Élévation du débat ?

Ohana

La sortie cette semaine de l’ouvrage, Le remède imaginaire, du philosophe Benoît Dubreuil et du démographe Guillaume Marois cherchant à démonter l’argument de l’immigration au Québec comme remède aux enjeux économique et démographique a attiré mon attention.


On sait que la question de l’immigration, pour un tas de raisons, est un sujet hautement émotif aussi bien au Québec que, mais pour des motifs légèrement différents, dans le reste du Canada. Et c’est justement parce qu’il s’agit d’un débat où les passions s’enflamment rapidement qu’il est important de poser les termes des questionnements de manière la plus appropriée possible. Peu de chances d’avancer lorsque seul l’émotif parle, surtout lorsqu’il s’agit d’un enjeu collectif. C’est-à-dire lorsqu’il n’engage pas seulement nos petites personnes aujourd’hui mais aussi et surtout ceux qui vont nous suivre.


Par souci de transparence envers qui me lit, il y a trois choses importantes à savoir maintenant car elles influenceront l’orientation de mon texte. Premièrement, je n’ai pas encore lu le livre de Dubreuil et Marois : cela peut être un gros inconvénient comme, peut-être, un petit avantage. Deuxièmement, j’ai déjà indiqué dans d’autres chroniques ma position favorable – et que je maintiens – pour un gel des seuils d’immigration au Québec (au lieu des décisions politiques actuelles qui sont de les augmenter constamment). Enfin, tout comme Dubreuil et Marois, j’évolue dans le milieu universitaire québécois (enseignement et recherche). Par conséquent, je partage sûrement avec Dubreuil et Marois, à priori, un certain rapport au savoir et une certaine façon d’aborder les débats. Ni meilleure ni moins bonne que d’autres façons.


Les auteurs prennent bien soin de préciser qu’ils n’interrogent pas les finalités de l’immigration au Québec (même si la tentation est forte et la dérive jamais loin) mais la cohérence entre moyens pris et finalités. Ainsi, ils ne questionnent pas toute l’immigration mais seulement celle dite sélectionnée (pour des raisons démographique et économique) et non les réfugiés qui sont accueillis pour des raisons d’abord morales. Quoi qu’il en soit, s’interroger sur la pertinence de l’immigration au Québec c’est malheureusement souvent s’exposer aux attaques : celui ou celle qui pose l’interrogation est alors souvent vu comme raciste, xénophobe et fermé à la diversité culturelle. On ne peut que déplorer cette attitude.


D’ailleurs, les deux auteurs ne semblent pas nécessairement fermés à geler les seuils d’immigration mais plutôt à revoir les critères de sélection en les rendant encore plus sélectifs. Ils raisonnent ainsi en termes qualitatifs et non quantitatif. Attention : qualitatif ne veut pas dire qu’il y a de « bon » immigrants et de « moins bons » immigrants. Cela veut dire qu’en fonction de la capacité d’absorption du marché du travail québécois, il semble plus juste de revoir les critères de sélection. Car continuer à ouvrir les robinets comme c’est le cas actuellement, c’est créer des réserves croissantes de travailleurs immigrants précaires. Personne n’est gagnant ici.


De ce que j’en sais, je ne suis pas nécessairement d’accord avec tout l’argumentaire des deux auteurs. Ni non plus en désaccord. Parce qu’il me manque des informations – dont celles contenues dans leur livre – et je ne veux donc pas laisser seulement mon émotif commander mon opinion. Par contre, je trouve très rafraîchissant qu’ils tentent d’appuyer leur position en utilisant des recherches, des études et en essayant d’être le plus rigoureux possible. Qu’on soit d’accord ou pas avec leur position, on ne peut que se féliciter de les voir la défendre en s’appuyant sur des données scientifiques, en laissant le moins possible l’émotif prendre le dessus. Cela fait changement des opinions simplistes et des prises de position reposant sur peu de tangible.


On peut donc souhaiter que cela contribue à élever le débat de l’immigration au Québec. Élever le débat ne veut pas dire qu’il doit être seulement réservé aux élites (universitaires, politiques, culturelles, etc.). Élever dans le sens de faire preuve de plus de rigueur dans notre analyse et de chercher le plus possible à s’appuyer sur des éléments probants pour tenir compte ces nuances, toujours présentes lorsque s’agissant d’un enjeu complexe et collectif. Jean-François Lisée, sur son blogue, nous offre une compilation intéressante de certaines réactions articulées suite à la sortie de l’ouvrage avec les répliques, tout aussi bien argumentées, des deux auteurs. Cela vaut vraiment une petite visite.


Et si vous trouvez que cet échange d’arguments n’est que du verbiage, des chiffres et du vent, vous avez peut-être raison. Mais peut-être aussi qu’en pensant cela, vous déciderez aussi de laisser à d’autres le soin de mener le débat à votre place. Et ainsi de décider à votre place qui a raison.


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Prémonitoire

Ohana

« Le plus grand nombre de nos électeurs étant placés dans une situation particulière, nous sommes obligés de nous écarter des règles ordinaires et sommes contraints de réclamer l'usage d'une langue qui n'est pas celle de l'Empire ; mais aussi équitables envers les autres que nous espérons qu'on le sera pour nous-mêmes, nous ne voudrions pas que notre langage vînt à bannir celui des autres sujets de Sa Majesté, mais demandons que l'un et l'autre soient permis. »

Ces mots sont de Michel Chartier de Lotbinière (1723-1798), député à l’Assemblée du Bas-Canada, lors de son plaidoyer en faveur de sa langue maternelle, le français. Je trouve cette citation exemplaire de la situation du français au Québec. Car trois idées fortes s’y trouvent et plus de deux siècles plus tard, elles caractérisent encore la position québécoise face à la protection de la langue française au Québec.

Première idée forte : « le plus grand nombre de nos électeurs étant placés dans une situation particulière, nous sommes obligés de nous écarter des règles ordinaires et sommes contraints de réclamer l'usage d'une langue qui n'est pas celle de l'Empire ». On ne le répétera jamais assez : la société québécoise forme un ilot francophone au milieu d’un océan anglophone. Et il ne s’agit pas ici de n’importe quel océan anglophone : il s’agit du continent nord-américain. Ça serait insulter votre intelligence que de vous expliquer davantage là où je veux en venir en précisant cela.

Cette cohabitation permanente avec cet océan anglophone est donc cette fameuse situation particulière qui appelle donc des règles extraordinaires pour la gérer. Cela présageait la Loi 101 – deux cents plus tard ! – dont l’esprit apparaît si radical et extrémiste lorsqu’on la regarde loin du Québec mais qui prend toute sa pertinence lorsqu’on se trouve plongé suffisamment longtemps dans la société québécoise. À titre d’immigrant, il me semble important de comprendre cela – non pas que le français soit simplement défendu mais qu’il soit défendu de cette manière spécifique – avant de juger cette loi dure et intransigeante. Cette loi n’est pas parfaite et elle n’a d’ailleurs pas cette ambition. Elle n’est que le reflet d’un contexte précis, d’enjeux spécifiques, d’un espace social donné. Comme le disait Robert Bourassa, ancien premier ministre fédéraliste du Québec (reprenant Napoléon Bonaparte si je ne me trompe pas) : « on a la politique de son territoire ».

Seconde idée forte : « mais aussi équitables envers les autres que nous espérons qu'on le sera pour nous-mêmes, nous ne voudrions pas que notre langage vînt à bannir celui des autres sujets de Sa Majesté ». Là aussi, on ne le répétera jamais assez : tenir à la survivance de la langue française au Québec ne signifie en rien s’opposer à l’anglais, ne signifie en rien vouloir sa disparition de la société québécoise. Il n’y a donc aucune haine et aucun extrémisme à vouloir protéger le français au Québec.

Pour deux raisons principales à mon avis : la première est qu’il y a justement cette cohabitation entre anglophones et francophones sur le territoire québécois. Aujourd’hui, tous sont québécois. La seconde est que les québécois francophones ont à la fois des origines françaises mais aussi nord-américaines. Pour l’immigrant, cela veut dire comprendre que défendre le français au Québec ne signifie pas du tout parler français en tout temps et dans tous les contextes de la société québécoise. Et qu’il n’y a donc aucune incohérence ou contradiction à constater qu’un québécois veuille par exemple, d’un côté, protéger ardemment le français et de l’autre côté, s’assurer que ses enfants apprennent aussi l’anglais pour leur future carrière ou mobilité en emploi. Réduire le québécois à cette « contradiction » revient à lui faire subir exactement ce réductionnisme que vous pourriez vous-mêmes peut-être subir « à cause » de votre couleur de peau ou de votre confession religieuse par exemple.

Troisième idée forte : « mais demandons que l'un et l'autre soient permis. ». Il existe une solide et historique communauté anglophone au Québec qui possède son système scolaire ou encore sa propre structure hospitalière par exemple. Tous les gouvernements québécois – qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes – ont toujours pris soin de protéger cette communauté anglophone, considérée à juste titre comme partie intégrante de la société québécoise.

La loi 101 protège justement les droits linguistiques historiques de cette communauté anglo-québécoise. C’est aussi une particularité de la cause du français au Québec que de chercher à protéger cette langue tout en cherchant, en même temps, de protéger celle de la minorité linguistique, cet ilot anglophone dans cet ilot francophone se trouvant lui-même dans un océan anglophone.

Lorsqu’un petit peuple tient à s’assurer de protéger le minoritaire sur son territoire, il est alors peut-être « quelque chose comme un grand peuple » (René Lévesque).

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Il est fascinant de constater combien les mots mais surtout l’esprit des propos de Michel Chartier de Lotbinière sont prémonitoires d’une réalité encore d’actualité aujourd’hui. Cela montre la constance de l’esprit spécifique de la défense du français au Québec au travers des années. Essayer sincèrement de fournir des efforts pour tenter de comprendre cela, c’est je pense détenir une clé fondamentale de son intégration dans la société québécoise comme immigrant.






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Les conséquences de ses choix

Ohana

Le hasard fait en sorte que mon tour de chronique tombe au moment même où la Tunisie vit un chapitre extraordinaire de son histoire mais aussi et surtout déterminant pour son avenir. Pour moi, il était donc clair que je devais parler de ce pays dans ce papier. Si l’exercice est stimulant – une révolution populaire venant à bout de 23 ans de dictature ! – il n’en est pas moins périlleux : n’étant ni tunisien, ni familier de la culture tunisienne (la rendant encore plus attrayante) et n’ayant pratiquement aucune personne proche dans mon réseau social actuel issue de cette culture, le terrain est un peu glissant.


Mais en fait, cela me paraissait périlleux car je cherchais une façon d’aborder directement une culture, un pays, une histoire dont je ne connais que peu de choses. Mais heureusement, notre Ministre fédéral des Affaires Étrangères, l’honorable Lawrence Cannon, m’a donné le 14 janvier dernier la porte d’entrée salvatrice pour parler de la Tunisie dans cette chronique sans trop me casser la figure. Qu’il en soit ici remercié.


C’est en effet le 14 janvier dernier que Mr Cannon a émis pour la première fois un communiqué sur la position canadienne officielle au sujet de la situation en Tunisie. Certes, le ministre se félicite que des élections législatives puissent s’y tenir bientôt pour enfin y instaurer un gouvernement démocratique. Certes, le ministre s’inquiète légitimement de la situation des canadiens s’y trouvant (environ un millier). Mais ce communiqué constitue à ce jour et à ma connaissance la seule réaction officielle du gouvernement canadien à l’égard de la situation en Tunisie.


Personnellement, je trouve cela pas mal ordinaire : un petit communiqué et rien d’autre. Bien entendu, le Canada ne partage pas avec la Tunisie une longue histoire comme c’est le cas de la France par exemple (une histoire pas toujours belle d’ailleurs). Je ne pense pas me tromper  en écrivant que la réalité géopolitique canadienne (et donc sa diplomatie) est, avec raison, essentiellement tournée vers l’Amérique du Nord. Par contre, l’extraordinaire « révolution du jasmin » constitue, selon moi, le rappel le plus récent de l’obligation qu’a le Canada d’assumer les conséquences de son ambition d’être une terre d’immigration.


Mon raisonnement est (trop ?) simple : en se vantant (tout comme le Québec d’ailleurs) d’être une contrée ouverte sur l’immigration au point d’inscrire formellement le multiculturalisme dans le patrimoine identitaire canadien, le Canada doit par conséquent assumer les implications que cela entraîne, entre autre, en termes de politique extérieure. L’intensification de l’immigration et provenant en outre de plusieurs cultures différentes (car une importante immigration ne conduit pas automatiquement à une plus grande diversité culturelle) conduit à l’installation puis à l’enracinement de communautés culturelles diversifiées dans la société canadienne. S’enraciner peut signifier bien des choses : se trouver un travail, acquérir une maison ou encore celle de devenir citoyen canadien et de s’attendre donc que le Canada soit sensible aux événements touchant le pays dont l’immigrant est originaire. C’est là une façon parmi tant d’autres pour le Canada de témoigner sa reconnaissance envers les immigrants qui se sont installés chez lui et qui contribuent, quotidiennement, à son développement.


D’où ma déconvenue de voir que la réaction canadienne officielle se limite à un seul communiqué : une réponse qui me paraît bien timide face à l’importance de ce qui se passe en Tunisie. C’est la portée historique des événements (non seulement pour ce pays, pour tout le Maghreb mais aussi pour le monde entier) ainsi que le respect pour la communauté tunisienne au Canada qui explique ma déception. Et qui justifie aussi à mes yeux que le Canada n’ait pas à réagir à tout événement touchant un pays ayant une communauté ici (sinon, on ne s’en sort plus).


Il y a donc pour moi un manque de cohérence : il faut assumer toutes les conséquences du choix de faire du Canada une terre d’immigration. En d’autres termes, la situation actuelle en Tunisie nous rappelle que l’immigration n’est pas seulement un enjeu de politique intérieure (sur les plans démographique ou économique par exemple) mais aussi un enjeu de politique extérieure. L’immigrant, une fois au Canada, n’oublie certainement pas son pays d’origine : il est alors en droit de se demander comment son gouvernement fédéral va agir lorsqu’un événement d’importance se déroule là où il est né. Il y a évidemment des façons beaucoup plus concrètes d’exprimer sa reconnaissance aux immigrants (reconnaissance des diplômes, obstacles à l’emploi, ressources supplémentaires dans l’apprentissage de l’anglais ou du français). Mais je crois que cette reconnaissance peut aussi prendre le visage d’une diplomatie qui soit aussi ouverte qu’un discours sur le multiculturalisme prétend l’être depuis des années.


Si l’on met tout cela en perspective, on constate malheureusement que la réaction officielle du Canada à la situation en Tunisie n’est que la copie des réactions officielles précédentes par rapport, par exemple, à la situation en Haïti ou l’accession à l’indépendance du Monténégro en 2006. Ce dernier exemple illustre par ailleurs l’impasse dans laquelle se retrouve de plus en plus le Canada entre son discours de terre d’immigration et sa politique extérieure : Ottawa s’est retrouvé coincé entre une communauté serbe refusant que le Canada reconnaisse cette indépendance, une communauté monténégrine s’attendant au contraire à une reconnaissance officielle … et une société québécoise s’amusant de voir comment le gouvernement fédéral allait s’en sortir avec cette question d’indépendance, enjeu si délicat ici.


Toute mon admiration va ainsi aux tunisiennes et aux tunisiens. Et tout mon soutien va aux immigrants d’origine tunisienne qui, au Canada, pensent à leurs proches en Tunisie.


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Le bien parlé ou l'origine du français parlé au Québec

Ohana

Il ne manque pas de livres, de réflexions ou de discussions depuis plusieurs années sur les différences linguistiques entre le français parlé au Québec et celui parlé en France. Si certaines s’avèrent très simplistes – où les jugements de valeur l’emportent malheureusement sur la valeur des jugements énoncés – d’autres de ces analyses comparatives se révèlent plus nuancées en faisant avancer de manière constructive, d’une manière ou d’une autre, ce thème intéressant en soi. Bien entendu, il est impossible d’évacuer une certaine dimension émotive à ces analyses compte tenu des liens historiques entre la France et le Québec. Mais si le sujet perd en cela en objectivité, il gagne cependant en richesse et en beauté.

Le livre du phonéticien Jean-Denis Gendron*, de l’Université Laval, se classe à mon avis dans la catégorie des analyses apportant un éclairage significatif au débat. Car il s’agit bien d’un débat lorsqu’il s’oriente dans une comparaison pour discuter du bien parlé de la langue française. Dans un autre papier, j’ai évoqué le maintien de la double prédominance de la France dans le monde de la francophonie : à titre de pays à la fois initiateur et continuateur principal actuel de la langue française. Contrairement à l’univers de l’anglophonie où le pays initiateur (Angleterre) n’est plus le pays continuateur principal actuel (États-Unis). Ainsi, lorsqu’on parle du bien parlé français, il est très difficile d’échapper à la comparaison avec le standard international qu’impose, qu’on le veuille ou non, le parlé français de France à celui au Québec (et à tous les autres parlés francophones : en Afrique, en Europe ou encore en Océanie).

Le livre du Pr Gendron ne vient pas renverser cet état de choses : il vient seulement apporter une perspective différente, ce qui est déjà pas mal en soi. On sait que lors de la Conquête britannique de la Nouvelle-France en 1760, les liens entre cette dernière et la France furent alors très réduits (voire inexistants durant la période napoléonienne jusqu’à sa chute en 1815). Cet isolement d’un demi-siècle d’avec la mère patrie explique en grande partie les différences linguistiques entre les parlés québécois et français. Certains parleront même de retards linguistiques du parlé québécois sur le parlé français, souhaitant rappeler ici la prédominance de fait du parlé français. Ainsi, si des observateurs insistent après 1815 sur le retard du parlé québécois, ceux d’avant 1760 soulignent, au contraire, l’excellence du parlé québécois qui n’avait alors rien à envier au parlé à la Cour du Roi de France. Pourquoi une telle différence de jugement du parlé québécois en un demi-siècle ?

Au-delà de l’argument largement évoqué de l’isolement amené plus haut, il y en a un autre qui semble moins connu – et c’est l’idée maîtresse de la thèse du Pr Gendron dans son livre – : la chute de la royauté lors de la Révolution Française de 1789 a conduit à l’élévation sociale des classes bourgeoises et intellectuelles, bouleversant du même coup les standards linguistiques du parlé français en France. Plus précisément, au parlé de la Cour Royale s’est substitué le parlé des classes bourgeoises au rang du parlé français socialement valorisé (et donc dominant) en France. La Révolution Française n’est donc pas seulement politique mais aussi phonétique. Coupée de ces changements majeurs, la Nouvelle-France a logiquement entretenu le parlé français socialement valorisé de la royauté française en ignorant qu’il perdait tout son prestige là-bas, dans la mère patrie.

Ce parlé québécois est désormais vilipendé, décrit comme « populaire », « provincial » voire « paysan » et « aux accents traînants et désagréables » … Alors qu’il correspond au parlé français « soutenu » et « de bel usage » alors en vigueur à la cour royale avant 1760. Alors oui, bien entendu, une langue doit évoluer pour rester vivante : c’est là un lieu commun. Sans la montée des classes bourgeoises et intellectuelles en France suite à la Révolution, il y aurait quand même eu des différences entre le parlé français au Québec et le parlé français en France, ne serait-ce qu’avec la Conquête britannique en 1760. Quant à savoir la nature exacte qu’auraient pris ces différences (simple différence ou insistance sur le retard ?), c’est là faire de l’histoire-fiction, surtout de la part du néophyte en la matière que je suis.

L’idée est simplement ici d’insister sur la nature socialement construite d’une langue : les hasards de l’Histoire ont fait en sorte que l’addition de la Conquête britannique et de la Révolution française – vingt-neuf années seulement séparent ces deux événements – a radicalement changé la perception par rapport au parlé français au Québec. Une perception qui est toujours fonction du moment dans l’Histoire dans lequel elle prend place comme le rappelle bien le livre du Pr Gendron. Poursuivant le parallèle intéressant avec l’anglais, j’avais là aussi discuté dans un autre papier du caractère socialement construit de la prétendue nature plus « efficace », plus « souple » et plus « économiquement rentable » de l’anglais sur le français.

Si on prend le temps de considérer, ne serait-ce que cinq minutes, le caractère socialement construit de l’anglais, on peut alors en effet voir que l’anglais n’est pas, en soi, plus efficace, plus souple et plus économiquement rentable. La domination économique des puissances anglophones (l’empire colonial britannique puis le rouleau compresseur culturel états-uniens) s’accompagne nécessairement d’une domination politique, culturelle et linguistique. Ainsi, être convaincu que l’anglais est meilleur en soi, c’est avoir intériorisé le travail de domination de la culture anglophone. Tout comme la France avec le français à une époque. Tout comme l’Empire Romain avec le latin à une époque. Tout comme la Chine avec le mandarin de plus en plus (là, j’admets faire un peu d’histoire-fiction).

Dire que les noirs sont des voleurs parce qu’ils sont noirs, dire que les musulmans sont des terroristes parce qu’ils sont des musulmans, dire que les québécois sont condamnés à disparaître parce qu’ils sont des francophones dans un océan anglophone, c’est oublier le caractère socialement construit du racisme et du mépris sous-jacent. Ainsi, si on admet que l’association entre vol et couleur de peau ou que l’association entre terrorisme et confession religieuse n’a rien à voir avec quelque chose de « naturel » mais tout à voir avec un travail idéologique de désinformation, pourquoi ne pas la même ouverture pour ces québécois et leur parlé québécois ?

Bonne fête de fin d’année à toutes et tous. Avec une pensée toute particulière aux immigrantes et aux immigrants qui seront, par choix ou contraints, seuls lors de cette période.



* Jean-Denis Gendron. D’où vient l’accent des québécois ? Et celui des Parisiens ? Essai sur l’origine des accents. Contribution à l’histoire de la prononciation du français moderne. Québec : Presses de l’Université Laval, 2007.



























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Un point de vue

Ohana

Une fois n’est pas coutume, je ne parlerai pas dans ce billet de mes sujets de discussion préférés (multiculturalisme, politique, identité québécoise et tutti quanti). Ça va faire du bien d’aérer les neurones sur d’autres sentiers.

J’ai découvert il y a quelques années Erving Goffman, un sociologue canadien fascinant : je n’ai pas la place pour rendre justice de manière satisfaisante de la contribution très originale de ses réflexions à la sociologie, mais une partie de ses travaux ont porté (le monsieur est décédé en 1982) sur l’étude des interactions sociales et en particulier lorsqu’elles font interagir un individu « normal » et un individu « stigmatisé ».

Vous me demanderez alors, tout habité du relativisme culturel qui caractérise notre modernité : qu’est-ce qu’être normal et qu’est-ce qu’être stigmatisé ? Patience. Goffman apporte des réponses très intéressantes à ces questions pertinentes. Cela fait longtemps que je voulais m’amuser à faire des transpositions de ses travaux dans une chronique en lien avec l’immigration. Le temps est enfin venu. Bien sûr, rien de tout cela est scientifique : ce sont simplement des réflexions qui, cependant, devraient susciter des réflexions intéressantes.

Le point de départ de Goffman est que chaque individu entrant en contact avec un autre a certaines attentes sur l’interaction qu’il va avoir. Ces attentes sont dites normatives car elles sont le reflet de la culture, des normes et de l’ordre social dans lesquels l’interaction prend place. Par exemple, lorsqu’on salue une personne, on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’elle réponde à notre salut. Ou lorsqu’on va voir notre médecin, on s’attend à ce qu’il nous pose des questions sur notre santé … et non qu’il nous parle de sa vie personnelle. Et on peut ainsi multiplier les exemples à l’infini. Ainsi, ceux qui prétendent aborder l’immigrant sans aucun préjugé sont soit très naïfs, soit très hypocrites. Qu’on le veuille ou non, on aborde toujours autrui avec une façon de voir le monde. Dans ce papier, je ne m’intéresserai pas à savoir si cette façon est « bonne » ou pas.

Quand deux personnes normales entrent en interaction, tout va bien : toutes deux savent quoi dire, quoi faire, quoi répondre à la question de l’autre, etc. L’échange est fluide, sans surprise. Là où ça se complique, c’est quand l’interaction implique une personne normale et une autre ayant un stigmate. Ici, la personne normale est déstabilisée car elle ne peut mener une interaction fluide car le stigmate de l’autre personne vient interférer. Imaginez-vous – en supposant que vous tenez le rôle de la personne normale – que vous discutez avec une personne défigurée : malgré toute votre compassion et votre politesse, il est pratiquement impossible d’avoir avec elle une interaction fluide car son stigmate prend toute la place, c’est-à-dire qu’il oriente jusqu’à un certain point vos échanges.

La personne stigmatisée est ici celle qui ne répond pas ou ne satisfait pas aux attentes normatives de la société dans laquelle elle vit. Autrement dit, toute société a ses modèles de normalité : au Québec, c’est (encore) être caucasien, de tradition catholique et francophone (je sais, je simplifie mais vous aurez compris là où je veux en venir). En Indonésie, ça sera une personne à la peau basanée, les cheveux de couleur noire et de confession musulmane. Et ainsi de suite. Il n’y a donc pas qu’un seul modèle de normalité mais autant de modèles de normalité qu’il y a de sociétés (au sens culturel du terme).

Ainsi, un modèle de normalité implique nécessairement un ou des « modèles » de déviance. Le multiculturalisme canadien est un très bon exemple : en établissant un modèle d’accueil de toutes les cultures, il a forgé un modèle de normalité … Créant paradoxalement – comme des négatifs – des modèles d’anormalité (si tu n’adhères pas au multiculturalisme canadien, tu es donc déviant. L’humble auteur de ce billet est donc un déviant). S’il y a donc autant de modèles de normalité qu’il y a de sociétés, il y a donc forcément autant de modèles d’anormalité, autant de stigmates différents.

C’est l’une des beautés des travaux de Goffman : le stigmate (et la normalité) n’existent pas en soi. Tous deux sont relationnels, c’est-à-dire relatifs à la société dans laquelle ils existent. Les implications de cette réflexion sont nombreuses et importantes. Ainsi, le stigmate n’est pas un handicap propre à la personne qui l’a, il ne fait pas partie de son essence. Si dans telle société, elle sera une personne stigmatisée, il se pourrait qu’elle ne le soit pas dans une autre (et inversement). Pendant très longtemps, l’homosexualité a été vue comme une tare génétique, une maladie dans l’ensemble des sociétés occidentales. De nos jours, il y a un relatif consensus pour ne plus considérer cette orientation sexuelle comme une déviance. Cela veut-il dire que les homosexuels ont « changé » ? Non : c’est la société qui a changé. Plus précisément, Goffman dirait que le stigmate n’existe pas en soi : il n’est qu’un point de vue sur les caractéristiques d’une personne. Bien entendu, les immigrants issus des minorités visibles seront interpellés par ces propos car ils sont souvent victimes de ces stigmatisations qui sont uniquement sociales (cela pour rappeler que le fait d’être noir, ou d’être musulman ou encore d’avoir la peau basanée ne présume en rien des qualités intrinsèques de la personne, contrairement à ce que tentent de faire croire le racisme). Vous aurez bien entendu compris que mes choix de prendre la couleur de la peau ou de la confession musulmane ont été faits à dessein.

Goffman poursuit en distinguant plusieurs types de stigmate : entre autre, ceux qui sont visibles et ceux qui ne le sont pas. En effet, si on reprend son postulat de départ – attentes normatives sur toute interaction sociale – on comprend alors l’importance de la visibilité ou non du stigmate. Ainsi, une personne immigrante noire a un stigmate visible (si elle se trouve dans une société de « blancs » par exemple) : difficile pour elle en effet de cacher son stigmate et son interlocuteur « normal » le voit tout de suite et cela peut influencer grandement leurs échanges (surtout si la personne « normale » est raciste). L’exemple de la personne défigurée rentre dans le même type de stigmate visible. Ici, la personne normale peut tenter de faire preuve de « bienveillance sociale », c’est-à-dire d’en faire trop pour tenter de rendre l’interaction la moins problématique possible. C’est-à-dire ouvrir la porte à une personne handicapée (qui ne l’a pas demandé) ou encore de parler à la place (en croyant bien faire) de l’immigrant qui ne maîtrise pas encore bien le français. Le problème c’est que cette bienveillance sociale, qui cherche à rendre l’interaction sociale la plus normale possible, démontre au contraire que cette interaction est problématique. En effet, il n’y aura de bienveillance sociale qu’avec une personne stigmatisée.

Et il y a le stigmate invisible. C’est-à-dire celui qui ne se voit pas juste en regardant la personne. Quelques exemples : laisseriez-vous votre enfant continuer à jouer avec votre voisin, très gentil au demeurant, si vous apprenez un jour que c’est un ex-détenu ? Et en fonction de vos valeurs, auriez-vous la même attitude avec la personne séropositive ? Avec celle qui conduit un gros Hummer (de plus en plus stigmatisé …) ? Avec votre collègue immigrant qui est souverainiste ou fédéraliste, selon le cas ?

On peut ainsi multiplier les stigmates, visibles ou invisibles, à l’infini. Un dernier apprentissage que nous donne Goffman en lien avec cela, c’est qu’au final, personne sur cette bonne vieille terre n’a de contrôle sur son identité : de personne normale un jour, vous pouvez devenir un pestiféré le lendemain et inversement. Demandez ce qu’en pensent, par exemple, les prêtres de l’Église Catholique romaine reconnus de pédophilie. Goffman a une très belle phrase pour illustrer cela : l’identité n’est qu’un prêt consenti à l’individu par la société. Cette dernière peut donc, en tout temps, la lui retirer.

Je trouve qu’il y a là des réflexions très intéressantes à faire pour qui s’intéresse à l’immigration, particulièrement au Québec.

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La fin d'une « spécificité » Québécoise

Ohana

Lorsque la question des accommodements raisonnables était le débat de l’heure dans l’actualité québécoise en 2007 – on se rappelle le code de vie d’Hérouxville à l’attention des nouveaux arrivants – bien des observateurs, en particulier au Canada anglais, ont largement insisté sur le fait qu’un tel débat au Canada ne pouvait exister qu’au Québec.


Il semblait en effet d’une « évidence incontestable » qu’un Québec « replié sur lui-même sur le plan identitaire », animé d’un « nationalisme conservateur » et « recroquevillé sur son passé » ne pouvait qu’être frileux face aux pratiques et habitudes de vie des immigrants. Dans le grand et beau Canada multiculturel, le Québec était définitivement celui qui détonait, l’empêcheur de tourner en rond. Certains observateurs allant même jusqu’à avancer que cette « xénophobie » québécoise était rien de moins qu’inscrit dans le patrimoine génétique des québécois : on se rappellera par exemple l’éditorial hallucinant  de Jan Wong – « get under the desk » – dans le Globe and Mail, blâmant la Loi 101 pour la tragédie au Collège Dawson (et dans un registre différent mais n’empêchant tout de même pas les amalgames, l’édition de MaClean’s expliquant la corruption galopante au Québec à cause des spécificités même des québécois).


En d’autres termes, la plus petite opinion venant du Québec allant le moindrement à contre-courant de la rhétorique politiquement correcte de la diversité culturelle était immédiatement et systématiquement interprétée par une certaine élite bien-pensante canadienne anglophone comme l’énième expression de la tare québécoise rétrograde et populaire. Une confrontation d’opinions qu’on pourrait largement calquer à une sorte de lutte des classes sociales comme on parle Margaret Wente, toujours dans le Globe and Mail, au sujet de l’échec du multiculturalisme en Allemagne selon la chancelière Angela Merkel : être en faveur à la diversité culturelle, c’est être ouvert, raffiné et cosmopolite alors qu’émettre des doutes (donc, sans y être formellement opposé), c’est être ignorant et raciste comme les classes populaires.


Mais après cette petite digression, revenons à nos moutons d’un supposé Québec génétiquement allergique aux sirènes du multiculturalisme et de l’immigration. Ainsi, lorsqu’il est écrit que « les immigrants de toutes races, religions et ethnicités sont les bienvenus mais il devra leur être manifesté qu’ils devront se commettre sans compromis aux valeurs fondamentales canadiennes ainsi que déclarer leur loyauté absolue envers le Canada », plusieurs y verront les relents d’un discours typiquement québécois cherchant à protéger mordicus son « Nous » face à « Eux ». Discours que l’on ne manquera d’ailleurs pas de voir comme un anachronisme en cette ère de « mondialisation des cultures » et « d’ouverture sur le monde ».


Or, cette phrase sur la nécessité demandé à l’immigrant de se conformer aux « valeurs fondamentales canadiennes » est tirée du Centre pour une réforme des politiques d’immigration. Il ne s’agit pas d’un organisme québécois mais canadien créé à Ottawa l’an dernier. La majorité des membres de son conseil d’administration et de son comité consultatif sont canadiens-anglophones et travaillent ou ont surtout travaillé dans des organismes non québécois. La mission que s’est donné cet organisme – qui ressemble en fait à un laboratoire d’idées (think-tank) – est de proposer « des modifications à la politique canadienne d’immigration ». Plus spécifiquement, il propose huit objectifs allant notamment de l’obligation pour l’immigrant de se conformer aux valeurs canadiennes (6ème objectif) à une remise en question du maintien de taux d’immigration élevés (5ème objectif) ou de ne considérer l’immigration comme main-d’œuvre complémentaire en faisant passer en priorité la main-d’œuvre actuellement présente au Canada (2ème objectif).


Lorsque des opinions, au Québec, ont émis des réserves quant à la capacité d’accueil de la société québécoise en maintenant des taux élevés d’immigration, bien des gens ont crié à l’intolérance. J’ai moi-même écrit dans une de mes chroniques être en faveur d’un gel des taux d’immigration comme une des conditions nécessaires pour améliorer l’insertion professionnelle et l’intégration sociale des immigrants déjà présents (position que je maintiens toujours). Lorsque des opinions, au Québec, ont souhaité que des mécanismes soient mis en place pour que les immigrants respectent davantage les valeurs québécoises (« telles l’autorité de la loi, l’égalité des sexes et la dissociation entre l’état et l’église » pour reprendre les propres termes du Centre pour une réforme des politiques d’immigration), bien des gens ont crié à la xénophobie. Vont-ils faire de même pour ce Centre ? Une certaine idée de la cohérence l’exigerait en tout cas.


De mon point de vue, l’existence de ce Centre, fruit d’une réflexion essentiellement tenue au Canada anglais par des canadiens-anglais est une illustration – parmi tant d’autres – qu’il n’y a pas de « spécificité » québécoise quelconque concernant une prétendue frilosité face au multiculturalisme. Continuer à maintenir la position inverse serait faire preuve de malhonnêteté intellectuelle. À titre d’anecdote, il est étonnant que dans la course à l’élection du prochain maire de Toronto, la plus grande ville multiculturelle au Canada, un candidat en particulier gagne en popularité, Rob Ford, dont les prises de position par rapport à l’immigration et à l’accueil des réfugiés ne s’inscrivent pas vraiment dans la ligne politiquement correcte du multiculturalisme canadien.


Je suis donc extrêmement heureux de l’existence de ce Centre au Canada-anglais. Non pas pour ses idées, ses positions où les affiliations politiques de ses membres que pour le débat qu’il peut créer, pour la remise en question qu’il lance sur ce multiculturalisme canadien considéré pendant si longtemps comme une évidence, un allant de soi. Dans un autre papier, j’ai déjà exprimé aussi ma grande inquiétude – non seulement pour le Québec mais aussi pour le Canada – pour cette fuite en avant dans la politique du multiculturalisme canadien où le Canada se retrouve actuellement emprisonné. Il ne peut plus gérer aujourd’hui plusieurs problématiques relatives à l’immigration et aux communautés culturelles (car ce sont deux choses différentes) sans remettre en question certains piliers fondamentaux de sa philosophie multiculturelle.


Il y en aura toujours pour dire que remettre en question, ne serait-ce qu’un iota, de la politique du multiculturalisme canadien, c’est être nécessairement raciste, xénophobe et passéiste. Cela me fait doucement rire de voir ces personnes si « raffinées » et « ouvertes » – et donc supposées être capables de faire preuve d’un esprit critique et nuancé – faire preuve, au contraire, d’un tel esprit de dichotomisation en simplifiant des réalités complexes. À moins que le Centre pour une réforme des politiques d’immigration soit, en vérité, infiltré par de méchants québécois nationalistes. Ça doit être ça.


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Produits finis

Ohana

La question de l’intégration professionnelle des immigrants sur les marchés du travail canadien et québécois reste toujours d’actualité. Les études ne manquent pas pour nous rappeler les difficultés que rencontrent encore les immigrants à non seulement s’insérer mais aussi à obtenir un emploi à la hauteur de leurs qualifications. Le but ici n’est pas de proposer des pistes de solution : le problème est bien trop complexe et systémique. Au contraire, j’aimerais alimenter le débat pour souligner combien l’idée de se faire reconnaître ses qualifications comme travailleur immigrant est loin d’être gagnée. Je vous le dis tout de suite : je ne me ferai pas nécessairement des amis parmi les immigrants qui liront cette chronique. Mais l’idée ici, c’est de partager une opinion et non de gagner un concours de popularité.

J’admets sans hésiter que plusieurs professions n’exigeraient qu’une mise à jour purement technique pour que l’immigrant soit ensuite fonctionnel sur les marchés du travail locaux (si on fait exception de l’apprentissage du français ou de l’anglais dans le cas de l’immigrant allophone, autre grand débat …). Il y a toutefois certaines professions qui, à mon sens, exigeraient bien plus qu’une « simple » mise à jour. Prenons les avocats par exemple : en toute franchise, une solide expérience professionnelle de plusieurs années de pratique dans le pays d’origine peut-elle compenser la méconnaissance, à un niveau professionnel, du droit civil québécois ou le common law ? Même question pour un enseignant du secondaire en histoire-géographie : comment son expérience, aussi solide soit-elle, pourrait-elle palier à la méconnaissance des modèles pédagogiques utilisées ici, sans parler de l’histoire et de la géographie canadienne ou québécoise (d’autant plus qu’on ne parle pas ici de seulement connaître mais de posséder une solide connaissance de ces disciplines en vue de les enseigner) ? Je ne suis pas convaincu qu’il suffise qu’un avocat suive des cours de droit et qu’un enseignant des cours d’histoire et de géographie (et de pédagogie) pour qu’ils soient ensuite suffisamment fonctionnels.

Un autre argument pour une autre profession avec lequel j’ai toujours eu de la difficulté : dans le cas des médecins (sujet hautement sensible), on va dire qu’un cœur au Québec est pareil que n’importe quel cœur partout dans le monde. Au sens biologique, tout ce qu’il y a de plus exact. Ceci étant, traite-t-on de la même façon sur les plans médical, organisationnel, administratif et même culturel ce cœur au Québec comparativement à ailleurs dans le monde ? Je ne sous-entends pas que la façon de faire québécoise est meilleure ou pas, je dis simplement que c’est la façon de faire au Québec, là où le médecin immigrant veut s’installer. Là où je veux en venir, c’est qu’au-delà de la dimension purement technique d’une profession (les compétences, les qualifications), il y a aussi une dimension sociologique. Cette dimension est le résultat de l’interaction de plusieurs facteurs qui font en sorte que les médecins québécois interviennent d’une telle manière car cela correspond à une façon spécifique de faire la médecine au Québec. En cela, le médecin québécois est un produit fini au Québec, c’est-à-dire un professionnel immédiatement fonctionnel et productif, car sa formation initiale est sociologiquement ajustée aux besoins mais aussi aux codes culturels et aux valeurs et aux besoins du marché du travail d’ici. En outre, au-delà de la formation académique et des résidences, le futur médecin québécois a déjà une certaine expérience du marché du travail local (emplois étudiant) et une certaine maîtrise de quelques subtilités des codes culturels en milieu de travail qui peuvent faire toute la différence dans son travail. Et c’est pareil pour le comptable tunisien en Tunisie, le psychologue français en France ou encore l’informaticien indien en Inde.

Mais prenez ces trois professionnels immigrants et mettez-les au Québec, ils ne seront pas des produits finis dans la réalité québécoise. Sûrement des produits semi-finis mais certainement pas finis. J’aime bien l’anecdote du médecin québécois parti travailler au Costa Rica : auscultant un patient, il avait de la difficulté à poser un diagnostic car les symptômes de son patient lui étaient peu familiers. Jusqu’à ce qu’un collègue costaricien, arrivant à ce moment-là, saisit tout de suite le mal car il s’agissait d’une maladie tropicale habituelle sous ces tropiques et qu’il rencontre donc régulièrement chez ses patients.

D’autres immigrants me répliquent par ailleurs que bien des québécois voyagent chaque année à l’étranger sans avoir aucune hésitation : ils embarquent ainsi sans problème dans des avions avec des pilotes non formés au Québec, vont monter dans des autobus entretenus par des mécaniciens non formés au Québec, etc. Sans parler des québécois qui vont se faire soigner à l’étranger parce que les listes d’attente sont trop longues ici Ainsi, si le pilote d’avion est suffisamment efficace là-bas – pour que des québécois lui fassent confiance – pourquoi ne le serait-il pas aussi au Québec ? L’argument est séduisant mais il mélange des choses importantes. Lorsqu’un québécois est à l’étranger, non seulement il y va de manière volontaire – en toute connaissance de cause – mais en plus il n’engage que ses propres intérêts individuels. Et de toute façon, il n’a pas le choix du pilote. En plus, le pilote chinois, le mécanicien chilien ou le médecin libanais ont une efficacité reconnue et incontestée car ce sont des professionnels formés et adaptés à la réalité de leurs pays respectifs.

La situation serait toute autre si ces trois professionnels immigraient au Québec : c’est ici l’intérêt collectif de tous les québécois qui est en jeu, où nous avons souverainement le choix de nos professionnels et nous sommes dans un espace (social, culturel, etc.) très différent de celui où ces professionnels ont été formés et où ils ont acquis leur expérience. Transposer directement la compétence d’un professionnel d’un pays à un autre, en faisant littéralement un « copier-coller » en se disant que s’il est compétent dans son pays il sera alors nécessairement aussi ici avec une simple mise à jour, est un raisonnement réducteur. Moralité : au Costa Rica, je vais davantage faire confiance au médecin costaricien et au Québec, au médecin québécois. Objectivement, l’un n’est pas meilleur que l’autre : tout dépend de l’environnement de travail dans lequel on place chacun.

La question est complexe lorsqu’il s’agit de professions dont l’activité les amènent à avoir accès à l’intimité physique ou psychologique de leur client avec les risques potentiels d’abus (ex : psychologue, médecin, etc. Et même un comptable : confiez-vous vos économies à n’importe qui ?). Nous touchons ici à un des fondements du système professionnel québécois avec l’enjeu de la protection du public. Il devient alors ici difficile d’imposer des mécanismes standardisés de reconnaissance des qualifications car la particularité de ces professions est de proposer un service personnalisé à la réalité singulière de chaque client desservi.

Je sais très bien que les ordres professionnels se camouflent parfois derrière l’argument de la protection du public pour protéger leurs intérêts spécifiques, au détriment justement de l’intérêt du public et des immigrants ici en l’occurrence. Et j’ai conscience aussi des petites guerres et des rivalités que l’immigrant subit. Comme écrit précédemment, le problème est systémique et en cela, il serait naïf de penser que les ordres professionnels en constituent le nœud. Est-ce à dire qu’un immigrant ne pourra jamais devenir un produit fini au Québec ? Bien sûr que non. Je veux simplement rappeler ici que dans le cas de la reconnaissance des compétences des immigrants comme dans n’importe quel enjeu collectif, ce n’est ni noir ni blanc. Ce ne sont pas les méchants ordres professionnels magouilleurs d’un côté et les gentils immigrants de l’autre côté. Il y a définitivement une minorité de magouilleurs mais une grande majorité de gens qui essaient sincèrement de faire au mieux. Et la phrase précédente vaut autant pour les ordres professionnels que pour les immigrants. Comme immigrant, je suis donc définitivement pour faciliter davantage la reconnaissance des compétences. Comme québécois, je suis aussi définitivement pour qu’on s’assure en même temps de la protection de mon intégrité physique et psychologique.

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Le conservatisme social

Ohana

L’univers mythologique canadien de l’ère moderne accorde une place particulière à l’immigration. Ce qui peut, à première vue, surprendre dans la mesure où le Canada est un endroit qui s’est essentiellement construit par l’immigration. On peut donc s’étonner de voir l’immigration n’y recevoir une reconnaissance bien spécifique que depuis quelques décennies. On saisit mieux de quoi il en retourne lorsqu’on comprend qu’il ne s’agit pas ici de n’importe quelle immigration : on parle ici des immigrants « ethniques », ceux issus de ce qu’on appelle les minorités visibles. C’est-à-dire celle qui depuis les années 70 provient d’ailleurs que de l’Angleterre ou des États-Unis et de manière générale, d’ailleurs que de cet Occident caucasien, de tradition chrétienne et élevé dans la démocratie et la laïcité.


Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de rappeler ici un trait d’ironie dont l’Histoire sait si bien nous en réserver parfois. Si la politique du multiculturalisme de Trudeau est définitivement à l’origine de ce repositionnement idéologique de l’immigration dans l’univers mythologique canadien et si elle semble correspondre si parfaitement à cette représentation que l’on peut se faire aujourd’hui de l’immigration dans un contexte de pluralisme culturel, cette fameuse politique fût pourtant, à l’origine, destinée à honorer la contribution importante des immigrants … d’origine caucasienne, de tradition chrétienne et en provenance de pays occidentaux.


Bien sûr, aujourd’hui, quasiment tout le monde a oublié cela. Or, il suffit de regarder les statistiques de Citoyenneté et Immigration Canada à l’époque où fût lancée la politique du multiculturalisme (c’est-à-dire à la fin des années 60) pour constater que ces fameux immigrants dit ethniques ne représentaient à l’époque qu’un faible pourcentage du volume total d’immigration annuelle au Canada. Ici, on a donc le choix de la conclusion à en tirer : soit on peut faire preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle en se disant que la représentation qu’on se faisait du multiculturalisme à l’époque avait si peu à voir avec l’exotisme, la diversité culturelle et l’ethnicité ; soit on peut faire dans la mauvaise foi et se dire que Trudeau fût vraiment un très grand visionnaire, anticipant – sans même s’en rendre compte lui-même, c’est dire – le visage que prendrait l’immigration canadienne quelques décennies plus tard.


