, écoles spécialisées, aéroport. Ligne de chemins de fer, hôtels, restaurants,…etc. Saguenay, issue de la fusion en 2001 de plusieurs villes (Chicoutimi, Jonquière, la Baie et Laterriere,..),  est dirigée par le maire Jean Tremblay. Le même Tremblay qui avait défrayé la chronique l’année dernière, en plein débat sur les pratiques d’accommodements, lorsque l’on avait appris qu’il entamait les réunions de son conseil municipal par une prière. Si les symboles religieux sont présents partout au Saguenay, il semblerait que ce soit juste une question de désir d’exposer et d’arborer les objets qui font partie du patrimoine culturel de la région. Et les symboles religieux font partie de ce patrimoine. Preuve que les Saguenéens ne sont pas plus religieux ni plus conservateurs que le reste des Québécois, est que les églises ne sont fréquentées que par les plus de 60 ans. 


Sur le plan économique et après une période de crise, l’on a enregistré ces dernières années un certain dynamisme avec la construction de nouveaux barrages hydroélectriques, l’élargissement de la Route 175 et l’ajout de nouvelles installations chez le géant  de l’aluminium Alcan, plus gros employeur de la région. L’on escompte par ailleurs, que les opérations de revitalisation des centres urbains, l’implantation et la modernisation d’entreprises spécialisées dans la transformation de l’aluminium, l’ajout d’installations à la base militaire de Bagotville, l’amélioration de services publics et l’aide apportée à l’industrie forestière permettront de soutenir les investissements futurs. L’objectif est de faire de la région, un des principaux pôles économiques du Québec.


 


Dans ce contexte, la population totale continue de diminuer comme dans la plupart des autres régions du Québec. Cependant, c’est la baisse, annoncée, de la population arrivant sur le marché du travail, qui semble inquiéter les responsables.  À ce titre, l’on surveille de près l’indice de remplacement qui est défini par le rapport entre le nombre d’entrants potentiels (20-29 ans) et de sortants potentiels (55-64 ans), sur le marché de l’emploi. Déjà en 2006, la région dénombrait 99 entrées potentielles pour 100 sorties potentielles (110 entrées au Québec). Elle passait ainsi sous le seuil jugé critique de 100 entrées pour 100 sorties et il faut s’attendre à une détérioration de la situation. La région n’a visiblement d’autre choix que d’encourager l’arrivée des immigrants. Dans ce cadre, il existe bien une entente spécifique de régionalisation de l’immigration du Saguenay-Lac-Saint-Jean pour la période 2006-2009 mais elle ne semble pas avoir produit les résultats escomptés. Son objectif est d’augmenter le nombre de personnes immigrantes qui s’établissent dans la région du Saguenay—Lac-Saint-Jean pour atteindre annuellement un objectif de 250 personnes et dont la majorité appartiendrait à la catégorie de l’immigration économique. Il faut savoir qu’entre 1989 et 2007, 4845 immigrants se sont installés dans la région mais 2165 l’ont quitté au cours de la même période soit un taux de rétention moyen de 55%, contre 69% pour la région de la Capitale nationale et 81% pour la région d’Estrie. C’est sans doute pour ce dernier taux que les responsables locaux veulent prendre exemple sur ce qui a été fait en Estrie et notamment dans la ville de Sherbrooke.


Pour le moment, on n’enregistre pas de tendance notable indiquant une augmentation du nombre de nouveaux arrivants. Le site Web de la ville de Saguenay ne donne pas d’informations précises pour les immigrants désireux de connaitre les modalités et les dispositions permettant leur accueil et leur installation. On ne peut que le déplorer. Cependant, cela ne devrait pas constituer un obstacle freinant les ardeurs d’un immigrant qui dispose d’une opportunité de travail dans la région. Une chose est certaine, la vie y est moins chère qu’à Montréal et l’immobilier plus accessible. S’agissant de l’intégration dans la société d’accueil, certes les gens des régions n’ont pas l’habitude de voir beaucoup d’immigrants autour d’eux et les mêmes immigrants n’ont pas non plus l’habitude d’aller en région. Il faut donc se livrer à une entreprise d’apprentissage réciproque durant laquelle il faut faire preuve de patience. Les propos d’une Camerounaise installée dans la région de Charlevoix depuis 17 ans, exprimés au cours d’un séminaire sur l’immigration, qui disait notamment qu’elle avait longtemps affronté certaines insultes racistes par le sourire, résonnent encore dans mes oreilles. Pour elle, c’est une façon de montrer que ce sont les auteurs de ces insultes qui ont un problème. Elle a fini par trouver sa pleine place dans sa société d’accueil. En tout cas, on ne combat pas les préjugés en les fuyant.