Depuis Trudeau donc, l’immigrant si ethniquement exotique est désormais investi d’une puissante aura symbolique, élevé au rang d’icône de la diversité culturelle emblématisant l’universalisme canadien en matière d’ouverture et d’égalité. Se construit donc depuis quarante ans une véritable rhétorique à la fois politique et idéologique dont l’objectif est d’associer étroitement immigration, pluralité culturelle et progressisme canadien. Aujourd’hui, on ne peut que reconnaître l’efficacité de ce puissant travail de reformatage des représentations sociales reliées à l’immigration et au pluralisme culturel : on ne compte plus aujourd’hui les reportages télé, les émissions radio ou encore les articles de journaux ne cessant de nous vanter les bienfaits de l’immigration en termes de diversité culturelle, d’échanges d’idées, de changement de perspective, etc. Montrer un immigrant français bon teint mangeant une poutine ou une immigrante australienne faisant de la raquette, ça ne fait pas très « exotique » ni très « diversité culturelle ». Même si tous deux sont aussi des immigrants, comme s’il y avait deux types d’immigration : celle « officielle » qui a bien reçu sa carte de résident permanent et l’autre, la « vraie », celle qui fait vraiment immigration avec ses belles peaux basanées, ses cheveux noirs, ses vêtements chatoyants et sa cuisine si délicieusement exotique. Tout ça pour dire que l’immigration est étroitement associé dans nos représentations – au Canada et au Québec – à une certaine idée de l’ouverture, du pluralisme et à certaines valeurs progressistes.


Dans ces conditions, on comprendra que le Parti Libéral du Canada (PLC), à l’origine de la politique du multiculturalisme, soit celui qui ait le plus profité du vote issu de l’immigration et des communautés culturelles. Or, il semblerait que le parti politique actuellement au pouvoir à Ottawa – le Parti Conservateur du Canada (PCC) – voit aussi dans l’immigration un nouveau bassin d’électeurs. Non pas en lui vendant des valeurs d’ouverture, de pluralisme culturel et de progrès social mais plutôt presque le contraire : des valeurs de stabilité, de tradition et de conservatisme en termes de représentation de la famille, de la division sexuelle du travail et bien entendu du mariage.


Le pari politique est un peu risqué mais audacieux. L’objectif ici est de viser l’immigrant en provenance généralement de pays en émergence dont les valeurs sont plus « traditionnelles » pour qui le mariage est strictement l’union de deux personnes de sexe opposé, pour qui la place de la femme est exclusivement à la maison, pour qui l’ordre public, la morale et de bonnes mœurs sont les piliers de la vie en société. Bien sûr, c’est une conception très stéréotypée des immigrants des pays en question. Mais on retiendra surtout ici la tentative de renversement complet de la position historique de l’immigration dans l’univers mythologique canadien. L’ambition n’est pas mince : en effet, c’est tout un édifice idéologique construit depuis plusieurs décennies organisant un ensemble de valeurs culturelles importantes du Canada actuel que le PCC veut réformer ici. Il s’agit là de conservatisme social qu’il faut distinguer du conservatisme économique : le second porte son intérêt uniquement sur une transformation des rapports économiques – en prônant un interventionnisme étatique réduit et le libre-marché – sans étendre sa réflexion au niveau des valeurs et de la morale. L’illustration la plus éclatante de cette distinction au Canada se retrouve probablement dans la croissance du Wild Rose Alliance dans le paysage politique albertain. Ainsi, si sa cheffe Danielle Smith est un pur produit du libertarisme économique, elle a toutefois l’intention de maintenir le statu quo actuel en matière de droit à l’avortement et des droits des gaies si elle prend un jour le pouvoir en Alberta.


Il y a peu de chance que la stratégie des conservateurs fonctionne véritablement auprès des immigrants issus de pays en émergence : plus que les bonnes mœurs ou une morale plus traditionnelle, ces derniers – comme tout immigrant – recherchent des conditions économique, politique et sociale stables pour pouvoir vivre en sécurité et prospérer. Autant d’éléments qui existent déjà de manière générale au Canada et ce, quelque soit l’orientation politique du parti au pouvoir à Ottawa. Mais le simple fait d’envisager de pouvoir modifier les représentations historiquement associées à l’immigration depuis des décennies semble refléter la rapidité des transformations que connaît l’immigration canadienne depuis quelques années.


Pour finir, avez-vous vu ce récent sondage sur la perception de l’immigration auprès d’un échantillon de canadiens ? Les québécois, ces supposés sectaires racistes et xénophobes, seraient avec les britannico-colombiens les plus nombreux au Canada à percevoir l’immigration de façon positive. Bonne rentrée.


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Quoi qu'on dise

Ohana

Comme chaque année, le Québec célèbre sa fête nationale ce 24 juin. À la différence que cette année, le jour précédant la St-Jean Baptiste constitue le vingtième anniversaire de l’échec du Lac Meech. C’est en effet le 23 juin 1990 que le Canada anglais, au travers de Clyde Wells et d’Elijah Harper, renonçait finalement à intégrer solennellement le Québec dans la constitution canadienne.

Peut-être que l’échec du Lac Meech ne vous dit rien : autant dans le sens que vous ne savez pas de quoi il s’agit ou que cela ne vous intéresse pas. Peut-être aussi que tout ce qui concerne de près ou de loin avec les enjeux constitutionnels vous passe très loin au-dessus de la tête. Quelque soit le cas, c’est tout à fait votre droit. Mais quelque soit le cas, vous vivez – comme quiconque au Canada, immigrant ou pas – avec les conséquences de cet événement. Il y a vingt ans, au bord du Lac Meech en Ontario, se sont tenues des négociations pour que le Québec appose sa signature au bas de la constitution canadienne, ce qu’il avait refusé de faire en 1982 lorsque ce document fût rapatrié au Canada, achevant ainsi la quasi-émancipation du Canada par rapport à l’Angleterre.

Mené par le premier ministre du Québec de l’époque, le fédéraliste Robert Bourassa, le Québec était prêt à réintégrer formellement le Canada si ce dernier acceptait les cinq conditions suivantes : 1) reconnaissance, pour l’essentiel symbolique, du caractère distinct du Québec 2) droit de veto sur les changements aux institutions du Canada 3) enchâssement dans la constitution de l’accord qui donne au Québec une assez large autonomie en matière de sélection des immigrants 4) droit de retrait avec compensation pour les futurs programmes fédéraux en juridictions québécoises 5) permanence de la présence de trois juges québécois à la Cour suprême. Ces conditions, dans des champs de compétence divers, visaient toutes le même objectif : reconnaître formellement le caractère culturellement et linguistiquement distinct du Québec au sein du Canada. Pas se séparer du Canada, ni dire que le Québec est meilleur que le reste du Canada. Simplement différent et le reconnaître.

Ironie de l’histoire : si les accords de Lac Meech furent un échec, c’est parce que les anglo-canadiens considéraient ces conditions beaucoup trop élevées et bien des québécois jugeaient ces conditions beaucoup … trop basses. Autrement dit, tout le monde était d’accord sur le fait qu’ils étaient en désaccord : pas question de se vendre à l’autre à un prix aussi vil. Autre démonstration, s’il était nécessaire, du caractère distinct de la société québécoise au sein de l’espace canadien. La veille du 23 juin 1990 d’ailleurs, on se souviendra des mots restés célèbres prononcé par Robert Bourassa dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale : « le Canada anglais doit comprendre de façon très claire que, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement. ».

Où tout cela nous mène concrètement ? Que depuis 1982, le Québec se voit assujetti à une constitution et une charte des droits et libertés individuelles ne contenant aucun élément prenant en compte sa distinction culturelle et linguistique. Et donc que les lois ne reflètent pas cette distinction et que les tribunaux ne sont pas tenus de les interpréter en tenant compte de cette distinction. Et que le dossier des accommodements raisonnables – pour prendre un exemple que vous devez sûrement connaître – est un enjeu en partie problématique parce que l’accommodement juridiquement autorisé est parfois culturellement opposé au caractère distinctif de la société québécoise. Que la distinction québécoise eut été reconnu dans la constitution n’aurait certes pas réglé le dossier des accommodements raisonnables, ni maintenant ni pour toujours. Cela aurait cependant fourni un mécanisme juridique puissant au Québec pour faire valoir sa distinction en lançant un message clair aux personnes exigeant un accommodement jugé culturellement déraisonnable selon les standards québécois. En outre, en n’utilisant ou en n’utilisant pas cet outil de droit en fonction de la demande d’accommodement, le Québec aurait pu lancer un autre message : ce ne sont pas tous les accommodements qui posent culturellement problème, seulement certains en particulier. Un message important car, actuellement, tous les accommodements sont médiatiquement mélangés et mis ensemble, laissant croire que la société québécoise refuse toute diversité culturelle. Ce qui est évidemment faux.

Il est d’ailleurs assez drôle de lire ou de voir des immigrants se déchaîner contre la prétendue xénophobie québécoise en mettant tout le monde et toute la société québécoise dans le même sac : au nom de la diversité culturelle, quoi de plus logique en effet que de « l’honorer » en effet en se livrant à de généreuses généralisations en homogénéisant la culture québécoise.

Le défi consistant à trouver un équilibre entre préserver sa culture avec sérénité et accueillir les autres cultures avec enthousiasme est sans nul doute un enjeu important. Le 24 juin se veut, je pense, aussi l’occasion dans l’année de célébrer cet enjeu.

Alors, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, gens du pays, c’est à votre tour de vous faire parler d’amour. Bonne fête nationale à toutes et tous, québécois d’ici et d’ailleurs.

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l'intégration par le sport

Ohana

Les récents exploits du Canadien de Montréal lors des séries éliminatoires de la Ligue Nationale de Hockey ont incontestablement fait vivre un printemps magique au Québec. La fièvre de la Coupe Stanley s’est donc fait sentir pendant plusieurs semaines au fur et à mesure que les joueurs du Canadien accumulaient les exploits, une première fois face aux Capitals de Washington puis ensuite face aux Penguins de Pittsburg.


Comme partout ailleurs dans le monde, le sport constitue un véhicule important de l’intégration sociale de l’immigrant à sa société d’accueil. Cela prend un sens particulier au Québec compte tenu du rôle déterminant qu’y tient le Canadien de Montréal : son importance est loin de se limiter à la seule dimension sportive mais se déploie aussi et surtout sur les plans culturel, linguistique et donc politique. Un sens particulier mais pas exclusif à la société québécoise : comme partout dans le monde, la présence forte d’un sport ne peut se comprendre que dans son rapport avec la société où il a émergé.


On rêve ainsi de voir le sport – c’est-à-dire le hockey – réussir là où le travail et l’école ont encore de la difficulté dans le processus d’intégration des immigrants dans la société québécoise. Dans ce contexte, la récente performance en séries éliminatoires du Canadien est susceptible de représenter un puissant moteur d’intégration des immigrants à la culture québécoise. En effet, le sport a de cela de particulier est qu’au-delà des caractéristiques de chaque discipline sportive (règles du jeu, manière de compter les points, etc.), il permet à un individu de s’identifier à une ville, à une communauté voire à un pays. Le genre d’identification – certains parleront même de communion – capable de transcender les différences linguistique, culturelle, sociale ou ethnique. L’immigrant, fan de soccer (en provenance d’Europe ou d’Afrique du Nord) ou de cricket par exemple (originaire d’Inde) peut retrouver aussi dans le hockey le modèle typique ritualisée du supporter d’un club sportif : l’uniforme des joueurs comme visuel de ralliement, le rythme des matchs de la saison régulière, la rivalité particulière avec certains adversaires (les Bruins de Boston dans le cas du Canadien de Montréal), l’intensité des matchs à fort enjeu et, bien entendu, la communion avec les autres partisans.


On peut en effet rêver de voir le hockey fédérer québécois de souche et québécois d’adoption dans une même ferveur, d’abord sportive, pour ensuite se déployer – « en toute logique » – dans les domaines de la culture, de la langue, de la politique, etc. La symbolique est, dans le cas du Québec, extrêmement forte et lourde de significations : l’une des raisons ayant présidé à la naissance du Canadien de Montréal fût d’avoir un club de hockey francophone à Montréal (face aux Maroons anglophones). Ensuite, les exploits de Maurice « the Rocket » Richard, au tempérament si représentatif des canadiens-français de l’époque – dont l’humilité n’avait d’égale que sa détermination sur la glace – n’ont fait qu’alimenter le sentiment nationaliste identitaire au Québec. De là, chaque conquête de la Coupe Stanley par le Canadien participait à ce mouvement croissant d’appropriation des québécois sur eux-mêmes.


Ainsi, chaque match du Canadien, à une certaine époque, pouvait donner à se voir comme une métaphore de la lutte constante (culturelle, linguistique, politique, économique) de ces canadiens-français où la patinoire symbolisait cet espace social où le canadien-français pouvait enfin y voir un endroit où il gagnait. À ce titre, bien des québécois – et en particulier les plus souverainistes d’entre eux – aiment à voir le fameux but de Maurice Richard, alors qu’il traîne le défenseur Earl Siebert sur son dos depuis la ligne bleue, comme un symbole de la détermination des québécois à survivre coûte que coûte malgré le poids numériquement et culturellement écrasant d’un environnement anglophone.


Dans un article très intéressant de Jonathan Trudel sur ces « nouveaux mordus du hockey » que représentent bien des immigrants, on a effectivement l’impression que ce sport représente un excellent véhicule d’intégration des immigrants à la société québécoise. La dimension fortement affective et ludique d’un sport permet en effet de créer peut-être plus facilement ce sentiment identificatoire (à une communauté, à des valeurs, à des symboles) que le long et fastidieux travail d’information de l’histoire et d’analyse des enjeux politique, linguistique et culturels d’une société. Il est vrai que l’intensité d’une soirée dans une Cage aux Sports, entouré de collègues de travail québécois de souche, à voir gagner le Canadien peut sûrement faire mille fois mieux que de lire des livres, de regarder des documentaires à la télévision ou de s’informer sur Internet sur le Québec. Et il est fort probable qu’un immigrant aura plus de chances de rencontrer des québécois de souche en jouant au hockey (dans une ligue de garage par exemple) plutôt qu’en allant jouer au soccer sur un terrain.


En ce qui me concerne, je ne suis cependant pas – encore – convaincu des vertus intégratrices du hockey chez les immigrants. En effet, l’article de Jonathan Trudel montre certes un intérêt, voire une passion, marquée des immigrants pour le hockey mais ce sport ne définit pas à lui seul la société québécoise. Devenir un fan de hockey ne signifie pas que l’immigrant est intégré ou veut s’intégrer à la société québécoise. Avant d’arriver à la conclusion, très désirable j’en conviens, d’un immigrant intégré parce que fan de hockey, d’autres conclusions sont possibles : il peut reporter sur le Canadien de Montréal sa passion de partisan qu’il portait auparavant sur son équipe de soccer ou de cricket préféré dans son pays d’origine ; il peut « consommer » intensément le Canadien de Montréal (en regardant tous les matchs à la télévision, en allant au Centre Bell, en en discutant avec ses collègues de travail, etc.) sans consommer rien d’autre de ce que peut offrir la culture québécoise (musique, gastronomie, télévision, arts, etc.). Le lien entre passion pour le hockey et passion pour le Québec est trop facilement ou trop rapidement posé à mon avis.


Bien sûr, on peut me répondre qu’il faut bien que l’intégration commence quelque part et qu’on devrait être heureux qu’un immigrant vive un engouement pour le Canadien de Montréal. Je suis tout à fait d’accord. Là où je suis plus circonspect est de ne pas mélanger engouement pour le sport, engouement pour le Canadien de Montréal et engouement pour la culture québécoise. Ce sont trois choses assez distinctes entre elles et si l’on peut bien sûr construire des ponts entre elles, il est naïf de les construire à priori. Que l’on rêve de voir l’immigrant s’intégrer harmonieusement à la société québécoise par le hockey est une aspiration très légitime. Il ne faudrait cependant pas espérer que l’immigrant développe le même rapport affectivo-culturel au hockey qu’a le québécois de souche : Maurice Richard allant quand même scorer malgré un joueur sur son dos n’aura pas la même résonance chez le québécois de souche et chez le québécois d’adoption. Si le premier pourra jusqu’à y voir toute la symbolique d’une petite société distincte, le second pourra y voir « seulement » l’expression du courage, de la détermination et de l’envie de gagner d’un joueur exceptionnel. Que cela lui donne envie, ensuite, d’explorer un peu plus la question – pour comprendre par exemple pourquoi un tel joueur au Québec – est une autre chose.


Après le printemps magique que nous fait connaître le Canadien de Montréal lors des séries de la Coupe Stanley, voilà que commencera d’ici peu la Coupe du Monde de soccer en Afrique du Sud. Une autre magie sportive va s’emparer du Québec mais, cette fois-ci, au travers essentiellement de ses immigrants qu’ils soient d’Afrique, d’Europe, d’Amérique du Sud ou encore du Moyen-Orient ou d’Asie.


Voici une autre belle opportunité de faire du sport un véhicule d’intégration au Québec : permettre à bien des québécois de souche de comprendre l’engouement pour le football qui va saisir à partir du 11 juin leurs collègues de travail, leurs voisins ou leurs amis qui viennent d’ailleurs.


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Sherbrooke (partie 1)

Ohana

Pendant longtemps, l’actualité nationale et internationale a représenté l’essentiel de mon travail quotidien d’information. Jusqu’au jour où j’ai trouvé absurde de bien connaître les enjeux politiques d’une élection sud-coréenne, à l’autre bout du monde, en ignorant complètement ce qui se passait, ici et autour de moi, à Sherbrooke. Pour mes chroniques, c’est un peu la même chose : beaucoup de sujets sur de « grands » enjeux politique, culturel ou social intéressant le Québec ou le Canda mais si peu sur ma ville d’adoption. Ce papier a donc pour but de remédier à cette petite injustice. J’avais déjà écrit une chronique sur Sherbrooke il y a quelques temps qui s’apparentait davantage à une promenade nocturne. Je voudrais ici en parler de manière plus « formelle » même si mon regard ne sera évidemment pas objectif.


Une chose que je trouve particulier avec Sherbrooke est que c’est surtout à l’extérieur de la ville que ça se passe. On est en Estrie, région réputée pour sa nature, sa campagne bucolique et les activités qui y sont reliées (sports d’hiver). Rien d’étonnant à ce qu’il y ait autant de stations de ski, de chalets, de pistes de randonnées et de parcs dans la région. Et rien d’étonnant donc à ce que le centre-ville de Sherbrooke soit aussi peu dynamique. Lorsque je suis arrivé il y a plus de dix ans, j’avais été frappé par l’aspect peu engageant (plusieurs commerces en décrépitude, logements délabrés) de plusieurs endroits de la rue King Ouest, pourtant l’artère principale de la ville. Depuis, un effort concerté entre commerçants et élus municipaux a été mis en œuvre pour revitaliser le centre-ville et ça paie : suite à un incendie, le propriétaire de la Maison du Cinéma a profité de la reconstruction pour en faire un modèle d’architecture style art déco. Aussi, plusieurs petits restaurants et cafés (ex : la Brûlerie de café, le Bouchon, Choco-là) ont ouvert en ayant intelligemment compris qu’il fallait combiner qualité des produits offerts et esthétisme de leur environnement. Sans parler du pourtour du Lac des Nations (qui est en fait un élargissement de la rivière St-François traversant la ville) qui a fait l’objet d’un aménagement très agréable pour les promenades. Ça donne envie d’y flâner pour prendre un café et tant qu’à y être – soyons chauvins cinq secondes – passez voir ce couple d’immigrants français qui ont ouvert une pâtisserie, la Brioche Pralinée, qui connaît un franc succès (à 09h00 le samedi matin, n’espérez plus y trouver encore des croissants aux amandes : pratiquement tous vendus …).


Une autre particularité de Sherbrooke est d’avoir non seulement deux universités – Bishop’s University et l’Université de Sherbrooke – mais d’avoir aussi une des quatre facultés de médecine du Québec (une autre se trouvant à Québec et deux à Montréal). Il n’est pas courant de pouvoir bénéficier d’une structure universitaire aussi importante dans une ville de taille moyenne (moins de 200 000 habitants). Cela constitue définitivement un attracteur important de chercheurs et d’étudiants dans la région mais également de tout ce qui est nécessaire au fonctionnement à ce type d’institutions : professionnels (comptabilité, ressources humaines, finance, marketing, etc.), personnel de soutien et de maintenance. Paradoxalement, le réseau de transport en commun sherbrookois n’est pas encore très efficace (la logique d’élaboration des circuits d’autobus, pourtant revus récemment, échappe à bien du monde encore, moi y compris ; la ponctualité des autobus est à améliorer et le déplacement en transport en commun la fin de semaine reste plus décourageant qu’autre chose). En cela, Sherbrooke reste encore une ville très nord-américaine, c’est-à-dire essentiellement organisée pour la voiture et non pour le piéton avec un étalement urbain très important. Les déplacements à pied ne sont donc pas aisés, surtout en hiver, d’autant plus que la ville est assez vallonnée avec de nombreuses côtes. Tout cela fait en sorte que je n’ai réellement découvert tout ce que Sherbrooke et sa région ont à offrir que lorsque j’ai acheté ma première voiture ici.


L’organisation des quartiers d’une ville est révélateur de sa construction historique, économique et sociale. Celle de Sherbrooke pourrait se définir, très schématiquement, avec les quatre points cardinaux en plaçant le centre-ville au centre. Ce qu’on appelle le nord à Sherbrooke est le quartier limitrophe (au nord, bien entendu) du centre-ville : quartier historiquement dédié aux notables (avocats, médecins, cadres, etc.) et ça l’est encore aujourd’hui. On y retrouvera en effet les maisons les plus cossues de la ville, bien emmitouflées derrière leurs grandes haies, leurs grands arbres matures et leurs rues tranquilles et ombragées. Le décor typique de la banlieue états-unienne du film tout aussi états-unien. Évidemment, aucune industrie ni grandes surfaces commerciales (si ce n’est les incontournables dépanneurs, disséminés ici et là et indispensables le dimanche matin quand on découvre avec consternation qu’il n’y a plus de lait pour le café). On y trouve aussi des immeubles à logements aux loyers relativement accessibles pour qui sait prendre le temps de bien fouiller mais cela reste globalement élevé. L’Est est aussi résidentiel mais de catégorie plutôt classe moyenne « basse » avec beaucoup plus d’immeubles à logements et un petit centre commercial (les Galeries Quatre Saisons). C’est un quartier que je connais peu car je n’y ai jamais habité. Le Sud commence dès le sud du centre-ville et, tout comme l’Est, se partage entre résidences et immeubles à logements et représente le quartier aux logements aux loyers les plus bas et représente, si je ne me trompe pas, l’ancien parc industriel de la ville. On y retrouve ainsi beaucoup d’étudiants mais aussi beaucoup d’immigrants (en particulier le quartier qu’on appelle Ascot). Pour vous donner un ordre d’idée très approximatif, pour 550$ par mois, vous pourrez trouver assez facilement dans le Sud un appartement 5 ½  (tout inclus) alors que vous n’aurez  peut-être qu’un 4 ½ (rien d’inclus) dans le Nord.


En s’en allant vers l’Ouest, on tombe tout d’abord sur le quartier entourant le centre commercial principal de Sherbrooke, c’est-à-dire le Carrefour de l’Estrie. Depuis quelques années, la ville a décidé d’en faire son pôle commercial dans la tradition typique de ces énormes pôles commerciaux nord-américains : un énorme espace de béton, d’asphalte et de places de stationnement où le consommateur-chauffeur est heureux de pouvoir avoir accès, d’un coup de volant, aux Rona, Canadian Tire, Tim Horton’s, Future Shop, chaînes d’épiceries et autres centres commerciaux. Youpi. Et tout autour ont poussé tout un tas de condos pour personnes retraitées et familles (faibles revenus, merci de s’abstenir). Et comme tout ça se trouve à l’entrée principale de la ville, près des axes autoroutiers, on draine alors plus facilement les chauffeurs-consommateurs des petites villes avoisinantes. C’est-y-pas-merveilleux ma petite dame. Je fais dans l’ironie mais je ne m’en plains pas : après tout, nous sommes en Amérique du Nord et ça donc partie du package deal.


En poussant davantage vers l’ouest – c’est-à-dire une fois dépassé la « frontière » que constitue l’autoroute 410 qui vous mènera, selon le cas, soit vers Montréal à l’ouest (à une heure et quart environ) soit vers Québec au nord (à deux heures et demie environ) – on arrive vers Rock Forest et St-Élie d’Orford, les banlieues de Sherbrooke. Là aussi depuis quelques années, on y construit à tour de bras des quartiers entiers de bungalows, l’idéal pour de jeunes familles qui souhaitent devenir propriétaires de manière raisonnable. De là, comptez environ 15 minutes pour vous rendre jusqu’au centre-ville. Nous n’avons évidemment pas les embouteillages que connaissent – chaque matin et chaque soir … - les banlieusards qui vont travailler sur l’île de Montréal. Mais c’est clair que vous avancerez au pas un gros cinq minutes aux heures de pointe du matin et du soir. Tragique, n’est-ce pas ?


Enfin, ne soyez pas surpris de déceler un petit côté british dans l’architecture et dans le nom des rues (surtout si vous poussez bien au sud, vers le quartier anglophone de Lennoxville et les petites villes avoisinantes). Sherbrooke fût fondée par des loyalistes fuyant la Révolution Américaine au 18ème siècle et trouvant au Canada une terre restée fidèle au Roi d’Angleterre. Cela n’en fait pas pour autant une ville anglophone, loin de là. Cela me conduit logiquement sur les terrains du marché du travail, du tissu industriel et de la santé économique de Sherbrooke, ce que je m’attarderai à faire dans une autre chronique. Cela exige un certain temps d’analyse que je n’ai pas eu le temps de faire maintenant et je trouverais bien simpliste de ne vous donner que le taux de chômage – qu’il soit bon ou pas – pour illustrer toute la réalité économique d’une ville.


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Le droit d'être citoyen

Ohana

Quiconque arrivé comme immigrant au Canada et a depuis obtenu la citoyenneté canadienne devrait partager le même avis que moi à ce sujet : l’examen de citoyenneté est une véritable triste plaisanterie.  


Inutile de se tenir le moindrement au courant de l’actualité dans ce qui est quand même son nouveau pays d’adoption et sa société d’accueil. Quelques jours avant l’examen, il suffisait de lire deux ou trois fois un guide de la citoyenneté dont la vision simpliste du Canada qui y était présentée participait sans aucun doute à faire de l’examen une plaisanterie qu’une réelle épreuve de maîtrise d’un fond minimum de connaissances sur le Canada. Tout cela faisait en sorte de faire du processus même de citoyenneté quelque chose qu’on achète littéralement – 200 dollars si je me rappelle bien et qu’on appelle pudiquement des frais de traitement – plutôt qu’un aboutissement pour lequel on a travaillé fort à obtenir.


On me répliquera : bien sûr, facile pour toi le chroniqueur de dire tout ça vu que l’as la citoyenneté. Et on aurait tout à fait raison de dire cela. Oui, je l’ai la citoyenneté et oui, extrêmement facile pour moi de me prononcer sur quelque chose qui ne m’affectera plus jamais. Mais c’est justement comme citoyen canadien que je revendique le droit d’exprimer mon opinion à ce sujet. Parce qu’après tout, on parle bien des personnes qui deviendront également citoyennes du Canada, là où je vis.


Depuis le 07 avril dernier, la plaisanterie n’a pas cessé mais elle est heureusement un peu moins triste. C’est une nouvelle qui semble être passée sans vraiment qu’on l’aperçoive (et pour cause : elle ne concerne directement qu’une partie de la population, c’est-à-dire les résidents permanents). Le gouvernement fédéral conservateur a en effet modifié le règlement régissant l’examen de citoyenneté pour le rendre plus difficile. Plus difficile ça veut dire quoi ? La nouvelle version de l’examen a pour objectif, sur papier, d’évaluer si l’aspirant citoyen a une meilleure compréhension de la société canadienne ainsi qu’une connaissance minimale de l’une des deux langues officielles, l’anglais ou le français. Ce sont par exemple des questions plus nuancées (ex : quelle est la différence entre le premier ministre fédéral et la reine ?) ou encore une note de passage plus élevée (de 60% à 75%). Pour certains, ces changements relèveront sûrement de l’exigence indûe. Pour d’autres – dont je fais partie – ils ne font que simplement rendre enfin formel ce qui relève de la pure évidence et des minimas requis d’une certaine idée de citoyenneté (comme une connaissance minimale de l’anglais ou du français …).


Ces changements ne règleront pas – et n’ont d’ailleurs pas cette ambition – les problèmes d’intégration des immigrants au Canada et sont encore loin de faire de l’examen un réel test de citoyenneté. Mais ils sont un premier pas dans cette direction. Car ils lancent enfin un message important aux immigrants : pour qui souhaite devenir citoyen canadien, il ne suffira plus de payer 200 dollars et de retenir des passages d’un guide qu’on aura oublié sitôt l’examen passé. Désormais, il y a une certaine implication qui sera demandée, c’est-à-dire un certain effort à s’intéresser – un peu plus qu’au-delà d’un examen – à cette société à qui on demande d’en devenir membre citoyen. Et c’est là un point très important : il n’y a aucune obligation à devenir citoyen canadien. Qui se plaint que l’examen soit trop difficile peut parfaitement rester résident permanent mais sans avoir, bien sûr, le droit de vote. Mais de toute façon, que pourrait en faire d’un droit de vote une personne qui ne connaît pas le premier ministre de sa province où elle y réside depuis trois ans ?


Cet examen nouvelle version – rentré en vigueur le 15 mars dernier – s’inscrit dans la continuité de la publication en novembre dernier du nouveau guide de la citoyenneté qui a connu une refonte majeur. En cela, je rejoins les propos de Jason Kenney, le ministre de la citoyenneté, de l’immigration et du multiculturalisme, lorsqu’il affirmait que cela permettrait de rehausser la valeur de la citoyenneté canadienne. Je ne suis pas vraiment un fan du Parti Conservateur du Canada, mais je ne pense pas avoir ce type de mauvaise foi qui rejette des décisions que je trouve pourtant appropriés simplement parce qu’elles ont été prises par un gouvernement dont je ne partage pas les orientations idéologiques et politiques. Même si elle n’est que purement symbolique, j’ai applaudi lorsque ce même gouvernement a déposé en 2006 sa fameuse motion de reconnaissance du Québec comme nation.


Il n’y avait aucun espoir de voir un quelconque resserrement de l’examen de citoyenneté tant que le Parti Libéral du Canada était au pouvoir à Ottawa. Pour la bonne et simple raison que les immigrants – et les communautés dites culturelles au sens large – ont historiquement constitué un bassin d’électeurs favorables à ce parti : ce dernier n’avait donc aucun intérêt politique à rendre plus difficile un examen dont la réussite permettait justement d’obtenir le droit de vote. À l’inverse, le Parti Conservateur du Canada – actuellement au pouvoir et donc responsable des modifications à l’examen de citoyenneté – n’est pas le parti le plus populaire auprès des immigrants, même s’il semble avoir sensiblement changé sa stratégie à leur endroit depuis quelques années.


Ainsi, on dirait plus précisément que cette décision de modification de l’examen n’est pas tant de nuire intentionnellement aux immigrants qu’une façon de contenter l’électorat traditionnel conservateur, à la fibre nationaliste très sensible. Car il y en aura sûrement pour penser que ce resserrement des critères de réussite à l’examen de citoyenneté ne peut être que nuisible aux immigrants. Ici, tout dépend comment on voit cela. Définitivement, j’ai une conception précise de la citoyenneté qui me fait demander si c’était réellement rendre service autant à l’immigrant qu’à la société d’accueil que de maintenir l’ancienne version de l’examen. Parce que l’exercice – si on peut l’appeler ainsi – était d’une simplicité telle que le candidat achetait plutôt que méritait sa citoyenneté.


Certes, ce n’est ni la réussite ni l’échec à un examen de citoyenneté qui peuvent présumer du succès ou non de l’intégration de l’immigrant. Et l’idée de citoyenneté ne peut évidemment pas se résumer à un examen. Toutefois, la simplicité de ce dernier ne rendait pas justice, quant à moi, à celles et ceux qui travaillaient sincèrement et activement à s’intégrer à leur société d’accueil en s’intéressant par exemple à l’actualité, aux institutions ou encore à l’histoire de leur société d’accueil.


Pour le dire autrement, l’examen de citoyenneté n’était pas vraiment le moment important marquant l’aboutissement d’une intégration citoyenne de trois années que simplement la fin d’une attente de 1095 jours pour avoir un passeport.


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Et après ?

Ohana

Peut-être avez-vous maintenant le même sentiment de lassitude que moi lorsque, regardant la télévision – en particulier Radio-Canada – je tombe sur un énième documentaire ou reportage traitant d'enjeux écologiques, de dégâts environnementaux, du réchauffement climatique, etc. Plus capable.


En matière de comportement écologiquement responsable, j’estime pourtant être le citoyen moyen : je composte, fais mon tri consciencieux entre matières recyclables et non recyclables, fais attention à ma consommation d’eau, ai définitivement banni les sacs plastiques. On peut débattre pendant des heures du bien-fondé scientifique du phénomène de réchauffement climatique, disons simplement que je suis convaincu que je dois faire ma part – et, que voulez-vous, ça me fend le cœur de voir à la télévision une tortue de mer s’étouffer avec un sac plastique qu’elle a pris pour une méduse. Mon sentiment de lassitude vient du fait que ça ne me tente plus d’entendre parler des dégâts et autres problèmes écologiques. À chaque fois, j’ai la même question en tête : on fait quoi maintenant ?


J’ai le même sentiment lorsque j’entends parler du dossier des accommodements raisonnables. Plus particulièrement lorsque j’entends les mêmes formules creuses et vides qui ne font qu’enfoncer des portes ouvertes. Ces phrases qui disent « qu’il faut dialoguer », « que nous devons accepter l’autre dans sa différence tout en lui demandant de respecter la société d’accueil », que « la diversité culturelle est une richesse pour la société québécoise » ou encore que « l’avenir du Québec passe par le respect du groupe culturel majoritaire tout en reconnaissant l’apport des nouveaux arrivants ». Évidemment, tout cela est souvent dit avec la voix tremblante d’émotion et la main sur le cœur pour rajouter la petite touche de solennité qui sied à ce genre de déclaration.


Entre vous et moi, à moins bien sûr d’être explicitement et radicalement xénophobe, n’est-ce pas ce que tout le monde au Québec désire ? C’est comme si le chef d’un nouveau parti politique disait que son parti, lui, hé bien il a pour mission d’œuvrer pour le « bien-être du Québec ». Grosse nouvelle : n’est-ce pas ce que tout parti politique se fixe comme mandat ? Ma lassitude est donc que ces formules ne font qu’énoncer que des évidences, déclarer des « vérités » sur lesquelles tout le monde sera forcément d’accord ou encore, avancer comme des arguments décisifs ce qui relève, en fin de compte, que du gros bon sens le plus élémentaire.


C’est à peu près ça que je retiens d’un énième manifeste, le manifeste pour un Québec pluraliste, qui se présente comme la troisième voie entre ce qui est appelé un conservatisme nationaliste identitaire d’une part et une laïcité absolutiste d’autre part. En fait, il me semble plus juste de parler de la voie du milieu. Mais pas ce genre de milieu qui sait intelligemment prendre le meilleur des deux « extrêmes » pour réellement constituer une alternative intéressante mais plutôt ce genre de milieu qui a pour caractéristique principale de ménager la chèvre et le chou. Je choisis ni l’un et ni l’autre : je choisis les deux. Autre formule creuse, autre « vérité » tellement consensuelle et surtout si élémentaire qui ne nécessite dès lors certainement pas qu’on en fasse un Manifeste. C’est un peu l’histoire de la montagne qui accouche d’une souris.


Bien sûr que tout le monde au Québec choisira les deux : le respect du groupe culturel historique majoritaire ET les immigrants, le sentiment national identitaire légitime ET la diversité culturelle, une certaine liberté religieuse ET la laïcité de l’espace public. La facilité d’une telle prise de position n’a d’égale que son inconsistance : que vaut en effet une prise de position quand elle revient à prendre parti pour tout le monde ? Pourtant, un passage dans ce Manifeste pose des questions très pertinentes appelant à des gestes concrets : 


« Être en faveur de la démocratie, des droits : rien de plus louable. Mais quelle est l’extension précise de ces droits ? Comment définir les limites concrètes de la liberté religieuse ? De la liberté d’expression ? Il en va de même pour la valeur que représente indiscutablement l’égalité des hommes et des femmes. Qu’implique précisément cet engagement, au-delà du respect des lois ? »


Malheureusement, les réponses suggérées restent évasives :


« Le pluralisme des valeurs exige non pas que nous tentions de réduire cette diversité, mais que nous trouvions des moyens de dialoguer et de prendre des décisions communes qui ne gomment pas artificiellement notre diversité. C’est à l’ouverture, à la tolérance et au respect mutuel que nous convie le pluralisme qui est au fondement de nos institutions démocratiques. »


Bien sûr, trouver des moyens de dialoguer et faire preuve d’ouverture, de tolérance et de respect mutuel : rien de nouveau sous le soleil si ce n’est de rappeler ce que tout le monde sait et souhaite déjà … Peut-être que certaines et certains d’entre vous se contenteront avec grand plaisir de ce discours sirupeux – et, en toute sincérité, grand bien vous fasse – qui a cependant le fâcheux défaut d’être très volubile sur ce que nous devrions faire tout en restant muet toutefois sur comment y parvenir concrètement. C’est justement là où je suis rendu : ce n’est plus entendre et réentendre qu’il faut trouver des moyens, ce sont des propositions concrètes de moyens que je veux entendre maintenant ! Sans parler du fait qu’insister aussi lourdement sur la tolérance, l’ouverture, le dialogue, alouette c’est prendre nécessairement une position d’intouchable : en effet, qui osera critiquer la vacuité d’une telle position – comme je le fais précisément ici – s’expose nécessairement aux foudres des bien pensants qui n’hésiteront pas à dénoncer ce « manque d’ouverture », ce « repli identitaire », cette « fermeture à l’autre », cette « étroitesse d’esprit ».


L’un des enjeux du dossier des accommodements raisonnables ne réside pas dans la question de savoir s’il faut les autoriser ou pas : il y a, je pense, consensus au Québec pour les accorder. Le dilemme est bien plus le fait de déterminer des balises claires pour les encadrer. Or, poser des balises, c’est nécessairement tracer une ligne qui fera forcément des mécontents. Cela a par ailleurs l’avantage de ne plus (ou moins) tenir ce discours hypocrite qui professe à tour de bras l’ouverture, la tolérance et le dialogue sans suggérer de gestes concrets. Les idées, aussi « élevées » soient-elles, sont toujours magnifiques mais elles ne servent strictement à rien si elles n’aboutissent pas sur des actions concrètes qui écorcheront nécessairement au passage les idéaux d’ouverture, de tolérance et de dialogue.


Ainsi, parmi les innombrables solutions déjà suggérées, j’ai déjà exprimé le désir de voir nos parlementaires s’assumer en légiférant sur le dossier des accommodements raisonnables pour ne pas laisser les tribunaux – c’est-à-dire des juges, non élus par la population – trancher sur un enjeu aussi délicat. Un bon pas semble avoir été fait en ce sens avec le dépôt de la loi 94 par le Gouvernement du Québec. Et je m’en félicite même si cela ressemble davantage à une réaction qui cherche à mettre un plaster plutôt qu’à une anticipation qui vise à prévenir – ce projet de loi arrive en effet deux ans après le dépôt du rapport de la Commission Bouchard-Taylor.


Mais il n’y a qu’une seule solution qui a toute ma faveur : la modification de la Charte Canadienne des Droits et Libertés, et en particulier son article 27. Évidemment, c’est une solution à envisager si et si seulement on souhaite de vraies balises encadrant réellement les accommodements raisonnables. Par contre, si vous préférez vous contenter de discours mielleux vous rappelant ad nauseam ce que nous savons toutes et tous déjà en nous berçant dans de douces illusions, vous avez effectivement perdu votre temps à lire cette chronique.


Bon congé de Pâques !


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Pendant ce temps

Ohana

Il s’en est passé des choses ces derniers temps sur le front de l’immigration, de l’interculturel, de l’intégration culturelle et des accommodements raisonnables. Évidemment, ça fait un nouvel os à ronger pour tout le monde, en particulier pour celles et ceux qui ont une opinion toute prête sur tout. Surtout que maintenant, les Jeux Olympiques d’hiver étant terminés, il faut se trouver quelque chose à faire.

Et l’on peut d’ores et déjà s’attendre à lire, entendre et voir un peu partout dans les médias les mêmes commentaires tranchés et autres réflexions ne s’embarrassant pas de futilités que sont nuances et subtilités, pourtant si nécessaires dans ce genre de débats sociétaux. Niqab ou pas niqab en cours de francisation ? Retrait ou pas retrait des droits des gais dans le guide des immigrants ? Modifier ou ne pas modifier le calendrier scolaire pour accommoder certaines écoles au Québec ?

Habituel rongeur d’os dans mes chroniques, je vais cependant passer mon tour pour cette fois dans ce papier. Je voudrais plutôt vous entretenir de ce qui s’est passé lundi dernier, le 1er mars. Il s’est passé quelque chose qui a concerné des milliers de personnes et dont on n’en a pourtant pas entendu parler. Ce lundi-là – outre le fait que c’était le dernier jour pour cotiser à des REER – c’était la date limite pour envoyer sa demande d’admission pour quiconque souhaite étudier dans un cégep ou une université partout au Québec à la prochaine rentrée, en septembre prochain. Et dans les milliers de personnes qui ont envoyé leur demande, soit par internet ou par la poste, il y en avait une poignée qui était des immigrants dont la grande décision, exception faite de celle d’immigrer dans le plussss beau grand pays du monde bien entendu, consistait alors à retourner aux études.

Personne ressource concernant l’orientation scolaire et professionnelle dans un service de francisation (du même genre que celui avec l’affaire récente du niqab), j’ai donc accompagné quelques immigrants dans leurs démarches de préparation et de constitution de dossier d’admission dans les dernières semaines précédant le 1er mars. Pour qui connaît juste ce qu’il faut du système scolaire québécois – comme tout système administrativo-bureaucratique digne de ce nom – c’est déjà un vrai labyrinthe. On peut alors avoir une petite idée de ce que peut alors ressentir l’immigrant qui n’y connaît pratiquement rien. Comme partout ailleurs dans le monde, le système scolaire québécois est organisé, agencé et constitué pour répondre de manière la plus satisfaisante au profil scolaire le plus répandu au Québec, c’est-à-dire celui de l’étudiant québécois qui a fait toutes ses études ici au Québec et en français – ce qui est normal.

Ça l’air vraiment stupide de rappeler une telle évidence – et ça l’est effectivement dans un sens – mais je pense qu’on ne prend réellement conscience de ce genre d’évidence que lorsqu’on se retrouve impliqué à accompagner une personne dont le profil scolaire ne correspond pas à la norme générale. Et là, ce qui relevait aller de soi la seconde d’avant nous apparaît la seconde d’après comme quelque chose de compliqué, d’inadapté, de véritablement kafkaïen dans tout ce qu’une structure peut avoir comme force d’inertie. C’est un peu l’histoire de la personne qui a toujours nagé dans le sens du courant et qui, maintenant, veut le remonter et réalise alors toute la force de résistance du courant qu’elle ne sentait pas auparavant. Ainsi, dans les semaines qui ont précédé la date tyrannique du 1er mars, j’en ai fait courir des immigrants : aller envoyer untel au Ministère de l’Immigration pour faire l’attestation d’équivalence obligatoire, envoyer tel autre voir l’aide pédagogique individuel de tel programme collégial, demander à l’autre qu’il téléphone à sa famille pour qu’elle lui envoie par télécopieur tel relevé de notes devenu soudainement indispensable. C’est aussi négocier, tordre un peu le bras du système quand c’est trop rarement possible, le forcer à s’assouplir un tout petit peu – genre de petit accommodement raisonnable temporaire – pour étirer les échéancier à l’extrême limite. Parfois en personne mais le plus souvent au téléphone avec un responsable administratif anonyme perdu quelque part au Québec dans son bureau tout aussi anonyme pour lui arracher une autorisation et tout ça avec mon immigrant, silencieux et raidi à côté de moi dans le bureau, tellement on a l’impression que toute sa vie se joue là, tout de suite, maintenant.

Et c’est vrai, dans un sens que toute sa vie se joue là, à chaque autorisation arrachée, à chaque signature acquise, à chaque équivalence obtenue de justesse : au début de son immigration, à chaque étape on joue un petit peu sa vie jusqu’au jour où, parce qu’on a tenu bon, on ne la joue plus car on l’a enfin acquise cette vie si recherchée. On nage alors, comme tout le monde, dans le sens du courant. Mais pour l’instant, ce qui se joue, ce n’est même pas le retour aux études : c’est l’envoi de la demande d’admission. Après, il faut attendre, anxieusement, la décision. Et si c’est positif, on crie victoire cinq minutes pour ensuite se replonger dans l’aventure de l’inscription, de l’aide financière aux études, de l’adaptation aux façons d’enseigner, de trouver le chemin menant à la bibliothèque sur le campus, de comment faire des photocopies … Le petit pas d’aujourd’hui, dans le présent immédiat, c’est pourtant celui qui rapproche un tout petit peu plus de la vie recherchée, si lointaine, là-bas, tout là-bas dans le futur. C’est dans ce double rapport au temps que sont les immigrants que je rencontre pour les accompagner dans un projet de retour aux études. Et c’est ce que je leur rappelle quand ils ont des petits moments – compréhensibles – de découragement. Et là, le regard change immédiatement : il redevient alors lointain, tendu vers cet avenir, un petit peu pour soi mais tellement plus pour sa famille. On repart. Il faut donc sublimer un peu le futur pour mieux rendre supportable les vicissitudes du présent. C’est donc tenter de rassurer, autant la personne qu’on accompagne que soi-même ; pour ne surtout pas lui montrer son propre découragement.

Ça a l’air d’être le véritable parcours du combattant et ça l’est dans un sens pour quiconque veut rentrer dans un système (éducatif, marché du travail, équipe de sport, association, etc.) dont il ignore à peu près toutes les règles d’usage et dont lesdites règles (d’admission, de fonctionnement) n’ont pas été construites en fonction du profil de la personne. Encore une fois, c’est normal. Mais ce n’est pas aussi dramatique que la manière dont j’en parle. Et ici, pas de recette miracle : il faut juste s’informer adéquatement avant d’immigrer, pas en vue de maîtriser toutes les arcanes du système scolaire mais simplement pour savoir quelle est la bonne porte sur laquelle frapper pour parler à la bonne personne quand ou si survient la décision de faire un retour aux études, une fois ici.