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Québec, capitale mondiale

Rayan

La ville de Québec est en ce moment plus belle que jamais. Comme une jeune mariée : rayonnante, respirant la joie et le bonheur, et parée de ses plus beaux habits et bijoux. Bien sur, je ne me serais pas exprimé ainsi il y a deux mois, quand l’hiver avait fini par lasser tout le monde par sa longueur inhabituelle. À présent que tout est verdoyant, ruisselant et florissant, il est à portée de n’importe qui d’apprécier le charme de Québec. En fait, s’il fallait trouver une ville pour les poètes, … une sorte de havre de paix pour laisser libre cours à leur imagination et à leur création, la capitale nationale est tout indiquée. Surtout, cette année, la ville a l’occasion unique de voir les yeux du monde entier se braquer sur elle. Elle accueille en effet de nombreux évènements internationaux en plus de fêter son 400e anniversaire.

Pour les grandes activités internationales, la capitale nationale a accueilli le championnat mondial de Hockey et la réussite a été telle qu’on relance à présent le projet d’un nouveau Colisée capable d’accueillir plus de spectateurs et même l’idée de ressusciter les vieux Nordiques, club mythique cher aux Québécois. Autre évènement, le 49e Congrès eucharistique international vient de réunir quelques 14 000 adeptes venus de nombreux pays et les congressistes se permettent même un défilé gigantesque qui rappelle à quelques nostalgiques, l’espace d’une matinée, l’âge d’or de l’église catholique.

Pour les évènements à venir, Québec accueillera, le 4e Congrès mondial des jeunes en aout et le 12e sommet de la Francophonie en octobre. J’en ai peut être oublié quelques autres mais c’est déjà énorme pour une ville de la taille de Québec. S’agissant du 400e anniversaire de la ville fondée par Samuel de Champlain, les festivités de commémoration vont pouvoir atteindre leur rythme de croisière dans les prochains jours après, il est vrai, un début hésitant si l’on excepte le coup d’envoi donné le 31 décembre 2007. Après le spectacle aérien qui a attiré près de 200 000 personnes et après la visite de 7 navires de guerre internationaux et de leurs 1500 marins, les activités culturelles ont pris le relais. Une grande œuvre cinématographique, le moulin à images, signée par le cinéaste québécois Robert Lepage, est projetée sur les silos à grains du Port de Québec. Pour ce document vidéo qui retrace quatre siècles d'histoire, il s’agit là d’un gigantesque site de projection de 30 mètres de hauteur sur 600 mètres de longueur. La comédie musicale les Misérables, adaptée de la célèbre œuvre de Victor Hugo, sera en outre présentée tous les soirs à Québec durant cet été. Le cirque du soleil posera quant à lui son chapiteau dans la ville en octobre prochain. Les musées de la ville ne sont pas en reste des festivités. Des centaines d’œuvres du musée du Louvre ont été prêtées au Musée national des Beaux-arts. L’exposition Passagers présentée à l’espace du 400e sur le vieux port permettra aux visiteurs de découvrir l’histoire de la ville et de ceux qui l’ont façonnée à travers les siècles. Justement, parmi les communautés d’immigrants les plus anciennes, les juifs de Québec sont à l’honneur à travers une aussi belle exposition organisée dans le hall de la gare du Palais. On y apprend entre autres l’arrivée, pour la première fois en 1738 à Québec, d’une jeune juive sous le couvert d’une fausse identité, Esther Brandeau. L’immigration juive n’étant pas tolérée à l’époque de la Nouvelle France, elle a été renvoyée en France un an après.

Dans un autre registre, je ne vous cacherai pas ma joie que « l’Algérie profonde » soit honorée à travers une intéressante exposition au musée de la civilisation et consacrée aux objets de poterie fabriqués par les femmes berbères. Lorsque j’ai été la découvrir il y a quelques semaines, j’ai eu une drôle de sensation. C’est comme si l’Algérie était soudainement devenue beaucoup plus proche du Québec qu’elle ne l’est en réalité. Votre serviteur, ignare notoire en art mais … algérien berbérophone s’est même improvisé, à la demande de responsables de ce musée, formateur, d’une heure et demi, des guides pour cette exposition. L’échange, sur divers sujets liés à mon pays d’origine et à ses cultures, a été teinté d’une certaine émotion. Je n’ai d’ailleurs pas manqué de remercier les organisateurs pour ce joli cadeau. Au côté de cette exposition, qui s’étale jusqu’au début 2009, on peut découvrir le métier de réparateur d’objets en Afrique noire. L’occasion d’apprécier le génie de professionnels qui, contraints par les privations quotidiennes et le dénuement total, font preuve d’un grand savoir faire en redonnant vie à des objets qui paraissaient perdus. Ces activités sont en tout cas un indice de la volonté de faire participer les diverses composantes de la population de Québec aux festivités du 400e.

Côté artistes célèbres, ils sont plusieurs dizaines à fouler le sol de la ville cette année. Juste quelques noms -si vous permettez- parmi ceux que j’apprécie : Charles Aznavour, Yvan Deschamps, Dieudonné, Georges Moustaki, Francis Cabrel, Michel Boujenah, Laurence Jalbert, Maurane et Céline Dion. Les spectacles de rue égayeront par ailleurs et gratuitement nos sorties au vieux Québec. Les familles sont également invitées à piqueniquer le 6 juillet sur les plaines d’Abraham et à participer à ce qui sera peut être la plus grande fête familiale de tous les temps.

Au regard de toutes ces activités, la ville de Québec mériterait d’être intronisée Capitale mondiale de l’année 2008. Cependant, indépendamment de ces festivités, on peut aimer la ville… avec ses nombreuses qualités mais aussi avec ses défauts. Québec est un paradis…pour les yeux. Terrains de jeux et piscines, dans tous les quartiers. On trouve aussi de grands parcs dans les différents arrondissements de la ville et les pistes cyclables sont longues de plusieurs kilomètres. Les plus hautes chutes du monde se trouvent à Québec : Chute-Montmorency (30 mètres de plus que les chutes de Niagara - Ontario). Charlevoix, l’une des plus belles régions touristiques du Québec est à une petite heure de la ville. C’est dire que si , à Québec, on a les avantages d’une ville moderne avec tout ce que cela signifie en termes d’accès aux services, aux loisirs, on a aussi celui de pouvoir s’évader et admirer les grands espaces verts, les forêts pittoresques et les nombreux lacs et rivières sans devoir parcourir des centaines de kilomètres.

Bien sur, on peut regretter que la capitale du Québec n’ait pas comme Ottawa (une ville du même calibre) un vrai centre ville dense. Effectivement, quelques gratte-ciels et grandes tours ne lui feraient pas de mal. Les principales attractions de Québec sont pour le moment la vieille ville et Place Laurier (Grand centre commercial). Il faut dire que la ville est très éparpillée. Elle est plus vaste que Montréal. À l’heure où les hausses des prix de l’essence augmentent au rythme des changements des cotations boursières, cet éparpillement de la ville, et notamment des édifices administratifs, peut devenir problématique. Mais Québec et ses habitants ont déjà relevé de grands défis.