Là, maintenant, le dossier est envoyé, les frais d’admission payés ou envoyés par chèque et l’attente a commencé. Ainsi, alors qu’on s’agite – et avec raison sur le principe – pour un niqab, les droits des gais dans un guide d’immigrant et une modification de calendrier scolaire par le gouvernement, pendant ce temps, plusieurs immigrants attendent de savoir si dans quelques semaines ils seront admis dans leur programme d’études pour espérer réaliser, plus tard, leur projet professionnel, leur rêve de vie. Il n’y a là rien d’extraordinaire, ni rien d’exceptionnel si ce n’est un Québec qui, pendant ce temps, se construit tranquillement, aussi de cette façon.

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L'interculturel pour tous

Ohana

Au Québec, actuellement et depuis plusieurs années, lorsqu’on parle d’interculturalité (et tout ce qui en dérive : communication interculturelle, échange interculturel, diversité culturelle, etc.), on pense généralement aux cultures différentes à la culture québécoise. Et de manière plus spécifique, aux cultures dont les immigrants sont porteurs. On peut ainsi constater tout autour de nous ce discours public – et faisant socialement consensus semble-t-il – soulignant et valorisant l’importance de la dimension interculturelle dans la société québécoise ; comprenez ici l’importance de l’immigration pour l’avenir (économique, démographique) du Québec. Il y a ainsi une sorte d’allant de soi que l’interculturalité est nécessairement reliée à l’immigration. Nous sommes d’ailleurs – au Québec comme partout en Occident de manière générale – demandeurs de cette interculturalité faite de gastronomie « exotique », de musique « ethnique », de culture « d’ailleurs ».

Or, le critère de culture différente à la culture québécoise doit-elle nécessairement être réservée qu’aux seules cultures immigrantes ? Dans le cadre de mon travail, j’ai récemment effectué une petite mise à jour de la littérature scientifique autour du thème de l’interculturalité : la majorité des résultats se concentrait sur l’immigration (enjeux, défis, insertion professionnelle, reconnaissance des diplômes, stratégies d’intervention, problématiques sociales, etc.). La majorité des livres que j’ai relevé traitant de l’interculturalité prend l’immigration comme population à l’étude. Décidant d’élargir un peu plus ma recension, je me mets à farfouiller des livres portant sur le management interculturel. Là aussi, sensiblement le même constat : les enjeux ici de l’interculturalité portent sur l’intégration, l’adaptation et la gestion de travailleurs immigrants en milieux de travail. Comme si à partir du moment où l’on parle d’interculturalité, on fait automatiquement référence à l’immigration. Comme si à partir du moment où je parle de diversité culturelle, je pense nécessairement à l’apport des cultures immigrantes.

Dans un sens, je n’ai aucun problème avec ça. Il m’apparaît évident que l’immigration contribue fortement à pluraliser bien des pratiques sociales québécoises (ex : mélange des saveurs dans les plats cuisinés, intégration stimulante de styles musicaux, réflexions autour des manières de définir la vie en communauté, les relations de travail) et il est très bien qu’il en soit ainsi. Cependant, cela a tendance à réduire l’interculturalité à la seule dimension de l’immigration, ce qui n’est pas qu’une bonne chose en soi. Premièrement, que l’immigration (je fais référence ici au phénomène social et non aux immigrants eux-mêmes) monopolise pratiquement toute la définition de ce qui est publiquement entendu comme l’interculturalité occulte dès lors complètement les autres interculturalités, c’est-à-dire les autres groupes culturels existant également dans la société québécoise et qui, par certains traits, se différencient de la culture québécoise dominante. Ainsi, le cas des personnes sourdes est particulièrement intéressant à ce chapitre : cette communauté mène depuis des années une lutte incessante pour se faire reconnaître non pas tant comme groupe souffrant d’un handicap mais comme groupe possédant sa propre langue, véhicule linguistique d’une culture spécifique. Or, ce groupe n’est pas, me semble-t-il, perçu et reconnu comme groupe culturel avec qui il y a des échanges interculturels mais bien davantage comme groupe souffrant d’un handicap qu’il faut accompagner vers une normalisation sociale. Ici, la culture qui s’est élaborée autour de la surdité n’est pas synonyme de « diversité culturelle », « d’enrichissement » pour la société des entendants – comme cela est le cas avec les cultures immigrantes – mais de carence, de limitation, c’est-à-dire d’un manque qui ne peut avoir que si peu de richesses à offrir au reste de la société. Ceci dit, l’exemple des personnes sourdes est un choix facile : comme tout groupe porteur d’un « handicap » socialement reconnu, tout propos le concernant appelle souvent la compassion. Le cas des gang de rue ne devrait pas, à l’inverse, susciter de compassion. Pourtant, de par leurs normes, leurs rites, leurs valeurs et leur organisation sociale, ils peuvent constituer tout autant des groupes culturels – ou des sous-cultures si vous préférez – dans la mesure où ils se distinguent significativement des normes, rites, valeurs et organisation sociale dominantes dans la société québécoise. Sans aller jusqu’à leur accorder une légitimité sociale dans l’espace public, il me semble possible de ne pas les considérer uniquement comme groupe déviant et criminalisé. Ainsi, la personne membre d’un gang de rue n’est pas seulement une personne ayant plusieurs pratiques illégales mais c’est également une personne porteuse d’une culture, c’est-à-dire porteuse d’une représentation spécifique du monde qu’il est important de considérer et de comprendre pour l’aider dans son processus de réhabilitation.

Ces deux exemples ont pour objectif de montrer que la prédominance de l’immigration dans la représentation sociale que nous nous faisons de l’interculturalité « cache » d’autres communautés susceptibles de prétendre, elles aussi, au titre de groupes culturels (les privant dès lors des ressources institutionnelles leur permettant de changer les représentations que nous nous faisons d’elles). On pourra soulever l’exception notable des groupes autochtones : ces derniers apparaissent en effet comme l’autre groupe culturel reconnu, avec les immigrants, dans les ouvrages traitant d’interculturalité. On remarquera l’ironie de la chose : est classé dans la même catégorie que l’immigrant (constituant le groupe culturel le plus récent dans l’acception actuelle que nous nous faisons de l’immigration) le groupe culturel le plus ancien dans les espaces publics canadien et québécois, c’est-à-dire l’autochtonie !

Deuxièmement, le fait que l’interculturalité soit étroitement associée à l’immigration ne représente pas que des avantages pour l’immigrant. Bien entendu, le fait que ça soit un sujet à la mode, qu’on en parle beaucoup et régulièrement à la télévision, à la radio, dans les journaux et qu’on écrive à tour de bras des ouvrages sur la « diversité culturelle », les « échanges culturelles », la « communication interculturelle » pour nous apprendre à « parler avec cet Autre », à « découvrir ce migrant venu de si loin » contribue à rendre l’immigration beaucoup moins mystérieux. Toutefois, dans ce tourbillon médiatico-culturel, il serait très surprenant que l’immigrant maîtrise réellement ce qui est écrit, dit, partagé et véhiculé sur lui. Autrement dit, si l’on peut se féliciter que l’immigration constitue aujourd’hui un des enjeux incontournables du « Québec de demain », cela ne doit certainement pas nous décharger d’un important travail de vigilance. Rester attentif à ce qui se dit, se raconte, se partage et s’échange sur l’immigration. Car à partir du moment où l’immigration devient un « défi collectif » ou un « enjeu de société », chaque groupe, chaque communauté, chaque individu va donc s’en saisir pour donner sa propre opinion, va s’auto-proclamer expert en la matière avec toutes les dérives imaginables.

C’est ce qui pourrait s’appeler la rançon du succès : après avoir réussi le tour de force de faire de l’interculturel l’affaire de tous, on a donc fait de l’interculturel l’affaire de personne.

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Les assimilations raisonnables

Ohana

Les principaux discours actuels – c’est-à-dire non pas ceux ayant nécessairement une approche objective mais plutôt ceux ayant les moyens de se faire entendre plus que les autres – sur l’immigration et la diversité culturelle ont définitivement conduit au bannissement du terme « assimilation » de toute discussion publique se voulant politiquement correct. Ainsi, la personne qui proposera des mesures perçues comme assimilationnistes dans l’intégration des immigrants se fera fort probablement …. assimilée à une personne raciste par ces discours prônant quasiment un relativisme culturel absolu.

La défense d’une « juste » cause constituant, semble-t-il, une raison amplement suffisante pour ne pas s’embarrasser de petits détails futiles comme les incohérences dans un raisonnement et autres contradictions dans l’argumentaire.

Il est vrai que l’assimilation – au sens culturel du terme – n’a pas bonne réputation considérant les dérives historiques qu’elle a connu (colonialisme, justification pseudo-scientifique d’une hiérarchie des races, eugénisme, génocide). Un peu comme le mot « propagande », idéologiquement connoté depuis la seconde guerre mondiale. Pourtant, l’assimilation est un mécanisme nécessaire, incontournable et sain dans tout processus d’intégration comme immigrant. En effet, comment s’intégrer minimalement dans sa nouvelle société d’accueil sans s’approprier au moins une partie de sa culture ? Ce qu’on appelle pudiquement intégration revient à parler d’assimilation. Exemples : pouvoir communiquer avec autrui dans toute société (à l’épicerie, dans une administration, au téléphone, sur un terrain de sport, dans une association, etc.) exige le partage d’un même code linguistique entre personnes. Chercher un emploi va nécessiter une connaissance minimale des techniques de recherche d’emploi en vigueur dans le marché du travail local (lettre de présentation, c.v., préparation aux entrevues, etc.). Se constituer un réseau social va impliquer une certaine compréhension des rites sociaux en usage (comment rentrer en contact avec les gens, les sujets facilitant les discussions, les gestes à éviter pour ne pas froisser son interlocuteur, etc.).

On pourrait multiplier les exemples à l’infini mais on aura compris l’idée : impossible de s’intégrer sans une maîtrise minimale de certains codes sociaux fondamentaux de la société d’accueil. Même l’immigrant le plus réfractaire à toute intégration – souhaitant vivre à l’écart sans aucun contact avec le reste de la société – a connu une certaine assimilation pour la bonne et simple raison que pour pouvoir s’isoler culturellement, cela implique nécessairement de connaître, dans la société d’accueil, ce dont on ne veut pas. L’assimilation, tout comme l’intégration, est donc un processus fondamentalement relationnel : quand on s’isole, on le fait toujours par rapport à quelqu’un, à un groupe culturel, à une société. Par ailleurs, dans les sociétés occidentales actuelles – comme le Québec – la modernité a fait en sorte d’en faire des espaces culturels extrêmement diversifiés. Nous ne sommes plus à l’époque de ces sociétés très homogènes où un seul modèle culturel dominait au point d’exiger une assimilation totale aux nouveaux arrivants (sous peine d’une sévère marginalisation sociale). Bien sûr, il préexiste encore un certain modèle culturel québécois (d’héritage catholique, de descendance française et britannique, de type majoritairement caucasien et d’obédience occidentale) dont l’influence sur le processus d’intégration est encore très importante (et surtout logique dans la mesure où il est issu du groupe majoritaire). Ceci dit, aucun néo-québécois aujourd’hui ne subira d’excommunication culturelle s’il n’est pas catholique, n’est pas caucasien et ne vient pas d’un coin de l’Occident. Au contraire même : le Québec, comme toute société occidentale, est de manière générale en recherche de diversité culturelle et « d’exotisme ». Ainsi, le « danger » d’assimilation totale est aujourd’hui bien relatif car cela exige un environnement social très homogène culturellement, c’est-à-dire rappelant constamment à l’immigrant ce qu’il doit faire, ne doit pas faire, ce qu’il doit penser, ne doit pas penser, etc.

Tout cela pour dire que vu sous cet angle, l’assimilation au Québec n’est pas cette horreur culturelle que des groupes de pression, drapés dans leur discours de bienveillance et d’ouverture à l’autre, n’hésitent cependant pas à donner comme intention au québécois – surtout s’il a le malheur d’être blanc et de souche – qui se questionne sur la capacité du Québec à intégrer correctement ses immigrants. L’assimilation ne correspond plus à cette opération de lavage de cerveau visant à effacer la culture d’origine pour la remplacer par celle de la société d’accueil : continuer à considérer l’assimilation de cette façon, c’est avoir une approche réductrice de la personnalité humaine. En effet, la personnalité n’est pas une boîte qui, dès qu’on y installe quelque chose de nouveau (comme c’est le cas lorsqu’il y a assimilation culturelle), signifie qu’automatiquement, quelque chose de déjà là est irrémédiablement perdu, effacé à jamais.

Ainsi, apprendre le français ou consommer de la culture québécoise ne signifie pas que l’immigrant perdra, en retour, sa langue d’origine ou oubliera peu à peu sa culture d’origine. Bien au contraire : la personnalité humaine, sur le plan culturel, est capable de faire cohabiter, vivre et épanouir plusieurs modèles culturels en elle. Elle n’est pas une boîte au volume prédéterminé et limité mais plutôt un espace aux combinaisons potentiellement infinies. D’ailleurs, il est ironique d’entendre combien un québécois fait preuve « d’ouverture » lorsqu’il se montre intéressé à connaître des cultures différentes de la sienne alors que lorsque l’invitation est lancée à l’immigrant de montrer la même disposition d’esprit envers la culture québécoise, l’épouvantail de « vouloir l’assimiler » n’est jamais bien loin. Pour certains tenants d’une diversité culturelle à tout-va, il est ainsi surprenant de constater que cette diversité est en fait clairement orientée dans une seule direction bien précise. C’est-à-dire celle, bien entendu, faisant leur affaire.

On aura compris que le titre de ce papier joue sur l’expression bien connue au Québec des accommodements raisonnables. C’est une façon de faire contrepied non pas au concept d’accommodement en tant que tel – que j’estime approprié en soi – mais à un certains discours social élevant l’accommodement en principe absolu, manipulant sans scrupule la société d’accueil en développant chez elle un sentiment de culpabilité si elle ne se montre pas assez accommodante. En fait, il serait plus juste de parler de micro-assimilations car je ne cautionne évidemment pas toute mesure visant une assimilation totale. Ainsi, l’immigrant peut très apprendre et bien parler français et envoyer ses enfants à l’école anglophone ou encore maîtriser les us et coutumes des façons de travailler et d’interagir d’ici sans manifester un quelconque intérêt pour la culture artistique québécoise par exemple. Il y a donc ici non pas un processus assimilatoire se répandant comme un virus dans la personnalité de l’immigrant en vue d’une conversion culturelle totale mais plutôt ce que Lévis-Strauss a appelé un bricolage identitaire : la personne faisant cohabiter des modèles culturels différents entre eux en se chargeant d’en faire un ensemble plus ou moins cohérent qui feront varier ses apprentissages et comportements en fonction des contextes sociaux.

On pourrait me répondre que, dans ce cas, la crainte de bien des québécois de se faire assimiler à la culture anglophone n’est donc pas si fondée que cela. Dans un sens, c’est possible en effet. Mais c’est négliger alors un facteur important dans l’équation : la culture québécoise est enchâssée dans un ensemble continental majoritairement anglophone. Autrement dit, si vous tenez tant que ça à trouver absolument un risque potentiel d’assimilation, les poids numériques des sociétés anglophone et francophone sur le continent devraient vous fournir un petit indice assez clair de la direction vers laquelle se tourner. Et, du même coup, peut-être alors comprendre le bien-fondé de la crainte de bien des québécois.

Pour conclure, une pensée pour Haïti.

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Votre chien de garde

Ohana

En novembre dernier, la Vérificatrice Générale du Canada, Sheila Fraser, a déposé son plus récent rapport à la Chambre des Communes. Si vous êtes un de ces milliers d’immigrants en attente de traitement de votre demande d’immigration au Canada, ce rapport devrait avoir toute votre attention. Une des fonctions de Mme Fraser est d’assurer la surveillance du Gouvernement Fédéral en effectuant des audits des programmes gouvernementaux en vue de faire, le cas échéant, des recommandations pour en améliorer l’efficacité. Elle ne peut pas forcer le gouvernement à changer ses pratiques mais peut porter à l’attention de la Chambre des Communes – auprès de qui le gouvernement est imputable – des irrégularités ou des déficiences (quand tel est le cas) : à charge ensuite aux députés d’en faire l’usage qu’ils jugent nécessaire.


Sheila Fraser est donc en quelque sorte notre chien de garde – comme l’est Renaud Lachance au niveau québécois – car nos parlementaires n’ont pas toujours les moyens, ni l’expertise et encore moins l’impartialité qu’exigent souvent un travail rigoureux d’analyse et d’évaluation de l’appareil gouvernemental. C’est un de ses rapports qui est à l’origine de l’éclatement du scandale des commandites et de la Commission Gomery en 2006.


Ainsi, son équipe et elle se sont intéressés à la sélection des travailleurs étrangers en vertu du programme d’immigration (chapitre 2 de son rapport), faisant d’elle votre chien de garde ici plus spécifiquement. Il est notoirement connu que la gestion du traitement des demandes d’immigration du programme canadien accuse un retard très important et ce, depuis plusieurs années. Logique donc que Mme Fraser s’y intéresse et ce, dans l’intérêt de milliers de demandeurs et de leurs familles partout dans le monde. Ainsi, parallèlement à certains événements liés à l’immigration et beaucoup plus visibles sur le plan médiatique (ex : question des accommodements raisonnables, code d’Hérouxville, meurtres d’honneur, dossier des minarets en Suisse), il y en a d’autres qui mériteraient tout autant notre attention. Certes, beaucoup moins passionnant et beaucoup plus technique mais, de manière très concrète et à court terme, ce sont eux et non le code d’Hérouxville qui vont avoir le plus d’influence sur votre immigration canadienne.


Voici quelques morceaux choisis de son rapport assortis de mes commentaires :


1)    Le gouvernement fédéral a eu une vision à court terme de la gestion de l’énorme inventaire des demandes en attente (plus de 600 000 dossiers accumulés jusqu’en février 2008 : CIC estime qu’il lui faudra entre 8 et 25 ans pour en venir à bout …) : en ce sens, il pêche par son manque de coordination en se révélant incapable de planifier les prévisions futures. C’est le reflet du partage de la compétence de l’immigration au Canada : aux provinces de déterminer leurs besoins et au fédéral de les valider. En clair, l’immigrant va immigrer dans un « pays » (le Canada) mais va vivre dans une province ou un territoire. Par exemple, être accepté comme médecin par CIC ne veut pas dire que la province ou le territoire de destination va accepter que l’immigrant puisse y pratiquer. Ce n’est pas contradictoire : c’est ce qu’on appelle la confédération canadienne


2)    Le nombre d’immigrants  du programme des candidats des provinces (sélectionnés par les provinces que CIC s’engage à traiter) a explosé : 471% d’augmentation de 2004 à 2009. Ça montre la transformation du paysage économique canadien : montée en puissance de l’Alberta et des provinces atlantiques, déclin de l’industrie automobile ontarienne, de l’industrie textile québécoise. C’est la régionalisation de l’économie canadienne : les besoins entre provinces diffèrent tellement aujourd’hui qu’un programme pancanadien semble moins pertinent. Rien de bien excitant pour favoriser l’unité canadienne.


3)    La détermination des besoins (compétences, qualifications, métiers, professions) est effectué par Ressources Humaines et Développement des Compétences Canada (RHDCC) qui les transmet à CIC pour qu’il puisse déterminer, à son tour, les profils d’immigration recherchés. C’est l’approche adéquationniste : faire rentrer au Canada les compétences que le marché du travail intérieur a besoin. Sur papier, c’est une logique reposant sur le bon sens où tout le monde est supposé sortir gagnant. Pour que cela marche, le principe veut notamment qu’il y ait une mise à jour régulière de ces besoins de compétences pour ajuster en conséquence les profils. Or, Mme Fraser a constaté, dès l’an 2000, que cette mise à jour n’avait pas été faite depuis sept ans. Et de rajouter que cette mise à jour se complique du problème des professions réglementées, dont la juridiction diffère selon les provinces et territoires. En clair : on n’est donc pas sortis du bois.


4)    Nombre moyen de mois pour traiter une demande au sein des dix missions canadiennes traitant 80% des demandes d’immigration dans le monde : 63 mois. La mission la plus « rapide » est Buffalo (États-Unis) avec une moyenne de 25 mois et la plus « lente » est Accra (Ghana) avec 87 mois


5)    Jusqu’aux modifications de la Loi sur l’immigration en juin 2008, CIC devait obligatoirement traiter toute demande d’immigration conforme aux exigences et ce, malgré la montagne d’arriérés de dossiers qui ne cessaient de s’accumuler. Hallucinant : l’agent d’immigration devait ainsi accepter un dossier en sachant pertinemment qu’il allait le mettre la seconde d’après sur une énorme pile en attente. C’est la traduction administrativement très concrète de la philosophie multiculturaliste qui a longtemps imprégné l’approche canadienne en termes d’immigration : on ouvre les robinets et on verra bien après. Dans un papier précédent, je me suis déjà prononcé en faveur d’un gel des seuils d’immigration et je maintiens cette position car elle nuit à tout le monde. En novembre 2008, le ministre de l’immigration a posé une série de dispositions pour resserrer la recevabilité des dossiers : 38 professions sont maintenant admissibles en priorité (au lieu des 351 auparavant) ; favorisé ceux résidant depuis au moins un an au Canada comme travailleur étranger temporaire ou étudiant étranger ; remboursement des frais de traitement si le candidat acceptait de retirer sa demande d’immigration. Jusqu’à maintenant, ce train de mesures n’a pas permis de réduire l’inventaire autant qu’espéré


En résumé, le système bureaucratique de l’immigration canadienne ressemble à un fouillis plus ou moins ordonné où les doublons sont légions, les critères d’évaluation et de suivi sont peu clairs et où un système informatisé mondial manque cruellement. Ainsi, une partie de l’inefficience relevée par Mme Fraser dans le système actuel peut trouver sa résolution dans une réorganisation plus efficace : il s’agit là d’une « simple » question de productivité, de gestion, de communication entre agences gouvernementales (CIC, RHDDC et services frontaliers) et de rationalisation des procédures existantes. Cependant, une autre partie du problème réside dans la répartition actuelle de plusieurs compétences relatives à l’immigration : d’une part, ce sont les provinces et territoires qui définissent de plus en plus eux-mêmes leurs besoins mais c’est pourtant toujours le fédéral qui accorde le visa en bout de ligne. D’autre part, ce sont aussi provinces et territoires qui réglementent professions et métiers sur lesquels le fédéral n’a aucune autorité. Or, quel est l’une des raisons majeures de l’immigration canadienne ? La main-d’œuvre, la pénurie de compétence, le besoin en qualifications, c’est-à-dire en grande partie le monde des professions et des métiers. Ici, il ne s’agit donc pas de pure réingénierie administrative mais de rapports de pouvoirs agissant sur les terrains politique et constitutionnel car il n’y a pas de gestion centralisée de l’immigration au Canada.


Historiquement, dès que le fédéral proposait une mesure (en santé, éducation, droit, etc.) qui relevait de la compétence stricte des provinces et territoires, ces derniers l’ont généralement interprété comme un empiètement dans leur champ des compétences. Cela rend donc l’harmonisation dans plusieurs domaines d’activité très difficile, voire impossible. Mme Fraser indique dans son rapport qu’à cet effet, le gouvernement fédéral doit faire preuve de « leadership stratégique » pour créer, en concertation avec les provinces et territoires, un cadre pancanadien de l’évaluation et de la reconnaissance des qualifications étrangères, c’est-à-dire une réglementation commune coast to coast pour faciliter la circulation et l’installation des immigrants.


Un leadership stratégique : voilà tout un euphémisme pour désigner une problématique fondamentale, profonde et historique traversant et définissant l’idée même du Canada depuis ses débuts. C’est-à-dire le fait que le Canada est le résultat d’un équilibre précaire de droits, de responsabilités et de pouvoirs entre plusieurs entités fédérés ayant fait le pari que cela peut marcher. Et si le passé est garant du futur, il y a malheureusement très peu de chances pour que l’immigration constitue LA raison pour laquelle provinces, territoires et gouvernement fédéral s’entendent un jour pour stabiliser définitivement cette équilibre.


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Un pas dans la bonne direction

Ohana

La publication du nouveau guide de l'immigrant de CIC est la nouvelle de l'heure dans le domaine de l'immigration. Beaucoup ont souligné, avec raison, la vision plus réelle qu'il offre du Canada, n'en faisant plus le Pays des Merveilles que l'ancienne version se plaisait à dépeindre. J'apprécie aussi la plus grande place faite au Québec. Selon la sensibilité politique de chacun, on trouvera cette place trop grande, juste suffisante ou définitivement incomplète. Pas de fine bouche : quiconque minimalement informé sait que la reconnaissance de la nation québécoise est purement symbolique mais elle figure au moins dans ce guide maintenant. Le symbole, dans tout ce qu'il a d'abstrait et de philosophique, est parfois le premier pas incontournable et nécessaire pour paver le chemin vers le concret et le tangible.


Mais ce nouveau guide est intéressant pour autre chose aussi : il propose un début de redéfinition du multiculturalisme canadien. Rien que pour ça, c'est un pas dans la bonne direction pour qui, comme moi, considère que l'actuelle politique multiculturaliste est un mur vers lequel le Canada fonce à toute allure. Je ne répéterai pas ici mon argumentaire expliquant ma position : on la trouvera largement développée dans plusieurs papiers précédents. Cette réorientation se manifeste dans la volonté du gouvernement fédéral de cerner plus précisément les contours du multiculturalisme : par exemple, les « pratiques barbares » ou les « crimes d'honneur » sont explicitement proscrits. Je salue cet effort d'un « multiculturalisme conditionnel » qui rejoint l'idée développée dans mon papier précédent où il me paraît urgent que le Canada assume pleinement sa conception de la liberté qui doit être tout sauf un chèque en blanc.


Par ailleurs, cette redéfinition du multiculturalisme canadien n'est pas sans rappeler l'exercice de la Commission Bouchard-Taylor mené au Québec l'an dernier : derrière la question des accommodements raisonnables, c'était en effet l'interculturalisme québécois qui était interrogé. Des louanges, adressées à cette commission, exprimaient la capacité de la société québécoise à mener un exercice aussi délicat de manière démocratique et pacifique. Malgré la grosse couche de vernis politiquement correct dans laquelle fût engoncée cette commission, je partage cette analyse. D'autres réactions y voyaient au contraire une nouvelle manifestation de la confusion identitaire du Québec, cette société francophone empêtrée dans son passéisme et ravivant chroniquement ses peurs et xénophobies. On invoquait alors, en guise de preuve « incontestable » de ce nombrilisme identitaire québéco-québécois, l'absence d'un tel débat dans le reste du Canada, sous-entendant par là que ce dernier assumait donc sereinement son multiculturalisme.


Dans ce cas, comment interpréter la nouvelle mouture du guide de l'immigrant ? Si le multiculturalisme canadien, élément historiquement structurant de l'identité canadienne, est réellement l'acceptation de toutes les cultures, comment analyser le rejet explicite de toute « pratique barbare » si ce n'est en y voyant une volonté de placer des balises, tracer des contours, déterminer des frontières ? N'est-ce pas là, de manière générale, exactement ce que messieurs Bouchard et Taylor ont tenté de faire à l'échelle de la société québécoise dans le cas des accommodements raisonnables ? On me dira : il y a pratique barbare et pratique barbare. Ce à quoi je réponds : il y a accommodement raisonnable et accommodement raisonnable. Car dans les deux cas, il y a recherche ou tentative – fondée ou pas – de tracer une ligne, aussi floue soit-elle. Dans ce cas, doit-on en déduire que le reste du Canada, au travers de son gouvernement, commence à sentir la nécessité d'actualiser son approche de l'intégration culturelle de son immigration … Tout comme l'a réalisé, depuis longtemps, le Québec ? Si oui, d'une société « arriérée », « à la remorque » et « anachronique à l'heure de la diversité culturelle », le Québec ne serait-il pas plutôt une société capable d'une certaine anticipation, aux avant-gardes et sensible aux tendances socioculturelles ?


Ainsi, tout comme le Québec, le reste du Canada serait désormais traversé par des tressaillements identitaires et ressentirait le besoin, tout doucement mais sûrement, de tracer aussi peu à peu les frontières de ce qui est « barbare » de ce qui ne l'est pas. Certes, le reste du Canada n'a pas formellement mobilisé une Commission et embauché deux « sages » pour faire une tournée de la Confédération. Ceci dit, la liste des intellectuels sollicités (auteurs, personnalités politiques, chercheurs, etc.) s'apparente drôlement à une sorte de conseil des sages chargé d'alimenter la réflexion du gouvernement à ce sujet. Certes, l'exercice au niveau fédéral semble se passer apparemment et pour le moment sereinement contrairement au défouloir médiatique qu'il a connu au niveau québécois. Il y a définitivement des différences d'ordre culturel, linguistique, politique ou encore démographique dans la gestion d'une question sociale (sinon, on ne nous rappellerait pas aussi souvent la différence entre le Québec et le reste du Canada …). Et j'ai déjà maintes fois souligné, comme tant d'autres avant moi, que le poids numérique du Canada anglais lui permet de repousser pour encore un peu plus tard sa propre Commission Bouchard-Taylor. Ceci étant, il n'en reste pas moins qu'il y a au fond la même volonté : préciser désormais les contours de ce qu'il est entendu par intégration culturelle de l'immigrant après une longue période « d'ouverture » dont on semble maintenant en deviner les limites. Québec et reste du Canada : même combat ?


Cela dit, peut-être qu'une autre hypothèse a votre faveur (exigeant cependant une certaine dose de malhonnêteté intellectuelle) : en effet, pour certains, « force est de constater » qu'un tel exercice mené au Québec est « sans aucun doute » l'expression d'une société « frileuse, inquiète et mal informée ». Ils poursuivront en disant que le même exercice mené au Canada est ici par contre l'expression « incontestable » de « son ouverture » ou de sa « capacité à s'actualiser ». Que l'on m'explique en quoi l'exercice mené par le canadien est signe de sagesse, de reconnaissance et d'acceptation alors que quand il est mené par le québécois, il est signe de repli identitaire, de racisme puant, de pensée simpliste ? Deux poids, deux mesures ? Pour qui exècre les approches polarisées, voilà un discours bien dichotomique : le monde n'est ni noir ni blanc et c'est moi le gentil canadien qui te le dit à toi, le méchant québécois. Ici, inutile de chercher l'erreur : elle sera toujours du côté de la société québécoise …


Certes, le code de vie d'Hérouxville fût très loin d'être un exemple de civilité, de nuance et de relativisme culturel. Cependant, comme tout signe d'exaspération sociale, aussi grossier et désordonné qu'il puisse apparaître, il me semble très dangereux de lever le nez de manière condescendante face à ça. Au contraire : une telle attitude – souvent le fait d'une élite autoproclamée, canadienne ou québécoise, « éclairée », « éduquée » et « sachant ce qui est bon pour le peuple » est d'un snobisme tout aussi repoussant que le racisme ordinaire qu'elle dénonce. Permettant en outre d'alimenter le mouvement d'exaspération sociale qui trouve en effet là une justification supplémentaire à son combat tant il ne sent pas écouté. Pourtant, si on est en mesure de distinguer l'essentiel de l'accessoire, il est très possible d'extraire du Code d'Hérouxville un ensemble très pertinent et révélateur d'évolutions sociales. Surtout que prendre le temps de faire ce travail, c'est en gagner autant pour ne pas se retrouver à défaire ce que des opportunistes, en mal de visibilité publique, sauront habilement s'en saisir à coup de slogans simplistes et réducteurs.


J'ai déjà régulièrement appelé de mes vœux un Canada s'emparant également du problème de l'intégration culturelle de l'immigrant en révisant profondément sa politique du multiculturalisme. Je ne suis donc pas dans une ligne de pensée du style « seul le Québec m'importe, que le reste du Canada se débrouille tout seul ». Au contraire : tout le monde y gagnera lorsque le reste du Canada vivra enfin son moment de « lucidité constitutionnelle » au regard plus particulièrement de sa politique multiculturaliste et de son pendant juridique, la Charte Canadienne des Droits et Libertés. Car, là aussi, quiconque de minimalement informé comprendra que toute révision, aussi poussée, lucide ou subtile soit-elle, du multiculturalisme canadien n'aura fondamentalement aucun impact dans notre quotidien tant et aussi longtemps que ne sera pas révisée la Charte Canadienne sur les plans juridique et constitutionnel. Car en dernier ressort, un conflit – en particulier ceux d'ordre culturel ou linguistique – finit toujours par trouver sa conclusion devant les tribunaux qui, eux, s'appuient sur les lois pour trancher et non sur un guide de l'immigrant. Le gouvernement fédéral et ses procureurs le savent que trop bien.


Une Politique, une Charte ou une Constitution, aussi respectueuse soit-elle de la condition humaine, ne la respecte justement plus quand elle s'avère incapable de tenir compte du caractère évolutif et dynamique de cette même condition humaine. On peut ainsi flagorner et continuer à gonfler le torse de faire partie d'un Canada ouvert et capable de s'actualiser – tout comme d'un Québec progressiste et culturellement diversifié - : il n'en reste pas moins que cela ne reste que puérilité car il n'y a aucun mérite à se vanter quand cela ne comporte aucun risque.


À vaincre sans péril …


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La liberté made in Occident

Ohana

S’ASSUMER

L’une des caractéristiques fondamentales souvent invoquée pour définir un pays occidental est certainement le fait d’être une démocratie : droits et libertés individuels et collectifs, séparation des pouvoirs, système d’élections, pluralisme politique, etc. Fruit de plusieurs siècles d’évolution, ce type de système socioculturel valorise les libertés d’expression, de conscience, de religion ou encore d’orientation sexuelle pour chaque individu. Au point d’en faire un signe distinctif et significatif du degré « d’évolution » d’une société.

En effet, qu’un pays n’organise pas d’élections libres, qu’il censure ses organes de presse, qu’il n’autorise qu’une seule religion d’état ou qu’il considère encore par exemple l’homosexualité comme une dégénérescence sont rapidement interprétés, d’un point de vue occidentale, comme autant de signes d’une société « en retard », « arriérée » ou tout simplement « barbare ». Autant de points de comparaison ou de distance par rapport à une norme, soit celle d’une société démocratique. Ça suppose donc l’idée qu’une société démocratique représente actuellement la version la plus achevée de la liberté de la condition humaine. C’est là une perspective évolutionniste : il existerait une direction vers laquelle devrait évoluer toute société, de la « moins » libre à la « plus » libre. Une perspective reposant sur le postulat que le bonheur – quelqu’en soit la définition qu’on lui donne – passe par la liberté individuelle qu’une société doit travailler à assurer à chacun de ses membres.

Ainsi, il se peut que l’immigrant arrivant au Canada (en particulier s’il provient d’un pays au régime dictatorial) ait cette croyance de s’installer dans une société où il pourra vivre pleinement – c’est-à-dire librement – ses pratiques culturelle, sociale, religieuse ou encore politique. Bien sûr, il n’est pas naïf au point de croire qu’il jouira d’une liberté absolue et totale. Mais il se dira sûrement qu’après tout, c’est l’Occident, l’Amérique du Nord, « le monde libre » où « tout est possible », le Canada avec sa Charte des Droits et Libertés individuelles. Et c’est peut-être là où il y a malentendu : croire que cette liberté occidentale est celle qui lui offrira la plus grande liberté possible.

Or, rien n’est plus loin de la réalité : l’Occident n’offre que sa propre conception de la liberté. Il ne s’agit pas d’une liberté universelle (douce utopie) mais d’une liberté culturellement située. Cela veut dire que cette liberté est le résultat d’un long processus historique de luttes, de combats, de guerres, de débats où se construisent lentement des valeurs « collectives », celles qu’une société finit par juger « fondamentales » à ses yeux. Et ce sont elles qui vont déterminer ce qui est permis et ce qui ne l’est pas dans une société donnée. La liberté ne serait donc pas le droit de faire ce que je veux mais plutôt la possibilité d’avoir certains choix de disponibles en fonction des valeurs de la société où je me trouve. Il n’y a donc pas de valeur universelle, c’est-à-dire de valeur dont la définition serait rigoureusement identique en n’importe quel point de ce monde. Il n’y a, au mieux, que des définitions qui ont su bénéficier de l’appui moral, économique, militaire et politique des plus grandes puissances de ce monde au point de finir par croire qu’elles sont sûrement universelles.

Ainsi, si on accepte ce prémisse (très basique j’en conviens) pour poursuivre la discussion, on peut ainsi peut-être arriver à mieux comprendre certains malentendus relatifs à l’enjeu de l’intégration au Québec : d’un côté, la croyance au droit de pouvoir vivre pleinement sa culture comme immigrant dans une société où il pensait que cela était possible et, de l’autre côté, une société qui prenait pour acquis que l’immigrant avait compris que certaines pratiques culturelles relèvent, ici, de ce qui n’est pas permis.

Et c’est peut-être là que se trouve aussi une contradiction embarrassante pour les pays occidentaux face au défi de l’immigration : ils ont historiquement prôné une conception universelle d’une liberté individuelle sans réellement préciser que cette liberté n’est pas un bar ouvert, qu’elle comporte des limites, qu’elle est n’adaptée qu’aux seules réalités occidentales. Au contraire même : le cas spécifique du Canada montre plutôt une surenchère en donnant quasiment un chèque en blanc avec la politique du multiculturalisme canadien. Il n’en fallait certainement pas plus pour ouvrir la porte à une multitude d’interprétations possibles et compréhensibles au regard de la diversité culturelle qui caractérise l’immigration canadienne depuis les trente dernières années environ.

Les récents débats sur l’intégration de l’immigration au Canada et au Québec en particulier (pensons au dossier des accommodements raisonnables) montrent qu’il serait très tentant de tracer une ligne rouge définitive entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Juste histoire de lancer un message claire à l’immigrant pour (tenter de) régler le débat. Le fantasme de la ligne rouge constitue malheureusement une réponse simplificatrice à des questions complexes. Si nos prédécesseurs avaient tracé une telle ligne rouge, fort probablement que nous penserions encore que l’homosexualité est une maladie génétique, que la seule place de la femme est au foyer ou que la Terre est au centre de l’Univers. Ainsi, avant d’envisager une quelconque ligne rouge – dont les conséquences futures sont impossibles à imaginer : remercions nos prédécesseurs pour leur sagesse qui devrait nous inciter à agir de même avec nos successeurs – il importe dans un premier temps de s’assumer dans notre liberté à l’occidentale.

Assumer, ça veut dire par exemple reconnaître que notre conception de la liberté n’est certainement pas le reflet du degré le plus élevé d’évolution d’une société. Assumer, ça veut dire par exemple que notre définition de la liberté n’est certainement pas plus « meilleure », « civilisée », « éclairée » ou « avancée » que n’importe quelle autre. C’est la nôtre et on y tient chez nous, point. Assumer, ça veut donc dire par exemple descendre du piédestal sur lequel nous nous sommes auto-installés. Cela nous permettrait de sortir de l’ornière très profonde merci dans laquelle on s’est mis nous-mêmes : à trop vouloir dire au monde entier que nous-on-sait-c’est-quoi-être-libre, on lui donnait justement à ce monde tout ce dont il avait besoin pour remettre potentiellement en question notre mode de vie. En venant immigrer chez nous et en venant tester concrètement notre petit discours pseudo-humaniste.

Surtout qu’on a fait de la liberté plus qu’un choix : on en a fait une obligation, un devoir, une injonction. Savoureux paradoxe.

Tracer la ligne rouge constitue, comme écrit plus haut, une solution tentante. Parce qu’elle est facile à comprendre, facile à mettre en place et souvent immédiate dans ses effets. C’est donc une solution de la lâcheté : celle, ici en l’occurrence, de ne pas vouloir faire face à ses propres incohérences. En s’assumant dans notre propre conception de la liberté – et cela peut se faire, au début, sans avoir à tracer de ligne rouge – nous lançons comme message que notre liberté n’est pas la meilleure mais seulement conditionnelle, qu’elle n’est pas la plus civilisée mais seulement celle de notre civilisation, qu’elle n’est pas celle qui respecte le plus l’individu mais seulement celle où l’individu devrait se sentir le plus respecté dans nos sociétés.

Il ne s’agit pas ici d’un énième exercice d’auto-flagellation occidental pour se faire pardonner les horreurs de la colonisation. Il ne s’agit pas non plus de se fermer à l’autre, de faire preuve de xénophobie. Il s’agit, au contraire, d’arrêter ce genre de torture pour s’assumer, non pas dans notre prétendue perfection, mais dans notre propre recherche du parfait que toute société recherche dans son évolution, quelle qu’elle soit.

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Jaser pour jaser

Ohana

Un article récent paru dans le journal La Presse faisait observer l’actuelle popularité croissante des cours de francisation. Au Québec, ces cours de francisation sont destinés essentiellement aux personnes immigrantes qui n'ont pas le français comme langue maternelle en vue de les aider dans leur insertion professionnelle et intégration sociale dans la société québécoise. Sur les plans pédagogique et didactique, ces cours de francisation ne doivent donc pas être confondus avec les cours de français du système scolaire "régulier". En effet, la francisation intègre une dimension socioéducative (sensibilisation aux codes culturels québécois, participation à des événements culturels, venue de conférenciers de diverses institutions, etc.)


De manière générale, on peut donc se féliciter de cette popularité de la francisation car l’immigration est clairement (et légitimement) sollicitée pour participer à la continuité du Québec, société majoritairement et officiellement francophone. À moyen et long terme, des bénéfices pourraient donc être attendus. J'écris "pourraient" car il serait hasardeux de poser un lien mécanique entre augmentation du nombre d'immigrants dans les cours de francisation et nombre d'immigrants effectivement francisés au terme des cours. Il y a parfois loin de la coupe aux lèvres : entre le premier et le dernier cours d’un programme de francisation pouvant s’étendre sur plusieurs mois, il peut arriver plein de choses (ex : tentation d’un emploi rapidement et facilement accessible comme journalier dans une usine où le français fragilement acquis, très peu sollicité dans le travail, se perdra rapidement ; opportunité d’emploi intéressant ou poursuite d’études au Canada anglais). La problématique du décrochage scolaire pourrait ne pas se limiter qu’à nos chères petites têtes des écoles du secondaire.


Ici, c’est un peu le même problème que les mesures d’aide aux chercheurs d’emploi annoncées par nos gouvernements : une fois le discours savamment médiatisé est prononcé (où on insiste lourdement sur le fait que telle mesure n’aurait jamais pu voir le jour sans telle subvention fédérale ou provinciale), nos chercheurs d’emploi sont immédiatement oubliés. Ils sont en effet partis pour un huit semaines d’aide à la recherche d’emploi et difficile alors de savoir qu’est-ce que ça a donné. Ça permet accessoirement à nos élus d’éviter de rendre des comptes sur l’efficience (ou pas) du programme lancé en grandes pompes deux mois plus tôt. Classique.


Par ailleurs, comme le soulève très justement l'article, cette popularité croissante s'explique également par le climat économique ambiant : les temps de crise économique sont en effet toujours propices pour un projet de retour aux études étant donné la morosité du marché du travail. Si on adopte une perspective purement économique, et de manière générale, on peut se féliciter de ce réflexe du travailleur : tout comme une entreprise doit investir en recherche et développement en situation de crise, investir dans l'actualisation de son capital humain dans la même période est important pour pouvoir mieux rebondir à la reprise (qui finit toujours par arriver). Et on conviendra qu'une certaine maîtrise du français est une mesure d'actualisation de son capital de travailleur si l'on regarde cela en termes d'employabilité. Le cas des immigrants en francisation diffère cependant quelque peu car ils ne sont pas à proprement parler dans une logique pure d’actualisation (c’est-à-dire de mettre à jour une compétence déjà là) mais plutôt dans une logique d’acquisition (développer une compétence nouvelle). Ceci dit, félicitons-nous quand même de cette popularité. Si on décide d’arrêter son analyse ici.


Car des spéculations plus fines – à défaut de pouvoir faire une lecture plus fine par manque de données à ce sujet – pourraient laisser entrevoir une conclusion moins glorieuse. En effet, il aurait été intéressant de pouvoir distinguer, dans le nombre total d'immigrants en francisation, ceux qui s'y inscrivent pour apprendre le français dans une vision « large » (insertion professionnelle et intégration sociale) et ceux qui s'y inscrivent dans une vision plus « réduite » (aborder le français de manière instrumentale dans un contexte de contraction du marché du travail offrant peu d'opportunités d'emploi). En schématisant, l’immigrant a vision large voit à long terme : son installation au Québec s’inscrit dans un projet d’intégration sociale où le français constitue le véhicule permettant de circuler dans pratiquement toutes les sphères de la société pour se les approprier (vies professionnelle, culturelle, associative, politique, religieuse, etc.) indépendamment des cycles économiques. L’immigrant a vision réduite (et non réductrice) voit à court et moyen terme : son installation au Québec est fortement tributaire des conditions économiques (en grande partie) et le français n’est qu’une sorte de bus dans lequel il choisit d’y monter comme d’y descendre, de manière anonyme et au gré de ses objectifs, en se limitant à quelques circuits en particulier (dont celui du travail essentiellement).


En d'autres termes – et pour poursuivre dans une analyse simplifiant, toujours par manque de données, une réalité sociale infiniment plus complexe (on se rappelle qu’on fait juste jaser) – si le marché de l'emploi avait été en très bonne santé, est-ce que les cours de francisation auraient connu un tel succès ? Formulons ça autrement : s'il y avait eu une abondance d'emplois n'exigeant "que" l'anglais et que je sois un immigrant ne maîtrisant "que" l'anglais, aurais-je quand même suivi des cours de francisation ? Toutes choses étant égales par ailleurs, la réponse serait probablement non. Et c'est compréhensible : d'un côté, un emploi immédiatement accessible et de l'autre côté, des cours de francisation avec des retombées en termes d'emploi seulement à moyen terme et qui ne sont d’ailleurs pas garanties. Un bête calcul de coûts et bénéfices.


En ce sens, le marché de l'emploi se contractant – réduisant autant les gisements d’emplois "francophones" que ceux "anglophones" – le coût devient moins élevé à suivre des cours de francisation dans la mesure où cette option (avec allocations si on y a droit, en plus) devient pratiquement aussi intéressante que celle de chercher de l'emploi avec "que" la seule maîtrise de l'anglais (toutes choses restant toujours égales par ailleurs). Sur le plan strictement économique, la vision réduite de l’immigrant apparaît la plus rentable car on se situe ici dans un marché réputé libre où chacun y circule tout aussi librement avec la bénédiction de la main invisible. Si l'on quitte maintenant le terrain économique et qu'on s'intéresse un peu plus à la dimension socioculturelle, il peut alors devenir pertinent de s'intéresser au rapport au français qu'entretient l'immigrant. En d'autres termes, quel est le pourcentage d'immigrants suivant actuellement des cours de francisation uniquement parce que le marché de travail n'offre rien d'autre d'intéressant ? C'est une question méritant, à mon sens, qu’on y fournisse quelques éléments de réponse. Car l’immigrant formera aussi le Québec de demain : c’est donc lui, entre autre, qui imprimera sa marque dans l’évolution de la société québécoise et qui accueillera également les futurs immigrants. Est-il raisonnable de s’attendre à ce que le message d’accueil transmis diffère beaucoup selon qu’il considère le français comme un véhicule personnel à entretenir ou comme un bus parmi tant d’autres ?