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Voilà, je me dévoile

Rayan

Bonjour, je suis Rabah (alias Rayan) qui signifie Gagnant en Français. Un nom très répandu au Québec. Enfin, je parle bien sur de Gagnon. En tout cas si jamais je devais un jour changer de nom pour mieux passer dans la société québécoise, celui de rechange est donc tout trouvé.
Cela fait vingt mois, jour pour jour, que je suis au Québec et … dans la ville de Québec. Je suis originaire d’Algérie. Si des forumistes se posent encore la question de savoir si l’on peut immigrer après 40 ans et de surcroit en couple avec des enfants, je dirais que oui. La preuve est que je l’ai fait sans le regretter un seul instant. Après, chaque expérience est personnelle. D’autres pourraient me demander pourquoi ai-je attendu cet âge pour faire le grand saut? Pour ça par contre, et si c’était à refaire, j’aurais sans doute immigré plus jeune. Le fait est que, tout simplement, jusqu’à il y a 7 ou 8 ans, l’idée d’immigrer ne m’avait jamais traversé l’esprit. À ma femme si mais c’était il y a longtemps, avant que nous ayons des enfants. Et c’était d’ailleurs pour envisager de partir en France afin d’y continuer ses études. Ensuite, elle abandonna ce projet quand nous commencions à nous faire une bonne situation sociale. Je croyais pour ma part en mon pays et en sa capacité à venir à bout de ses démons que sont le pouvoir corrompu (et corrupteur) et l’intégrisme islamiste. Au début des années 2000, après des années de terreur, les groupes armés sont vaincus et le spectre de la république théocratique s’éloigne. On était alors en droit d’espérer que l’horizon s’éclaircisse et que le pays puisse enfin se consacrer à son développement. Sauf qu’au lieu de voir la démocratie se renforcer et les libertés s’élargir, on assistera à une remise en cause, l’un après l’autre, des acquis de la démocratisation enclenchée à la fin des années 80. La corruption gangrènera tous les secteurs et l’injustice frappera partout. Résultat, l’islamisme politique vaincu militairement et discrédité chez de larges pans de la population, commence à reprendre du poil de la bête. À nouveau, on sent que les choses ne vont pas tarder à se compliquer… comme dans un éternel recommencement. Peut être que je me trempe mais en tout cas, sur le plan personnel, j’étais fatigué et je voulais passer à autre chose. Je voulais surtout offrir un meilleur environnement social à mes enfants. Ça tombait bien, j’oserais dire, parce que nous constations, ma conjointe et moi, que plusieurs de nos connaissances prenaient le chemin du Québec et que ce n’était pas donc si difficile d’envisager la même aventure. D’autant que le Québec est francophone et que même si la procédure est longue, au bout il y a un statut de résident permanent. Rien à avoir avec ce que font des milliers de gens qui partent en France pour y vivre la précarité pendant des années.

C’est en 2003, que notre décision d’immigrer est définitivement prise. La procédure durera trois longues années. L’attente fut en effet très longue mais nous avions gardé le cap en tâchant d’économiser de l’argent, … beaucoup d’argent parce qu’ensuite il faut diviser par 100 en convertissant le dinar local en euro. Il n’était pas question pour nous d’arriver au Québec et d’être à sec quelques mois après. Lorsqu’à la fin de l’été 2006, la fameuse « brune » est enfin là, c’est la délivrance et le soulagement même si je sens que ce n’est pas facile de quitter nos parents et nos proches et particulièrement ma mère. C’est pourtant le moment d’agir vite pour ne pas faire rater la rentrée scolaire aux enfants. On décide de liquider nos biens et de mettre en vente notre appartement. Une annonce faite dans un journal nous permet de vendre une des deux voitures, beaucoup de meubles, produits électroménagers et autres objets mais la vente de l’appartement ne se fera que six mois après notre départ. Qu’à cela ne tienne, l’essentiel était que nous étions prêts à décoller avec des valises pleines: Ma femme a pensé à emporter un peu de tout, y compris de la vaisselle, laquelle d’ailleurs ne sortira pas indemne du voyage.

C’est le 5 octobre 2006 à 12h30, que nous débarquons à l’Aéroport de Montréal. Une nouvelle vie commence pour nous : Le Canada est un beau pays du G8 et le Québec est une province où il fait bon vivre. Nous parlons Français et nous avons des diplômes et une expérience. Tous les ingrédients sont là pour motiver et réussir un nouveau départ. Nous sommes alors plein excités. C’est comme une renaissance.