On associe étroitement au Québec – et avec raison – langue et culture, français et culture québécoise. Il peut alors devenir tentant de céder à autre association voulant qu’un immigrant maîtrisant le français soit nécessairement une personne acquise à la culture québécoise, intégrée au Québec. Ici, par personne acquise à la culture québécoise, je ne parle même pas d'être souverainiste, loin de là. Juste être conscientisé aux spécificités de la culture québécoise qui justifient qu’on la protège, qu’on soit un québécois souverainiste ou fédéraliste (les deux voulant le bien du Québec : ils divergent « seulement » sur les moyens pour y parvenir). Or, rien n'est moins vrai. La maîtrise n'est qu'un résultat : c'est le rapport au français comme processus qui m'apparaît réellement plus pertinent à scruter et qui devrait faire l’objet de toutes nos petites attentions.


Si on lance comme message à l’immigrant de voir sa maîtrise du français seulement comme un résultat (quelque chose qui doit rapporter) et non comme un processus (quelque chose qui doit épanouir), on se tire dans le pied. Il suffit de regarder où se trouve le Québec sur une carte pour le comprendre. Mais on fait juste jaser, là.


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Une autre occasion de se vivre au Québec

Ohana

Pour cette rentrée, beaucoup de choses passionnantes se passent dans l’actualité. Il en est cependant une qui mériterait selon moi davantage d’attention qu’elle n’en a reçu de nos médias et je tiens donc à lui consacrer cette chronique.


FRANQUS (pour Français Québécois : Usage Standard) est un projet impliquant l’Université de Sherbrooke et l’Office Québécois de la Langue Française (OQLF) en vue d’élaborer un dictionnaire de la langue française d’ici, c’est-à-dire du « français vu du Québec ». Il existe déjà d’autres dictionnaires du genre mais Franqus sera le premier à être conçu exclusivement à partir de corpus linguistiques québécois. En d’autres termes, ça sera le premier dictionnaire de langue française fait hors de France. Je ne peux que soutenir cette excellente initiative.


Le projet est stimulant mais les défis, on s’en doute, sont nombreux et complexes. Il n’est pas facile en effet de recenser tous les termes d’usage courant susceptibles de refléter la réalité contemporaine d’une société dans ses facettes sociale, culturelle, politique, économique, sociale et scientifique. Le terme « standard » prend ici une dimension centrale : En effet, qu’est-ce qu’un parler « standard » ? Ça sera donc forcément un exercice de jugement qui aura sa part de subjectivité. Tout le monde ne sera donc peut-être pas d’accord – en tout ou en partie – avec les choix sociolinguistiques qui seront posés mais impossible d’y couper. Il était en effet plus que temps que la société québécoise se dote d’un premier outil de ce genre pour refléter sa distinction historique et son autonomisation croissante sur le plan linguistique. Le Brésil possède son propre dictionnaire du portugais brésilien depuis plus d’un siècle, tout comme l’espagnol mexicain a le sien. C’est de ce fait atténuer encore un petit peu plus avec cette contradiction d’un Québec criant sur tous les toits sa spécificité socioculturelle (dont la langue est une des poutres porteuses) sans pour autant s’assurer d’un étayage proportionnel à ce sujet.


Surtout – et c’est ce qui nous intéresse le plus ici – voilà enfin un message (un peu plus) clair envoyé finalement aux immigrants : le Québec a développé ses particularités par rapport au français et voici un dictionnaire les référençant. La dimension sociologique étant importante, cela permettra donc à l’immigrant d’encore mieux comprendre que l’usage de tel ou tel mot au Québec prend toute sa saveur en fonction du contexte culturel dans lequel il vit (le verbe « vivre » étant à prendre ici au sens propre). Si le Larousse et le Petit Robert ne perdent rien de leur précieuse utilité – j’en suis un consommateur régulier – il n’en reste pas moins qu’ils ont été développés dans un contexte européen. Leur utilisation, dans plusieurs situations sociales du quotidien au Québec, se révèle donc inappropriée. Un petit exemple tout simple mais reflétant toute la complexité sous-jacente : si le mot « congère » existe bel et bien dans la langue française, c’est l’expression « banc de neige » qui lui sera apparemment préférée dans Franqus. Pourquoi ? Parce que c’est cette expression qui sera dite, entendue et partagée dans la réalité concrète et quotidienne de l’immigrant une fois au Québec. Pas le mot congère. Et l’on conviendra que l’intégration, ça passe par là aussi : au-delà de la St-Jean, des discours de nos élus ou de la belle Francophonie mondiale, c’est au dépanneur, à l’épicerie et dans la cour de l’école que se vit la culture de la société d’accueil.


Et c’est là l’une des forces de ce projet : veiller explicitement (et officiellement : n’oublions pas que l’OQLF est partenaire du projet) à faire l’arrimage entre mot et contexte. Tous deux sont indissociables pour qu’une langue s’écoule et se vive dans la voix de l’immigrant dans ses interactions avec les gens d’ici. C’est ce qui s’appelle le principe d’indexicalité en sociolinguistique ou encore en ethnographie si je ne me trompe pas : ici, l’universalisme n’existe pas car chaque mot prendra un sens spécifique en fonction du contexte culturel où il émerge et grandit. Ceci étant susceptible d’aider le français québécois à moins souffrir d’être stéréotypé comme une sorte d’excroissance illégitime ou bâtarde d’une langue française de France ou d’un français international, c’est-à-dire comme langue vernaculaire (et non comme langue véhiculaire) subissant constamment la comparaison avec un étalon la surplombant. On passe ici de la folklorisation à l’institutionnalisation qui est le passage obligé pour toute volonté de reconnaissance sociale dans l’espace public. J’ai d’ailleurs émis, dans un autre papier, l’hypothèse de voir un jour le Québec se constituer en un autre pôle de l’univers francophone, à côté de celui, historique, de la France.


Parlant de stéréotypie, l’équipe de recherche a pris soin de proposer une hiérarchie entre les différents usages employés au Québec (neutre, familier, vulgaire, etc.) : le Franqus ne se réduira donc pas à un recueil de sacres populaires qui, certes, font souvent la joie du touriste (ou de l’immigrant fraîchement arrivé) mais qui ne définissent pas à eux seuls toute la richesse du français québécois. Par ailleurs, pour celles et ceux se posant (légitimement) la question, le Franqus ne sera pas non plus une sorte de cheval de Troie du mouvement souverainiste québécois (même si la récupération politique est toujours possible, tôt ou tard) : si le système de référence principal est la société québécoise, Franqus a aussi pour ambition de proposer les termes valorisés dans le français contemporain public – ce qui englobe toute la Francophonie – évitant ainsi toute critique d’y voir le support d’un « séparatisme linguistique ». Maintenant, comment créer un équilibre entre respect d’un système québécois de référence et respect d’un français contemporain débordant largement l’espace québécois ? Vivement la mise en ligne du dictionnaire pour avoir des éléments de réponse !


Certes, je ne me fais pas d’illusion : cela prendra du temps et des efforts pour que Franqus soit adopté. Il ne suffit pas de créer un dictionnaire pour que toute la société civile, dans ses moindres ramifications, se l’approprie rapidement et pleinement. Mais cette même société a désormais un autre outil sur lequel s’appuyer et qu’elle peut promouvoir auprès des néo-québécois. Par ailleurs, autre point important : ce dictionnaire est tout sauf une fin en soi. Sa raison d’être constitue même la justification de sa reconstruction permanente. Élaboré pour refléter une réalité contemporaine, il ne peut qu’évoluer car le propre du contemporain est d’être du présent ! Vouloir faire sien un outil, c’est aussi parce qu’on le considère pertinent et utile dans notre fonctionnement quotidien. Il y a là un pragmatisme de rigueur qu’il ne faut pas perdre de vue pour le populariser. C’est donc là une chance inouïe pour tout immigrant de participer aux futures étapes de refonte du dictionnaire pour que ses prochaines versions reflètent les visages contemporains du Québec.


J’applaudis ainsi des deux mains cette excellente initiative dans son principe. Saluer ne signifiant pas acheter aveuglément : ne confondons pas principe et contenu. Ainsi Il sera toujours temps après de le juger sur pièce et à l’usage. À ce moment-là, comme tout le monde, je ferais sûrement de belles découvertes, serais en désaccord avec certains choix ou certaines décisions et trouverais assurément qu’il y a encore du travail à faire. Sans me rendre compte qu’exactement au même moment, je serai alors en train de vivre intimement mon rapport à la culture québécoise. Car je serai en train de comparer ma propre culture de néo-québécois avec celle présentée dans le dictionnaire. Et c’est exactement cela qu’il est offert à chaque néo-québécois avec Franqus : une autre occasion de se vivre au Québec.


Bon automne à toutes et tous.

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L'arme de dissuasion massive

Ohana

Un récent sondage de la firme Angus semble indiquer que la ferveur souverainiste est faible au Québec actuellement. En fait, il serait plus précis de dire que les québécois interviewés estiment qu'il est peu probable que le Québec se sépare un jour du Canada, ce qui est différent. Suite à ce sondage, on a déjà appelé à la fin du mouvement souverainiste. Dissipons un premier malentendu : pas question ici de parler du mouvement souverainiste. Par contre, il sera quand même question de dissiper une confusion : celui concernant la question nationale au Québec. Comprenez le mouvement nationaliste québécois qui ne s'est jamais réduit complètement au mouvement souverainiste. Cette chronique se veut donc une humble revue très en surface de l'enjeu complexe de la question nationale traversant votre nouvelle société d'accueil : voyez cela comme une tentative d'atténuer les associations simplificatrices entre nationalisme et souverainisme.


Par nationalisme, j'entends ici un sentiment plus ou moins clarifié – rappelons-nous que nous nous plaçons ici à un niveau collectif – d'affirmer le caractère distinct de sa culture et d'en assurer la pérennité. Par souverainisme, j'entends ici un autre sentiment intégrant le nationalisme mais se doublant cependant de la conviction que la seule manière d'assurer la survie de sa culture passe nécessairement par la séparation (physique, politique ou symbolique) d'avec une autre nation ou puissance politique perçue – à tort ou à raison – comme empêchant justement cette affirmation.


Cette clarification – très schématique – de ces deux termes permet cependant d'en tirer quelques apprentissages intéressants. Il y a premièrement une différence de fond entre nationalisme et souverainisme. Certes, les exemples historiques les associant étroitement abondent mais on ne peut pas postuler cette association à priori. De là, on peut en déduire que le souverainisme découle nécessairement du nationalisme mais l'inverse apparaissant très peu probable. Cela veut donc dire qu'un nationalisme peut prendre diverses formes pour s'exprimer et le souverainisme n'est donc qu'une de ces formes possibles d'expression parmi tant d'autres. En d'autres termes, un québécois nationaliste peut fort bien être souverainiste mais pas nécessairement.


Ainsi, quand j'entends un immigrant me dire que le fait d'avoir un gouvernement fédéraliste à Québec reflète la position politique des québécois face à la question nationale – et même face au mouvement souverainiste – cela me fait sourire. Encore plus quand il poursuit en disant que c'est la « preuve irréfutable » de la fin du mouvement souverainiste. Tout comme d'entendre l'inverse me fait sourire aussi d'ailleurs : un gouvernement séparatiste à Québec signifie qu'une majorité de québécois sont souverainistes. Le raisonnement appliqué est simple (mais cependant vrai jusqu'à un certain point) : le système démocratique étant censé en effet porter au pouvoir la tendance politique s'exprimant de manière majoritaire chez l'électorat. Or, si le principe est valide, sa mise en application reste relative : sans s'ennuyer de détails, la nature du système électoral québécois exige d'apporter beaucoup de nuances. En gros, il est déjà arrivé que le parti politique ayant remporté le plus de suffrages ne soit pas celui ayant remporté le plus de circonscriptions – et donc celui ne possédant pas le plus grand nombre de députés. Ce qui est la condition sine qua none pour former le gouvernement.


Nous savons que toute analyse se voulant minimalement rigoureuse de quelque enjeu que ce soit ne peut pas s'appuyer que sur un seul indicateur. Ainsi en est-il du taux chômage pour évaluer l'état du marché du travail ; du nombre d'heures d'attente aux urgences pour évaluer l'état du système de santé ; de la note obtenue à un examen pour présumer de la performance scolaire d'un élève ; etc. Il en est exactement de même pour les mouvements nationaliste et souverainiste (ainsi que fédéraliste) au Québec : en quoi un seul sondage ferait foi de tout ? Réduire l'analyse à un seul indicateur, c'est vouloir résumer tout l'enjeu à un unique moment précis supposé tout définir à lui tout seul. Ce qui est pratiquement impossible à moins de vouloir stéréotyper bien entendu. On peut vouloir « capter » un enjeu dans un moment, une poignée de main ou une signature d'un traité : mais dans ce cas, il ne s'agit pas de le résumer mais de le symboliser, ce qui est différent. Le résumé est de l'ordre de l'analyse approfondie et rigoureuse alors que le symbole – sans être moins pertinent – relève davantage de l'affectif, de l'instantané et de l'émotion. Le premier éclaire alors que le second insuffle.


Un enjeu est donc, par définition, multidimensionnel car ancré historiquement dans la société où il s'inscrit et s'y déployant de différentes manières et selon différents degrés d'intensité. Ainsi, au gré des événements et des contextes social, politique, économique et culturel, le nationalisme québécois s'exprimera très différemment. Ainsi, en prenant pour base de référence le paysage politique québécois actuel, il semble raisonnable d'avancer que le québécois est nationaliste et qu'il a à cœur la protection et la pérennisation de sa culture. Dans un cas, il peut juger que cela reste possible au sein du Canada en maintenant le statu quo actuel (Parti Libéral du Québec / PLQ) ; dans un autre cas, il va estimer qu'une autonomisation accrue est nécessaire tout en restant dans l'ensemble canadien (Action Démocratique du Québec / ADQ) ou être convaincu que la séparation reste désormais la seule option possible (Parti Québécois / PQ ; Québec Solidaire / QS). Est-il nécessaire de rappeler que c'est un fédéraliste qui a initié le « Maître chez nous » (Jean Lesage, PLQ, dans les années soixante) ? Est-il nécessaire de se remémorer que c'est un fédéraliste qui a souhaité rappelé au reste du Canada que « le Québec est, aujourd'hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d'assumer son destin et son développement » (Robert Bourassa, PLQ, dans les années quatre-vingt dix) ? Encore mieux : est-il nécessaire de rappeler que c'est un souverainiste qui a proposé le « beau risque » de possiblement réintégrer le Québec dans le Canada (René Lévesque, PQ, dans les années quatre-vingt) ? Rester dans la dichotomisation n'aurait pas permis de comprendre les actes politiques précédents.


Ainsi, si on veut réellement comprendre le nationalisme en tant que trait fondamental de la société québécoise, il est nécessaire d'en saisir les subtilités en les replaçant toujours dans le contexte où elles émergent. Une grande partie de l'autonomisme ambivalent de l'ADQ se fonde sur cette tentative de proposer une troisième voie politique sans pour autant renoncer au sentiment nationaliste. Même brouillonne, je salue cependant l'effort de cette tentative pour faire avancer le Québec. Lors du congrès de fondation de QS en 2006, les journalistes voulaient d'abord savoir si c'était un parti souverainiste ou pas. Et après seulement Khadir et David ont pu parler de leur programme politique.


Ironiquement, c'est André Pratte, l'éditorialiste en chef de La Presse et fédéraliste convaincu, qui a eu l'expression la plus exacte à mon sens pour refléter l'esprit du mouvement nationaliste québécois. Pour lui, le nationalisme québécois constitue une arme de dissuasion massive que les québécois devraient toujours s'assurer de conserver – ceci incluant l'option souverainiste – pour éviter que le reste du Canada ne prenne la société québécoise pour acquise. Ceci dit, son « arme de dissuasion massive » n'est qu'une variante de la « police d'assurance » de René Lévesque. Il ne serait donc jamais question d'un fédéralisme canadien coast to coast mais bien plus d'un fédéralisme asymétrique, c'est-à-dire reconnaissant la spécificité culturelle du Québec.


Michael Ignatieff, l'actuel chef du Parti Libéral du Canada et trudeauiste certifié, ne semble pas dire autre chose lorsqu'il disait aux québécois, en mars dernier, que « vous pouvez être fiers d'être Québécois et Canadiens en même temps, dans l'ordre que vous voulez ». Les temps changent apparemment : Pierre-Elliot Trudeau a passé toute sa carrière politique à justement tenter d'éradiquer ce nationalisme québécois qu'il jugeait tribal.


J'entends bien la crainte légitime de bien des immigrants de voir ce nationalisme québécois dériver, potentiellement, en ce nationalisme d'extrême-droite que l'on peut malheureusement voir en Europe ou ailleurs dans le monde. Il est vrai que le nationalisme québécois – comme tout mouvement politique, ceci incluant le fédéralisme canadien – a ses propres brebis galeuses bêlant un discours radicalisant. Toutefois, une lecture approfondie de ce nationalisme québécois vous montrera que la crainte est très loin d'être fondée. Maintenant, pour en arriver justement à ce type de lecture, il faut prendre le temps de lire, de s'informer, de se documenter et d'échanger autour de soi. Bref, de s'intéresser réellement à votre société d'accueil. Si vous commencer ou continuer à croire que le nationalisme québécois n'est que réducteur, repli et archaïsme, reviendrait exactement à faire ce que vous lui reprochez pourtant de vous faire : d'enfermer autrui dans des catégories stéréotypées.


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L'immunité ethnique

Ohana

Poursuivons dans la foulée du papier précédent en restant dans le thème de l’ethnique.

Je suis toujours surpris de constater combien les québécois de souche, de manière générale, marchent sur des œufs quand ils abordent le thème délicat des contacts entre groupes culturels. Car il y a toujours le risque – jamais agréable – de se faire crucifier sur la place publique pour propos xénophobes et passéistes. Bien sûr, il y a ces voix groupusculaires explicitement racistes qui font leurs choux gras des tensions interculturelles, surtout en ces temps d’incertitude économique. Des voix qui prennent beaucoup de place et qui donc noient les quelques autres voix, plus posées, réfléchies et aux réflexions souvent pertinentes. Le débat des relations interculturelles – urgent à plusieurs égards – se centre ainsi autour d’argumentaires simplistes favorisant l’enfermement de chacun dans des stéréotypes.

Ainsi, le québécois de souche rappelant qu’il est important d’aider les néo-québécois à s’éprendre du français pour protéger la culture québécoise se ferait certainement servir qu’il est « temps de passer à autre chose », qu’il devrait « arrêter de se regarder le nombril » ou encore qu’il doit « cesser son discours nationaliste discriminant ». Bien entendu, ce québécois de souche aura eu, en plus, le malencontreux défaut d’être « blanc », de porter un nom « bien québécois ». Et on continuera en disant que c’est certain qu’il est « péquiste » ou « adéquiste », opérant ainsi de stupides transpositions à la réalité québécoise des courants européens d’extrême-droite. Et pour que le jeu marche parfaitement, il faut que ces mécanismes d’étiquetages sociaux fonctionnent aussi de « l’autre côté » : on va s’attendre à ce que l’immigrant – à la belle « peau mate ou basané » et à l’accent « exotique » bien entendu – qu’il s’élève contre ce discours nationaliste discriminant et qu’il fasse l’apologie de la diversité culturelle. Mieux que cela : qu’il se pose en modèle d’intégration sociale et qu’il montre à la société québécoise comment et que faire en termes de relations interculturelles. Cela ne veut pas dire que le québécois de souche doit se taire pour « prouver » son ouverture à la diversité culturelle : on lui demande « seulement » d’accueillir et de supporter aveuglément ce discours – ce qui n’est guère mieux.

Ainsi, tel le diplomate bénéficiant d’une certaine protection au regard du droit international, le néo-québécois jouit ici également d’une sorte d’immunité ethnique. Parce qu’il est « ethnique », il peut se permettre de tenir un certain discours sur les relations interculturelles sans risquer de rentrer dans un champ de mines. Dans un climat ambiant valorisant à outrance le multiculturalisme et la diversité culturelle, le néo-québécois peut ainsi s’y draper pour pouvoir dénoncer tout abus en matière de discrimination ou d’ethnoracisme – ici, l’important n’est pas tant que l’abus soit fondé ou pas mais bien de pouvoir le dénoncer. Et gare au québécois de souche qui osera s’interposer : l’excommunication de l’Église multiculturelle lui pend au nez.

En tant qu’immigrant, je bénéficie également de cette immunité ethnique. C’est d’ailleurs justement pour cela que je peux me permettre d’écrire cette chronique : en effet, bien des critiques pourront m’être formulées mais seraient-elles similaires à celles reçues si j’avais été un Tremblay, Fillion ou Morissette, québécois de souche et de type caucasien ? En d’autres termes, je bénéficie d’une certaine liberté de parole sur certains sujets par rapport au québécois de souche car, au moins, on ne pourra me reprocher de faire dans le discours « de blanc » vu que je suis ni de souche ni blanc. Il faut ainsi relativiser le « courage » de certaines prises de position publiques d’immigrants : en effet, où est le courage politique quand l’immigrant sait qu’il bénéficie d’une certaine immunité ethnique ? Il est facile de dénoncer ici de la discrimination linguistique avec la Loi 101 ou là-bas un repli identitaire québécois quand on sait que si son opposant est un québécois de souche, blanc et au nom « typiquement québécois », on pourra mettre mettre en relief ces attributs. Pour évidemment laisser entendre qu’il y a de subtils relents racistes dans ses propos, évacuant ainsi tout débat intelligible et intelligent. On savourera ici la géométrie variable du raisonnement : au nom d’une prétendue diversité culturelle et de la pluralité des voix, on n’hésitera pas cependant à amalgamer toute la culture québécoise en la réduisant qu’à une seule voix raciste, percluse de préjugés et passéiste.

Mes propos ne visent ici que l’immigrant ou les groupes « culturels » usant et abusant de cette immunité ethnique pour déchirer leur chemise sur des épouvantails là où il n’y en a aucun en attisant des braises qu’ils ont eux-mêmes créées. Et cela vaut évidemment pour « l’autre côté » : bien des groupuscules nationalistes radicaux québécois s’évertuent à justifier un racisme culturel (discours postulant une incompatibilité irréversible entre groupes culturels) en invoquant aussi cette immunité ethnique, en s’arrogeant le droit de parler au nom de la « nation ».

En ce sens, le fait que je sois immigrant – à la peau mate qui plus est – est problématique : ne suis-je pas censé prendre fait et cause inconditionnellement pour la cause multiculturelle ? Que penser de ce néo-québécois qui a plutôt choisi de comprendre ce que peut vivre le québécois de souche dans la question des relations interculturelles ?

Lorsque je tiens un discours d’affirmation nationale de la culture québécoise, cela me fait toujours doucement rire quand je me fais répondre que je suis complètement assimilé, c’est-à-dire aliéné au mouvement souverainiste, devenant ainsi plus royaliste que le roi. J’ignorais qu’on était automatiquement souverainiste lorsqu’on tenait un discours nationaliste : bien des fédéralistes québécois riraient aussi. Par contre, je suis certain que si je faisais l’apologie du multiculturalisme et de la mosaïque culturelle, personne ne me dirait que je suis complètement obnubilé par l’idéologie fédéraliste, que je deviens plus canadian que tout autre canadien. Pourtant, à bien y regarder, pourquoi l’un ne se livrerait pas au même travail d’éducation idéologique que l’autre ? Pourquoi dans l’un je suis un gentil immigrant en phase avec la « réalité actuelle » alors que dans l’autre je suis devenu un immigrant déconnecté des « nouvelles réalités » ?

Ainsi, voir dans Michaelle Jean, l’actuelle Gouverneure Générale du Canada, la preuve « indiscutable » de l’ouverture de la confédération à la diversité culturelle, c’est soit ignorer soit faire preuve d’une hallucinante malhonnêteté intellectuelle concernant les jeux politiques à l’origine de sa nomination à ce poste. Dans le même sillon, la présence de Yolande James au poste de Ministre de l’Immigration dans l’actuel gouvernement québécois n’est pas vraiment le reflet – tout aussi « indiscutable » - de l’ouverture du Québec à l’interculturel. Sauf si l’on considère qu’exhiber de belles potiches constitue un geste suffisant pour exprimer son respect à l’égard des communautés immigrantes du Canada. Et si le poste ministérielle de Mme James est beaucoup moins honorifique que celui de Mme Jean, ses états de service jusqu’à maintenant ne laissent pas entrevoir autre chose qu’une belle façade. D’ailleurs, mettre Mme James au poste de Ministre de l’Immigration – sans réelle marge de manœuvre – c’est renforcer ce stéréotype dénoncé dans ma chronique précédent en enfermant l’immigrant dans des ghettos d’emplois. Et si l’on me réplique qu’un emploi de ministre est loin d’être un ghetto, je répondrai que cela ne vaut pas mieux que ces élites locales que les puissances coloniales fabriquaient de toutes pièces dans les pays conquis au temps de la colonisation pour amadouer les autochtones du coin. Si votre dignité d’immigrant peut toujours s’acheter aussi facilement, grand bien vous fasse.

De mon côté, j’estime mon intelligence mérite d’être traitée mieux que cela. À cet effet, je compte bien user et abuser de mon immunité ethnique.

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L'ethnique aux ethniques

Ohana

Quand, en 2003, on m’a proposé le poste de conseiller en orientation (c.o.) au service de francisation au Cégep, la directrice du service s’était empressée de me dire combien elle était contente d’avoir un c.o. immigrant. En effet : d’après elle, quoi de mieux qu’un immigrant pour expliquer le marché du travail et le système scolaire à d’autres immigrants. CQFD.

L’hiver dernier, j’ai enseigné un cours à de futurs conseillers en emploi sur les différents enjeux de l’interculturalité en lien avec l’orientation. Là encore, les commentaires furent généreux quant à me faire savoir que j’étais le « mieux placé pour donner ce cours ». Probablement qu’on ne devait faire référence qu’uniquement à ma compétence et rien qu’à ma compétence de chargé de cours (ironie).

C’est vrai que pour l’avoir moi-même vécu, je peux probablement bien comprendre certaines difficultés que vit l’immigrant dans son processus d’intégration à la société québécoise. Cela ne fait pas pour autant de moi une sorte de « spécialiste », c’est-à-dire quelqu’un possédant une quelconque expertise s’imposant comme une évidence dans toute activité (professionnelle ou non) en lien avec l’immigration. Il y a donc une association faite entre deux idées (expérience personnelle = expertise professionnelle) dont l’évidence est toute sauf évidente justement. Qui est même plutôt inquiétante d’ailleurs : en effet, laisser cette évidence s’imposer non pas logiquement mais socialement (par le jeu quotidien des comportements collectifs qu’on ne questionne pas ou plus parce que « tout le monde le fait »), c’est laisser croire que les immigrants sont les mieux outillés pour travailler auprès des immigrants. Pensons notamment aux services de francisation, aux organismes publics et parapublics d’aide à l’insertion professionnelle, l’intégration sociale, le soutien psychosocial, etc. Dans certaines situations ou certaines personnes, oui c’est probablement tout à fait le cas et c’est tant mieux pour tout le monde. Dans d’autres situations ou d’autres personnes, cela est beaucoup moins sûr.

Plusieurs de mes collègues, agents d’intégration, au service de francisation sont d’ailleurs eux aussi des immigrants de longue date au Québec comme moi (dix ans et plus). Et quand je leur demande pourquoi ils font ce travail, ils me donnent la même raison que l’immigrante fraîchement arrivée au Québec et que je viens de rencontrer dans mon bureau : travailler auprès des immigrants pour leur donner ce que j’ai reçu en arrivant ici. Une variation sur le même thème, ce sont aussi ces immigrants qui vont faire une maîtrise en médiation interculturelle pour devenir des « spécialistes de la rencontre des cultures ». Ou ces étudiants étrangers désireux de faire leur mémoire de maîtrise qui sur l’intégration des enfants immigrants à l’école québécoise, qui sur la problématique de la reconnaissance des diplômes. Issus d’une certaine idée de l’ethnique, on reste dans l’ethnique.

Je ne remets pas du tout en question le fait que des immigrants travaillent auprès d’autres immigrants (dont je fais d’ailleurs partie) : certains sont assurément à leur place en travaillant tous les jours à accompagner, soutenir et écouter des immigrants. Je me questionne seulement sur cette « évidence sociale » déduisant, très grossièrement, une expertise professionnelle d’une expérience personnelle. Comme s’il y avait une sorte de consensus collectif où on s’attend « naturellement » ou encore qu’il « serait logique » de voir un immigrant dans telle ou telle fonction. Comme si ça allait de soi au point de nous croire capable en toute légitimité d’en évaluer la crédibilité de la chose. Exemple qui vaut ce qui vaut : en toute honnêteté, qui nous paraît le plus crédible aux cuisines quand on va au restaurant libanais : Ahmed à la peau mate ou Réjean à la peau blanche ? Derrière le comptoir du dépanneur, qui est-ce qu’on s’attend à voir le plus : un chinois ou un français de type caucasien (lui-même immigrant d’ailleurs) ? Et à l’association interculturelle au bout de la rue, il me semble que l’africaine dans son boubou « fitte » pas mal bien dans le décor, non ? On aura compris mon ton intentionnellement et exagérément sarcastique, forçant généreusement le trait.

J’aime à croire que ce n’est pas cela qu’on appelle la rencontre des cultures. Car c’en est pas : j’appelle cela plutôt de la cohabitation de cultures dans la mesure où si chacun nous offre effectivement de sa culture d’origine (dans son restaurant, dans une danse, dans un spectacle, etc.), cela ne reste possible et acceptable que s’il reste dans sa culture. Quand un africain commence à s’occidentaliser, on pourrait être tenté d’y voir de l’assimilation, relent d’un colonialisme suranné. Quand un occidental sait danser le zouk, on s’émerveille de son ouverture d’esprit. J’ignorais que la rencontre culturelle était à sens unique. Bien entendu, je ne force plus le trait ici : je badigeonne au rouleau.

Le plus insidieux, c’est que tout cela part fondamentalement d’une bonne intention : il n’y a pas de complot mené par les canadiens de souche ou les québécois de souche à l’insu des immigrants pour les parquer dans des ghettos d’emplois ethniques. Ni de volonté collective des immigrants à s’enfermer dans ces mêmes ghettos d’emplois. Et c’est là où c’est le plus difficile car lorsque de manière générale, personne n’y voit que du bon, difficile de convaincre d’un peu du contraire. Bref, il n’y a seulement de manière générale qu’un désir sincère de la part de la société d’accueil d’offrir les meilleurs services possibles aux immigrants. Dans cette perspective, il n’y a rien de plus louable et logique dans un sens que de penser – pas exclusivement mais en grande partie – aux immigrants pour aider d’autres immigrants. Le principe n’est d’ailleurs pas spécifique à l’immigration : quoi de « mieux » qu’une intervenante ayant subi une agression sexuelle pour comprendre et accompagner une femme violentée ? Qu’une personne originaire de la même région que soi pour nous comprendre sur certaines choses ? Qu’une personne ayant elle-même des enfants pour vous comprendre sur certains états intérieurs en tant que parents ? Etc.

Cependant, même les meilleures intentions conduisent parfois à des situations problématiques comme le sont par exemple les ghettos d’emplois ethniques. Dans mon expérience, être immigrant n’est d’ailleurs pas toujours un avantage pour intervenir auprès d’autres immigrants : n’étant pas né ni ayant grandi au Québec, des immigrants m’ont déjà fait savoir que je ne pouvais donc pas maîtriser toutes les techniques de recherche d’emploi du marché local. J’en ris encore. Ou encore, à l’inverse, le fameux coup de la solidarité entre immigrants : entre immigrants on pouvait « se comprendre » - première nouvelle – et que si je n’accédais pas aux demandes formulées, cela serait pris comme une trahison. Même entre ethniques on se ghettoïse.

Dans mon cours de l’hiver dernier, quand j’ai demandé à mes étudiants ce que c’était l’interculturalité pour eux, tout le monde m’a alors tout naturellement et spontanément parlé de l’immigration. C’est sûr que quand tu es abreuvé d’images de boubou africain (N.B. : j’ai rien contre les boubous africains) ou de peau mate dans chaque reportage de Radio-Canada traitant de l’interculturalité, de multiculturalité et autre culturalité, tu finis par associer ethnique et immigrant. Pauvres autochtones du Canada qui ne font plus assez exotiques.

J’ai été très heureux de leur démontrer pendant tout le reste de la session que l’interculturalité était très loin de se limiter qu’à l’immigration. Au contraire, réduire le thème de la rencontre des cultures à l’immigration, c’est ne rendre service à personne : ni aux québécois, ni aux néo-québécois, ni à la société québécoise. Car c’est enfermer l’immigrant – processus auquel lui-même contribue à renforcer – dans une dimension ethnique réduisant l’univers des possibles d’une véritable rencontre des cultures.

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Comment fabriquer l'exclusion sociale

Ohana

Lorsque le DSM* a enlevé l’homosexualité de la liste des troubles mentaux, il paraît que le sociologue Norbert Elias a eu un commentaire fort pertinent, du genre : « ils viennent de guérir des millions de personnes d’un seul coup ! ».


En ne considérant plus cette orientation sexuelle comme une pathologie, ce sont en effet bien des personnes que la communauté médicale a sorti de l’exclusion sociale en en faisant des gens « normaux » et « en santé ». Certes, il ne suffit pas de décréter sa fin pour que la stigmatisation, quotidienne et sans frontières, cesse d’exister comme par un simple coup de baguette magique. Mais le temps aidant, les mentalités changent doucement. Et ce changement dans l’opinion publique est révélateur : il montre que le handicap ou le stigmate – qu’il soit physique, intellectuel, moral, sexuel ou culturel – n’est pas tant une question de nature de l’individu que de regard social posé sur lui.


Je ne dis pas que l’homosexualité, en tant qu’état psychologique et physiologique, n’existe pas : je dis seulement que l’homosexualité, en tant que jugement social, n’est fondé sur aucun trait intrinsèque ou caractéristique propre que la personne homosexuelle serait supposée avoir en elle. La petite nuance qui fait toute la différence entre la stigmatisation et l’acceptation. Et en convenant que la communauté homosexuelle n’est pas masochiste au point de s’auto-flageller, il faut bien admettre que ce sont des non-homosexuels à l’origine de ce jugement social. Autrement dit, si on tient réellement à se demander qu’est-ce qui fait qu’un homosexuel est homosexuel, ce n’est pas seulement vers les homosexuels qu’il faut se tourner mais vers ceux qui sont suffisamment dominants dans l’espace social au point de pouvoir imposer leur représentations de ce que devrait être une « bonne » orientation sexuelle. Ça, ça veut peut-être dire que si vous êtes convaincus – comme moi – que chacun a le droit de choisir librement son orientation sexuelle, ce n’est pas tant que vous êtes ouverts d’esprit que parce que, à un moment donné, quelqu’un a probablement réussi à ce que s’impose en vous cette représentation de l’orientation sexuelle spécifique.


J’utilise l’exemple de l’homosexualité pour illustrer l’idée que n’importe quel groupe social, en fonction des moyens à sa disposition, peut très bien les exploiter pour imposer ses représentations sur une foule de choses en fonction de ses intérêts pour des raisons idéologiques, politique, culturel, religieuse ou encore économique. Ainsi, quand Trudeau a lancé sa politique du multiculturalisme dans les années 60, il a habilement utilisé les ressources disponibles et les circonstances d’alors pour imposer sa représentation de ce que devrait être désormais l’intégration culturelle au Canada. Une nouvelle norme qui a automatiquement conduit à accentuer la marginalisation des cultures autochtone et québécoise : la première en lui déniant définitivement ses droits d’ancienneté et la seconde en la stigmatisant dans sa volonté identitaire. Quasiment du jour au lendemain, la société québécoise s’est réveillée avec l’étiquette de culture arriérée, passéiste et repliée sur elle-même face à la nouvelle règle : ouverture au monde, mosaïque culturelle, pluralité, diversité. L’effort légitime de reconnaissance identitaire s’est soudainement transformé en combat dépassé, absurde et débilitant. Les fausses victimes de Joseph Facal valent le détour à ce sujet. Et tout cela, sans même avoir fait quoi que ce soit, soi-même, pour se retrouver avec cette étiquette : hier, tu étais normal, aujourd’hui, tu te réveilles anormal.


Le cercle vicieux suit peu après : le temps aidant, la vision du multiculturalisme s’installe tranquillement, les mentalités changent doucement et, par effet de contraste, la perception d’une culture québécoise passéiste et xénophobe s’impose suffisamment pour que quelqu’un, quelque part, finisse alors par poser la question : pourquoi la culture québécoise est donc si passéiste et xénophobe ? À ce moment précis – tout comme pour le cas des homosexuels plus haut – le glissement est consommé : on est passé d’une culture jugée extérieurement passéiste à une culture qui est intérieurement passéiste. De là, accepter de chercher une réponse à la question posée précédemment, c’est accepter du même coup que son postulat de départ est juste (c’est-à-dire que la culture québécoise est passéiste). À partir de là, on aura compris que tout travail subséquent de recherche d’une réponse honnête est condamné, en partant, à aller nulle part car reposant sur de fausses bases. Ainsi, quand une commission publique se penche, au Québec, sur le dossier des accommodements raisonnables, certains y verront assurément la preuve irréfutable d’une société rongée sur le plan identitaire plutôt qu’une société s’assumant suffisamment au point de pouvoir en parler sur la place publique.


De là, on peut prendre le même raisonnement et – toutes choses restant égales par ailleurs – le transposer à n’importe quel autre groupe dit socialement déviant, marginalisé, exclu, etc. Bien sûr, la culture québécoise, en tant que culture dominante au Québec, crée ses propres groupes stigmatisés dans son propre espace social : le jour où la Loi 101 est officiellement entrée en vigueur, bien des immigrants se sont retrouvés, sans le savoir, avec une nouvelle étiquette dans le dos. Ensuite, c’est une question d’échelle d’analyse : le rouleau compresseur culturel états-uniens est assez efficace aussi dans le genre, au niveau mondial. Tout comme le multiculturalisme au niveau canadien. Cependant, la différence est que si le Québec stigmatise ses immigrants d’une certaine façon avec la loi 101 (stigmatisation à relativiser cependant : aucune obligation n’est faite à quiconque d’immigrer au Québec …), je doute fortement que cela conduise à l’assimilation, voire à la disparition pure et simple à terme de ces immigrants. Parce que si l’immigrant est certes sur l’ilôt du Québec, l’océan environnant est anglophone. Ainsi, je ne suis pas convaincu que la distinction culturelle québécoise tiendrait longtemps s’il n’y avait pas quelques garde-fous ici et là, comme la Loi 101. Différence d’échelle, conséquences différentes.


Évidemment, imposer ses représentations à autrui n’a pas que des conséquences négatives. Ça peut être très positif : si des gens ne s’étaient pas battus au travers de l’Histoire pour changer certaines visions du monde, l’apartheid relèverait probablement encore de la normalité par exemple. Ceci dit, il faut garder à l’esprit que ce que moi j’appelle positif – la fin de l’apartheid par exemple – n’était qu’une option parmi toutes celles disponibles et il s’avère que c’est celle que l’Histoire a décidé de retenir. Et moi, je suis tout simplement né au « bon moment ». En d’autres termes, la fin de l’apartheid n’était ni inéluctable ni le triomphe de la Justice et encore moins l’expression d’une quelconque Vérité Absolue mais tout bêtement la victoire d’une représentation sociale sur d’autres.


Continuer à penser le contraire, c’est-à-dire que l’apartheid était condamné à disparaître « au nom de l’Humanité », c’est faire preuve d’un évolutionnisme latent. C’est-à-dire admettre qu’il existe un projet de société plus ou moins idéale (paix, amour, harmonie, égalité etc.). Et le problème quand on insère la variable de l’idéal dans toute équation réflexive, c’est que ça fixe automatiquement une gradation : du moins bon vers le bon, du pire vers le meilleur, sous-entendant que toute culture doit nécessairement évoluer vers une sorte d’idéal. Adhérer à cela, c’est croire qu’il est donc possible – et même souhaitable – de hiérarchiser les cultures entre elles. Ce qui est assez ironique lorsqu’on prône une société idéale où, par exemple, toutes les cultures seraient égales entre elles. Mais plus que l’ironie, c’est assez dangereux : ça fait un terreau fertile pour y faire pousser de belles idéologies.


La récente affaire de la loi afghane permettant aux maris d’obliger leurs femmes à avoir des rapports sexuels avec eux est intéressante à ce sujet : sur le fond, je partage le tollé qui s’est soulevé contre cette loi. Mais j’ai trouvé encore plus intéressante la réponse de l’ambassadeur afghan à Ottawa : « ça fait partie d’une jeune démocratie en voie de développement ». On ne peut pas juger objectivement de la qualité des efforts que produit l’Afghanistan depuis quelques années seulement à l’apprentissage de la démocratie avec nos yeux de démocratie plusieurs fois centenaires. Il ne s’agit pas ici de juger mais de comprendre.


Il ne s’agit pas non plus de renoncer à ses idéaux, loin de là. Je pense qu’il s’agit seulement de rester le plus vigilant possible sur la cohérence et la solidité de nos bases de réflexion à partir desquelles nous pensons, c’est-à-dire jugeons, décidons et agissons ensuite. Et si nous revenons dans le monde réel en laissant le projet de société idéale aux doux rêveurs, on peut alors se demander quelle serait notre véritable perception de la culture québécoise s’il n’y avait pas eu une norme extérieure pour nous dire comment la percevoir.


* Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (en anglais : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders)


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Accident de parcours

Ohana

Le 22 mars 1999, j’arrivais à Montréal avec deux valises et un visa de travail en poche pour effectuer un stage de quatre mois au Québec. Dix ans plus tard, je suis encore là : un peu plus que deux valises et désormais néo-québécois et citoyen canadien. Comme je n’avais initialement aucune intention d’immigrer au Québec, j’aime à penser que mon « immigration » est un accident de parcours. Un accident qui dure depuis dix ans.


Mon visa de travail s’est transformé en bref visa touriste, le temps de demander – et d’obtenir – un visa d’études de trois ans, ensuite de nouveau un visa de travail pour finalement déposer, fin 2002, une demande de résidence permanente. Même jusqu’à ce dernier changement de statut pour devenir résident permanent, je n’étais même pas sûr que je voulais rester au Québec. Rester dans le sens de rester « pour de bon » et non pas se poser la question avec la prochaine année comme horizon. Paradoxalement, c’est cet état « flottant » qui m’a permis d’apprendre et de découvrir la société québécoise sans subir cette sorte de pression de l’immigrant qui a tout quitté là-bas pour tout recommencer ici. La vie d’étudiant étranger au Québec a bien des inconvénients administratifs – carte soleil, frais de scolarité, renouvellement du permis d’études – mais comporte des avantages psychologiques intéressants : un pied ici et un pied ailleurs, contacts systématiques avec des québécois, participation à différentes activités dans le cadre des études, profil recherché par les services d’immigration. On a l’impression d’être en contrôle de son affaire et qu’on est juste de passage alors qu’on ne se rend pas compte qu’il y a des racines qui poussent et qui se plantent dans le sol.


Pour prendre l’image de la vie comme un livre, disons que la première page de mon chapitre intitulé « Québec » a tourné très doucement. Mais si ça se trouve, la page avait tourné bien avant que je ne m’en rende compte. Bref. C’est quand l’idée de demander la citoyenneté canadienne a commencé à trotter dans ma tête que quelque chose en moi – ce qu’on appelle la conscience apparemment – m’a invité à réfléchir sérieusement à mon avenir québécois. C’était l’idéaliste en moi : j’aimais à croire qu’obtenir la citoyenneté d’un pays est un privilège, offrant autant des droits qu’exigeant des devoirs. Et qu’il fallait donc beaucoup plus que la simple motivation d’obtenir le passeport pour devenir citoyen.


Où j’en suis présentement ? Voyons voir :


* J’ai toujours l’année 99 comme point de repère : récemment, tout en discutant avec un ami de la sortie du film Dédé à travers les brumes, je me suis demandé intérieurement si j’étais déjà au Québec quand André Fortin, le chanteur des Colocs, s’est suicidé. C’est comme ça : pour la plupart des événements, je suis incapable de m’en rappeler par moi-même, ça me prend nécessairement l’année quand c’est arrivé.


* Évidemment, certains événements font à ce point l’Histoire qu’on n’a pas besoin de repère pour savoir si on était au Québec ou pas à ce moment-là : l’appel angoissé de ma mère pour savoir si je vais bien, moi, si loin au Canada en ce 11 septembre 2001. Surréaliste.


* J’attends toujours mon premier défilé de la Coupe Stanley du Canadien.


* Météomédia est devenu mon meilleur ami (celles et ceux qui sont ici depuis un certain temps devraient comprendre).


* même si ça fait dix ans que je vis ici, je ne peux pas dire que je connais la vie au Québec : au mieux je pourrais dire qu’au gré de mon parcours personnel et professionnel, je connais bien quelques éléments dans quelques domaines d’activité de la vie au Québec. Je peux seulement affirmer que je connais la vie à Sherbrooke car j’ai toujours vécu dans cette ville. Un de mes amis qui a aussi immigré au Québec il y a trois ans connaît beaucoup mieux Montréal que moi maintenant car il y vit et pas moi


* Incapable de souper (dîner) à 17 :30 mais j’ai adopté la toast beurre-de-cacahuètes-bananes au déjeuner (petit-déjeuner)


* Ça me prend absolument de la neige pour le réveillon de Noël mais rendu au mois de mars, mettons qu’elle peut partir que je ne lui en voudrais pas


* ma petite entreprise ne connaît pas – encore – la crise (merci Alain Bashung)  et on croise les doigts pour que cela continue ainsi et que ça aille mieux pour tout le monde le plus rapidement possible


Finalement la grande question : est-ce que je me vois vieillir ici ? Je peux aujourd’hui répondre par l’affirmative, maintenant. Bien sûr, la réponse n’est pas un engagement mais pouvoir en proposer une signifie déjà beaucoup de choses. Comme par exemple qu’on aime bien regarder ces petites racines du début continuer à grandir. Ceci dit, ce genre de question ne se règle jamais totalement, en tout cas, elle ne nous attend pas gentiment pour se régler. Comme immigrant, ça reste toujours en suspens car on ne sait jamais si l’immigration est le résultat d’un accident de parcours ou la cause d’un parcours accidenté.


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Une pédagogie de la culpabilité

Ohana

Quand une situation de domination s’appuie sur la violence physique – esclavage, torture, génocide – il est plus facile de la pointer du doigt et d’en dénoncer ainsi l’existence. Il est cependant beaucoup plus difficile de la voir quand elle repose sur une violence psychique, surtout quand le dominé lui-même se sent coupable non pas d’être dominé mais de ne pas pouvoir être comme le dominant.

C’est ce que Lise Noël [1] et Albert Memmi [2] appellent la pédagogie de la culpabilité.

Il peut déjà sembler incongru qu’un dominé puisse vouloir devenir comme celui qui le domine. On pourrait alors avoir encore plus de difficulté à concevoir que le dominé, dans ses efforts à ressembler au dominant, puisse, en plus, se culpabiliser de ne pas y parvenir. C’est pourtant ce qui se passe depuis des siècles en plusieurs endroits de ce monde, dont le Québec. Par le travail de l’Histoire, le dominant peut ainsi transformer les violences d’une Conquête en évidences évidentes s’imposant naturellement à tous et en particulier au dominé. La domination est ainsi complétée : le dominant n’a plus besoin d’exercer quotidiennement son emprise car le dominé l’a intériorisé, c’est-à-dire qu’il la considère désormais comme allant de soi, normale et évidente. Il veut devenir un métropolitain.

À partir de ce moment-là, la situation de domination ne peut plus être ni pointée du doigt, ni dénoncée car même le dominé ne se voit plus comme tel. La domination devient alors socialement invisible. Ainsi, quand dans une réunion de travail, quelque part au Québec, s’y trouve au moins une personne anglophone parmi une majorité de francophones, il se peut bien que cette réunion se déroule en anglais. C’est là un exemple d’évidences évidentes : l’anglais étant devenue, par le travail de l’Histoire, l’actuelle « langue des affaires », il est alors normal, logique et allant de soi qu’une réunion professionnelle se fasse en anglais. Conduisant ainsi un hypothétique francophone, quelque part sur Bay Street dans une autre réunion, à s’en vouloir de ne pas maîtriser assez l’anglais pour la suivre avec ses collègues de travail anglophones. Le summum de la pédagogie de la culpabilité sera atteint si l’anglophone, dans la réunion de travail au Québec, dit qu’il est bilingue : ses collègues francophones ne manqueront alors pas de souligner son effort d’avoir appris le français alors que « cela n’était pas nécessaire ». Alors que quelques collègues anglophones de la réunion sur Bay Street sourcilleront face à ce francophone qui ne maîtrise suffisamment pas l’anglais alors que « cela devrait être une évidence de nos jours ».

C’est là une autre caractéristique de la pédagogie de la culpabilité inscrite dans le dominé : à lui d’assumer le fardeau de la preuve. En effet l’évidence évidente s’imposant d’un « marché économique plus fluide avec une seule langue de communication », charge au dominé de démontrer le bien-fondé, la pertinence ou tout simplement l’utilité la plus élémentaire de continuer à parler le français. Et on ne manquera pas, ici, d’avancer moult justifications pour appuyer l’évidente évidence et donc, d’infirmer le dominé : maintenir le français, c’est faire preuve de « sectarisme », c’est « reculer », c’est « suicidaire » dans un « monde globalisé ». Ainsi, d’une discussion localisée où dominant et dominé sont clairement identifiés et la situation de domination bien délimitée sur un plan géographique, politique et culturel, on la déplace sur le plan international en invoquant la « mondialisation », la nécessité de « s’ouvrir aux autres cultures », l’exigence de « faciliter la circulation des biens, des services et des compétences ». Cela permet non seulement de diluer la situation de domination dans un Grand Tout [3] où l’on se perdra nécessairement dans les complexités géographiques, politiques et culturelles mais aussi de dépersonnaliser le dominant : ce n’est pas tant qu’il soit la source d’une improbable domination désuète que le porteur, parmi tant d’autres d’une vision s’imposant désormais à tous. En effet, pourquoi résister quand « c’est comme ça que ça marche maintenant », pourquoi freiner « la marche inéluctable du progrès », pourquoi s’obstiner à vouloir « à rester dans son coin », pourquoi faire encore dans l’idéologie quand il s’agit aujourd’hui « d’être pragmatique » ? On notera – encore une fois – l’ironie de la chose : culture québécoise, rentrez dans le rang car aujourd’hui, l’heure est à l’ouverture des cultures. Que l’on m’explique en quoi la diversité culturelle en ressortira grandie si les québécois deviennent de sages canadian dans le système constitutionnel actuel.

Dans la foulée, on fera mieux encore : on s’aventurera dans l’analyse culturelle comparée pour mieux défendre l’argumentation. Ainsi, comment qualifier autrement les québécois « d’enfants gâtés » quand d’autres sociétés, ailleurs, sont violentées dans des génocides, des embargos, des dictatures, etc. La culpabilité de ne pas être comme le dominant se double ici de la culpabilité d’être un dominé qui « se plaint le ventre plein ». Bref, être dominé – avec tous les « avantages » qui y sont reliés – ça se mérite : on frise ici les sommets de l’absurdité. Et manifestement, les québécois ne méritent pas le droit de revendiquer de statut de dominés. Soit parce qu’ils n’ont pas assez souffert soit parce que ça fait trop longtemps et qu’il est temps maintenant de « passer à autre chose », c’est-à-dire de « se tourner vers l’avenir ». Assez paradoxal d’exiger d’une société un statut de quasi-martyr pour qu’elle puisse se prévaloir d’un quelconque droit de cité alors que le but est justement d’éviter qu’une société en arrive à une situation de martyrisation inacceptable. Dans ce registre, il est évident que le cas québécois ne pèse pas lourd aujourd’hui face au cas palestinien, au cas cubain ou encore au cas tibétain par exemple (ce qui est tout à fait exact pas tant en termes de gravité qu’en termes d’urgence d’agir). Ainsi, après deux cents ans d’assimilation, se pourrait-il qu’on demande à un hypothétique Parti Tibétain de « cesser de faire dans le repli sur soi » et de « se rendre à l’évidence » que son avenir est désormais dans l’ensemble continental chinois ? Quitte à faire dans l’analyse culturelle comparée de comptoir …

On aura compris que le dominé ici est le québécois francophone et que le dominant est le canadien-anglais. Pour autant, mon intention n’est pas du tout de fustiger le dominant : à l’exception de quelques extrémistes, aucun canadien-anglais aujourd’hui ne porte consciemment le sentiment de faire partie d’un groupe exerçant une domination. Car le système de domination dont il est question ici relève d’une logique sociologique, c’est-à-dire s’exerçant au niveau des structures sociales de manière implicite sur laquelle aucun individu, dominant ou dominé, n’a plus de pouvoir. Le bâton qui frappait, autrefois fermement et physiquement tenu dans la main du maître, s’est naturalisé avec le temps en devenant une abstraction socioculturelle s’imposant naturellement, car force est de constater qu’il faut aujourd’hui « parler anglais », « cesser les vieilles chicanes stériles », « prendre exemple sur l’Alberta », etc.

Ainsi, personne, de manière individuelle, ne peut être tenu responsable de la « globalisation » ou du fait que l’anglais soit devenue « la langue des affaires ». C’est dans ce sens que la domination est devenue socialement invisible en ce qu’elle continue d’agir non plus en termes de contraintes (qui forcent l’individu), ni même en termes d’incitatifs (qui suggèrent à l’individu) mais désormais en termes d’évidences (qui s’imposent à l’individu). À partir du moment où je choisis « librement », comment en effet continuer à parler de domination ?

Et c’est le travail de l’Histoire, c’est-à-dire la transformation de la contrainte alors physique, tangible et reconnaissable clairement en évidence psychique, abstraite et diffuse, qui a permis cela : l’anglais est devenue évidence évidente non pas pour quelques propriétés intrinsèques qui lui seraient propres (sorte de langue aryenne dans une logique évolutionniste) mais essentiellement par le travail historique des conquêtes de l’ancienne puissance britannique. En d’autres termes, l’anglais n’est pas aujourd’hui la langue des affaires non pas parce que c’est la plus efficace mais parce que c’est celle qui a su s’imposer suite à un long processus sociohistorique. Écrire cela, c’est donc écrire que l’anglais n’est pas une langue dominante en soi : c’est surtout une langue qui, par le jeu des conquêtes et les circonstances de l’Histoire, a su dominer. Écrire cela aussi, ce n’est pas tirer sur l’anglais ni sur les canadiens-anglais mais sur le principe de domination en soi.

C’est là une nuance majeure qu’il me semble important de garder à l’esprit en tant qu’immigrant ayant choisi de continuer sa vie ici : déconstruire l’évidente évidence de l’anglais, c’est revoir le français au Québec non pas comme s’obstinant face à ce qui va de soi mais comme un allant de soi obstiné.

[1] « L’intolérance. Une problématique générale. » - Lise Noël. Montréal : les Éditions du Boréal
[2] « L’homme dominé » - Albert Memmi. Paris : Éditions Gallimard
[3] René Lévesque, feu ancien Premier Ministre du Québec et fondateur

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Merci M. Sarkozy

Ohana

Il y a quelques jours, le Président de la France a rejeté le « sectarisme » et « l’enfermement sur soi » en parlant de manière à peine subtile du mouvement souverainiste québécois. En l’écoutant, j’ai souhaité profondément le remercier.


Il a eu en effet cette prise de position claire que j’attendais depuis longtemps d’un chef d’état français. Cela met enfin un terme à cette politique d’ambiguïté que la France entretient à l’égard du Québec – le fameux « ni-ni » – depuis la fameuse déclaration du Général de Gaulle un soir d’été en 1967. Levons justement toute ambivalence : ce n’est pas tant ce qu’il pense du mouvement souverainiste québécois que la franchise de sa pensée que j’apprécie. Car la clarté de sa position n’a d’égale que le flou de sa maîtrise du dossier tant il fait une analyse tronquée du mouvement souverainiste. On appréciera la leçon de pédagogie : ouvrez-vous au monde, quitte à dire n’importe quoi sur lui.


Ceci dit, les choses sont enfin claires maintenant : son parti pris pour l’unité canadienne devrait être interprété par le mouvement souverainiste comme la fin des illusions stériles qu’il nourrit depuis longtemps dans un soutien français à sa cause. Avoir de tels espoirs – c’est-à-dire scruter anxieusement chaque mot, geste et inflexion de voix de la diplomatie française dès que celle-ci se prononçait sur le statut du Québec au sein du Canada – revenait à entretenir une situation de néo-colonialisme d’un Québec raccroché à la France. Car, en effet, comment qualifier autrement cette histoire franco-québécoise où, sous le vernis doucereux et suranné d’une relation de cousinage, tous deux savent très bien que dans cette relation, l’un n’a pas autant besoin que l’autre de lui.


En rompant ainsi ce cordon ombilical symbolique, Mr Sarkozy rend donc un très grand service au mouvement souverainiste. Ce dernier doit saisir cette rupture comme une opportunité unique pour repenser les fondements philosophiques de sa pensée politique. J’adhère ainsi aux propos du conseiller élu à l'Assemblée des Français à l'étranger pour l'est du Canada, Mr. François Lubrina : selon lui, les propos de Mr Sarkozy devraient « fouetter » les souverainistes en développant une « autonomie » de pensée. Vouloir fonder un pays exige en effet un effort constant de renouvellement de la pensée pour se délier, peu à peu, de toutes les vassalités réelles ou symboliques.


Il est donc très important de voir le potentiel libérateur et émancipateur dans la position du président français : le séisme qu’il a suscité dans le mouvement souverainiste porte les germes d’une réflexion à rénover. Ce qui aurait été impensable si Mr Sarkozy avait exprimé un appui clair et inconditionnel à l’indépendance du Québec : bien au contraire, repu d’un tel « despotisme doux » renouvelé – pour paraphraser Tocqueville – le mouvement souverainiste aurait continué dans sa ronronnante relation avec la France. D’ailleurs, comme le souligne le chroniqueur Vincent Marissal, il est assez paradoxal de solliciter constamment l’avis de la France dans la question souverainiste tout en lui reprochant, de l’autre côté, de se mêler de ses affaires quand cet avis ne satisfait pas « la cause ». L’ingérence – car c’est bien de ça dont il s’agit – marche dans les deux sens. En fait, les souverainistes se sont fait servir aujourd’hui par Mr Sarkozy ce que les fédéralistes se sont fait servir par Mr De Gaulle en 1967.


Certes, on peut comprendre que l’appui d’un pays comme la France soit très précieux quand on est une petite société, surtout quand on est culturellement et linguistiquement minoritaire. Dans ce type de jeu politique, la game est nécessairement un rapport de forces où chacun tente de consolider  sa position en allant se chercher le plus possible d’appuis. Ainsi, la lettre de protestation commune du Parti Québécois et du Bloc Québécois rentre dans ce jeu où il était nécessaire de répliquer pour la forme. Le reste n’est que babillage.


Je ne sous-entends pas qu’il faille désormais réinterpréter les multiples relations entre la France et le Québec comme autant d’expressions d’une domination néocoloniale implicite. Ni qu’indépendance doit rimer avec autarcie. Les relations franco-québécoises sont et doivent rester solides mais un pragmatisme doit l’emporter sur un certain romantisme dont le défaut principal est de prendre l’autre pour acquis. Il s’agit donc de se défaire de certaines représentations qui sont devenues, avec le temps, autant d’obstacles empêchant le Québec de s’assumer pleinement dans l’originalité de son identité, conjonction de ses héritages français, anglais et nord-américain. Et surtout de cette autre chose qui est uniquement et exclusivement québécois.


L’opportunité, par nature, est un instant déterminant où tout peut se jouer. Il ne s’agit donc pas de rester cabré mais de profiter du momentum comme on dit en langage politique. Une chose intéressante à faire serait peut-être donc de prendre toute cette énergie dépensée à vouloir voir la France et les français pour ce qu’ils ne sont plus depuis longtemps et la réinvestir vers ces néo-québécois pour ce qu’ils souhaitent être depuis longtemps pour le Québec.

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Les travailleuses fantômes

Ohana

En décembre dernier, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CDPDJQ) statuait que l’exclusion des domestiques et des gardiennes de la Loi sur les accidents de travail et des maladies professionnelles (LATMP) est discriminatoire. En effet, selon la Commission, cela violerait l’article 10 de la Charte Québécoise des droits et libertés. Ces professions, essentiellement féminines, sont déjà socialement stigmatisées sur le marché du travail : la plus récente analyse à ce sujet de l’Institut de la Statistique du Québec montre qu’en 2006, les femmes continuent de disposer d’un revenu disponible inférieur à celui des hommes. Concentrés surtout dans le secteur des services, les professions féminines se caractérisent également par leur précarité et la faiblesse des avantages sociaux incitant certains à les qualifier de « ghettos féminins ».


Dans le cas plus spécifique des domestiques et des gardiennes, ces professions sont surtout occupées par des immigrantes. Il s’agit en majorité de femmes originaires des Philippines embauchées dans le cadre du Programme Fédéral d’aides familiaux résidants. Selon le site de CIC, les tâches de l’aide familial sont la garde d’enfants et le soutien au domicile. Nous avons ainsi des femmes, oeuvrant dans un secteur d’activité se caractérisant par sa multi-précarité et qui, en tant que travailleures étrangères, ne sont pas nécessairement au fait de leur droits et responsabilités face aux Lois et Normes du Travail. Et dernier point non négligeable : la personne vit au domicile de la personne qui l’emploie. Est-ce faire dans l’alarmisme que de trouver ici toutes les conditions favorables pour créer potentiellement une situation inquiétante ?


Bien sûr, tous les employeurs ne sont pas des tyrans en puissance et toutes les immigrantes engagées dans le cadre de ce programme fédéral ne vivent pas des histoires d’horreur. Toutefois, le problème doit avoir une certaine ampleur pour que Zone Libre, une émission d’affaires publiques de Radio-Canada, se penche sur le sujet en 2003. Je le répète : trop de conditions sont réunies ici pour démultiplier la vulnérabilité de plusieurs de ces femmes livrées aux mains de certains employeurs sans scrupules.


Alors bien sûr, il faut agir : l’avis du CDPDJQ est donc un autre pas dans la bonne direction pour espérer enrayer ce fléau. Ceci étant, s’il suffisait d’avoir des commissions qui émettent des avis pour effacer un problème, je ne serais pas en train d’écrire ces lignes et vous de les lire. En d’autres termes, le problème a des racines profondément socioculturelles qui exigent un réel travail collectif qui nous interpelle toutes et tous.


En Occident, quand les femmes ont pu intégrer massivement le marché du travail après la seconde guerre mondiale, elles sont sociologiquement passées de l’obscurité à la lumière. Elles ont ainsi pu quitter la sphère privée du foyer familial à la sphère publique du marché du travail, acquérant du même coup droits et libertés individuelles. Certes, la femme était déjà un sujet juridiquement reconnu avant le second conflit mondial – est-il cependant nécessaire que la québécoise a obtenu le droit de vote qu’en 1940 ? – mais nous conviendrons que le poids des traditions était beaucoup plus prononcé. En effet, nul ne contestera que, dans les faits, la femme était – et reste encore à bien des égards – loin d’être l’égale de l’homme que ce soit en Occident ou ailleurs dans le monde, du reste.


Si je représente l’espace familial comme la sphère privée obscure pour la femme, c’est parce qu’elle y porte, quasiment seule, depuis des siècles ce travail ne bénéficiant d’aucune reconnaissance sociale (ménage, vaisselle, repassage, cuisine, etc). Travail dont, pourtant, l’utilité sociale est incontestable : aucune grande civilisation, aucune société évoluée et aucun bâtisseur illustre sans l’armée de petites mains de l’ombre pour ramasser, récurer, nourrir, nettoyer, entretenir. Cependant, malgré cette évidente utilité, le travail domestique n’a aucune valeur sociale car il « va de soi » : il n’exige aucune adresse particulière ni aucun travail intellectuel spécifique. N’importe qui peut donc le faire et à ce titre, la femme était donc particulièrement « bien » placée pour se le voir confier. Car l’homme doit assumer des tâches plus difficiles – au sens socialement valorisé – telles que la chasse, la pêche, la guerre, le travail ; activités se réalisant toutes, par nature, à l’extérieur de la sphère familiale. Sortir de la maison, c’est donc exister.


Ainsi, les immigrantes œuvrant en tant qu’aides familiaux résidants – et vivant au domicile de leur employeur – ne sont pas loin de cristalliser toutes ces représentations sociohistoriques de la place de la femme et de la valeur du travail domestique dans l’obscurité de la sphère privée. À plusieurs égards, elles sont des travailleuses fantômes dont peu se soucient et encore moins de gens voient et personnifient en ce sens une des lacunes de notre système d’immigration. Mais l’occasion est aussi intéressante d’en profiter pour se questionner également sur le défi de l’égalité sexuelle dans nos sociétés occidentales.


Ainsi, prenons par exemple le concours « Chapeau les filles » du Ministère de l’Éducation, des Loisirs et du Sport (MELS) : il a pour objectif d’aider les québécoises aux études à diversifier leurs choix de carrière et à soutenir celles étudiants dans des formations traditionnellement masculines. L’idée étant de briser le cercle vicieux des fameuses professions vues comme des « ghettos féminins » en supportant les québécoises à s’investir ailleurs. Si l’intention est très louable en apparence, le message implicite semble plus inquiétant : pousser les filles à choisir un métier traditionnellement masculin, c’est non seulement dévaloriser les métiers féminisés mais c’est surtout confirmer que le modèle masculin du travail est plus intéressant ! Il ne s’agit donc pas tant ici de redonner à la femme sa juste place aux côtés de l’homme que de masculiniser sa place dans la société. Le choix est donc dramatiquement simple : soit faire comme les hommes, soit rester un fantôme. Une vraie lutte à l’égalité sexuelle aurait dû logiquement aboutir à la création de l’équivalent masculin – « Chapeau les gars » - qui inciterait les québécois aux études à diversifier leurs choix de carrière et à les soutenir dans des formations traditionnellement féminines. Seulement voilà, les professions féminisées sont statistiquement moins intéressantes sur le plan financier. C’est un peu l’histoire du serpent qui se mord la queue.


Il est donc paradoxal qu’un concours censé briser un rapport de domination basé sur le genre semble œuvrer à le renforcer en réalité … Dans mon travail d’enseignement, je suis d’ailleurs toujours intrigué de voir que de manière générale, les étudiantes les plus sensibles à la cause féministe sont aussi celles qui démontrent le plus de qualités considérées comme étant socialement masculines : sens de l’initiative, entrepreneurship, ascendant, force de caractère, etc.


Tant que nous ne prendrons pas le temps de voir exactement jusqu’où s’insinuent justement ces rapports de domination – « de la domination masculine » de Pierre Bourdieu est d’ailleurs une introduction intéressante à ce sujet – il nous faudra malheureusement toujours compter sur des mécanismes comme la CDPDJQ pour (tenter de) défaire d’un côté ce que le concours du MELS consolide de l’autre côté.


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La table est mise

Ohana

À la veille du temps des fêtes, il est de bon ton d’effectuer un bilan de l’année qui s’achève. Toutefois, je trouve plus intéressant de regarder ce qui pourrait se passer l’année prochaine vu ce qui s’est récemment passé : ça promet apparemment d’être croustillant.

Un beau morceau me semble être les auditions qui se livrent actuellement à la Cour Suprême du Canada concernant la validité de la Loi 104 du gouvernement du Québec. Cette loi avait été mise en place pour « boucher » une faille dans le système scolaire québécois : avant cette loi, il suffisait qu’un enfant aille dans une école anglophone non subventionnée pendant un an pour que ses frères, sœurs et lui-même puissent ensuite poursuivre légalement leur scolarité dans le réseau anglophone régulier. Ce qui pose problème au Québec où la loi 101 impose une scolarité en français au primaire et au secondaire (sauf certaines exceptions concernant les citoyens canadiens anglophones). En gros, c’est ça.

Aujourd’hui, des familles allophones contestent la constitutionnalité de cette loi en invoquant un déni de l’article 23 de la Charte Canadienne des Droits et Libertés. Une loi 104 d’ailleurs instaurée sous un gouvernement péquiste en 2002 mais qui est aujourd’hui défendue en Cour Suprême non seulement par le gouvernement libéral récemment réélu mais également par le gouvernement du Canada, via son Procureur Général. On peut savourer l’ironie de la chose : la loi 101 – vue comme une loi presque nazie dans le reste du Canada – est ici défendue par les deux paliers gouvernementaux pro-fédéralistes.

La ligne de défense du gouvernement québécois est que le maintien de la loi 104 permet d’atténuer l’attraction de l’anglais considérant la situation du Québec dans l’ensemble nord-américain anglophone. Justifiée ou non, cette inquiétude fût toujours présente à l’esprit du gouvernement québécois dans l’histoire récente, qu’il soit fédéraliste ou souverainiste. Plus surprenant – et intéressant – est l’argumentaire du Procureur Général du Canada (le ministre fédéral de la Justice) : selon Debbie Horrocks, présidente de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec, le gouvernement canadien juge que la reconnaissance des droits linguistiques des minorités en matière d’enseignement devrait être laissée à la discrétion des provinces. Argument qu’elle réfute évidemment car elle estime que la mission du gouvernement fédéral est justement de travailler à préserver les droits linguistiques des minorités dans tout le Canada. Plus prosaïquement, on aura compris qu’elle défend aussi et surtout sa paroisse locale : le réseau scolaire anglophone du Québec doit de plus en plus compter sur les allophones pour se maintenir. Ainsi, bloquer la loi 104, c’est redonner de l’oxygène au réseau scolaire qu’elle représente.

La Cour Suprême est supposée rendre son jugement quelque part en 2009 : étant relié à la question linguistique, on peut s’attendre à ce que son verdict, quel qu’il soit, fasse réagir bien du monde d’une côte à l’autre. J’ai déjà hâte de voir la réaction de nos élus : comment Harper réagira-t-il, lui qui semble finalement décider à chercher sa majorité tant désirée ailleurs qu’au Québec ? Comment Ignatieff réagira-t-il, lui qui semble décidé au contraire à reconquérir le Québec ? Et finalement, comment réagira Charest, lui qui semble s’être récemment découvert une surprenante fibre nationaliste québécoise ?

On pourrait s’étonner que le gouvernement fédéral appuie la position québécoise dans le dossier de la loi 104 : il est vrai qu’une de ses missions fondamentales est d’assurer le maintien de l’unité nationale. Or, la question linguistique a toujours été à double-tranchant au Canada : il ne s’agit pas seulement de langue mais aussi de poids numérique. Protéger les francophones du Québec, c’est protéger les droits d’un groupe majoritaire ce qui revient à nuire aux francophones hors Québec en tant que groupes minoritaires. À l’inverse, soutenir les groupes minoritaires dans tout le pays – francophones ou anglophones – menace la stabilité des groupes majoritaires, en particulier celui des francophones du Québec (en tant que minorité au sein de l’ensemble canadien). Ainsi, la Cour Suprême est bien consciente que sa décision concernant la loi 104 devra se faire en considérant trois niveaux d’analyse : quels seront les impacts sur les groupes linguistiques, en fonction des réalités numériques et de leur répartition géographique.

Et pour le parti au pouvoir à Ottawa, on peut rajouter l’inévitable facteur stratégique : comment gérer ce dossier en maximisant les gains politiques en fonction du poids de chaque province et territoire à la Chambre des Communes ? À ce titre, la récente entente entre Ottawa et l’Ontario d’augmenter le nombre de sièges de cette province au Parlement risque d’avoir une influence. Si le projet de loi passe, la Colombie-Britannique et l’Alberta verront également leur représentation croître, affaiblissant du coup l’influence du Québec au niveau fédéral. En clair : à long terme, pourquoi continuer à séduire le Québec si j’ai de moins en moins besoin de lui pour obtenir une majorité de sièges ?

Certains diront qu’il vaut mieux éviter d’en arriver à de tels déchirements en se séparant en bons termes tant qu’il est encore temps. D’autres estiment plutôt qu’il faut continuer à travailler à maintenir le Québec au sein du Canada. Ceci dit, la réalité démographique fait en sorte que le Québec sera de plus en plus minorisé au sein de l’ensemble canadien : la seule façon de maintenir dignement le Québec dans le Canada reviendra donc à lui accorder de telles faveurs que cela deviendra vraiment indécent sur le plan démocratique.

En d’autres termes, l’argument du Québec pour maintenir la loi 104 est que cela lui permet de réduire l’attrait incontournable de l’anglais. Si l’immigrant peut légalement accéder au réseau scolaire anglophone, quel message lance-t-on effectivement si, de l’autre côté, on n’arrête pas de dire que « ça se passe en français icitte » ? En demandant une exception pour le cas québécois, c’est prôner un fédéralisme asymétrique, ce qui revient finalement à accorder un accommodement raisonnable. Là aussi, à moyen terme, j’ai très hâte de voir comment nos élus fédéralistes vont justifier ces privilèges : certes, l’unité nationale est nécessairement question de compromissions compromis.

À ce sujet, la crisette d’unité nationale qu’Harper nous a servi dernièrement est révélatrice : en diabolisant l’étrange coalition PLC/NPD qu’appuyait les séparatistes du Bloc Québécois, il a montré le seuil de tolérance limité des provinces de l’Ouest – en particulier celui de l’Alberta – à l’égard du Québec. Je suis sûr que la Cour Suprême du Canada saura en tenir compte dans ses délibérations.
Après, tout est une question de point de vue : de crise en crise, on peut conclure que le Canada est tout sauf gouvernable dans les conditions actuelles et qu’on ferait mieux de laisser chacun faire son bout de chemin de son côté. Ou, au contraire, se dire que dans une famille, les disputes de temps en temps sont normales – et même saines – et que ces crises sont la preuve même que le fédéralisme canadien est capable de se renouveler.

Certes. Encore faudrait-il que les disputes puissent déboucher concrètement sur quelque chose de constructif pour tout le monde, c’est-à-dire que cela nous fasse avancer plus sereins et moins amers. Or, la récente petite crise d’unité nationale d’Harper semble avoir clairement montré que les clivages linguistiques du passé ne sont vraiment pas très loin en dessous de la surface du statu quo actuel.

On sortira alors bien vite les petits drapeaux canadiens et, la main sur le cœur et la voix vibrante d’émotion, on s’efforcera de rappeler que nous vivons tous ensemble dans un beau pays et qu’on n’a pas le droit de le briser. À ceux-là, je leur rappellerai qu’il ne faut pas confondre regarder en avant et fuite en avant.

Bref, la table est mise pour que l’année 2009 soit des plus intéressantes, bien calé dans notre divan avec du maïs soufflé à regarder le spectacle.

Bon temps des fêtes et surtout bon repos !

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Sauvons l'ADQ !

Ohana

L’issue de la présente campagne électorale risque de nous ramener au bipartisme traditionnel du paysage politique québécois après une brève incursion dans un relatif pluralisme à l’Assemblée Nationale. En effet, si l’on se fie aux tendances se dégageant des sondages, le PLQ garderait le pouvoir, le PQ reprendrait l’opposition officielle, quant à l’ADQ … Certes, il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué : aux dernières élections fédérales, ne nous avait-on pas prédit la disparition du Parti Conservateur au Québec ? Ceci dit, cher immigrant, le fait que l’ADQ redevienne un parti microscopique n’est peut-être pas une si bonne nouvelle que cela pour toi, bien au contraire.

Il peut sembler paradoxal d’écrire cela : on se rappelle qu’aux dernières élections provinciales, le chef de l’ADQ, Mario Dumont avait largement surfé sur la vague des accommodements raisonnables. Il avait en effet beurré épais sur le dos des immigrants en ravivant sans scrupules des tensions identitaires à des fins purement partisanes. Dans ce contexte, on peut comprendre que bien des communautés culturelles aient développé une méfiance maladive à l’égard de ce parti qui ne les avait certainement pas aidé dans leur cause, souffrant déjà de multiples plaies (préjugés, stéréotypes, difficultés dans l’insertion professionnelle et l’intégration sociale, etc).

On se rappellera également cette fameuse commission sur les accommodements raisonnables, encensée comme l’expression même du dynamisme de l’exercice citoyen avec la tournée des consultations dans tout le Québec. Et que dire du rapport des deux commissaires, messieurs Bouchard et Taylor, salué comme un modèle de discernement et d’équilibre entre respect de la majorité et reconnaissance des minorités. Parmi les communautés culturelles, on se bousculait au portillon pour saisir l’occasion – légitime – de pouvoir enfin exprimer leurs doléances et opinions. L’opportunité médiatique était unique de mieux faire connaître les réalités, souvent difficiles, de leur intégration. Bref, c’était le soulagement de voir concrètement la société québécoise écouter ses immigrants.

Certes, la paternité de cette commission revient sans contestation possible au gouvernement libéral de Jean Charest. Mais quitte à se péter les bretelles à se rappeler tout cela, rappelons-nous alors de tout : si cette commission a été créée, c’est uniquement sous la contrainte de la pression exercée par un Mario Dumont, alors particulièrement habile à se faire l’écho simpliste mais fort efficace d’inquiétudes identitaires latentes au sein de cette même société québécoise.

En d’autres termes, cela veut dire que sans l’invasion victorieuse du terrain identitaire par l’ADQ, jamais le gouvernement n’aurait institué cette commission qui allait éventuellement susciter louanges et remerciements des communautés culturelles. Sinon, que l’on m’explique pourquoi avoir réquisitionné un éminent sociologue et un philosophe d’envergure internationale pour éteindre les flammèches hérouxvilloises. C’était comme sortir un bazooka pour tuer une mouche. Surtout à 3,7 millions de dollars le bazooka.

Ainsi donc, ne soyons pas ingrats et rendons à césar ce qui est à césar : merci Mario d’avoir autant contribué à la cause des communautés culturelles. Bien entendu, il faut être stupide pour se méprendre sur les réelles intentions de Mario Dumont mais il faut l’être encore plus pour croire que le gouvernement libéral a eu un geste de sincère compassion à l’endroit des immigrants avec cette commission. Pour ma part, je trouve plus divertissant de savourer l’ironie de la chose.

En effet, comment qualifier autrement une telle situation ? Avant « l’intervention » adéquiste, je n’ai pas souvenir d’avoir vu le gouvernement prendre concrètement en main le dossier des accommodements raisonnables. C’est le monde à l’envers.

Autre variation sur le même thème : il est notoirement connu que l’un des principaux objectifs de Pierre-Elliot Trudeau, un ancien Premier Ministre du Canada et ardent fédéraliste, en créant la politique du multiculturalisme canadien - qui fait la joie et le bonheur de tant d'immigrants - était de noyer la spécificité culturelle québécoise. En d’autres termes, s’il n’y avait pas eu cette embêtante nation québécoise si entêtée à faire reconnaître son particularisme, il est fort peu probable que le Canada serait devenue cette terre promise du multiculturalisme. Encore une fois, on peut ici aussi choisir de se bercer de douces illusions ou savourer l’ironie de la chose. Mais dans tous les cas, merci de reconnaître la nation québécoise comme la réelle origine de la politique fédérale du multiculturalisme canadien. Car si on est tous d’accord pour reconnaître qu’on se trompe de cible en visant l’immigrant comme responsable de tous les maux, il est alors de bon aloi de reconnaître qu’on se trompe également de cible en visant le Québec comme responsable de bien d’autres maux. Morale de l’histoire : chers immigrants fédéralistes, plus vous luttez contre les maudits souverainistes fatigants, plus vous affaiblissez cette image du Canada que vous chérissez tant. Il est vrai qu’il est infiniment plus facile à justifier une cause quand on a un ennemi à proposer en pâture.

Dans un autre registre, il y a une autre raison pour laquelle l’immigrant ne devrait pas se réjouir d’une possible « disparition » de l’ADQ le 08 décembre prochain. Sa victoire en 2007 était en effet un beau pied de nez au système électoral québécois qui favorise nettement le bipartisme. Un bipartisme qui se caractérise notamment par une dualité idéologique nuisant gravement à un certain pluralisme dans les idées et opinions susceptible de s’exprimer à l’Assemblée Nationale.

Dans cette perspective, que l’on soit favorable ou opposé aux idées de ce parti, il n’en reste pas moins qu’il constituait la preuve inspirante que des voies alternatives pouvaient non seulement être proposées mais aussi et surtout exister. Ils ne l’avoueront jamais, mais l’exploit adéquiste était ce chemin prometteur tant espéré par le Parti Vert du Québec et Québec Solidaire. Ainsi, sa disparition potentielle avec un retour au bipartisme traditionnel peut s’avérer nuisible pour l’immigrant en particulier. En effet, en tant que symbole d’une certaine diversité culturelle, l’immigrant reste cependant une force impuissante tant que cela ne se reflète pas plus clairement dans la composition de la députation à l’Assemblée Nationale. Ainsi, qu’on le veuille ou non, un certain pragmatisme doit nous amener à conclure que cette pluralité tant désirée apparemment passe actuellement par l’ADQ. À court terme en tout cas. Avez-vous hâte d’aller voter ?

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Le miroir aux alouettes

Ohana

Quelque soit le pays d’origine, bien des immigrants voient le Canada (incluant le Québec) comme une terre où ils pourront jouir de droits et surtout de libertés individuels. On comprendra que cette représentation fait plus particulièrement écho auprès de personnes provenant de pays politiquement instables ou économiquement ravagés.

Cette représentation est évidemment vraie à bien des égards et chacun de nous qui vivons ici, immigrants ou non, est à même de constater cette réalité au quotidien.

Or, pour le même terme, il peut exister plusieurs définitions : avant d’arriver ici, il se peut que l’immigrant se soit forgé une idée de la liberté où il pourra vivre ses convictions de manière pleine et sans aucune contrainte. Ce qui, en soi, est une représentation légitime de la liberté. Mais une fois arrivé ici – et quoi qu’en dise la Charte Canadienne des Droits et Libertés – il va être confronté à une autre idée de la liberté : celle où ses convictions pourront se vivre à condition qu’elles respectent certaines valeurs jugées supérieures.

Cette liberté, c’est celle de la liberté version occidentale. Ainsi, pour l’immigrant vivant cela, il réalisera qu’il ne fait pas face à un problème mais bien plus à un malentendu. Il pensait qu’on lui avait vendu la liberté pour réaliser que c’était une liberté en fait.

C’est le miroir aux alouettes dans lequel bien des immigrants tombent et le retour à la réalité est, évidemment, bien rude. En ce sens, la nouvelle obligation que devra signer l’immigrant de respecter certaines valeurs fondamentales québécoises (égalité entre hommes et femmes, laïcité, etc) pourrait être vue comme un premier pas pour réduire ce malentendu. À condition de ne pas être trop lucide : on peut en effet douter de la réelle sincérité de l’initiative sachant qu’elle arrive exactement à la veille d’une campagne électorale au Québec. La coïncidence est bien trop belle pour ne pas être suspecte. Politiquement, voilà une bonne façon de se débarrasser d’une patate chaude (personne ne pourra dire que le gouvernement n’a pas « agi ») à moindre coût (aucune sanction n’est prévue en cas de non signature du formulaire).

Notez la contradiction du message : sur ce papier, ce sont nos valeurs. Elles sont fondamentales et c’est non négociable. Mais prenez note toutefois que si vous n’y adhérez pas, on ne vous en tiendra pas rigueur. Question crédibilité, on repassera. Mais ce n’est pas la qualité première qu’on attend d’un miroir aux alouettes, de toute façon.

Ceci dit, de l’autre côté, c’est pousser le bouchon un peu trop loin que de tenir l’immigrant seul responsable de toute l’histoire : car après tout, lui demander de signer ce formulaire, c’est sous-entendre, quelque part, qu’il y a un risque potentiel qu’il n’adhère pas à nos chères valeurs québécoises. Et donc, que tout le travail d’intégration repose sur ses épaules dédouanant la société québécoise de tout exercice de réflexion.

Ici, je ne fais pas référence à une quelconque schizophrénie identitaire de la société québécoise comme plusieurs sont prompts à évoquer. Je l’ai déjà écrit par ailleurs : ce n’est pas tant que les québécois ne savent pas ce qu’ils veulent que le fait qu’ils ne savent pas si la continuité de l’avenir de leur société, dans ses valeurs, est vraiment assurée. Par ailleurs, l’hypothèse de la schizophrénie collective a le fâcheux inconvénient de dédouaner, cette fois-ci, l’immigrant de tout effort d’intégration. Ce qui n’est guère mieux.

Le véritable exercice de réflexion de la société québécoise consisterait plutôt de donner comme mandat à ses élus d’aller chercher un nouveau deal constitutionnel avec le reste du Canada. Car si le fameux formulaire sur les valeurs québécoises n’est accompagné d’aucune sanction, c’est parce qu’en imposer une contreviendrait à la Charte Canadienne des Droits et Libertés, enchâssée dans cette Constitution (que le Québec n’a toujours pas signé d’ailleurs). Ainsi donc, vous pourrez proposer tous les formulaires possibles et inimaginables à faire signer à l’immigrant, ils seront tous d’aucune utilité tant qu’il n’y aura pas de réforme constitutionnelle. Certes, la symbolique est là : il n’en reste pas moins qu’un symbole, tout comme une valeur, reste vide de sens tant qu’on ne lui donne pas de consistance. Rajouter une décoration de plus au mur en dissimulera peut-être davantage les fissures et lézardes mais ne les fera pas disparaître pour autant.

Ainsi, en disant à ses élus son ennui profond à se voir plongée de nouveau dans un psychodrame constitutionnel, la société québécoise renonce par le fait même à donner de la consistance à ses valeurs qu’elle clame pourtant haut et fort comme étant centrales et incontournables. Plus que de l’incohérence, c’est surtout le désir de rester dans le statu quo qui semble s’exprimer ici. C’est en effet ainsi qu’on pourrait interpréter la volonté du Québec aux dernières élections fédérales : en envoyant un gros contingent de députés du Bloc Québécois à Ottawa, ce n’est pas tant un regain du mouvement souverainiste qui a parlé qu’une sorte d’indifférence croissante pour le reste du Canada. Ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour qui que ce soit, qu’on soit pour un Québec indépendant ou pour un Canada uni. En effet, si actuellement on ne peut pas vraiment dire que le Québec s’emballe pour le projet souverainiste, on ne peut pas dire également qu’il se comporte comme il est censé le faire, c’est-à-dire comme une province désireuse de s’investir avec enthousiasme dans le grand projet fédératif canadien.

En prenant une perspective un peu plus détachée, il est donc divertissant de constater le paradoxe croissant de la Charte : pierre angulaire censée déployer la liberté en général au pays, elle n’en amène pas moins les sociétés canadienne et québécoise à avoir une conception de plus en plus figée des libertés en particulier. En effet, l’article 27 de ladite Charte – « toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens » – oblige les élus à multiplier les armoires aux alouettes pour éviter soigneusement toute saga judiciaire en Cour Suprême, ce qui est toujours politiquement risqué.

J’ai pu lire sur le forum un discours de l’ancien Premier Ministre de l’Australie, John Howard, rappelant aux nouveaux immigrants l’importance de respecter la langue et la culture dominantes dans son pays. De manière générale, j’y trouve moi aussi une certaine pertinence. Toutefois, la transposition dans la réalité canadienne reste limitée : en effet, il était d’autant plus facile pour Mr Howard de tenir un discours aussi affirmatif qu’il n’avait pas à composer, comme au Canada, avec un État culturellement et linguistiquement distinct des autres au sein de la fédération australienne. Après, tout dépend de la façon dont on considère les choses : on peut voir le Québec comme un empêcheur de tourner en rond ou, au contraire, comme la nation sans qui le Canada ne serait pas ce qu’il est en grande partie actuellement en termes de diversité culturelle et linguistique.

Impossible de terminer cette chronique sans glisser un mot sur l’élection présidentielle aux États-Unis. Au Canada et au Québec, comme partout ailleurs dans le monde, nous glissons allègrement sur ce « vent de changement » que représente l’effet Obama. Toutefois, nous devrions modérer notre enthousiasme. Nous qui saisissons chaque occasion de rappeler que nos cultures canadienne et québécoise sont si progressistes et celle des Etats-Unis si conservatrice, il ne faudrait pas oublier que leur 44ème président métissé a été élu et que de notre côté, nous avons été obligé de nommer notre chef d’état, l’haïtienne Michaelle Jean, pour s’enorgueillir de notre ouverture d’esprit et de notre multiculturalisme. Ces deux symboles sont certes forts mais permettez-moi de douter de la réelle consistance de Mme Jean.

Par ailleurs, tout aussi démocrate, jeune, charismatique et métissé qu’il soit, Obama n’en reste pas moins états-unien. Il a déjà exprimé sa volonté de renforcer la lutte au terrorisme en Afghanistan alors que le Canada a déjà fait savoir qu’il compte s’en retirer en 2011. On peut s’amuser de voir Stephen Harper idéologiquement mal pris avec le nouveau président états-unien. Il n’en reste pas moins qu’il lui sera beaucoup plus facile de vendre le maintien des troupes canadiennes dans le bourbier afghan après 2011 auprès de l’opinion canadienne – et en particulier auprès des québécois – si c’est le vent du changement qui le lui demande.

Enfin, si les intérêts vitaux de son pays sont en péril, rien ne m’indique qu’Obama agirait différemment de McCain. Certes, Obama nous ensorcellera avec son sourire charmeur.

C’est comme un formulaire avec nos valeurs québécoises : on ne lui demande pas d’être consistant ou cohérent, on lui demande

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Réflexion post-élections

Ohana

Et voilà, c’est fait !


Comme des milliers de personnes au travers le Canada, je suis allé voter pour les élections fédérales. Mais je pense que nous étions beaucoup moins pour qui c’était la première fois que nous utilisions notre droit de vote au niveau fédéral : pour moi en tant que canadien naturalisé mais aussi pour un de mes voisins en tant que jeune électeur d’à peine 18 ans.


Il a d’ailleurs hâte à ses premières élections provinciales. Pour moi, la boucle est bouclée car j’ai voté  pour la première fois au niveau québécois l’an dernier, en 2007. Ces élections fédérales, je les attendais depuis longtemps : pour exercer mon droit de vote bien entendu en tant que membre de ma société d’adoption mais aussi pour regarder où j’en étais dans mon parcours d’immigrant. Parce qu’avoir le droit de voter, c’est – à mon avis – la responsabilité de l’utiliser avec le plus de discernement possible. Et j’étais impatient car j’étais curieux de savoir quels seraient les enjeux collectifs qui viendraient m’interpeller et sur lesquels j’allais évaluer les plateformes électorales. C’est une lapalissade que d’écrire cela mais une campagne électorale, ce n’est pas comme en temps normal : une campagne, c’est en quelque sorte un condensé des priorités d’une société. L’occasion est unique pour tout groupe social de saisir les politiciens pour augmenter la visibilité de leur cause grâce à l’exposition médiatique accrue. L’enjeu étant la prise de pouvoir pour les partis politiques, ces derniers se rappellent alors soudainement qu’ils sont élus et qu’il n’est donc pas si inutile que ça que de proposer des choses pour répondre aux préoccupations des gens. En résumé, une plateforme est donc l’interprétation idéologique que fait un parti politique des enjeux d’une société à un moment précis auxquels il propose ses solutions.


Concrètement, j’étais donc curieux de savoir qui en moi allait être interpellé : l’immigrant, le néo-québécois, le canadien, l’intervenant en relation d’aide, l’enseignant, le contribuable, le bénévole, le consommateur ? En partant, je savais qu’il était impossible que toutes ces « identités » puissent être satisfaites : à moins d’inventer l’arbre à faire pousser l’argent, je ne voyais pas en effet comment un gouvernement pouvait investir massivement en éducation, en santé et services sociaux et dans des services à l’immigration tout en faisant baisser mes impôts, préserver mon pouvoir d’achat et protéger l’environnement. Il me fallait donc établir ma liste d’épicerie et, fait intéressant, l’immigration n’apparaissait pas nécessairement dans mes trois premières priorités.


En avril 2007, lors des élections québécoises, les dés étaient pipés : le dossier des accommodements raisonnables dominait l’actualité et les trois principaux partis provinciaux avaient fait dans la surenchère identitaire. L’immigration avait donc pris beaucoup (trop) de place, ce qui, personnellement, ne m’avait pas nécessairement permis de me positionner clairement comme citoyen électeur sur d’autres enjeux tout aussi importants (éducation, santé, économie, environnement, etc). Les élections fédérales 2008 étaient donc l’occasion de me voir aller sur une question intéressante : comment se passe mon intégration ?