Tout en étant conscients des difficultés qui nous attendaient, nous étions confiants dans notre capacité à nous adapter à notre société d’accueil et à nous y faire une petite place. Nous n’avions pas non plus d’inquiétude pour l’adaptation des enfants. Il faut dire qu’ils étaient inscrits dans une école privée à Alger et parlaient donc eux aussi le Français. Nous savions que le plus gros problème pour nous était de pouvoir s’intégrer sur le plan professionnel. Je me disais par exemple que grâce à mon diplôme en informatique, je finirais par avoir un bon emploi mais je savais cependant que mon parcours professionnel en Algérie pouvait s’avérer comme un handicap. Pendant des années, en effet, j’ai travaillé dans divers domaines comme le management et le commercial. Même si ce parcours fut intéressant à plus d’un titre, il a eu comme conséquence de m’éloigner de mon domaine originel. Ma conjointe, pharmacienne de formation et en dépit d’une expérience de plus de 10 ans dont une grosse partie comme propriétaire de sa propre officine, savait que ce serait difficile pour elle d’exercer au Québec. Il y avait là, vous l’aurez deviné, le principal défi à relever durant nos premières années au Québec.

Nous n’avions aucune crainte sur le fameux choc culturel ou sur notre adaptation aux valeurs de la société québécoise que nous avions considéré, dès le début, comme étant les notre aussi. Nous n’avions pas d’attentes du Québec autres que celle de pouvoir y gagner notre vie et nous étions prêts, pour y arriver, à sacrifier quelques années et à recommencer tout à zéro. Nous savions dans quelle terre nous avions atterri et nous étions persuadés que le Québec allait nous convenir comme société.

Aujourd’hui, sur le plan professionnel, tout reste à faire pour nous deux et notamment pour ma femme qui devra sans doute attendre quelques années avant de se voir reconnue comme pharmacienne mais je sais que sa détermination est inébranlable. Quant à votre serviteur, j’ai compris qu’il me fallait me mettre à jour sur le plan des connaissances et c’est sans hésitation que je suis retourné aux études. D’abord en m’inscrivant à des cours de premier cycle en études libres et ensuite en préparant une maîtrise. En parallèle, j’ai essayé d’arracher des contrats de travail, à temps partiel et j’en ai eu pas mal que ce soit à l’université ou au CEGEP. Si tout continue de se passer aussi bien, je ferais un bon bout de chemin dans l’enseignement. Ce serait vraiment génial. À coté, si je peux écrire, de temps en temps, comme je suis en train de le faire, je serais un homme comblé. Non pas que je sente en moi une quelconque vocation pour l’écriture. C’est simplement que, de part ma nature timide, j’ai toujours préféré exprimer par écrit mon point de vue. Et mon point de vue sur ce qui se passe autour de moi, j’aime le donner. Et c’est en partie ce qui explique ma passion pour le journalisme.

À part cela, que devrais-je raconter de plus que je n’ai pas déjà dit lorsque j’ai posté le bilan de ma première année dans la province ou lorsqu’il m’arrive de lancer des fils relatant mon processus d’apprentissage des ressorts de mon pays d’accueil? Que sur le plan personnel, j’ai appris à souper à 18 heures, que j’ai suivi une bonne dizaine de matchs des Canadiens de Montréal cette année, ou que je fais du vélo et mes enfants le patinage ou qu’enfin les factures de téléphone cellulaire et les « étiquettes » (amendes) de stationnement ne me font plus sursauter. Ah, qu’à chaque petite engueulade, avec ma conjointe, l’un de mes enfants veut savoir quand est-ce-que nous divorcerions, « tanné » qu’il est de se faire demander par les enfants de son école s’il vivait avec son père ou sa mère. Pour ma fille ainée, je passe par ailleurs, pour le Papa le plus gentil au monde à chaque fois que je l’autorise à participer à une des soirées Disco de son école. En contre partie, on peut enfin se permettre de découcher, parfois, ma conjointe et moi pour profiter de notre vie de couple en sachant que notre grande peut faire la gardienne de notre tribu. Ah, nous allons aussi emménager dans notre maison à nous à la fin du mois. Je ne connais pas d’autres pays au monde où le crédit est aussi accessible. Il est vrai que grâce à la vente de notre appartement à Alger, nous avions un bon apport personnel. Vous avez bien compris, j’aime bien ma nouvelle vie même s’il reste à la meubler de quelque chose de durable. Petit à petit, nous construisons notre nid. Merci de m’avoir lu et j’espère vous retrouver une prochaine fois pour vous parler de Québec.


Tags : Discrimination

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