Car en fait, placer l’immigration comme un enjeu prioritaire dans le contexte actuel venait certes interpeller l’immigrant en moi mais pas nécessairement mes autres identités qui se sont développées au fur et à mesure ici. Le citoyen que je suis, installé depuis des années, avait donc à cœur de voir nos élus réagir sur des défis qui ont une influence directe sur mon quotidien : la santé, l’éducation, l’environnement et – évidemment – l’économie avec la crise financière actuelle. D’où le lien avec mon intégration : est-on intégré quand nos préoccupations quotidiennes deviennent similaires à celles de quiconque ici ; est-on intégré quand on souhaite voir nos politiciens proposer des solutions à des problématiques qu’on vit tous les jours au travail, aux études, dans nos loisirs ou encore dans notre implication sociale ?


Dire cela, ce n’est pas dire que le dossier de l’immigration au sens large (gestion des demandes d’immigration, services d’intégration, francisation, reconnaissance des diplômes, aide à l’employabilité) ne m’intéresse pas ou plus. Intégré ne veut pas dire renoncer à mon identité d’immigrant. Et d’ailleurs, ce dossier continue de m’intéresser de différentes façons : par le travail et par mes chroniques pour Immigrer.com par exemple. Non, dire cela c’est simplement se dire que l’adaptation faisant tranquillement son œuvre, mon quotidien est ici désormais. Rappeler sans cesse mon identité d’immigrant – autant à autrui qu’à moi-même – ne m’aide pas nécessairement dans mon intégration. Je ne nie pas cette identité : je veux seulement lui donner la juste place qu’elle mérite d’avoir là où je suis rendu dans ma vie ici. Ni plus, ni moins. Et sa juste place, après plusieurs années ici, est importante (et elle le restera toujours) mais certainement pas plus importante que la santé, l’éducation, l’environnement et l’économie.


Bien sûr, l’immigration a toujours constitué et constituera pendant encore longtemps une force majeure dans le développement des sociétés canadienne et québécoise. Inutile que je vous ressorte la rhétorique institutionnelle : CIC et MICC vous la servent copieusement. Mais à quoi cela sert-il de faire venir du monde qualifié si, par exemple, nos entreprises locales ne sont pas en mesure de les embaucher parce que l’économie fléchit ? À quoi cela sert-il de faire de faire venir des parents d’ailleurs si nos écoles ne sont pas en mesure d’offrir une éducation de qualité à leurs enfants ? Et si tant d’immigrants sont intéressés à venir vivre ici, c’est probablement parce que ce Canada est sécuritaire, prospère et propose un minimum de services publics : ce Canada-là, il a bien fallu le bâtir. Il ne s’est pas créé au moment où je suis arrivé !


Vous me direz que c’est un peu l’histoire de l’œuf et de la poule : pas de Canada, pas d’immigrants intéressés à venir mais sans immigrants dans le passé, pas sûr qu’on aurait eu ce Canada. Et vous auriez tout à fait raison de dire cela. Sauf que ça prend un peu plus qu’une main-d’œuvre pour bâtir un pays : ça prend aussi des idées, de l’argent, des structures, des lois, etc. Là où je veux en venir, c’est qu’il faudrait peut-être accorder à l’immigration au Canada la même place que chacun de nous comme immigrant installés ici nous devrions peut-être lui accorder : un enjeu important certes mais un enjeu parmi d’autres. Dans notre parcours, nous restons toujours des immigrants ne serait-ce que parce que nous aurons toujours deux chez-soi, même si nous avons décidé d’en privilégier un plus que l’autre. Mais notre costume d’immigrant doit évoluer si on souhaite s’intégrer : je ne peux pas rester continuellement en marge de ma société d’accueil en jouant les observateurs détachés ou pire, en ne m’intéressant pas aux enjeux qui la traversent. À un moment donné, je crois qu’il faut sauter dans le bain : aborder ces enjeux en tant que citoyen, c’est-à-dire avec le regard de la personne qui se sent aussi concernée par ce qui se passe au même titre que mon voisin, mon collègue de travail, mes amis. Sentir que mon destin se lie peu à peu à celui de ma société d’accueil.


Je l’avais déjà écrit dans une chronique précédente mais il m’apparaît trop facile, d’un côté, de ne pas sauter sur la glace avec tout le monde tout en continuant, de l’autre côté, de dire aux autres comment ils devraient patiner. La citoyenneté – et à plus forte raison l’intégration – ne se résume pas au droit de vote, au passeport et au paiement de ses impôts. On va me répondre : et alors ? J’ai bien le droit de faire ce que je veux. Je réponds : tout à fait. Mais à ce moment-là, il faut être cohérent : n’allons pas ensuite critiquer cette société à laquelle on refuse de s’intéresser. Vous voulez rester sur le banc et ne pas participer au jeu sur la patinoire ? Parfait : dans ce cas, restez assis et ne dites surtout plus rien. Je ne vous ferai pas l’insulte de vous rappeler la petite morale dans l’histoire du beurre et de l’argent du beurre.


Dans le même ordre d’idées, il y a un grief – que je trouve très justifié mais en partie seulement – que les immigrants adressent régulièrement aux québécois dans la distinction que ces derniers font entre les québécois de souche et les néo-québécois. Tout à fait vrai qu’il y a encore cette attitude à encore différencier ceux nés ici (comprenez ceux qui descendent de colons français, de type caucasien et d’héritage catholique) et les autres. Et je trouve que les immigrants qui tentent sincèrement de s’intégrer et qui subissent cette distinction ont raison de dénoncer cela. Mais il faut se rappeler que ceux qui se ghettoïsent contribuent aussi à entretenir cette distinction. Cela revient à vouloir faire partie de l’équipe sans vouloir aller sur la glace et lui reprocher en même temps de vous faire tenir à l’écart !


Bref, quelque soit le choix posé, il faut l’assumer. Et cela reste tout à fait possible à mon avis sans devoir renoncer à son identité d’origine. Mais la seule façon de le savoir, c’est de s’investir dans sa société d’accueil : car, en effet, comment savoir réellement ce qu’on risque de perdre si, justement, on ne se risque pas ? Et pour ceux qui sont convaincus qu’ils vont perdre quelque chose, pourquoi être venus alors ?


Bref, la responsabilité est partagée. Quand je suis allé voter, je me suis rappelé les mots d’une professeure spécialiste de l’interculturalité avec qui j’avais discuté il y a quelques semaines : « n’oublions surtout pas que les immigrants d’aujourd’hui sont les membres de notre société qui accueilleront demain ».


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Trois candidats, trois immigrations

Ohana

Si vous êtes déjà au Canada ou si vous suivez de près l’actualité canadienne, vous savez que nous sommes en pleine campagne électorale fédérale. On pourrait en dire bien des choses mais il y a un sujet qui a attiré mon attention. Pour être plus précis, une circonscription en particulier.


Il s’agit de la circonscription de Papineau sur l’île de Montréal (à ne pas confondre avec la circonscription de Papineau dans l’Outaouais au niveau provincial). Par ordre alphabétique, les candidats en lice sont: Viviane Barbot (Bloc Québécois), Ingrid Hein (Parti Vert), Mustaque Sarker (Parti Conservateur du Canada), Justin Trudeau (Parti Libéral du Canada) et Costa Zafiropoulos (Nouveau Parti Démocratique).


Pourquoi cette circonscription sur les centaines en jeu durant cette campagne ? Parce que les candidats des trois principaux partis au Québec (conservateurs, libéraux et bloquistes) symbolisent tous une facette de l’immigration québécoise selon moi. Prenez Justin Trudeau : le Canada actuel qu’on connaît depuis plusieurs décennies, dans sa réputation internationale de pays multiculturel, c’est à son père qu’on le doit, Pierre-Elliot. Il n’est pas exagéré de dire que pour tout immigrant arrivé au Canada dans les années soixante et soixante-dix, Pierre-Elliot Trudeau symbolise à lui seul cette grande idéologie de la mosaïque multiculturelle canadienne qui hypnotise encore aujourd’hui bien des aspirants à l’immigration canadienne. D’ailleurs, lorsque les militants libéraux de Papineau ont dû choisir leur candidat, il y avait beaucoup d’immigrants italiens ou grecs d’un certain âge qui avaient fait tout spécialement le déplacement pour appuyer Justin. Pas parce que Justin est Justin mais parce que Justin est le fils de Pierre-Elliot : pour eux, appuyer le fils – qui ne dit pourtant pas vraiment de choses intéressantes et qui n’a encore rien accompli de significatif – c’est rendre hommage au père. Même si Justin n’a pas l’envergure intellectuelle et encore moins le charisme électrisant de papa.


Allez parler à ces immigrants et vous verrez qu’à l’instar d’un certain Kennedy chez nos voisins du sud, Trudeau est un nom magique, quasi-divin. Trudeau et sa vision de l’immigration, c’est l’équivalent canadien de l’american dream aux États-Unis : libertés individuelles, respect des cultures, paix, démocratie, prospérité et diversité culturelle le tout verni d’un bilinguisme officiel de rigueur. Pour tout un tas de raisons, c’est une vision qui n’a jamais marché au Québec. Et pour tout un tas d’autres raisons, c’est une vision qui continue de marcher encore dans le reste du Canada. Bref, fiston a beau dire sur toutes les tribunes qu’il veut qu’on le reconnaisse pour ses propres idées, il ne crache pas sur le potentiel électoral de l’héritage familial (et il serait stupide de ne pas en profiter).


De l’autre côté, nous avons la bloquiste Vivian Barbot, d’origine haïtienne. C’est une autre facette de l’immigration québécoise : celle qui est d’abord et surtout attachée au Québec au point de ne pas haïr l’idée de se détacher, justement, du reste du Canada (le Bloc Québec est un parti ouvertement séparatiste). Une immigration tout aussi impliquée et bien intégrée à la société québécoise et qui croit au combat pour la défense du fait français au Québec. Tout comme le très caucasien Justin Trudeau pourrait incarner ce mythe de l’immigration canadienne colorée venant des quatre coins du monde rêvée par son père, l’haïtienne et l’immigrante Vivian Barbot pourrait démonter cet autre mythe faisant croire que le projet souverainiste québécois n’est encore et toujours qu’une affaire de québécois de souche, blancs, de tradition catholique et s’appelant uniquement Tremblay, Fontaine ou Gagnon. Car en effet, comment continuer à avancer que le mouvement indépendantiste québécois n’est que l’expression d’une certaine frange de québécois de souche, xénophobes, passéistes et ne voulant rien savoir de ce qui vient de « l’extérieur » quand ce mouvement peut compter, entre autre, sur la très féministe et très haïtienne Vivian Barbot dans ses rangs ?


Il est étrange de voir comme on a aucune difficulté à ce que Justin Trudeau symbolise la mosaïque multiculturelle canadienne mais qu’on a bien de la misère à ce que Vivian Barbot puisse cautionner le souverainisme québécois.


Ce sont ici deux visions de l’immigration québécoise qui ont toujours été en conflit : une vision multiculturelle qui veut faire table rase de tout le passé pour bâtir une nouvelle race canadienne issue du brassage culturelle une fois complété dans quelques générations et une vision interculturelle qui veut rappeler que rien de nouveau ni de bon ne peut émerger si l’on ne tient pas compte justement de qui est déjà autour de la table. Chacun sa vision : pour ma part, je pense avoir exprimé ma préférence pour la vision interculturelle dans suffisamment d’occasions.


Et il y a Mustaque Sarker, du Parti Conservateur du Canada. Originaire du Bangladesh et au Québec depuis plusieurs années, Mustaque Sarker pourrait bien représenter cette troisième facette de l’immigration québécoise : très impliquée aussi dans sa communauté, bien intégré professionnellement mais ne parlant pratiquement pas la langue officielle du Québec, le français. Ce qui, d’un point de vue de stratégie politique, est assez suicidaire sachant que les deux tiers de l’électorat de Papineau utilisent uniquement le français au travail. Mais ce n’est guère surprenant lorsqu’on sait que les conservateurs ont toujours eu de la difficulté à faire élire des députés en milieu urbain (aucun député conservateur dans Toronto, Vancouver et Montréal aux dernières élections fédérales en 2006). Surtout,  difficile de concurrencer un gros nom comme Trudeau et une battante comme Barbot.


Il est donc intéressant d’avoir ces trois visages symbolisant assez bien trois facettes de l’immigration québécoise. Pour autant, être pro-multiculturaliste à la manière Trudeau ne veut pas dire qu’on n’a pas à cœur la préservation du français et de la culture québécoise. Tout comme adhérer au projet souverainiste porté par Barbot fait de vous un anti-canadien. Et enfin, on aura compris que voter pour Sarker, cela ne signifie pas qu’on a rien à faire du français. C’est une lapalissade que de dire que la réalité est beaucoup plus complexe que cela. Et surtout, que l’immigration québécoise, dans toute sa diversité, ne peut se résumer à trois candidats.


Mais de l’autre côté, on ne peut pas faire abstraction des idées et des projets portés par les partis que représente chacun de ces candidats : quelque soit la personne qui sera élue à Papineau, elle sera soumise à la fameuse ligne de parti. Ici en l’occurrence, nous parlons de la conception de l’immigration et surtout de sa place que les partis en question souhaitent lui donner au sein de la société québécoise.


En somme, tout le monde veut que l’immigrant se sente bien ici et qu’il participe activement au développement de la société québécoise. Chacun cependant propose son propre chemin pour y parvenir. Ce qui veut dire que quelque soit la complexité de la réalité, il n’en reste pas moins qu’il faudra choisir pour l’un de ces candidats le 14 octobre prochain.


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Voir le monde et revenir

Ohana

Après l’été indien, voilà que cette année on a inventé la mousson québécoise pour remplacer l’été.

Assez d’amertume et pour ce premier papier de la saison, permettez-moi de vous parler de mon île. En fait, c’est un petit bout qui vient nous visiter au Québec : une soixantaine de jeunes néo-calédoniens sont arrivés début août pour suivre une formation collégiale dans plusieurs cégeps un peu partout au Québec.

Ils font partie d’un programme appelé Cadres Avenir visant à envoyer des jeunes sélectionnés sur dossier se former à l’extérieur de l’île. Cela fait partie d’une politique, aux visées encore plus large, dit de « rééquilibrage des compétences » en Nouvelle-Calédonie, c’est-à-dire d’atténuer les disparités socio-économiques par l’éducation. En gros, c’est ça. Un peu à l’image de ce que le Québec a fait avec sa jeunesse dans les années soixante en l’envoyant se former un peu partout dans le monde (car il y avait un système d’éducation tout neuf à faire fonctionner).

Ainsi, après les universités et écoles en France (la Mère Patrie étant toujours la destination « naturelle » en tant que métropole pour ses territoires outre-mer) et les universités australiennes et néo-zélandaises (proximité oblige), voilà que le Gouvernement néo-calédonien envoie des cohortes au Québec. Autant dire qu’on les envoie à l’autre bout de l’univers, tant en termes de distance, de climat et de culture.

Je vais être franc avec toi, ami lecteur : je ne connais pas tous les tenants et aboutissements du pourquoi du comment que de jeunes néo-calédoniens se retrouvent dans des cégeps québécois. Parce qu’à première vue, ça paraît assez insolite de les envoyer ici vu la distance. Et ce n’est pas dévaloriser l’excellente qualité des formations collégiales offertes ici que de se poser la question. Enfin bref, passons : ce n’est pas ça le plus important ici.

Ce que je trouve très intéressant, là maintenant tout de suite, c’est comment ces jeunes – arrivés début août, depuis l’autre côté de l’univers je le rappelle – vont vivre leur adaptation. Imaginez : tu as toujours vécu dans l’océan pacifique et tu te retrouves à des milliers de kilomètres dans un endroit avec lequel, à part la langue, tu ne partages pas grand-chose en commun et ça, pendant trois ans. Et quand j’écris pendant trois ans, je veux dire par là qu’ils ne rentreront pas en vacances en Nouvelle-Calédonie pendant l’été ou les fêtes de fin d’année. C’est trois ans non stop chez les québécois.

Et je dis tant mieux !

Parce qu’on aborde différemment un séjour à l’étranger selon qu’on ait la possibilité ou non de rentrer à la maison régulièrement. Quand ça prend 24 heures d’avion à trois mille dollars le billet pour rentrer à la maison, tu réfléchis comme il faut à ton affaire. Se dire qu’on est là pour les trois prochaines années sans voir sa famille, ses amis et son île c’est nécessairement redéfinir le rapport qu’on va créer avec son nouvel environnement. Tous vont avoir des résistances au début – et c’est normal – mais avec le temps, j’espère que plusieurs d’entre eux vont finir par tisser des relations avec des québécois. De l’autre côté, personne ne les a forcés à venir ici. En outre, chacun savait qu’il n’y aurait pas de retour au pays avant le terme de ses études. Ceci dit, comment VRAIMENT savoir ce qui nous attend avant d’arriver ici ? Comme immigrants, nous le savons que trop bien : la plus préparée des préparations ne remplacera jamais l’expérience de vivre ici au quotidien.

Et surtout, ils vont connaître autre chose. Et ça, c’est très important. Il faut ne pas être né ni avoir vécu dans une île pour se demander qu’est-ce qui peut bien pousser des gens à quitter des paradis de sable blanc, d’eau turquoise et de cocotiers. Surtout si c’est pour aller s’enfermer dans la grisaille parisienne ou la froideur de l’hiver québécois (il y a du vécu personnel là-dedans) ! Là où je veux en venir, c’est que pour plusieurs de ces jeunes, ça sera probablement la seule fois dans leur vie qu’ils connaîtront autre chose que la culture océanienne. Et j’inclus les voyages à Surfers Paradise là-dedans (c’est en Australie) qui est aux calédoniens ce que la Floride est aux québécois. Donc, côté dépaysement, on repassera.

Et ça, je le répète, je trouve ça très important. Parce qu’une île, c’est physiquement entouré d’eau. Y’a comme une idée d’enfermement. Et avec le temps, si tu ne fais pas attention, ça finit par te rentrer mentalement dans la tête : en clair, tu te fermes l’esprit. Et sans t’en rendre compte, tu t’y fais à cette vie-là, au point de l’aimer. Pas dans le sens où tu es très satisfait de ce que tu as mais plutôt dans le sens que tu finis par trouver tout un tas de raisons pour ne pas en sortir de ton île. Le reste du monde (à part Surfers Paradise bien sûr) ? Trop loin. Trop cher. Trop froid. Après, c’est humain : si l’extérieur devient trop compliqué, tu t’arranges pour aimer ton intérieur, histoire de rendre tout ça supportable. Je vous laisse imaginer les dégâts sur toute une jeunesse. Une génération d’handicapés aux idées nouvelles. J’en ai parlé avec une amie québécoise et elle m’a dit que c’est à peu près la même chose qui se passe quand tu habites dans le 450 (mais ceci est une toute autre histoire).

Alors « mes » jeunes néo-calédoniens qui sont arrivés au Québec, je suis vraiment content pour eux, vraiment content pour la Calédonie. Ils ne vont sûrement pas trouver drôle leur premier hiver et ils auront certainement la sensation de toucher le fond du baril quand Noël va arriver, très loin de la famille à – 20°C. À plusieurs égards, ils feront alors face à eux-mêmes et certains y puiseront de nouvelles motivations. À cet instant précis, ils ne se définiront plus seulement comme le fils de, le cousin de, la sœur de ou l’amie de. Mais aussi et surtout pour qui ils sont pour eux d’abord. Et ils ramèneront tout cela avec eux dans trois ans. Dans le papier que leur donnera le Cégep, il y aura plus qu’un diplôme, ça c’est certain.

Et ils vont aussi découvrir une autre francophonie que celle qu’ils ont toujours connu sous la république française. Rien que pour cela, ça vaut la peine de toucher le fond du baril (bon, c’est une façon de parler). Peut-être que certains, tout comme moi, constaterons avec amusement qu’il y a finalement beaucoup plus de similitudes que de différences entre la société québécoise et la société néo-calédonienne. Un petit coin de pays, entouré de voisins anglophones, partageant un lien particulier avec la France, le tout traversé par une délicate question d’indépendance.

Il y a voir Venise et mourir. Moi, j’ai envie de dire à ces jeunes qu’ils verront le monde avant de revenir à la maison. Est-ce exagéré de dire qu’ils verront le monde alors qu’il s’agit d’un séjour de trois ans au même endroit ? Peut-être. Certainement, même. Mais je reste persuadé que lorsque tu viens d’une île, à partir du moment où tu peux en sortir pour aller n’importe où ailleurs – exception faite de Surfers Paradise, n’oubliez pas – c’est voir le monde. Parce que c’est d’une évidence telle que ça frise l’absurdité mais il faut se rappeler que pour rentrer ou sortir sur une île, c’est généralement soit le bateau soit l’avion. En partant, ça limite pas mal les échanges. Surtout quand tu es dans le Pacifique Sud, loin des principales routes commerciales. En France, j’avais Barcelone ou Milan à portée de main en prenant le train. Ici au Québec, je monte dans ma voiture et quelques heures plus tard, je suis à Boston. Pas d’auto ? Pas grave, il y a le bus.

D’ailleurs, qui peut réellement prétendre avoir vu le monde ? Il y a voir le Québec pendant quelques jours lors d’un tour du monde et voir le Québec en y résidant pendant quelques mois, quelques années, parfois tout le reste de sa vie.

La façon dont j’en parle, vivre en Nouvelle-Calédonie, ça semble être l’enfer. On aura compris que ce n’est pas vrai, bien entendu. En fait, si c’est vrai, c’est la stricte vérité, si si. (En espérant que vous me croirez car moins il y aura de gens qui viendront s’y installer, mieux ça sera pour l’île). De toute façon, si vous lisez cette chronique, c’est probablement parce que vous êtes plus intéressés à immigrer au Québec qu’immigrer en Nouvelle-Calédonie !

Vous aurez compris que je suis un chaud partisan de tout programme ou projet dans une société offrant l’opportunité à ses membres – et en particulier à ses jeunes – de découvrir le monde. Ça devrait même être obligatoire comme le service militaire en France à l’époque : l’État donne deux mille dollars à chacun avec obligation de faire un séjour à l’étranger avant l’entrée définitive sur le marché du travail, par exemple. Question de s’aérer les neurones pour éviter qu’elles se sclérosent.

Pour le réseau collégial, sans parler de l’opportunité du siècle – on ne parle ici que de quelques dizaines d’étudiants sur un effectif total de plusieurs dizaines de milliers – on a quand même flairé la bonne affaire : assez en tout cas pour envoyer quelqu’un sur place à temps plein, en Nouvelle-Calédonie, pour assurer la liaison entre le programme Cadres Avenir et les cégeps.

Alors voilà, j’avais envie d’ouvrir cette nouvelle saison avec ces jeunes néo-calédoniens qui sont au Québec. Ils ne le savent pas encore mais ils changeront l’avenir de la Nouvelle-Calédonie dans quelques années. Et ça, après avoir côtoyé cet autre petit bout de pays appelé le Québec à l’autre bout de l’univers. Pour moi, c’est sûr qu’ils font partie de ce nouveau monde qui donne envie d’y revenir !

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Entre l'arbre et l'écorce

Ohana

« À la suite de mes textes sur le problème colonial, je reçus plusieurs lettres où l’on m’informait que les schémas mis en lumière valaient pour des relations similaires. Mes lecteurs québécois, par exemple, affirmaient qu’ils vivaient avec les canadiens anglais selon des modalités coloniales. Ils m’invitèrent à vérifier sur place cette allégation. Je dus, à la fois, leur donner raison et tempérer leurs ardeurs identificatrices (…) D’autre part, la richesse relative du Québec en faisait une colonie économiquement enviable ; ce qui était insolite. »

Le Racisme d’Albert Memmi (pp. 95-96).

Mr Memmi est sociologue, spécialiste du phénomène de colonisation. Le passage ci-dessus est très intéressant car il y évoque sa difficulté initiale à voir les québécois comme un peuple colonisé.

Qu’il se rassure, il n’est pas le seul : dans différentes discussions et observations que j’ai auprès d’immigrants, ces derniers ont surtout – pour ne pas dire uniquement – l’image des québécois comme un peuple colonisateur auprès des autochtones. Évidemment, c’est vrai. Mais beaucoup plus rares sont ceux qui se rappellent que les québécois sont aussi un peuple colonisé. Et ça, c’est vrai aussi.

Parler de ça, c’est nécessairement parler des autochtones. Et ici, c’est souvent le petit jeu de qui-est-arrivé-le-premier basé sur la logique de l’ancienneté : premier arrivé, premier ayant droits. Dans ce cas – histoire d’être cohérent – si les québécois ont effectivement encore des croûtes à manger auprès des autochtones, l’immigrant est par contre très malvenu d’exiger des accommodements raisonnables. En effet, pourquoi demander aux québécois de respecter l’autochtone-premier-arrivé si, de l’autre côté, le même immigrant brandit la Sainte Charte Canadienne pour exiger d’avoir les mêmes droits culturels à peine débarqué à Dorval ?

Quand on parle du dossier des autochtones, il y a une autre inévitabilité : il faut respecter leurs cultures ancestrales et leurs traditions millénaires, on souligne leur importance pour le patrimoine mondial. Tout à fait d’accord avec cela et il y a un formidable consensus à ce sujet. Mais quand les québécois expriment le même désir de préservation de leur propre culture, là par contre, je n’entends pas vraiment la même chose des immigrants de tantôt. Ils y voient plutôt l’expression d’un repli sur soi, d’un malaise identitaire, d’une peur de l’autre, d’un anachronisme aberrant à « l’heure-de-la-mondialisation-de-la-diversité-des-cultures-et-de-l’anglais ».

À les entendre, on croirait que le Québec, à lui tout seul, freine la formidable marche de l’Humanité vers la merveilleuse égalité universelle entre les cultures. C’est incroyable comment, d’un côté, une si petite société peut être tenue responsable de maux quasi-bibliques et que, de l’autre côté, on soutient qu’une si petite société justement ne peut aller à l’encontre de ce qui est présenté comme « inéluctable ». Faudrait savoir.

Fondamentalement, il n’y a pourtant pas de différence entre le nationalisme québécois et le nationalisme autochtone : tous deux visent à s’assurer d’une petite place au soleil. Certes, le nationalisme autochtone n’a pas la prétention de s’affranchir de la tutelle canadienne. Non pas parce qu’il se sent bien sous la haute bienveillance canadienne, mais parce qu’il est lucide : les autochtones savent trop bien qu’ils n’ont pas encore la capacité politico-économique de se prendre en charge. Bien sûr, le Canada tout comme le Québec ont leur part de responsabilités dans cette incapacité. Mais on ne me fera pas croire que les autochtones continueraient à vibrer au Ô Canada, la main sur le cœur et la larme à l’oeil, s’ils avaient les moyens de leur nationalisme.

Certes aussi, leur poids démographique est infiniment moindre que celui des québécois. Et là aussi, le Canada tout comme le Québec ont leur part de responsabilité. Mais dites-moi : il faudra combien de milliards, de siècles et d’excuses officielles pour que réparation soit enfin faite ? Parce que ça risque d’être un puit sans fond si on continue à faire croire qu’on peut concilier développement économique au sein d’un monde moderne et maintien d’un mode de vie ancestral.

Mais quand bien même que les autochtones puissent devenir économiquement développés et politiquement autonomes un jour, il leur arrivera probablement ce qui est arrivé aux québécois : on leur retirera alors le statut de peuple colonisé.

Parce qu’il semblerait qu’un « vrai » peuple colonisé est un peuple économiquement sous-développé. Ce qui n’est plus le cas du Québec : c’est aujourd’hui une société développée et démocratique. Or, c’est justement cette prise en charge collective et globalement réussie en tant que société qui lui est aujourd’hui reproché : vous êtes une société développée aujourd’hui, pourquoi en vouloir plus ? Pourquoi entretenir ce sentiment nationaliste stérile ? Pourquoi vouloir remettre en question ce beau pays qu’est le Canada ? À l’inverse, si le Québec était resté sous-développé, il y en aurait encore certainement pour dire qu’heureusement que le Canada est là pour lui venir en aide. Bref : riche ou pauvre, le Québec n’a aucune raison de se plaindre.

Or, il n’en reste pas moins que le Québec est un peuple colonisé, au sens qu’il a été conquis par la force par une puissance étrangère. Dans ce cas, pourquoi n’est-il pas perçu comme un peuple colonisé ? Parce que selon une certaine définition, il n’a rien d’un peuple colonisé. Imaginons qu’il existe, au siège des Nations Unies à New York, un Bureau International des Peuples Colonisés. Sur le formulaire de demande de reconnaissance officielle de statut de peuple colonisé, le Québec ne peut cocher aucune case. Illustration :

Êtes-vous, actuellement, un peuple économiquement exploité ? Non.
Êtes-vous, actuellement, un peuple dont les droits et libertés individuelles sont brimés ? Non.
Êtes-vous, actuellement, un peuple souffrant de maux généralisés tels que : sous-scolarisation, fléaux sociaux chroniques (violences familiales, suicides, alcoolisme) ? Non.
Êtes-vous, actuellement, un peuple subissant un processus systématique d’assimilation culturelle (ex : perte de dialectes spécifiques à votre société) ? Non.
Êtes-vous, actuellement, un peuple satisfaisant à certains critères physiologiques d’un peuple colonisé (ex : peau mate, cheveux crépus, premier arrivant, culture millénaire) ? Non.
Etes-vous, actuellement, un peuple ayant une religion, une culture et des traditions distinctives des cultures occidentales ? Non.

C’est même le contraire : le Québec a pratiquement tout d’un peuple colonisateur. C’est un groupe culturel majoritairement à la peau blanche, de tradition catholique, culturellement occidental et ayant développé une économie de marché. L’archétype du Blanc conquérant du 18ème siècle, tout le contraire d’un « vrai » peuple colonisé.

En résumé, le malheur des québécois est de ne pas faire assez pitié.

J’ai l’air de m’en prendre aux autochtones mais ce n’est pas du tout le cas : il est juste impossible de ne pas parler des Premières Nations quand on parle de la colonisation du Canada.

En outre, ça devient vraiment complexe quand on sait que le Québec est, à la fois, un peuple colonisateur ET un peuple colonisé. Les hasards de l’Histoire ont fait en sorte qu’il se retrouve donc coincé entre deux images stéréotypées : d’un côté, le perdant colonisé (les autochtones) et de l’autre côté, le gagnant colonisateur (les canadiens-anglais). Autrement dit, le Québec ne peut revendiquer ni les avantages du colonisé (faire pitié) ni les privilèges du colonisateur (imposer la direction à suivre). Par contre, on ne se gêne pas pour lui rappeler ses innombrables obligations. C’est systématique : quand les québécois de souche avancent leur statut majoritaire au Québec pour une prédominance culturelle, on leur rappelle leurs devoirs envers leurs propres minorités. Et quand ils avancent leur statut minoritaire au sein du Canada pour une prise en compte de leur distinction culturelle, on leur rappelle les limites de leurs responsabilités en tant que province parmi tant d’autres. Bref : majoritaire ou minoritaire, le Québec n’a pas le droit de se plaindre, ici non plus.

On va me répliquer : la Conquête, c’était il y a plus de deux cents ans, il faut passer à autre chose, il faut tourner la page. Dans ce cas, pourquoi est-ce qu’on ne sert pas le même discours aux autochtones ? Sur le marché de la protection culturelle, il semble que certains soient encouragés à préserver la richesse de leur passé alors que d’autres sont encouragés à regarder vers l’avenir. Autrement dit : si le Québec cherche à valoriser son passé, il fait dans le nationalisme ethnique et s’il cherche à défendre son propre avenir, il fait dans le nationalisme arriéré.

Or, posez-vous la question : comment se fait-il qu’en 2008, qu’une société disposant d’un niveau de vie très appréciable et d’un système démocratique établi au sein d’un pays tel que le Canada soit encore teinté d’un fort sentiment nationaliste ? Que cette société québécoise a parfaitement raison de garder sous la main la menace de la séparation comme arme de dissuasion massive auprès du reste du Canada ? Cette dernière phrase n’est pas de moi mais du très fédéraliste André Pratte, éditorialiste au journal La Presse.

Je pense qu’en tant qu’immigrant, il est important de tenter de réfléchir à cette question à un moment donné dans son processus d’intégration. Particulièrement en cette période estivale où nous venons de fêter la Fête Nationale du Québec et le Canada Day. Histoire de dépasser les clivages simplistes, les visions binaires et saisir certaines subtilités et nuances : vos futurs amis, voisins et collègues de travail québécois – qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes – vous en remercieront. Le Canada a beaucoup de noblesse. Il en gagnera encore davantage en reconnaissant concrètement la nation québécoise : ce faisant, il lancera aussi un message clair aux immigrants où tout le monde en sortira gagnant.

Parlant du Canada Day : l’Histoire a retenu que c’est le 03 juillet 1608 que Samuel de Champlain fonda Québec. Or, notre Premier Ministre Fédéral, Mr Stephen Harper, ne cesse de crier sur tous les toits que la fondation de Québec représente aussi l’acte de fondation du Canada. Dans ce cas, pourquoi le Canada Day est-il le 1er juillet ? Voici une intéressante question pour Mme Michaëlle Jean, notre Gouverneure Général, dans son grand projet de développer une politique culturelle commune au Canada.

Bon été à toutes et tous.

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Les plaster

Ohana

Il ne semble pas émerger de réel consensus autour des recommandations de messieurs Bouchard et Taylor. Quand cette commission fût lancée, beaucoup – dont moi – y voyaient enfin l’occasion d’aborder concrètement certains enjeux, longtemps laissés sur la glace ou abordés de manière superficielle.


On se parlerait dans le blanc des yeux et on se dirait les vrâ affaires. Et à certains égards, c’est ce qui est arrivé. Et même si on peut questionner certains propos extrémistes ou simplistes tenus lors des audiences, il faut se rappeler que l’exercice démocratique, c’est ça aussi. La liberté d’expression, aussi noble soit-elle, n’est pas faite que de belles paroles ou de vibrants plaidoyers.


Il faut dire que la commande était grosse : « formuler des recommandations au gouvernement pour que ces pratiques d'accommodement soient conformes aux valeurs de la société québécoise en tant que société pluraliste, démocratique et égalitaire ». Grosse mais pas impossible. Le défi était peut-être de savoir où tracer la ligne. Une approche stricte et c’était risquer de passer à côté de l’essentiel. Tant qu’à ça, on n’aurait pas eu besoin de nos deux éminents penseurs : le code de vie d’Hérouxville aurait été suffisant (et gratuit). À l’inverse, aborder la question dans toute sa perspective, c’était s’aventurer sur plusieurs terrains minés : la place du Québec au sein du Canada, la Charte Canadienne des droits et libertés individuelles, l’enjeu constitutionnel.


Surtout que la commande fût placé par le parti au pouvoir, celui pour qui l’enjeu identitaire n’est pas politiquement rentable. C’est-à-dire celui qui aurait le plus à perdre d’une commission aux ambitions trop élevées.


Bref, les deux « sages » étaient donc pris, dès le départ, entre l’arbre et l’écorce : tenter de trouver une solution qui, d’une part, rejetterait le multiculturalisme canadien – dont la greffe ne veut décidément pas prendre au Québec – mais qui, d’autre part, y serait tout de même soumise, charte canadienne oblige. Si j’osais, je dirais qu’on demandait, à nos deux prophètes de la « laïcité ouverte », de réaliser le même genre de miracle qui a assuré la postérité d’un certain fils de charpentier il y a deux mille ans.


Je ne suis pas sûr du résultat final : on dirait un buffet où tout le monde peut y trouver un peu son compte mais qui laisse un petit arrière-goût bizarre. D’ailleurs, plusieurs éditorialistes au Canada anglais ne savent pas non plus quoi trop en penser. Je tente une formulation : le mono-inter-multiculturalisme. Ou l’inter-multi-monoculturalisme. Ou encore le multi-mono-interculturalisme si vous préférez. En fait, quelque soit la façon dont vous l’abordez, ça ne fait pas beaucoup de différences.


C’est le flou artistique. En vue de créer un meilleur vivre-ensemble, il est assez paradoxal de proposer que les québécois de souche soient rebaptisés québécois d’origine canadienne-française : en effet, en quoi créer artificiellement de nouvelles lignes de séparation identitaires entre les groupes culturels contribuera à une société québécoise plus unie ?


En outre, comment peut-on faire du français la langue commune mais refuser le moindre mouvement de convergence autour du groupe culturel qui en est le principal porteur ? Proposer cela, c’est demander à ce groupe de se désapproprier sa langue pour n’en faire qu’un simple véhicule linguistique désincarné de tout contenu culturel et identitaire. Or, c’est justement l’étroit arrimage entre langue et culture qui a permis aux québécois de ne pas avoir appris à mourir.


Ce flou semble l’expression même de l’impasse dans laquelle se sont retrouvés les deux penseurs : tenter de proposer quelque chose de neuf à partir de dés pipées d’avance où une partie de la conclusion semblait déjà écrite. C’est la logique des plaster : au lieu de pouvoir – vouloir ? – aborder le dossier de front en interpellant aussi la structure sociale et culturelle canadien, ils ont tenté de réinventer la société québécoise sans questionner le cadre constitutionnel fédéral. Impossible que les deux commissaires aient pu l’ignorer : l’un est un chantre du multiculturalisme canadien et l’autre voit la souveraineté comme nouvel acte fondateur de la société québécoise.


Le plaster, c’est donc l’histoire de l’abcès : n’importe quoi sauf le crever.


Pendant ce temps, des voix au Canada anglais continuent de s’élever pour questionner l’utopie du multiculturalisme canadien. Dernier exemple en date : Tom Kent qui souhaite un resserrement de l’identitaire canadien en rappelant que le Canada est plus qu’un hôtel. Il veut la fin du « passeport de complaisance » : après les trois ans de résidence permanente, l’immigrant doit choisir la citoyenneté canadienne ou quitter le pays. Et le canadien naturalisé, qui est retourné vivre dans son pays d’origine, doit continuer de payer ses impôts à Revenu Canada. Et dire qu’on a hurlé à la xénophobie quand certains ont suggéré une citoyenneté québécoise.


Ceci reflète l’étrangeté du modèle socioculturel qu’a choisi le Canada depuis quelques décennies : d’un côté, prôner une égalité entre toutes les cultures et de l’autre côté, placer pourtant deux langues au-dessus de toutes les autres avec le bilinguisme officiel. Au rythme annuel d’immigration au Canada, une communauté culturelle finira bien par dénoncer cette incohérence, ce qui ne sera que la suite logique des choses. Ce que Tom Kent veut chercher à éviter en serrant la vis tout de suite.


On notera l’ironie de la chose : proposer un resserrement pour maintenir un modèle basé sur l’ouverture. C’est à se demander parfois « what does Canada want ? ».


L’institut Fraser de Vancouver – loin d’être un partisan du modèle québécois – en rajoute une couche en publiant une étude* contestant la politique d’immigration fédérale. Son raisonnement : les niveaux actuels d’immigration et le multiculturalisme contribuent à favoriser le risque terroriste au pays. Mr Collacott, politicologue et auteur de l’étude de dire que « toute tentative de réforme [de la politique canadienne de l’immigration] est entravée par l’absence de débat politique, par crainte d’offenser un groupe ethnique particulier, scénario qui s’est déroulé tout au long des audiences de la commission Bouchard-Taylor ».


Il sera divertissant de voir quelle nouvelle solution le Canada trouvera pour maintenir l’illusion et le statu quo. Je suis certain que messieurs Bouchard et Taylor seront ravis de présider une éventuelle future commission fédérale, cette fois-ci.


Certes, la critique est facile. Mais messieurs Bouchard et Taylor ne me feront pas croire qu’ils ignoraient les écueils qui les attendaient. Ceci dit, cette commission fût loin d’être un exercice inutile : elle a permis, par exemple, de revigorer la participation citoyenne. Personne au Québec ne peut dire aujourd’hui qu’il n’a pas eu l’occasion d’exprimer son avis sur le sujet. Et on peut se féliciter d’avoir vu plusieurs néo-québécois prendre la parole. Enfin, elle constitue cette première base de discussion formelle sur laquelle s’appuyer dans de futures – et inévitables – réflexions sur le dossier.


Inévitables parce que le rapport de la commission est ambigu et parce que la suite donnée par le gouvernement jusqu’à maintenant laisse perplexe : le projet de loi 63 vise à « affirmer expressément que les droits et libertés énoncés dans la Charte sont garantis également aux femmes et aux hommes. ». Intention très louable … sauf que l’article 10 de la même Charte énonce déjà l’égalité sexuelle. Dans son mémoire, la Fédération des Femmes du Québec questionne ainsi la réelle utilité de ce projet de loi.


Ainsi, si on peut déplorer que l’ADQ et le PQ puissent en profiter pour faire dans une certaine surenchère identitaire, il est difficile de ne pas voir dans les plaster que propose le PLQ une raison parmi d’autres expliquant justement cette surenchère. Il ne faut pas s’étonner que certains envahissent un terrain que d’autres ont délibérément choisi d’abandonner.


Dans le même esprit, la motion reconnaissant la nation québécoise, par son symbolisme dénué de tout geste concret, est révélatrice de tentatives acharnées de réinventer ce qui ne peut plus l’être tant le cadre fédératif canadien a besoin d’une refonte majeure.


En conclusion : d’un côté, on ne sait plus sur quel pied doit danser le groupe culturel majoritaire face à l’immigration mais de l’autre côté, il est clair qu’il doit assumer ses responsabilités en tant que groupe culturel majoritaire. Correct. Dans ce cas, comment voulez-vous qu’il connaisse exactement ses responsabilités et comment il doit les assumer s’il ne sait pas quels sont exactement ses droits ?


Le problème avec les plaster, c’est que loin de régler le problème, ils l’aggravent davantage.


* Immigration Policy and the Terrorist Threat in Canada and the United States : Fraser Institute

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Tout un village

Ohana

On le sait maintenant, le rapport de la commission Bouchard-Taylor est attendu ce jeudi. Et comme ma chronique sera livrée avant, je ne spéculerai pas sur les morceaux choisis de The Gazette.


Par contre, voici de quoi alimenter la réflexion : en janvier dernier, le conseil scolaire de Toronto a accepté – après un vote très serré – que soit créée une école afrocentriste dans la Ville Reine, une première au Canada. Avec un taux d’échec scolaire très élevé chez ses jeunes, c’est la toute dernière solution que la communauté noire a en effet trouvé pour tenter d’enrayer le fléau.


L’idée est qu’en enseignant à ces jeunes l’histoire des Noirs, on veut les aider à se réapproprier leurs origines, se revaloriser sur le plan identitaire avec toutes les espérances attendues en termes de persévérance scolaire, d’insertion professionnelle et d’intégration sociale. Précisons que ce projet doit s’inscrire dans le programme du ministère de l’éducation et – point important – que cette école ne sera pas réservée uniquement aux noirs mais ouverte à tous (même si on vise en premier lieu les jeunes de la communauté afro-canadienne).


Au Québec, c’est le 27 mai prochain que des commissaires de la Commission Scolaire English-Montréal (EMSB) entendront une demande pour ce même type d’école dite ethnoculturelle à Montréal. Dans l’état actuel des choses, je suis contre ce projet pour plusieurs raisons.


D’abord, pourquoi implanter une telle école au Québec quand nous aurons l’occasion de voir l’expérience torontoise se dérouler ? Regardons-là aller, tirons-en les apprentissages pertinents et évaluons ensuite si les transferts sont possibles dans un contexte montréalais. Il y a urgence d’agir pour lutter contre le décrochage scolaire mais parfois – comme ici – vite agir ne rime pas nécessairement avec bien agir.


En outre, si Toronto et l’Ontario ont jugé qu’ils pouvaient se le permettre, je ne pense pas que Montréal et le Québec puissent encore se payer ce luxe. Question de survie culturelle et linguistique de la société québécoise : à mon sens et sur des enjeux spécifiques, cette survie doit transcender les intérêts communautaires. Au nom de la préservation du « vivre-ensemble » qu’a rappelé notre ministre de l’éducation, Michelle Courchesne, pour justifier sa réticence face à ce projet d’école ethnoculturelle au Québec.


Car l’école est le lieu par excellence du développement du fond culturel commun, là où s’apprend la langue officielle, là où se transmettent les valeurs communes, là où s’acquière la formation initiale. Oui, l’éducation est un concept plus large que l’école et qu’opter pour un système public, c’est favoriser dans un sens l’étatisation de l’éducation. Mais on ne le répétera jamais assez : dans une société aussi petite que le Québec, il faut rester très vigilant sur les messages lancés à la population en général et aux néo-québécois en particulier. Ce qui est sûrement possible en Ontario ne l’est pas nécessairement au Québec et ceci ne signifie en rien que le premier est « plus ouvert » que le second.


Parlant de message : n’est-ce pas paradoxal que de chercher à améliorer ses chances d’intégration sociale dans la société en utilisant volontairement un moyen qui vous distingue clairement comme communauté ? Je ne prône pas la convergence uniformisante : je crois seulement qu’il est possible de s’intégrer tout en préservant l’essence de son individualité. Par exemple, à la création d’écoles de différentes confessions, je préfère l’enseignement de l’histoire des religions dans un seul système scolaire public. Dit autrement, au lieu d’avoir une structure pour chaque différence, mieux vaut avoir une structure intégrant le plus possible toutes les différences.


Ainsi, si la mission de l’école est notamment de préparer à l’intégration sociale, c’est-à-dire à l’insertion dans une société diversifiée sur le plan culturel, comment une école ethnoculturel pourrait mieux y parvenir si son credo est de favoriser une culture en particulier ? Il est d’ailleurs ironique de constater que le concept d’école ethnoculturelle peut largement s’appuyer sur la philosophie du multiculturalisme canadian, celle-là même qui prétend pourtant créer une société multiculturelle.


Enfin, comme le souligne avec raison la sociologue Sirma Bilge, le développement d’écoles ethnoculturelles peut créer deux dérives importantes : premièrement, créer le sentiment chez le groupe culturel majoritaire d’être désormais déchargé de sa mission éducative auprès des groupes minoritaires. Ce qui ne manquerait pas de favoriser le développement d’une école monoculturelle au sein du groupe majoritaire avec les risques, à terme, d’assimilation chez les groupes minoritaires. Autrement dit, la prédominance d’un groupe culturel majoritaire – l’interculturalisme québécois ici en l’occurrence – pourrait constituer une bien meilleure option pour les groupes minoritaires. Ainsi, si Tocqueville parle de la démocratie comme étant « la tyrannie de la majorité », Camus de répliquer que la démocratie c’est aussi « la protection de la minorité ».


Pourtant, la communauté afro-canadienne n’est pas une communauté immigrante au sens de groupe culturel ayant récemment immigré au Québec, bien au contraire. Et bien sûr, l’élévation du niveau général de scolarité de l’immigration a mis davantage en lumière les difficultés scolaires de cette communauté. Toutefois, le taux de chômage élevé d’une frange importante de néo-québécois pourtant hautement scolarisés – pensons aux maghrébins – montre à quel point l’insertion professionnelle et l’intégration sociale sont des enjeux très complexes. À ce point complexes que l’école – qu’elle soit ethnoculturelle ou non – ne peut qu’être qu’un maillon dans toute la grande chaîne que représente l’intégration sociale.


Et elle ne doit rester qu’un maillon pour nous rappeler en permanence que l’éducation de chacun reste l’affaire de tous. N’y a-t-il pas un proverbe qui dit que « ça prend tout un village pour éduquer un enfant » ? Ainsi, refuser le 27 mai prochain ce projet d’école afrocentriste à la Commission Scolaire English-Montreal serait une bonne façon de montrer que ce proverbe a toujours sa place dans la société québécoise en l’état actuel des choses.


Car le contexte actuel reste fragile : un récent sondage du Strategic Counsel (CTV et du Globe & Mail) révèle que 61% des canadiens-anglais estiment que le Canada est trop accommodant avec ses minorités visibles (un pourcentage qui grimpe à 72% au Québec). Bien sûr, un sondage est toujours à prendre avec un grain de sel. Par ailleurs, il y aura toujours des gens au pays qui vont considérer qu’on en fait trop pour les minorités visibles. Mais je crois néanmoins qu’il s’agit d’un indice supplémentaire d’une tendance lourde au Canada dont le dossier des accommodements raisonnables au Québec n’en est que la pointe la plus visible.


D’ailleurs, au sujet des accommodements raisonnables : quelque soient les conclusions de la commission Bouchard-Taylor, parmi toutes les choses qu’il faudra bien garder à l’esprit, une m’importe en particulier mais dont l’évidence sera certainement mise de côté.


Se (re)gratter le bobo identitaire au Québec sera certainement – à tort ou à raison – ce qui va dominer le débat public une fois le rapport rendu public. Et c’est normal : c’est une commission québécoise pour une société québécoise. Il serait cependant incohérent et surtout facile de la part de nos chers amis fédéralistes, du Québec comme dans le reste du Canada, de ne pas saisir l’occasion pour entamer, eux aussi, une réflexion sur l’identitaire canadien et leur multiculturalisme.


Incohérent en premier lieu parce que si on tient réellement à remettre ce rapport dans toute sa perspective, il faudra donc dans ce cas-là tenir compte aussi bien du contexte de l’interculturalisme québécois que du contexte du multiculturalisme canadian. Pourquoi ? Parce que sur le plan sociologique, il est impossible de nier l’influence du multiculturalisme dans toute la vaste question des accommodements raisonnables. Pensez à la Charte Canadienne des Droits et Libertés Individuelles. Je ne dis pas qu’il n’y aurait pas eu de défis sur les accommodements raisonnables si le multiculturalisme n’avait pas existé : je dis seulement que ces défis auraient probablement connu une nature et une gestion certainement différentes.


Qui, parmi nos amis fédéralistes, rejetterait cet argument du revers de la main rejetterait en même temps sa propre conception de l’intégration culturelle. En effet, en agissant ainsi – c’est-à-dire en affirmant que le multiculturalisme canadian est un bien meilleur modèle qui n’a pas à se remettre en question – il établirait une distinction entre canadiens et québécois. Un aspect distinctif qui est pourtant une notion que le multiculturalisme canadian s’évertue à effacer de toutes ses forces.


Facilité en second lieu car ça serait insulter toutes les communautés culturelles au pays que d’exhiber avec fierté le Québec comme une province canadienne comme toutes les autres quand ce dernier file droit et de le traiter de mouton noir honteux de la confédération quand ce dernier ose vouloir exprimer sa différence culturelle. Deux poids, deux mesures : n’est-ce pas justement ce que Pierre-Elliot Trudeau, le père du multiculturalisme canadian, voulait faire disparaître en s’acharnant à ce que toutes les communautés culturelles au pays soient traités de la même façon ? C’est-à-dire qu’il n’y ait qu’une mesure pour tout le monde ?


Quand on ne veut qu’un seul village et rien qu’un seul village dans tout le Canada, il faut être prêt à l’assumer jusqu’au bout.


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Se tirer dans le pied? Le gel des seuils d'immigration

Ohana

Une affiche électorale controversée de l'ADQ vient de relancer le débat sur les seuils d'immigration. Au-delà de l'approche simpliste que fait l'ADQ au travers de cette affiche, c'est toute la question de savoir si le Québec accueille trop ou pas assez d'immigrants. Sur le plan strictement démographique, la réponse est claire : il faut accueillir plus d'immigrants. Quelque soit le scénario retenu pour contrer le déclin démographique, l'immigrant fait partie de la batterie de solutions incontournables. C'est donc se tirer dans le pied que de geler les seuils d'immigration.


Mais un enjeu aussi complexe – l'avenir d'une société – ne peut pas être abordé sur un seul plan : si l'aspect démographique était la panacée, on ne se poserait pas autant de questions. C'est donc tout un ensemble de facteurs qu'il faut considérer. Analyse que je n'ai ni l'ambition ni la capacité de mener. Mais il est clair que derrière la décision d'élever ou non les seuils d'immigration, qu'on le veuille ou non, « on » y rattachera le degré d'ouverture des québécois face à l'Autre, l'immigrant.


Comme si la capacité d'ouverture d'une société pouvait se mesurer à l'aide d'un seul et unique indicateur. Car n'est-ce pas un peu ça qui se dégage derrière les critiques faites à la proposition adéquiste de geler les seuils d'immigration ?


Ainsi, même si le gel des seuils se défendait sur le plan scientifico-démographique, je suis certain qu'il y aurait ce même tollé pour l'interpréter comme un repli sur soi du Québec, un nationalisme réactionnaire, une méfiance moyenâgeuse envers la différence et la diversité et j'en passe. Pourquoi ? Il y a un tas de raisons dont certaines relevant du Québec. Mais aussi des décennies de multiculturalisme canadian – auquel d'ailleurs même le Québec s'est essayé – faisant passer la distinction culturelle québécoise pour, selon le cas, soit un combat pittoresque et folklorique soit une aberration anachronique en cette ère de mondialisation.


Résultat : dès qu'une main se lève au Québec pour simplement demander si on a pris les bonnes décisions quant à la gestion de notre immigration, ce n'est pas long pour qu'elle se fasse traiter de néo-nazi. Surtout si cette main appartient à un québécois de souche, qui a le malheur d'être blanc ou d'habiter dans un trou perdu loin de Montréal la civilisée. Et si, en plus, il milite au PQ ou vote conservateur, il sera définitivement étiqueté. C'est-à-dire de lui faire subir exactement ce qu'on lui reproche de faire subir aux immigrants.


Or, dans cette chronique, cette main levée, c'est la mienne. Qui n'est pas exactement de souche, ni exactement blanche. Qui ne limite ni au PQ ni à l'ADQ, ni ne vote conservateur. Mais qui avoue cependant vivre en région.


Parce qu'en effet, je me pose des questions parfois sur la pertinence de maintenir les seuils d'immigration élevés. Et qu'un gel temporaire ne serait donc pas une mauvaise idée, autant pour les québécois que pour les futurs québécois.


Parce qu'il se peut que parfois, il y ait pire que le repli sur soi (fondé ou pas) : c'est-à-dire la fuite en avant.


Car certains indices méritent réflexion selon moi. Exemples : le taux de chômage très élevé des immigrants d'origine maghrébine, le problème lancinant de la reconnaissance des diplômes, l'érosion du français à Montréal en particulier, le dossier des accommodements raisonnables.


Qu'on se comprenne bien : je ne dis pas que le gel des seuils d'immigration résoudrait ces problèmes complexes et ne rends pas l'immigrant coupable de ces problématiques. Bien au contraire, bien qu'il soit responsable de gérer sa propre immigration, il subit aussi lourdeurs, préjugés et obstacles. L'idée que je veux illustrer ici est que si le Québec était une maison, le néo-québécois n'en serait ni un visiteur, ni un locataire mais bel et bien un propriétaire en puissance. C'est-à-dire que quelque soient ses motivations, la durée de son séjour et ses aspirations futures, le principe reste le même pour tous : une fois résident permanent, il obtient le droit théorique de passer toute sa vie au Québec comme quiconque.


En ce sens, je pense que nous avons le devoir de lui assurer un environnement le plus accueillant possible. Et si un tel objectif représente à lui seul un vaste chantier (économique, politique, éducatif, social, culturel), les circonstances pourraient exiger que cela passe notamment par un gel des seuils. Pas fermer le robinet : maintenir le débit au lieu de l'ouvrir toujours plus grand.


Pourquoi ? Pour s'offrir les meilleurs conditions possibles comme société pour être capable d'offrir les meilleures conditions possibles à nos futurs co-propriétaires. Avec 35 000 immigrants par année, avions-nous les meilleures conditions possibles à offrir autant pour eux que pour nous-mêmes comme québécois ? Je n'en suis pas certain. Est-ce que 10 000 immigrants de plus par année est une bonne façon ou pas de s'offrir ces fameuses conditions ? 10 000 immigrants supplémentaires, ça ne semble pas énorme à première vue. Mais combien de fois faudra-t-il rappeler cette évidence que dans l'histoire qui se joue ici depuis 400 ans, l'îlot, c'est le Québec. On me répliquera qu'il y a d'autres petites nations dans le monde qui s'en sortent bien. Certes. Mais parmi elles, combien sont limitrophes à un géant mondial depuis plus de cinquante ans ?


On me rétorquera que les immigrants n'ont pas à payer pour l'incapacité des québécois à se créer de bonnes conditions. En effet. Ceci dit, l'immigration reste un privilège et non un dû. Deuxièmement, il ne faut pas perdre de vue que ces fameuses conditions, l'immigrant est invité à participer à les bonifier, une fois ici. Troisièmement, si geler les seuils permet de rassurer la majorité francophone du Québec, n'est-ce pas une façon de donner une suite favorable aux demandes fréquentes faites aux québécois de « se brancher » ? Enfin, si ce gel des seuils – insérée dans toute une série d'autres mesures comme par exemple, l'amélioration du français enseigné, revaloriser l'immigration en région, appliquer fermement la loi 101, légiférer sur la question des accommodements raisonnables – permet d'atténuer les tensions, tout le monde en sortira gagnant à terme.


Et bénéfice non négligeable : cela permettra aux discours populistes d'avoir beaucoup moins de prise auprès d'une population québécoise en mal de sécurité identitaire. Et comme je l'ai déjà écrit par ailleurs, ce sentiment d'insécurité ne repose pas sur une quelconque schizophrénie identitaire (théorie qui a l'avantage de permettre à l'immigrant de ne pas se sentir concerné – ou comment avoir le beurre et l'argent du beurre). Mais bien plus sur l'impression profonde de ne pas être totalement rassuré quant à l'avenir de sa propre culture. Approche qui, je l'admets, a le « fâcheux » inconvénient de demander à l'immigrant de s'impliquer dans l'espace public (on aura compris l'ironie).


En ce sens, et dans les conditions actuelles, j'appuie la proposition des adéquistes de geler les seuils d'immigration. L'appuyer ne signifie pas que j'approuve les arguments avancés par l'ADQ pour expliquer sa suggestion. Arriver à la même conclusion ne veut pas dire qu'on a utilisé le même chemin. En outre, cet appui ne veut pas dire non plus que je cautionne les solutions préconisées : bien au contraire, comme je l'écris plus haut, le gel des seuils d'immigration doit s'inscrire dans un vaste chantier faisant intervenir toutes les sphères de la société québécoise. À cet effet, Jean-François Lisée, par exemple, alimente bien le débat.


En fin de compte, cela donnerait le temps d'y voir un peu plus clair. Le temps de prendre mieux soin des néo-québécois déjà installés tout en accueillant un nombre raisonnable de nouveaux arrivants. Le temps de rassurer la société québécoise. Et peut-être que tout cela permettra d'avoir du monde un peu plus serein pour qu'on puisse élaborer et réaliser les profonds et nécessaires changements qui s'imposent.


Car pour l'instant, il y a un tel cirque médiatique autour de l'enjeu de l'immigration et le discours politique est tellement contaminé d'électoralisme à cause du contexte de gouvernement minoritaire qu'il est difficile d'y voir clair. Au contraire : dépendamment de ses convictions politiques, chacun réinterprète la réalité à son avantage (moi le premier).


Ainsi, quand le PLQ veut parler d'économie, il se fait taxer d'oublier les enjeux linguistique et culturel du Québec. Quand le PQ parle de citoyenneté québécoise, il se fait traiter de faire dans l'ethnique crasse. Et quand l'ADQ parle de gel des seuils d'immigration, on le qualifie de faire dans le populisme primaire. L'idée ici n'est pas de savoir qui a raison ou tort mais bien de voir que c'est une guerre de tranchées, avec une position bien précise et étiquetée pour chacun. Faisant en sorte qu'à la longue, chaque message lancé est d'abord analysé en fonction de qui est le messager, ceci venant donc dénaturer l'interprétation qui s'ensuit.


Ainsi, quand l'ADQ parle de geler les seuils, l'accueil fait à sa proposition n'est pas déterminé en fonction de son utilité sociale potentielle mais bien plus de la « réputation » dudit parti politique. Qui, évidemment, a eu droit aux réactions habituelles dans la presse : xénophobe, passéiste, raciste. En toute honnêteté, seriez-vous prêt à parier votre chemise qu'il y aurait eu le même accueil si cette suggestion avait été faite par le PLQ (parti fédéraliste, « parti des immigrants », parti plutôt centriste) ? Ou par QS (parti souverainiste mais se réclamant parti des oubliés, des laissés-pour-compte, des démunis) ?


Mais il est vrai qu'on ne peut jamais réellement dissocier le message du messager : quand le gouvernement conservateur veut élargir le pouvoir discrétionnaire de CIC, c'est « normal » qu'on soit un peu plus méfiant que si cela était venu du PLC ou mieux, du NPD. En fait, ce n'est ni normal ou anormal, c'est surtout une question de point de vue.


En fin de compte, mon souhait ici est le même que celui émis au sujet du projet de citoyenneté québécoise du PQ : au lieu de rejeter cette idée sans prendre le temps de la regarder comme il faut, initions plutôt un temps de réflexion. En vérité, je ne demande même pas d'accepter le gel des seuils d'immigration, juste d'en discuter. Plutôt que de crier au nationalisme populiste débile et foncer tête baissée dans le politiquement correct, les robinets de l'immigration ouverts en grand alors qu'on a déjà de la difficulté en ce moment !


Au contraire : augmenter les seuils d'immigration pour montrer qu'on est un peuple fin, une société ouverte, le tout drapé d'arguments démographiques, en se disant que tout va bien Madame la Marquise, c'est probablement se tirer dans le pied. Quand on sent qu'il y a un problème – fondé ou pas – le mieux n'est-il pas de s'arrêter pour regarder ce qu'il en est, pour espérer repartir du bon pied ?


Peut-être suis-je trop naïf d'espérer ce temps d'arrêt pour réfléchir et discuter. Je ne le suis pas moins que celui qui croit en la fuite en avant, avec ses œillères pour ne pas voir le malaise latent.


Quand je lis que Madame Boucher, présidente de l'Office de la Langue Française, n'a pas d'état d'âme sur l'état de la langue française au Québec, je la félicite pour sa franchise. Mais j'ai surtout l'impression d'être un actionnaire lors d'une assemblée générale d'une entreprise qui se fait dire par le PDG que finalement, perte ou profit, le sort de l'entreprise le laisse indifférent. Je vous laisse imaginer la réaction de la petite gang d'actionnaires, au fond de la salle, venue expressément d'Hérouxville. By the way, le rapport de la Commission Bouchard Taylor est attendu pour la deuxième quinzaine de mai.


Et l'argument démographique ? Je préfère de loin une petite société québécoise qui s'érode tranquillement mais qui a su réconcilier homogénéité identitaire et pluralisme culturel qu'une société québécoise en expansion démographique mais complètement diluée sur le plan identitaire, lourde de ses amertumes et aveuglée par ses clivages et préjugés.

À choisir, il vaut mieux parfois une belle mort rapide qu'une mauvaise vie très longue.

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En bon père de famille

Ohana

Il y a une nouvelle très importante* qui est passée quasiment inaperçue sur le forum mais qui, si elle se concrétise, pourrait avoir des impacts majeurs sur des milliers de dossier de demande d'immigration au Canada.


La nouvelle, telle que publiée sur le forum, provient du très officielle site de Citoyenneté et Immigration Canada (CIC). Qui met bien l'accent sur ses efforts pour réduire les délais de traitement des demandes. Difficile d'être contre ça.


Par contre, ce qui est moins clair, c'est comment CIC veut y parvenir : on parle d'accorder « une plus grande latitude à Citoyenneté et Immigration Canada dans le traitement des nouvelles demandes » ou encore « augmenter la marge de manœuvre pour combler une gamme de besoins du marché du travail. ». Là encore, difficile d'être contre ça mais je ne suis pas plus renseigné sur le comment.


Le flou artistique se poursuit dans les liens juste en dessous de la nouvelle. Le tout premier par exemple qui dit que les instructions de la ministre, Diane Finley, seront « ouvertes et transparentes » et seront publiées dans la Gazette du Canada - qui lit ça ? - et qu'elle utilisera cette latitude de manière « équitable, ouverte et transparente ». Là, on comprend pourquoi ce n'est pas clair. Parce que le principal moyen proposé par Ottawa est d'élargir le pouvoir discrétionnaire de la ministre.


Ce pouvoir discrétionnaire ministériel est l'équivalent de celui de l'agent d'immigration au poste frontière (toutes proportions gardées bien entendu) : par exemple, si la loi vous accorde sur papier un séjour de six mois maximum au Canada - ex : visa touriste pour un français - dans les faits, l'agent est libre de vous accorder le maximum ou non selon vos motifs de visite. D'où le nom : ça reste à son entière discrétion.


Soyons clair : une réforme de la Loi sur l'immigration est nécessaire car le monde change. L'ajout massif de nouvelles ressources pour traiter les demandes est une option. Ou, au contraire, réduire les demandes d'immigration pour avoir des délais d'attente décents. Mais quelque soit la solution retenue, il me semble qu'elle doit être basée sur des critères transparents, accessibles à tous et sur lesquels aucun pouvoir arbitraire ne peut s'exercer. Or, élargir le pouvoir discrétionnaire ministériel revient à lui faire un chèque en blanc sur l'ordre de traitement des demandes.


Quels seront les critères d'évaluation de la ministre ? Ça sera l'évolution des besoins du marché du travail qui décidera, paraît-il. Okay, j'ai deux questions d'abord. Un : si un candidat remplit tous les critères de la loi actuelle sur l'immigration MAIS qu'au moment où il dépose sa demande, son profil ne correspond pas (ou plus) aux besoins du marché du travail, qu'est-ce qui se passe ? Bravo monsieur vous êtes admissible … Mais désolé monsieur, vous êtes refusé ? Deux : vu le rythme d'évolution rapide de l'économie mondiale, est-il seulement possible d'avoir une flexibilité efficiente, c'est-à-dire d'avoir une vision à moyen terme des besoins en sachant qu'il y a un temps minimalement incompressible pour traiter un dossier d'immigration ?


On nous dit que la structure fédérale d'immigration doit faire preuve de souplesse et de flexibilité. Tout à fait d'accord. Tant qu'on ne confond pas flexibilité et versatilité. À part de longs délais d'attente, qu'est-ce qui peut être le plus démotivant pour un immigrant ? Probablement que les critères de priorité de traitement de sa demande évoluent sans cesse.


En gros : vous êtes admissible mais refusé monsieur mais ça se peut que ça change dans quelques mois - quoi, que je sois accepté mais plus admissible ?


Bon, j'exagère - on nous assure que ces modifications à la loi se feront dans le respect de la Charte des Droits et Libertés, encore heureux ! - mais il faut dire que le gouvernement Harper n'est pas un modèle de transparence et d'ouverture. Il est même plutôt du genre control freak de l'information.


Deux raisons à cela : en 2006, quand le Parti Conservateur du Canada (PCC) prend le pouvoir à Ottawa, il hérite d'une machine administrative fédérale teintée d'une décennie d'influence du Parti Libéral du Canada (PLC). Le PCC doit donc transiger avec des sous-ministres, des hauts fonctionnaires et des directeurs d'agences fédérales souvent proches de l'ancien gouvernement libéral (ceci expliquant souvent pourquoi ils sont à ces postes …). Bref, rien pour créer un climat de confiance entre le gouvernement et sa machine administrative.


En outre, les racines profondes du PCC se trouvent en Alberta là où, historiquement, on considère qu'un gouvernement n'est pas obligé de tout dire à la population. On attend de lui qu'il agisse en bon père de famille, c'est-à-dire qu'il fasse ce qu'il faut pour que ça marche - sans être trop regardant sur les moyens utilisés, si nécessaire. Ce qui cadre mal avec la tradition dans l'est du Canada où on aime mettre le gouvernement sous surveillance (imputabilité, transparence, enquête publique, etc).


On peut donc se poser des questions sur les amendements proposés. Et se consoler en se disant que des modifications aussi majeures feront l'objet d'un débat en Chambre des Communes, avec commission parlementaire, avis d'experts, demandes de clarification par les partis d'opposition, tout le kit.


Pas du tout. En tout cas, pas directement.


Parce que le gouvernement ne propose pas ses amendements dans un projet de loi relié à celle sur l'immigration, comme ça se ferait normalement. Non, il les a délibérément enfoui dans la loi d'exécution du budget fédéral 2007-2008. Pourquoi ? Mise en contexte en quatre points.


1° L'adoption du budget est dite une question de confiance. Si une majorité de députés votent contre le budget proposé par le gouvernement, cela signifie qu'ils ne lui font plus confiance. Stephen Harper doit alors dissoudre la Chambre et demander à la Gouverneure Générale de déclencher des élections.


2° Or, le deuxième parti en importance en nombre de députés - le PLC - traverse actuellement une crise majeure. En clair : il n'est pas en état d'aller en élections. Ça veut dire qu'il ne votera probablement pas contre le budget. Et sans lui, les députés du Nouveau Parti Démocratique (NPD) et du Bloc Québécois (BQ) ne sont pas suffisants pour renverser le gouvernement.


3° Si les amendements à la loi d'immigration avaient été proposés dans un projet de loi distinct, il y aurait eu débat en Chambre, réunion du comité parlementaire sur l'immigration, étude minutieuse des amendements, des audiences pour avoir l'avis d'acteurs sociaux du milieu (avocats spécialisés, groupes communautaires, spécialistes et experts en tout genre). Bref, il y aurait eu un réel processus d'analyse poussée des enjeux reliés à ces amendements.


4° Résultat : comme ça passe dans la loi budgétaire, pas de commission parlementaire pour étudier ces amendements et surtout pas d'opposition en état de s'opposer. C'est clairement un acte déplorable du gouvernement. Ainsi, au lieu d'en faire un débat transparent, le PCC soumet l'immigration, enjeu de société, à une logique de stratégie politique à court terme.


Et ici, peu de chances de voir le gouvernement du Québec réagir. Parce que le Québec choisit lui-même ses immigrants. Mais là encore, on sait que c'est le fédéral qui donne le feu vert final : ainsi, Diane Finley va-t-elle respecter cette prérogative québécoise ou son pouvoir discrétionnaire lui permettra d'aller jouer dedans ? En plus, le très bon taux de satisfaction à l'endroit du gouvernement libéral à Québec lui suggère de ne rien faire qui pourrait irriter la population québécoise. Là aussi, on est dans la gestion en bon père de famille : beaucoup de mesures à saveur économique, on communique bien, efficacement et rapidement. On rassure, on saupoudre des millions, on montre qu'on est là. Bref, on gère le quotidien en évitant soigneusement tout sujet qui énerve (ex : dossier linguistique, rapport Castonguay sur la santé). Quoique je ne suis vraiment pas convaincu qu'un gouvernement plus nationaliste (ADQ ou PQ) aurait fait mieux dans les conditions actuelles.


Bien sûr, tout projet de loi est un mélange de convictions, d'idéaux et de stratégie politique. Mais il y a actuellement un tel alignement des planètes que la vigilance est plus que jamais de rigueur.


Surtout que faire passer en catimini ces amendements dans la loi d'exécution du budget est une façon pour le PCC d'éviter un débat délicat pour lui sur l'immigration. Tout le monde sait que ce parti en arrache auprès des communautés culturelles - et des femmes - elles sont un des maillons faibles dans leur stratégie électorale. Les séduire est donc un des moyens utilisés pour espérer remporter un gouvernement majoritaire. Ainsi, ne mettre en avant que l'objectif des amendements - réduire les délais d'attente - est une façon détournée de se faire du capital politique à très peu de frais.


On ne peut évidemment pas s'opposer à ce qu'il y ait une meilleure adéquation entre le profil des dossiers et les besoins du marché du travail. Histoire que tout le monde en sorte encore un tout petit plus gagnant. Mais on ne le dira jamais assez : ce n'est pas la fin qui pose problème, c'est le moyen choisi.


Mais entre vous et moi, qui s'en soucie réellement ? En cette période des rapports d'impôt, tout le monde peut concrètement profiter des généreuses baisses d'impôts offerts par Ottawa et Québec. Même si des nuages se profilent à l'horizon, l'économie canadienne reste vigoureuse. L'emploi se crée, les gens sont confiants et consomment. Le printemps est là. Le Canadien de Montréal va faire les séries. C'est l'année des Jeux Olympiques.


Du pain et des jeux. C'est tout ce que le bon peuple demande. Et ne l'embêtez pas avec le reste.


* Mise à jour : la nouvelle est ressortie sur le forum


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U. S. qu'on s'en va?

Ohana

Je commence en souhaitant tout d'abord la bienvenue à BlueBerry, notre nouvelle collègue : très heureux de compter une autre chroniqueure dans le ROC.



« U.S. qu'on s'en va ? » est le titre d'un spectacle du monologuiste québécois, Yvon Deschamps. Et c'est ce que je me suis dis en faisant un bilan des rendez-vous nationaux des trois principaux partis politiques québécois : Parti Libéral du Québec (PLQ), Action Démocratique du Québec (ADQ) et Parti Québécois (PQ).


Où est-ce qu'on s'en va ?


Sans présumer de la totalité des propositions qui ont été débattues, je me demande en effet quel est le message lancé aux immigrants qui choisissent le Québec.


À tout maître, tout honneur, commençons par le parti au pouvoir, le PLQ. Lors d'un atelier sur la langue française, personne n'a répliqué au militant libéral qui affirmait que «l'avenir du Québec est plus important que l'avenir du français ». Est-ce cela l'héritage du « maître chez nous » de Lesage ? Du caractère distinctif du Québec de Bourassa ?


Et Jean Charest pourtant de rappeler la « mission sacrée » du Premier Ministre du Québec de protéger la langue française ici. Et cela sans toucher, même du petit doigt, la Loi 101. J'ai hâte de voir comment le plan d'action promis par Christine St-Pierre, ministre responsable du dossier, saura concilier tout cela.


Parce que quelques soient les millions distribués pour la francisation - à la grande joie de Yolande James, la ministre de l'immigration, qui avait enfin une bonne nouvelle à annoncer - cela n'a aucune importance quand tu ne sens pas une volonté politique claire de protéger le français. Dans ce cas-là, les millions ne servent pas à renforcer quoi que ce soit : ils servent à gagner du temps.


Du côté de l'ADQ, c'est l'idée de prioriser la capacité d'employabilité chez l'immigrant avant sa capacité de maîtriser le français qui me surprend. Oui, l'insertion professionnelle des immigrants est vitale. Mais là, n'est-ce pas justement réduire l'immigrant à sa seule dimension économique ? Avec une bonne capacité d'employabilité vient le travail, mais rien que le travail. Le système actuel de sélection favorise déjà l'impression que l'immigrant paye - dans tous les sens du terme - son droit à immigrer ici, il en sera désormais convaincu avec cette mesure. On pourra m'objecter qu'une fois installé ici et inséré en emploi, on pourra alors lui apprendre le français. Bonne chance : avec cette mesure, on lui dit - avant même qu'il immigre ici - que c'est surtout son employabilité qui est payante et attractive. Or, l'idée c'est de rendre le français payant et attractif.




En priorisant le français ou en appuyant massivement une bonne maîtrise du français dès le début, on vise plus large. On dit à l'immigrant que ce n'est pas seulement sa force de travail qui est sollicitée mais aussi sa capacité et son désir de s'insérer culturellement dans la société québécoise. On veut en faire des citoyens québécois, pas des mercenaires du marché du travail.


Persister dans cette approche purement économique, c'est ne pas s'étonner ensuite que l'immigrant instrumentalise son intégration en faisant du chantage linguistique par exemple. Or, je reste convaincu qu'une intégration réussie ne se marchande pas.


Face à de telles propositions, que l'on m'explique en quoi être québécois voudra réellement dire quelque chose dans quelques décennies si le français n'est plus placé au centre de la société. Dans ma dernière chronique, je rappelais que des principes aussi fondamentaux que la laïcité ou l'égalité sexuelle perdraient toute saveur au Québec sans le français.


Mais en fait, ces propositions ne sont pas étonnantes. Le dossier linguistique a toujours été une épine dans le pied de tous les partis politiques québécois. La gestion de la loi 101 a toujours été directement téléguidé depuis le bureau du Premier Ministre, tant c'est un dossier explosif. Et plus particulièrement pour les partis fédéralistes. Et c'est encore plus vrai pour le PLQ : refuge historique des partisans d'un « one language, one Canada » au Québec, il sait qu'il ne pourra jamais s'aventurer profondément sur le terrain linguistico-identitaire sans vivre de tensions avec sa position fédéraliste. Tôt ou tard, il sait qu'il finira par rencontrer une impasse idéologique : jusqu'à un certain point, vouloir un Québec fort et différent dans un Canada uni est impossible sans une révolution des mentalités.


Ne pouvant donc jouer à fond la carte du c?ur, le discours fédéraliste joue alors celui de la raison : l'économie. Tiède sur le dossier linguistique, Jean Charest multiplie par contre les annonces à ce niveau : libéralisation du marché canado-européen, ouverture du Grand Nord québécois, réinsertion des assistés sociaux. L'argumentaire fédéraliste est ainsi bien rôdé autour des thèmes de la prospérité, de la stabilité et de la croissance. Aux retombées plaisantes pour l'immigrant : sécurité publique, tranquillité, emplois, droits et libertés juridiques. Pitch de vente idéal pour qui fuit un pays économiquement ravagé ou politiquement instable. Lisez l'argumentaire du collectif dirigé par André Pratte dans le livre Reconquérir le Canada sorti récemment : le maintien du Québec dans le Canada se justifie essentiellement d'un point de vue économique pour eux.


En soi, je n'ai rien contre un discours économique, bien au contraire : pragmatisme et lucidité sont de précieuses qualités. Qui ont d'ailleurs forcé le mouvement souverainiste à démontrer la faisabilité économique d'un Québec indépendant. Ce qui est une très bonne chose pour le débat public car non seulement il n'y a pas pire impasse qu'une discussion idéologique entre croyants et non-croyants mais en plus, cela permet aux communautés culturelles de s'y insérer. En effet, le projet souverainiste est essentiellement culturel et symbolique : il repose donc beaucoup sur certains éléments du passé que l'immigrant, par définition, n'a pas au Québec. En revanche, en l'économiscisant, c'est-à-dire en débattant d'enjeux surtout présents et futurs, on permet au néo-québécois de s'approprier un futur commun avec le québécois de souche.


Mais il faut rester vigilant. Car au nom justement du « c'est plus pratique », du « c'est plus simple » ou encore du « c'est moins compliqué » qu'on en vient à glisser. C'est-à-dire à tout justifier au nom du pragmatisme. Vous savez, le genre de glissade subtile et insidieuse qui fait en sorte qu'on se retrouve, du jour au lendemain et sans s'en rendre compte, à se demander pourquoi continuer à tout faire en double (français/anglais) quand on peut tout simplifier (anglais) ?


Mais cette incapacité chronique du discours fédéraliste à faire vibrer émotionnellement a connu son heure de gloire avec le multiculturalisme de Trudeau. Ce Concept Canada, qui joue sur l'égalité des peuples, l'ouverture aux cultures et l'universalité des droits et libertés, dote enfin le fédéralisme du symbolisme qui lui faisait tant défaut. À tel point que le discours fédéraliste est incapable de l'actualiser et de l'alimenter, se contentant de le recycler. Pourquoi faire plus d'ailleurs ? Cela est encore largement suffisant pour remplir d'illusions les milliers d'immigrants qui choisissent le Canada chaque année.


Côté PQ, ce n'est pas la défense du fait français qui pose problème : c'est le flou artistique de la nouvelle position idéologique. Poser des gestes de souveraineté en se gardant un petit lousse des fois que les québécois soient prêts un jour à un référendum, ça entretient la confusion, notamment chez l'immigrant. Au mieux, le discours souverainiste peut lui paraître incohérent ou opportuniste ; au pire, il peut lui apparaître désuet : si même le PQ met le référendum sur la glace, quelle différence finalement entre lui et les partis fédéralistes ?


Alors ici, on joue à fond la carte du c?ur : les convictions, la croyance, bref, la souveraineté doit être un acte de foi. C'est l'imaginaire qui doit s'activer pour rêver au Grand Soir. Pari audacieux avec l'immigrant car il s'agit pour lui de se projeter et de s'investir dans un projet collectif à l'horizon indéfini alors que sa préoccupation principale, le plus souvent, est de tenter de réussir son projet individuel - ou familial - le plus rapidement possible.


Surtout que le Québec d'aujourd'hui est une société développée, démocratique offrant de solides possibilités de vivre et de travailler en français. Bref, le projet souverainiste semble avoir perdu toute utilité, donc. Raisonnement incohérent : c'est justement parce qu'il y a eu un mouvement souverainiste que l'on peut encore aujourd'hui vivre et travailler en français au Québec.


Tout cela est révélateur d'une confusion généralisée. Politiquement d'abord, chaque parti tente tant bien que mal de s'adapter à la dynamique de gouvernement minoritaire. Le PLQ ressort les bonnes vieilles recettes (sortir les grands projets économiques pour faire oublier le gênant dossier linguistique) ; l'ADQ vit sa crise de croissance et son chef doit apprendre quelque chose d'inhabituel pour lui (déléguer) ; le PQ tente de louvoyer avec son article 1. Chacun tente de gagner du temps car dans la tourmente de la transition, l'heure à la consolidation du peu qu'on peut encore sauver.


Sociologiquement ensuite, j'ai l'impression qu'on vit un essoufflement de la Révolution Tranquille. Ça fait bientôt cinquante ans qu'on vit sur ses acquis, comme si on essayait de faire durer le plus longtemps possible les derniers bouts qui reste de ce qui est convenu de plus en plus d'appeler un Âge d'Or.


Quand je regarde les politiciens actuels, je me rappelle avec émotion la grandeur et le charisme des Trudeau et Lévesque (pour ne citer qu'eux). Moi aussi, ça me stimule. Mais jusqu'à un certain point : parce que égoïstement, comme néo-québécois, je n'ai pas connu ces époques-là. C'est un passé que je ne peux vivre que par procuration, que je ne pourrai jamais m'approprier. Bref, je suis content qu'on vive cette espèce de transition où on ne semble pas trop savoir où on s'en va. Parce qu'on va finir par être obligés de se trouver de nouveaux leaders, bien à nous - au lieu de tenter de faire du réchauffé qui nous garde dans le passé (cf. Justin Trudeau).


L'essoufflement, c'est aussi que la Révolution Tranquille n'a jamais eu comme ambition, selon moi, de créer une nouvelle société québécoise. Vous savez, cette ère lumineuse et remplis de tant de promesses qu'il faut absolument tout faire pour la préserver telle quelle. C'est-à-dire l'idée que ce qui a été acquis dans les années soixante doit être désormais maintenu coûte que coûte en l'état. Et que toute nouvelle proposition n'a que deux avenirs possibles : soit respecter les cadres de l'Âge d'Or, soit être excommuniée.


Non, la réelle ambition de cette Révolution fût de décadenasser la société québécoise. La libérer évidemment des dogmes de la Grande Noirceur. Mais la libérer aussi et surtout de tous les dogmes passés, présent et à venir. C'est-à-dire convaincre les québécois, une bonne fois pour toute, que plus rien ne peut l'enchaîner et que tout est possible. Qu'ils ne sont pas nés pour un petit pain.


En voulant préserver intégralement les acquis de la révolution tranquille dans le contexte d'aujourd'hui, on peut donc être amené à faire l'inverse de ce que l'on prône en fait : maintenir des idées progressistes qui sont devenues des dogmes avec le temps. Bref, la Révolution Tranquille nous a légué le droit et le devoir de réinventer cette société. C'est, je pense, une des voies à explorer pour inclure véritablement les néo-québécois. À ce titre, j'aime beaucoup le livre Qui a raison ? qui est un recueil d'une correspondance entre le fédéraliste André Pratte et le souverainiste Joseph Facal. Ils y abordent tous les deux l'avenir et les défis du Québec de manière rafraîchissante.


Parlant de défi : la Cour Suprême du Canada doit se pencher - probablement cette année - sur la légalité de la Loi 104. Loi qui fût votée à l'unanimité par l'Assemblée Nationale afin de colmater une brèche juridico-linguistique. Brèche qui a permis par un tour de passe-passe, pendant des années, à des milliers d'immigrants de contourner l'obligation de la scolarité en français à leurs enfants. Il serait ironique qu'elle se penche sur la question seulement en 2009 : cela fera alors tout juste quarante ans après la crise de St-Léonard qui fût à l'origine du Bill 63, la première loi linguistique au Québec.


Mais entre vous et moi, je me contenterai très bien - pour commencer - d'un défilé du Canadien de Montréal pour sa victoire à la prochaine Coupe Stanley !


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Le point d'inflexion

Ohana

- jusqu'à un certain point -

En géométrie, c'est le point où il y a changement de la concavité sur une courbe. Ignare incurable en sciences exactes, j'en comprends qu'il s'agit du point, déterminant, où une tendance s'inverse pour prendre une autre direction.

J'ai déjà écrit que l'immigrant pouvait voir une incohérence chez le québécois en matière de langue : il exige que le nouvel arrivant promeut le français tout en s'assurant pourtant d'être lui-même bilingue. C'est en effet une contradiction, au sens strict.

Et on peut multiplier les exemples : pourquoi le français quand l'essentiel des articles scientifiques en sciences humaines - par exemple - est en anglais ? Pourquoi le français quand l'anglais est un atout incontournable en employabilité ? Pourquoi le français quand des québécois de souche eux-mêmes tiennent à écouter les films en v.o. ?

Il y a une part de vérité dans ces questions. Elles ont cependant le défaut principal de ne s'attarder que sur le résultat brut en évacuant un peu trop vite les causes du pourquoi du comment. Bref, est-ce qu'il y a vraiment contradiction ?

Comme partout ailleurs, les québécois ont intégré le français comme véhicule culturel et identitaire principal. Comprenez une intériorisation de valeurs, de croyances et d'idéaux collectifs dont le français en est le porteur à la fois concret (interagir, travailler, discuter) et symbolique (distinction socioculturelle).

Ce processus d'intériorisation est complété quand on ne se questionne plus sur qui on est et avec quelle langue on veut communiquer ce sentiment d'être soi. Il y a évidence en et pour soi. On est « ancré » intérieurement. Ici, le point d'inflexion est atteint : la courbe identitaire, à qui mille voies s'offrait jusque-là, vient de choisir sa direction définitive. C'est ainsi et pas autrement que je veux être.

Parfois, cette conviction devient rigide (nationalisme extrémiste) ou - plus rare et un brin utopique selon moi - complètement ouverte (citoyen du monde). Mais dans la plupart des cas, se crée une sorte de noyau central identitaire n'empêchant aucunement que d'autres noyaux, secondaires ceux-là, s'y greffent. Au niveau linguistique, ça se fait au gré des expériences (apprendre le mandarin pour un séjour de longue durée en Chine), des passions (apprendre l'espagnol pour comprendre son conjoint) ou du contexte (apprendre l'anglais pour augmenter ses chances de se trouver un emploi).

La vie peut alors continuer dans tous les sens possibles, demeure cette intimité du québécois avec sa langue. Comme une constance. D'où absence d'incohérence entre passion pour le cinéma états-uniens en v.o. et sentiment d'être soi en français. Entre réalisme du marché du travail qui requiert l'anglais et sentiment d'être soi en français. Entre lucidité du chercheur qui se doit de lire la littérature scientifique en anglais et sentiment d'être soi en français. Là aussi on peut multiplier les exemples.

Dans tous les cas, la personne n'oublie ni ne renie qui elle est fondamentalement : il n'y a pas confusion identitaire, il y a distinction. Celle qui fait la part des choses entre l'essentiel et l'accessoire. Une sorte d'assurance intérieure et même d'autonomie où le québécois n'a plus besoin du français - en tant que langue à pratiquer tous les jours, dans toutes les situations, dans tous les lieux et de façon parfaite - pour continuer à se sentir justement québécois.

Que vous vous mettiez à parler une, deux ou plusieurs autres langues, cela vous ferait-il oublier votre langue première et, à travers elle, votre terre natale ? J'imagine que non. N'est-ce pas l'expression d'avoir atteint un point d'inflexion par rapport à sa langue maternelle ?

Un exemple (qui vaut ce qu'il vaut) : bien des immigrants hispanophones rencontrés en francisation et maîtrisant l'anglais - pour raisons professionnelles - avant d'immigrer confient tout mélanger dans leurs têtes depuis qu'ils apprennent le français. Tout se mélange ? Pas exactement. Seuls l'anglais et le français se mélangent : l'espagnol reste clair, droit, évident. Sûrement parce que c'est leur langue maternelle. Celle des odeurs du pays, des traditions, des souvenirs. Bref, tout ce qui fait qui ils sont et qu'aucune autre langue que l'espagnol ne pourra jamais mieux dire, ressentir et vivre.

Ainsi, si le rapport de l'immigrant avec sa langue maternelle se pose en termes affectifs, sur quelles bases sont considérées les autres langues ? Probablement de façon plus utilitaire. Prenez l'anglais : plus nombreux sont les arguments du style « langue des affaires », « atout pour l'emploi », « pratique pour voyager », etc. Plus rares sont ceux par amour pour les poèmes de Blake, les romans de Miller ou le cinéma de Woody Allen.

Je vis bien avec cet instrumentalisme. Car dans toute l'insécurité d'une immigration, en réduire l'incertitude en améliorant ses chances est normal. Mais jusqu'à un certain point. Car rester dans cette logique n'aide ni l'immigrant ni sa société d'accueil à long terme.

Par définition, un outil, on s'en sert seulement quand on en a besoin. Son utilité se justifie jusqu'à ce qu'on se trouve mieux : on veut le maîtriser, pas le connaître plus que nécessaire. Il nous définit rarement, ou si peu. Imaginez le genre d'intégration que ça peut donner chez l'immigrant quand l'outil en question est le français dans la société québécoise. Et en face, imaginez maintenant l'impression que ça laisse pour la société : pas vraiment de quoi la rassurer. Surtout quand tu es minoritaire et qu'au jeu du magasinage de langues, tu connais la game entre l'anglais et le français. Premier point.

Il faut donc passer beaucoup de temps à convaincre, séduire et rassurer l'immigrant sur ses chances de vivre en français au Québec. C'est très normal. Mais là encore, jusqu'à un certain point. Car du magasinage, on passe au marchandage et le pas est vite franchi jusqu'au chantage linguistique. Un petit jeu duquel le Québec en sortira nécessairement perdant car il ne sera jamais une société entièrement francophone et sera toujours imprégné d'une certaine anglophonie. Et ça aussi c'est très normal. Deuxième point.

Par ailleurs, accepter de rentrer dans ce jeu, quel message est lancé ? Peut-être qu'il n'est pas nécessaire d'atteindre un point d'inflexion face au français. Qu'on peut rester fonctionnel dans la société québécoise sans avoir à l'intérioriser. C'est-à-dire rester justement à l'extérieur, dans la marge, sans avoir à devenir un citoyen d'une société mais bien plus une sorte de mercenaire d'un marché du travail. Or, on ne construit pas - et on pérennise encore moins - une société en s'appuyant sur ce type d'immigrant. Celui qui attend sur le banc et répète inlassablement qu'il n'embarquera sur la glace qu'une fois la victoire acquise. Parce que finalement, comment appeler autrement l'attitude consistant à dire qu'on pourra compter sur moi, l'immigrant, qu'après avoir reçu la garantie d'avoir un emploi et une vie sociale et culturelle qu'en français ? Si prompte à clamer sur tous les toits que l'Amérique est la terre des opportunités et de la libre entreprise, voilà subitement qu'on se met en mode stand by en attendant que le Québec fasse la job. Trop facile.

Oui, il y a un minimum que la société québécoise doit proposer, assurer et offrir, c'est clair. Mais si l'immigrant est invité à profiter de ce qu'elle offre, il est aussi convié à le développer ce minimum par son implication. Ça signifie qu'à un moment donné, il doit lui aussi embarquer dans la game avec les risques et avantages que cela implique. Et là, je précise : cela n'a rien à voir avec devenir souverainiste. Mais tout à voir avec l'envie d'essayer d'aimer ou non le Québec.

Alors tant qu'un certain point d'inflexion ne sera pas atteint chez l'immigrant face au français, cela nourrira la frilosité de la société québécoise. Une frilosité qu'on assimile parfois à une insécurité identitaire. C'est vrai qu'il y a une insécurité. Mais pas celle qu'on croit : ce n'est pas tant que les québécois se cherchent qu'ils ne savent pas s'ils peuvent se retrouver dans l'immigrant. Ce n'est pas ma sérénité dans qui je suis qui est troublé : c'est ma sérénité dans l'avenir de qui je suis qui est troublé. Nuance !

Alors oui aux mesures économiques dont j'ai parlé dans mon précédent billet pour rendre le français plus attractif. Mais jusqu'à un certain point : les odeurs, les traditions et les souvenirs du Québec ne se marchandent pas, exactement comme ceux du pays natal.

J'ai par ailleurs proposé sur un fil de discussion sur le forum une sorte de « trépied linguistique » pour tenter d'atteindre ce point d'inflexion du français chez l'immigrant. Un pied affectif pour sa langue maternelle qui doit rester le pivot de son identité, un pied à mi-chemin entre l'affectif et l'utilitarisme pour le français pour refléter à la fois son rôle de langue culturelle et langue de travail et un pied plus fonctionnel pour l'anglais à titre d'atout pour son employabilité. Une sorte de hiérarchie respectant la centralité de la langue maternelle tout en assurant une prédominance culturelle du français dans le respect - lucide - d'un environnement anglophone.

J'ai déjà écrit aussi que les québécois doivent assumer leur part de responsabilités dans la protection du fait français. C'est-à-dire aider l'immigrant à développer ce trépied linguistique (notamment). Mais jusqu'à un certain point : cela doit devenir une affaire personnelle à un moment donné. Parce que l'outil entretient la logique utilitaire et maintient la dépendance. Ça ne fait pas des citoyens forts, ça. Être un immigrant francophone constitue donc un préalable significatif mais un prédicteur parfois trompeur : je mise davantage sur le francophile - francophone ou non - car il a par nature, je crois, un rapport moins utilitaire face à la langue française.

Car sinon, qu'est-ce qui fait qu'une personne choisit de rester librement dans une société donnée si ce n'est par envie d'y faire partie et ce, malgré tous les inconvénients qu'elle a pu y trouver ?

Même si la constitution canadienne reconnaissait inconditionnellement le caractère distinct de la société québécoise (avec tous les pouvoirs que cela implique) ; même si le Québec devenait indépendant et lèverait ainsi toute ambiguïté sur le plan linguistique (cf. bilinguisme fédéral) ; même si tous les québécois francophones se mettaient à parler un français irréprochable, la confusion linguistique demeurerait.

Parce que nous sommes 2% de francophones sur un continent anglophone. À 2%, ce n'est effectivement pas payant d'être francophone en Amérique du Nord. S'il y a donc bien un endroit où l'approche purement utilitaire n'est pas rentable, c'est bien au Québec. Dans un sens, tant mieux : cela a obligé le Québec à se concentrer sur la fabrication des québécois. Contrairement au reste du Canada qui a choisi d'investir davantage dans la fabrication du Canada qu'à fabriquer des canadiens.

À partir du moment où le Québec a décidé de laïciser son espace public il y a une quarantaine d'années, il a évacué l'une des deux bases de son identité : la religion. Ne lui restait alors qu'un seul ciment social pour lier toutes ses composantes : la langue. Le français est alors devenu le lieu de convergence à la fois de tous les rassemblements comme de toutes les divisions. En l'établissant comme unique pilier - quel sens auraient en effet laïcité et égalité sexuelle au Québec si cela ne se passe pas en français ? - le pari fût aussi audacieux que nécessaire.

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Culture ou écononie?

Ohana

- Quel prix à payer pour quelle distinction ? -


L'espace public québécois a largement été dominé par les débats identitaire et linguistique ces derniers temps. Ce qui, en soi et de manière générale, fût et reste une bonne chose. Mais cette grande visibilité a occulté un facteur important de ces mêmes débats : l'économie. Heureusement, le risque de récession aux Etats-Unis - notre client n°1 - vient nous le rappeler.


Les avertissements n'ont pourtant pas manqué : Manifeste des Lucides, vieillissement de la main-d'œuvre, pénurie de travailleurs qualifiés, crise dans les secteurs forestier et manufacturier, etc. Et dans des débats identitaire et linguistique souvent très abstraits et idéologiques, ces rappels très concrets font du bien. Car dans notre système économique, la création de richesses est LE déterminant de bien des choses. En clair : sans richesses, difficile de pérenniser un modèle québécois. C'est-à-dire une société culturellement distinctive pouvant s'échanger, se partager et s'épanouir au travers d'une langue commune.


On oppose souvent culture et économie, comme si la valeur de la première ne pouvait s'évaluer à l'aune de la seconde. L'éternel dilemme entre la tête et le cœur. La raison et la passion. C'est latent : il suffit par exemple de prononcer le mot « privatisation » pour que des boucliers se lèvent pour dénoncer une américanisation de la société québécoise, si fière de son approche progressiste. Pourtant, culture et économie ont fait très bon ménage dans un seul et même discours pendant des décennies au Québec. Sans créer de tollé général, bien au contraire : c'est justement ce qui a permis la survivance identitaire et linguistique du Québec.


Dans les années 60, la quasi-absence d'élites financière et intellectuelle et la pauvreté du tissu industriel francophones explique pour beaucoup la volonté de redevenir « maîtres chez nous » de Jean Lesage. La Révolution Tranquille fût donc ce vaste processus de « québécisation » de larges pans de la société québécoise tant l'écart - ou le retard - à combler avec les canadiens-anglais était grand. Ce nationalisme économique visait la pleine réappropriation des québécois comme nation. Maîtriser ses propres leviers économiques (Hydro Québec, Caisse de Dépôt et de Placement) afin de protéger un fond culturel commun (création des cégeps, Régie du cinéma, Loi 101).


La légitimation de ce nationalisme économico-culturel pouvait en plus s'appuyer sur le fait que l'obstacle à cette émancipation était alors bien identifié : le canadien-anglais, porteur d'une culture et d'une langue. Un ennemi bien reconnaissable avec une ligne de front bien claire, dirait sûrement un militaire. L'immigration, encore faible à l'époque, ne pouvait encore jouer un rôle significatif.


Et aujourd'hui ?


Il y aura toujours place à l'amélioration mais il est évident que le Québec jouit d'une économie développée que les québécois francophones se sont bien appropriés. Que ce soit des entreprises (Vidéotron, Bombardier) ou des élites économiques, intellectuelles ou artistiques (ex : Henri-Paul Rousseau, Fernand Dumont, Jacques Ferron, Victor-Lévy Beaulieu). On pourra toujours discutailler sur la solidité de l'économie québécoise mais il n'en reste pas moins que l'époque où l'horizon professionnel du canadien-français se limitait aux seuls métiers d'instituteur, de prêtre ou d'ouvrier est révolu.


En outre, sur le plan culturel, l'obstacle canadien-anglais est beaucoup moins évident. Les lignes de tension sont moins marquées qu'avant. Ceci ne voulant pas dire qu'elles ont disparues : ce qu'elles ont perdu en clarté, elles l'ont gagné en subtilité. Et c'est logique : la culture québécoise s'est épanouie, conquérant de ce fait tout un espace par son renouvellement en musique, littérature, cinéma, arts de la scène, peinture, etc. C'est le premier point.


Le second point est que d'un rôle mineur, l'immigration a pris une place beaucoup plus importante dans la société québécoise. Et c'est un point important : ça signifie qu'à la place du bloc homogène du canadien-anglais a succédé l'ensemble plus hétérogène que constitue par nature une immigration diversifiée. Si le québécois pouvait se définir clairement face au canadien-anglais (langue, religion), il en est tout autrement quand c'est plusieurs langues et cultures. Et même quand il partage la même langue (ex : maghrébins francophones) ou la même religion (ex : hispanophone catholique), ce n'est pas évident !


Le nationalisme économico-culturel, dans son discours classique, se justifie donc beaucoup moins aujourd'hui. Surtout quand l'identitaire québécois s'est enrichi, avec le temps, de l'apport des communautés culturelles : à la mobilisation qu'a suscité le « maîtres chez nous » de Jean Lesage en 1962, le Nous québécois de Pauline Marois en 2007 s'est aussi fait répondre : c'est qui Nous ?


Par ailleurs, contrairement aux canadiens-anglais avec qui le Québec entretient des griefs historiques, il n'a aucun passif du même ordre avec les communautés culturelles. Et contrairement à une époque où l'injustice des disparités économiques frappait seulement les francophones, ces mêmes inégalités concernent essentiellement les immigrants aujourd'hui. Et enfin, contrairement aux canadiens-anglais qui avaient historiquement une attitude assimilatrice à l'égard des québécois, l'immigrant n'a aucune visée de ce genre avec la société québécoise.


Autrement dit, ce qui dans le discours nationaliste économico-culturel se justifiait - et se justifie encore sur plusieurs points - à l'égard des canadiens-anglais ne l'est pas nécessairement à l'égard des immigrants. Même s'il existe un même danger : la dilution du fond culturel québécois. Mais c'est là un risque que le Québec devra toujours gérer, avec qui que ce soit. L'important ici est de ne pas céder à la tentation de remplacer le canadien-anglais par l'immigrant pour une certaine frange du nationalisme québécois en mal d'ennemi bien identifié.


Et comme si ce n'était pas suffisant - c'est là son paradoxe - plus le discours nationaliste économico-culturel fait des gains concrets pour le Québec, moins il se justifie aux yeux de bien des gens, en particulier auprès de l'immigrant. Exigeant d'ailleurs de ce dernier une curiosité de plus en plus élevée pour bien saisir les luttes identitaire et linguistique se jouant désormais en filigrane (s'il ne veut pas tomber, par paresse ou par complaisance intellectuelle, dans les prises de position simplistes du fédéralisme niais ou du souverainisme étroit).


Ainsi, pendant longtemps, la culture a été le moteur pour développer l'économie jusqu'à un certain point où toutes deux se sont bien portées. Mais aujourd'hui, pour plusieurs raisons - démographique entre autre mais pas seulement - l'économie va atteindre un certain plateau qui rendra encore plus aigue l'obligation de faire un choix : que privilégier pour assurer l'avenir de la société québécoise ? Comme l'écrit très bien le chroniqueur politique Michel David, que faudra-t-il sacrifier si les impératifs de croissance auxquels est condamné le Québec à moyen terme deviennent incompatibles avec la protection du français ? La culture ou l'économie ?


Déjà, on nous annonce un bogue de l'emploi pour 2012. Et dans un Québec massivement orienté vers l'économie du savoir qui exigera des travailleurs qualifiés, a-t-on le droit d'empêcher des allophones d'aller dans un cégep anglophone ? Au nom de la défense du fait français ? Certes. Mais est-ce que l'économie québécoise n'en souffrira pas à terme ? Mais de l'autre côté, laisser aller sans réagir, n'est-ce pas la société québécoise, cette fois, qui en souffrira à terme ?


Culture ou économie ? Ou l'histoire de l'œuf et de la poule.


Personnellement, je choisis l'économie. Mais à petites doses homéopathiques et aussi parce que c'est un sujet beaucoup moins émotif que la culture.


Une chose est sûre : bétonner mur à mur le Québec par la loi 101 est ni réalisable ni souhaitable. Parce que si une loi suffisait à renverser une réalité socioculturelle, ça fait longtemps qu'on le saurait. Et sortir la grosse artillerie se justifiait pleinement en 1962, quand il y avait toute une côte à remonter. En contexte de mondialisation, non seulement ça ne se justifie plus mais ça serait stupide. Aujourd'hui, je suis plutôt partisan pour des mesures ciblées, bien localisées. Cela permettrait à l'économie québécoise de garder une certaine souplesse dans un environnement devenu très concurrentiel tout en lançant le message clair qu'elle veut préserver sa principale culture.


Voici quelques idées.


Ajuster le budget alloué au programme de francisation pour immigrants allophones à la demande. Histoire d'être cohérent entre les paroles et les actes. Surtout que la francisation ne se limite pas qu'à enseigner le français : ce sont aussi plusieurs activités qui en font aussi un programme d'intégration.


Mettre les bouchées doubles dans la réforme de l'éducation aux adultes. Sachant que nous parlons ici de formations à courte durée et que la majorité des emplois à combler exige une formation professionnelle (DEP, AEC, DEC Technique), voilà un domaine de formation qui plaît particulièrement aux immigrants.


Accentuer les efforts de reconnaissance des acquis des immigrants mais c'est là un effort très vaste, qui ne peut se jouer qu'au niveau structurel, et qui est loin de se limiter - comme j'ai déjà pu le lire sur le forum - qu'à la seule action/responsabilité/faute des ordres professionnels.


Se repencher sérieusement sur la nécessité ou non d'étendre au collégial l'obligation de suivre une scolarité pour les immigrants. Je n'ai pas encore d'opinion claire à ce sujet car je suis plutôt d'avis d'investir davantage justement aux niveaux primaire et secondaire (ce que semble avoir enfin compris Mme Courchesne, notre ministre de l'éducation).


Revoir la politique d'aide et de soutien aux régions pour qu'elles puissent réellement améliorer leur productivité au lieu de ne cibler que la pure création d'emplois. Là aussi, vaste projet mais dont les retombées faciliteraient sans aucun doute l'immigration en région.


Intéressant donc de voir notre Premier Ministre Jean Charest concentrer davantage son discours sur les aspects économiques. Mais voyez-y aussi du réalisme idéologique : en tant que fédéraliste, il sait qu'il ne pourra jamais aller aussi loin que le PQ et l'ADQ sur le terrain de l'identitaire nationaliste québécois. On appelle cela du recentrage sur son core business.


La cheffe du PQ justement, Pauline Marois, a enfin délaissé quelque peu le débat identitaire pour annoncer clairement son intention de proposer des mesures économiques pour créer de la richesse.


J'applaudis à tout cela car je suis convaincu que c'est en créant un environnement économique plus compétitif qu'on va rendre le français et la culture québécoise plus attrayants auprès des immigrants. C'est un peu le principe des externalités : crée de la richesse et cela peut avoir des retombées positives à terme dans d'autres sphères de la société. Comme la culture, la langue et ultimement, l'identité.


Choisir l'économie, ce n'est pas rejeter la culture. Au contraire : c'est prioriser la culture à l'économie. Pourquoi ? Car je vois très difficilement comment une politique culturelle très forte - c'est-à-dire jouant sur le nationalisme au point de freiner la croissance économique - peut assurer la pérennité de la société québécoise aujourd'hui. Que ferait l'immigrant d'une forte et riche culture québécoise si cette dernière ne lui met pas trois repas par jour sur sa table ? Par contre, en travaillant à lui mettre d'abord ces repas sur sa table, on augmente nos chances qu'il reste ici. Pour qu'il s'achète une maison, fonde une famille, écoute la télévision et la radio d'ici.


Je le répète : Tout est question de dosage. De toute façon, nous avons des gestionnaires comme leaders politiques aujourd'hui. Autant donc jouer la carte de l'économie en restant vigilant : il ne faudrait pas que cela devienne une fin en soi au point d'hypothéquer le caractère distinctif québécois. Ou comment obtenir l'effet exactement inverse de celui recherché. Et souhaiter que des leaders politiques charismatiques émergent de nouveau. Prenez Pierre-Elliot Trudeau : piètre dirigeant sur le plan économique mais grand visionnaire de l'identitaire canadien. Et si l'Histoire se rappellera de René Lévesque comme, notamment, l'artisan de la nationalisation de l'hydroélectricité, on retient surtout son rôle de celui qui a su rappeler aux québécois qu'ils étaient « peut-être quelque chose comme un grand peuple ».


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Espèce en voix d'expression

Ohana

Cette année, le Québec fête ses quatre cents ans d'existence. Le 12ème Sommet de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) se tiendra d'ailleurs ici en octobre. L'occasion de regarder la position particulière du Québec dans la francophonie aux niveaux international et canadien. Sorte de contribution personnelle pour aider le futur immigrant à mettre en perspective d'autres enjeux traversant la quotidienneté du fait français au Québec.


À ma connaissance, le Québec est le seul endroit au monde où le français s'est développé sans pouvoir compter sur un lien durable avec la métropole française. À l'inverse par exemple de plusieurs pays d'Afrique ou de petits bouts d'îles du Pacifique qui ont toujours entretenu une relation – prenant diverses formes selon l'endroit – avec la France. C'est là une donnée déterminante.


Le français québécois d'aujourd'hui est donc le résultat d'un processus « d'autonomisation linguistique forcée » comme le cajun et l'acadien. À la différence que le cajun est linguistiquement condamné et que l'acadien ne peut compter que sur un faible poids/influence.


Cela fait donc du Québec le principal foyer francophone en Amérique du Nord. Atout précieux pour une francophonie face à l'anglais. Et élément important : pas de relent colonialiste vient teinter la relation du Québec avec les membres de l'OIF en général et avec la France en particulier. Ce qui n'est pas anodin si on voit l'OIF comme une sorte de cheval de Troie néo-colonial pour la France (voir le pavé de l'académicien Maurice Druon). Bref, le Québec ne « doit rien » à la France mais plutôt tout aux États-Unis sur le plan économique. Cela n'empêchant pas français et québécois d'entretenir une étroite relation diplomatique.


Pour autant, n'allez pas croire que cela aide le Québec tant que ça. L'OIF est un puissant outil de promotion pour un Québec en mode affirmation d'un soi minoritaire. Pensons à TV5 par exemple. Mais pour la France – pas vraiment en mode survie culturelle – l'OIF sert aussi de terrain de jeu où créer/consolider des réseaux commerciaux. N'hésitant pas ainsi à proposer l'adhésion de pays dont la tradition francophone est floue (ex : Pologne, Bulgarie, Israël). Au point de faire dire à Mme Monique Gagnon-Tremblay, la ministre québécoise des relations internationales, qu'avant de penser à élargir l'OIF, il faudrait d'abord penser à approfondir. Question légitime : sur les 68 membres de l'organisation, moins de la moitié (32) ont le français pour langue officielle.


Par contre, on ne devient pas un gros joueur avec une attitude de boy-scout : la France aurait tort de ne pas en profiter. À scène internationale, enjeux internationaux où ceux du Québec, beaucoup plus régionaux, sont moins évidents. Le Québec est donc tiraillé entre son désir de ne pas diluer une francophonie qui ne lui ferait que du tort et son besoin de ne pas se priver d'une tribune internationale privilégiée.


À l'intérieur du Canada, c'est à peu près la même chose. Le sens commun ferait croire à des liens naturels entre le Québec et les autres communautés francophones canadiennes. Naturalité linguistique bien sûr mais aussi historique. En fait, il y avait même un solide front commun jusqu'en 1967. L'année où lors des États Généraux du Canada Français, le Québec passe du nationalisme canadien-français (à portée canadienne, donc) au nationalisme québécois (donc surtout concentré au Québec). Geste de rupture dont la logique s'inscrit dans la Révolution Tranquille. Et sa nécessité dans le besoin d'assurer l'avenir de la toute nouvelle société québécoise à l'étonnement d'un Canada anglais qui se demande alors « what does Quebec want ? ».


Les premières politiques fédérales du bilinguisme (1969) et surtout celle du multiculturalisme (1971) vont alors créer une drôle de situation dans la francophonie canadienne. D'un côté, une logique majorité/minorité pour les québécois francophones (majoritaires au Québec et minoritaires au Canada) et de l'autre côté, une logique minorité/minorité pour les francophones hors Québec (minoritaires quelque soit la province et minoritaires au Canada).


En clair, cela veut dire que si le multiculturalisme canadien, par sa logique de minorités, attaque de front les québécois francophones, il assure en revanche une certaine protection aux francophones hors Québec. Et que si le bilinguisme est vu avec une certaine méfiance au Québec (menace potentielle au fait français), il est plutôt vu comme une bénédiction pour les francophones hors Québec.



Deux exemples. En 1989, quand la communauté franco-albertaine a voulu administrer elle-même ses écoles, l'Alberta a contesté jusqu'en Cour Suprême. Le gouvernement québécois d'alors – fédéraliste – n'a pas appuyé les francophones albertains mais le gouvernement albertain. Québec voulait en effet éviter tout risque de voir la Cour Suprême décider à sa place qui aurait compétence pour gérer son éducation (toute décision de cette cour ayant une portée canadienne). En 1995, bien des souverainistes québécois ont pris de travers la décision des francophones hors Québec d'accepter une subvention d'Ottawa pour promouvoir la dualité linguistique … et ce, précisément durant la campagne du référendum.


Je trouve le combat des francophones hors Québec aussi justifié – et admirable – que celui des québécois francophones. Ils ne veulent pas se sacrifier au profit de la majorité québécoise et ils ont raison. Comme nous ne sommes pas prêts au Québec à se sacrifier pour ces minorités et nous avons raison. Conclusion : tout le monde a raison mais pour des raisons différentes. Essayez après ça de monter un front commun solide face à Ottawa.


Oui, il existe une solide coopération – largement financé par le Québec d'ailleurs – et tout au plus aurons-nous une alliance de circonstances, au gré des enjeux et de l'actualité. Et c'est compréhensible : francophones hors ou au Québec, chacun aborde le but commun (protéger le fait français) avec des perspectives opposées (l'un comme minorité et l'autre comme majorité). L'enjeu étant rien de moins que la survie culturelle.


La situation est même pire pour les francophones hors Québec pris à gérer une grosse ambiguïté. Car ils savent deux choses du Québec : que ce dernier peut être leur adversaire selon la situation mais qu'ils ont besoin de lui pour assurer leur propre existence. Disons que c'est plus facile de justifier des services en français quand on peut avancer plus de 20% de francophones dans la population canadienne. Même dynamique à l'OIF : enlevez la France et vous n'avez pratiquement plus de francophonie mondiale, quoi que fasse le Québec. Question de masse critique.


Que faire alors ? Sujet très vaste. Mais on peut avancer deux pistes. Tout d'abord, que le Québec redouble d'efforts : sa natalité bien entendu, mais aussi son économie ce qui aura automatiquement des retombées positives tant pour son marché du travail que pour sa langue. Quand on part d'abord de soi, c'est souvent la meilleure des solutions. Ensuite, réformer le fédéralisme canadien. Sujet encore plus vaste et inabordable ici. Mais le but est de briser cette dynamique où seul le gouvernement fédéral sort réellement gagnant : en maintenant sous respirateur artificiel les francophones hors Québec, il maintient un lien de dépendance qui lui permet de justifier – à peu de frais – non seulement un semblant de bilinguisme mais aussi un ersatz de francophonie canadienne. Ottawa a encore moins d'intérêt que le Québec à soutenir une francophonie épanouie et au poids politique significatif dans la fédération. C'est plus facile de reconnaître des droits constitutionnels aux minorités quand ces dernières restent justement des minorités.


Ainsi, quand le gouvernement fédéral a supprimé, en 2006, le programme de contestation judiciaire (vital pour les francophones hors Québec pour protéger leurs droits linguistiques), le gouvernement québécois – fédéraliste – ne s'est pas empressé d'annoncer qu'il prendrait le relais du financement. Il comprenait que soutenir un programme destiné aux minorités linguistiques, dans une perspective canadienne, pouvait être un moyen de nuire au fait français au Québec. Et, paradoxalement, de nuire à la francophonie canadienne en bout de ligne. Rien de bon pour rapprocher francophones du Québec et hors Québec. Diviser pour mieux régner.


Comme à l'OIF donc, le Québec est ici aussi en tension. Entre une vision de la francophonie canadienne à laquelle il ne peut pleinement s'identifier– quelque soit la couleur politique du gouvernement à Québec – et son désir de rester solidaire et responsable envers les autres communautés francophones.


On pourra répliquer que toute société vit constamment des tensions, que c'est normal et que cela reflète une certaine vitalité. Tout à fait. C'est pour cela qu'au lieu d'y voir un Québec isolé en fin de compte, je choisis d'en voir un Québec continuer à faire ce qu'il a toujours fait depuis quatre cent ans : suivre sa propre voie. Exprimer sa propre voix d'expression.


La francophonie mondiale s'est en gros définie selon un axe principal partant de l'Europe vers l'est : Afrique/Asie/Pacifique. Inscrit dans une dynamique colonialiste ou républicaine (c'est ici que j'inclus la Guyane, St-Pierre et Miquelon et les Antilles), le « français de France » a donc longtemps et largement déterminé ce qu'était la francophonie au plan sociolinguistique. Étant moi-même issu de cet axe – et ayant côtoyé d'autres personnes issues du même axe – j'ai pu constater combien l'adaptation locale du français reste fortement influencé par le lien avec la métropole (fonctionnaires expatriés, militaires, télévision, radio, presse, professeurs, etc). Je pense qu'on peut d'ailleurs transposer le même raisonnement à la Grande-Bretagne avec le Commonwealth (avec des nuances, bien sûr).


Le Québec pourrait véritablement boucler la boucle. C'est-à-dire être ce solide lien américain entre le Pacifique et l'Europe, complétant ainsi l'axe de la francophonie. Et redéfinir par le fait même cet axe sociolinguistique. Une telle ambition – non plus régionale mais internationale cette fois – n'est pas utopique car le Québec en a les moyens. En exploitant au maximum tous ses atouts distinctifs : centre de gravité de la francophonie nord-américaine, force économique, natalité, rayonnement culturel.


Ainsi, en mars prochain, sous l'impulsion de la Gouverneure Générale du Canada, sera présenté au TOHU à Montréal l'opéra rock Starmania version Haïti. Une œuvre musicale créée par un français (Michel Berger) et un québécois (Luc Plamondon qui en a fait aussi l'adaptation « haïtienne »), jouée par des artistes d'Haïti, une autre société francophone aux Amériques, le tout dans l'une des principales villes francophones du monde. Tout un symbole.


Donner plus de corps à sa voix et plus de chair à ses mots. Voilà un beau défi pour une espèce en voie d'expression. Il est d'ailleurs ironique de constater que l'année où la Chambre des Communes reconnaît la nation québécoise est aussi celle où le débat sur son évolution a dominé son espace public. Bref, le potentiel est là : par nature, il est une promesse à qui mille chemins sont possibles pour se réaliser.


Et la distance entre la promesse et la réalité s'appelle l'effort personnel qui ne dépend que de soi, aussi minoritaire soit-il.


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Les exigences élevées des immigrants par rapport au Québec

Ohana

Depuis le temps que je suis ici, il m'arrive d'entendre toutes sortes de choses sur le Québec. Il y en a une en particulier qui m'intrigue vraiment : une sorte d'exigence élevée imposée au Québec par des immigrants. Ce n'est pas un phénomène clairement déterminé mais plutôt latent. Vous savez, comme une odeur qui flotte dans l'air mais qu'on est incapable de déterminer exactement ce que c'est. Mais c'est bel et bien là.

Qu'est-ce que j'entends par exigence élevée ? En gros, l'idée que le Québec doit être parfait. Nickel, irréprochable. En particulier sur le plan linguistique. Je l'écrivais encore tout récemment sur le forum : quand le Québec fait preuve de fermeté dans ce domaine, il se fait taxer d'être nazi et replié sur lui-même. Et quand il se montre plus souple, on lui met alors en pleine face à la plus petite de ses incohérences linguistiques.

Itou sur le plan identitaire : quand le Québec veut rappeler l'évidence historique d'un groupe culturel majoritaire, on crie à l'intolérance. Et quand il souligne sa diversité culturelle, on lui rappelle qu'il doit se brancher parce que sinon, l'immigrant ne sait pas sur quel pied danser.

Ce qui est assez hallucinant en soi car on parle ici d'une société de sept millions de personnes. C'est-à-dire rien du tout dans le monde. Et moins que rien du tout dans l'histoire de l'Humanité. Et pourtant, à lire les médias, j'ai parfois l'impression que le sort de l'univers se joue actuellement au Québec.

Et pourtant, on est à des années-lumière de parler d'épuration ethnique, d'assimilation linguistique forcée, de génocide planifié ou de l'émergence inquiétante d'une vague de fond d'extrême-droite. Faut vraiment que quelqu'un m'explique là. Je ne dis pas si on était la plus grande démocratie au monde ou une ancienne puissance coloniale nostalgique de sa gloire d'antan. Mais ce n'est pas le cas. Je le répète : un rien du tout dans le monde. Une tâche sur la carte.

Alors j'ai cherché. Et je n'ai trouvé qu'une seule raison (sur laquelle j'aimerais bien avoir votre avis) : le Québec ne cadre pas dans le décor.

Le décor, c'est l'Amérique du Nord : le continent des grands espaces, de la liberté, des opportunités, de la libre entreprise. Le Nouveau Monde, quoi. Et sur le même thème : les longues routes, les trucks qui s'arrêtent inévitablement dans le resto où les attends la serveuse, son refill de café greffé à la main (et tout autre cliché qui vous conviendra).

Le Québec, c'est à peu près la même chose. La seule petite différence, c'est que ça se passe en français ici.

Pour bien des immigrants au début, ce n'est pas un problème. Au contraire : c'est l'Amérique en français. C'est pratique, ça a même son petit charme. Puis, sans se rendre compte, quelques affaires transforment la petite chose cute en petite incohérence. Qui devient rapidement irritante. Et qu'on finit par élever en contradiction fondamentale, à savoir une dynamique collective de confusion identitaire chronique.

« Vous voulez que ça parle français ici mais avez-vous vu la piètre qualité du français de vos enseignants ? »

« Vous voulez que les immigrants maîtrisent le français mais vous n'êtes même pas capable d'aligner deux phrases (et bonjour la syntaxe d'ailleurs) sans y mettre d'anglicismes. »

« Vous voulez que l'espace public se passe en français mais j'entends et lis partout que la maîtrise de l'anglais est nécessaire pour se trouver un emploi ici. »

Poser de tels commentaires – fondés en partie cependant – c'est postuler que le Québec doit être, dans l'intégralité de son territoire et dans chacun de ses concitoyens, non seulement francophone mais il doit l'être en tout temps et que tout ça doit être parfait. Une perfection à faire renvoyer un Immortel de l'Académie Française réviser sa copie. Comme si le choix collectif d'être une société francophone ne doit souffrir d'aucune exception pour être un choix reconnu comme crédible et cohérent.

Poser un tel postulat, c'est nier la réalité historique, sociologique et culturelle de la société québécoise comme résultat d'un processus évolutif à laquelle toute société est soumise par nature. Autrement dit : il est impossible qu'un choix politique en matière linguistique (Loi 101) se reflète fidèlement et entièrement sur le terrain.

Partant de là, je ne dis pas que les commentaires précédents sont infondés : j'estime cependant intellectuellement malhonnête de les invoquer à titre d'incohérences ou de contradictions linguistiques. C'est-à-dire en tant qu'arguments incontestables de l'échec flagrant de la politique linguistique québécoise. Et par extension, de l'incapacité du Québec à savoir ce qu'il veut sur le plan identitaire.

L'été passé, j'ai passé quelques jours à Toronto : dans un commerce, je demandais – en anglais – le prix d'un article à une dame. Visiblement, elle ne me comprenait pas. Je répète en détachant bien mes syllabes. Même regard déconcerté en retour. J'essaie alors en français. Regard encore plus déconcerté.

J'étais sur Spadina Avenue, en plein Chinatown. Aurais-je dû en conclure que les ontariens ont un sérieux problème d'incohérence linguistique sur les bras ? Certainement pas.

Et pourtant, n'est-ce pas ce qu'un immigrant m'a déjà servi lors d'une discussion autour d'un verre à l'effet qu'il comprend mal un Québec qui se dit francophone « quand la petite vendeuse t'accueille en anglais quand tu rentres dans son magasin sur la rue Ste-Catherine à Montréal. »

Hey chose : la Ste-Catherine est la rue commerçante montréalaise par excellence, que je lui ai répondu.

Dans un Québec qui veut préserver son fait français, il y a deux idées à bien saisir. La première est qu'on veut que ça se passe en français. La seconde est qu'on veut que ça se passe en français au Québec. C'est-à-dire dans une société nord-américaine.

Ça veut dire qu'il faut mettre en perspective cette volonté de maintenir le fait français. La replacer dans le contexte socioculturel où elle s'inscrit. Ceci voulant dire que c'est une certaine idée du français qui est mise de l'avant ici. Pas n'importe quelle idée : celle qui saura considérer le processus de réappropriation comme nation du groupe francophone (depuis la Révolution Tranquille), dans le respect de la minorité linguistique historique (les Anglo-Québécois) le tout en accord avec la réalité géo-économique québécoise (continent à majorité anglophone).

Parce que le québécois n'est ni francophone, ni nord-américain : il est les deux. Sa société sera donc le reflet de cette rencontre. Là où l'immigrant verra une contradiction chez le québécois – vouloir un Québec français mais s'assurer que son enfant soit bilingue – ce dernier n'y verra qu'une évidence. Et là où l'immigrant verra une confusion identitaire – vouloir un Québec laïc mais garder Noël – le québécois y exprime plutôt une insécurité identitaire. C'est-à-dire l'intériorisation du sentiment latent que sa culture est menacée.

Ce qui est différent. L'enjeu n'est pas tant de savoir qui je suis mais plutôt de savoir comment préserver et adapter qui je suis aux évolutions de ce monde.

À cela se rajoute un autre élément, je pense, pouvant expliquer un Québec qui ne fitte pas – pardon, qui ne cadre pas – dans le décor. Et pouvant aussi expliquer les exigences élevées imposées au Québec.

Avec ses revendications nationales historiques – dont le PQ n'a pas le monopole du message – le Québec est l'empêcheux de tourner en rond dans la danse universaliste du multiculturalisme canadien. La fausse note dans la mélodie de la mosaïque culturelle. Vous savez, le casseux de party, le fatiguant qui ne veut pas tourner la page, qui ne veut pas se tourner vers l'avenir.

Vu de l'extérieur, c'est vrai qu'on n'aide pas sa cote de popularité quand on s'oppose à une philosophie prônant le respect des ethnies et la diversité culturelle. Vu de l'extérieur, c'est vrai que ça paraît bizarre d'être réticent à une Charte Canadienne consacrant les droits et libertés individuelles.

On se dit alors à ce moment-là que le Québec est mieux d'avoir de TRÈS bons arguments pour justifier un nationalisme réticent à la diversité culturelle et aux libertés individuelles. Et à partir de là, pratiquement chaque nouvelle, chaque événement et chaque phénomène social en œuvre dans la société québécoise sera évalué à l'aune de cette attente en comparant systématiquement avec le modèle multiculturel canadien.

Dans cette perspective, il est couru d'avance que le Québec sera perdant. Non pas parce qu'il est plus raciste, plus xénophobe et plus nazi : il ne fitte simplement pas dans le décor qui, à tort ou à raison, semble plus adapté aux « nouvelles réalités » que sont la connaissance de l'anglais, la mondialisation des échanges et l'intensification du brassage culturel.

Et la seule façon pour lui d'espérer regagner un peu de considération, c'est d'être parfait. C'est bien connu : plus on part bas dans l'estime d'autrui, plus la barre sera placée haute. C'est un peu l'histoire de la femme qui doit travailler deux fois plus que ses collègues masculins pour espérer obtenir le même respect.

Attention : je ne dis pas qu'il n'y a pas de problème de qualité du français chez nos enseignants. Je ne dis pas non plus que les québécois parlent un français impeccable. Mais la question est cependant justement là : qu'est-ce qu'on entend par « impeccable » ? Je n'ai pas de réponse à cette question. Mais ce que je sais par contre, c'est que je veux rester qui je suis en composant avec une réalité majoritairement anglophone.

Sur Télé-Québec, il y eut récemment un débat intéressant où les panélistes se demandaient si la critique journalistique était complaisante ou non avec le milieu culturel québécois. Comme c'est un petit milieu – où tout le monde se connaît – investit de la lourde mission de porter la culture d'une société en logique de survie, la question était effectivement pertinente.

C'est déterminant dans une société minoritaire où la cohésion sociale est une lutte quotidienne : trouver l'équilibre entre la juste valorisation culturelle pour maintenir le Soi collectif et la juste critique culturelle favorisant l'excellence pour faire progresser ce même Soi. Et dans ce domaine, l'argument souvent avancé est celui de Céline Dion : « comment prétendre se distinguer culturellement du reste de l'Amérique du Nord quand l'artiste québécoise la plus connue dans le monde en est justement un stéréotype ? ».

Tout bêtement parce que la culture québécoise est aussi nord-américaine. Et si jamais le milieu culturel québécois faisait dans le nationalisme artistique pur et dur – ce qui serait culturellement et économiquement stupide – on sait ce qui se dirait : repli, conservatisme, attitude réactionnaire.

C'est plutôt l'absence de Céline Dion qui serait très inquiétante à certains égards. Tout comme il serait préoccupant de n'avoir que des Céline Dion dans le paysage culturel québécois. Or, aucune de ces deux situations n'est la réalité.

Le comédien (et québécois d'adoption) Serge Postigo a dit un jour que la langue française au Québec est comme la conjointe à nos côtés depuis tant d'années : on a finit par la prendre pour acquise. Il dit vrai. C'est le bout qui appartient à la société québécoise : se réapproprier sa langue. L'autre bout appartient à l'immigrant qui doit s'approprier la réalité nord-américaine de la langue française au Québec.

Et je m'étonne toujours de voir les tenants du multiculturalisme canadien – ceux-là mêmes censés soutenir la diversité culturelle – s'en prendre aussi durement avec l'unique société francophone en Amérique du Nord, c'est-à-dire un des endroits contribuant justement à maintenir la diversité culturelle sur ce continent. Et exiger du même souffle que le Québec soit parfaitement et totalement cohérent, n'est-ce pas favoriser – même involontairement – l'établissement d'un potentiel régime de pensée unique ? C'est-à-dire ce qu'ils redoutent justement par ailleurs, eux en particulier ?

On ne peut pas plaire à tout le monde. Il y aura toujours quelqu'un qui ne sera pas d'accord. Commencer à réaliser cela comme individu tout comme société, c'est commencer à réaliser que l'unanimité n'est pas un choix de société viable mais une exigence élevée utopique.

Merci de votre indulgence si d'aventure mon français n'est pas impeccable et surtout, bon congé de fin d'année.

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Ces métis

ohana

Ici, quand on parle des métis, on fait historiquement référence aux personnes nées d'unions entre amérindiens et « blancs ». On les appelle aussi le Peuple Oublié. Et tout aussi coincés entre deux cultures, il y a ces autres métis issus, eux, de l'immigration contemporaine. Parce que nés ici ou arrivés très jeunes au pays, ils sont métissés sur le plan identitaire. Le cul assis entre deux chaises, ils se reconnaissent dans les deux cultures sans jamais pouvoir se revendiquer entièrement d'une – ou des deux – en particulier.


Ils sont la seconde génération négligée du spectacle en ville en ce moment – commission Bouchard Taylor – et c'est dommage. Probablement parce qu'en ayant le cul assis entre deux chaises, leur droit d'expression est hypothéqué car il y aura toujours une des deux chaises pour lui rappeler son identité bancale. Ou en profiter pour tirer la couverture vers soi.


Le jeune asiatique immigré, enfant de la Loi 101, sera exhibé aux médias comme réussite incontestée des politiques d'intégration. Et le jeune haïtien, né ici mais ayant le défaut d'être dans un gang de rue montréalais, sera montré comme l'échec personnifié de ces mêmes politiques. Dans ces deux exemples, on parle de la qualité du lien social développé entre le jeune et la société. C'est-à-dire l'ensemble des affiliations, valeurs, appartenances et relations partagées par des gens se constituant en communauté. Une sorte de fil d'ariane liant chaque individu consacrant un désir collectif de vivre-ensemble.


Quand on est un jeune bien assuré dans le socle culturel hérité de ses parents, le lien social ne pose pas de problèmes existentiels. Le contact avec des cultures « exotiques » ne crée pas de dilemme intérieur : si une situation complexe peut faire questionner, l'ancre réconfortante du socle culturel évite la déstabilisation identitaire. Une personne me racontait récemment son expérience humanitaire dans un pays sud-américain : comment cela l'avait fait « réfléchir sur ses valeurs » mais pas au point de l'ébranler sur son identité de québécoise francophone. Son lien social avec la société avait certes évolué mais ne se scindait pas en deux directions. Ceci dit, il faut bien sûr encourager ces occasions de réflexion chez le jeune car cela favorise le développement d'un certain relativisme culturel.


La posture du métis identitaire est différente. Sa situation l'amène constamment à négocier avec lui-même pour tenter d'obtenir une réponse satisfaisante à une question lancinante en lui : qui suis-je vraiment ? De quoi est fait mon socle culturel, mon ancre identitaire ? L'analyse de cet intense travail de triage – entre culture d'origine et culture québécoise – serait intéressante pour comprendre la construction de son lien social avec le Québec. Et donc peut-être d'apporter une vision intéressante au débat identitaire parce que le métis ne fait justement partie d'aucune des deux cultures à part entière.


Ce que la sociologue français François Dubet résume très bien selon moi : «Du point de vue de la culture des parents, [ces jeunes] sont déracinés, du point de vue de la culture du pays d'accueil, ils restent des immigrés. [...] Si l'on voulait définir sociologiquement la situation des secondes générations, on pourrait dire qu'elles sont culturellement assimilées et socialement exclues. La tension qu'elles vivent tient au fait que les individus se sentent “comme les autres”, alors que les “autres” les perçoivent comme différents, ce sont des étrangers qui ne se vivent pas comme des étrangers, des nationaux obligés de se percevoir comme des étrangers.»


Cela est d'autant plus important dans des sociétés où le brassage des cultures s'intensifie. Cela est d'autant plus inquiétant dans un espace où l'individualisation devient la norme d'appartenance collective : pour être comme tout le monde, il ne faut justement pas être comme tout le monde. Le conformisme dans l'individualisme. La construction du lien social devient à ce moment-là un pur défi pour qui que ce soit. Et cela devient presque impossible pour un jeune – en pleine période de définition intensive de soi – pris entre deux cultures. 


L'haïtien dans le gang de rue est malheureusement un exemple typique du genre. Issu d'une famille immigrante, il existe souvent d'importants écarts culturels entre sa famille et la société d'accueil. Des écarts que la famille, pour diverses raisons, est incapable de résoudre tant les valeurs respectives peuvent différer. En effet, bon nombre d'immigrants ont quitté leur pays dans l'espoir d'une vie meilleure. C'est-à-dire la possibilité de vivre libre, de marcher dans la rue en toute sécurité et de travailler pour se nourrir. Obtenir simplement cela constitue déjà pour plusieurs une immigration réussie. Or, c'est là un raisonnement que l'enfant arrivé très jeune ou né ici ne fait pas. Comme quiconque ayant passé la plus grande partie de sa vie dans une société développée et démocratique, il prend logiquement pour acquis ce qui relève de l'exceptionnel pour ses parents : la liberté, la sécurité et le droit au travail.


Là où les parents considèrent de l'ordre du précieux, l'enfant le juge de l'ordre du normal. Les attentes ne sont pas les mêmes. C'est la tension entre ce qui est véhiculé à la maison – « réalise la chance que tu as d'être ici » – et ce qui véhiculé à l'extérieur. Tiraillé entre une réalité douloureuse de disqualification de ses parents sur le marché du travail et son désir de jouir, lui aussi, des richesses de la société de consommation, il vit le choc discriminatoire. Ce choc qui le fait sentir étranger bien que né ici. Il va alors tenter de résoudre l'inconfort intérieur en joignant un gang de rue. Gang qui servira alors de lieu de recomposition familiale où il aura l'illusion de maîtriser un projet de réussite sociale (respect, argent, filles et pouvoir) et de restaurer son identité de noir dans une société de blancs. Recréant de ce fait un semblant de lien social même si cela se fait en marge de la société.


Mais la marge pour le marginal identitaire, quoi de plus logique, n'est-ce pas ?


Cet espèce de « no man's land aménagé implicitement par toutes les cultures de la société dans leurs périphéries respectives  pour y parquer les éléments dérangeants » pour reprendre une intervenante métis avec qui j'ai discuté avant son retour – après quinze ans d'absence – dans sa réserve amérindienne au Saguenay. Un retour très appréhendé de sa part car elle savait fort bien que son principal obstacle comme travailleuse social ne seraient ni les fléaux sociaux qui ravagent sa communauté, ni l'amertume historique entretenu envers le blanc, ni les défis d'employabilité. Non, son gros problème c'est d'être métis.


« Il y a pire que la réserve : c'est quand la réserve elle-même te parque. » conclut-elle.


Et il y a les enfants de la Loi 101. Ceux qui, parce que leurs parents n'ont pas étudié en anglais dans le reste du Canada, ont fait leurs études primaire et secondaire en français à partir d'août 1977. Ces jeunes – partagés entre la culture d'origine dans la sphère privée familiale et la culture québécoise dans la sphère publique scolaire -  sont la première véritable génération de métis identitaires issue de l'immigration contemporaine. La loi 101, par l'instruction de la langue française, les a propulsé dans l'espace public québécois. Ce qui n'avait pas été le cas avec les précédentes générations d'immigrants. Ce que le monologuiste Yvon Deschamps résuma ironiquement en disant qu'avec la loi 101, il était « pogné à parler aux immigrants maintenant » !


Plus éduqués que leurs parents, maîtrisant le français (sans oublier la langue d'origine ainsi que souvent l'anglais aussi), ces métis sont donc souvent cités en exemple pour illustrer l'avenir de la société québécoise. Car en intégrant le français dans leur vision du monde – comme langue mais aussi comme véhicule d'une culture – ils contribuent à assurer la transition du Québec vers le futur. À l'image de ces autres métis identitaires de la Révolution Tranquille qui ont fait avancer le Québec en naissant canadien-français mais en vivant comme québécois.


Ces métis identitaires, ils sont comme ces frontaliers de naissance d'Amin Maalouf dont j'ai déjà parlé. Une sorte de pont entre les cultures qui se côtoient car pour le métis identitaire, choisir ou repousser l'une de ces cultures, c'est dans tous les cas renier une partie de soi. Quitte à avoir le cul entre deux chaises, autant que cela serve à quelque chose.








Comme l'a très bien compris Anita Aloiso, réalisatrice du documentaire « les enfants de loi 101 » (que je vous invite fortement à regarder). Italo-québécoise, elle a connu ce tiraillement entre son plaisir d'avoir été à l'école en français et l'amertume de ses parents, immigrants italiens, qui ont toujours été contre la loi 101. Et tenait absolument à montrer cette réalité.


Anita Aloiso (source : www.servicesmontreal.com)





Excellents ambassadeurs potentiels, il ne faudrait pas pour autant tout miser sur eux. Il y a des choses que parfois, seul le temps permet d'obtenir. Il est nécessaire de rappeler que cela ne fait qu'une quarantaine d'années que l'identitaire québécois s'est constitué, ce qui est très court à l'échelle d'une société. Et là, je pose la question : comment espérer qu'une nation puisse offrir un certain degré d'ouverture à une immigration culturellement très diversifiée quand elle est elle-même encore à s'apprendre et à se reconnaître dans sa propre ouverture à soi-même ? Quand, en plus, elle porte en elle une dynamique de minorité en logique de survie démolinguistique ?


Qu'est-ce qui importe le plus : que le reste du monde soit dans l'ère du multiculturalisme que le Québec doit absolument rallier au risque de disparaître ou que le Québec suive son propre rythme d'apprentissage identitaire au terme duquel le reste du monde finira nécessairement par en profiter ? Autrement dit : en quoi la diversité culturelle en sort gagnante quand la fameuse logique multiculturaliste excommunie, par sa rectitude politique, toute tentative de protection identitaire ?


D'où ma réserve envers l'approche volontariste de l'identitaire québécois – est québécois qui veut l'être – car cela s'inscrit dans la lignée du discours épuré du nationalisme civique. Quoi de plus insultant pour une identité que de promouvoir l'idée qu'il suffit de la vouloir pour l'avoir ? À force de vouloir inclure absolument tout le monde, n'est-ce pas là un bon moyen de disparaître soi-même en tant que culture distincte ? N'est-ce pas réduire le lien social, lente, précieuse et patiente construction socio-historique, à une démarche purement administrative (citoyenneté et n'oubliez pas de payer deux cents dollars s'il vous plaît) ? S'il suffisait de vouloir pour être québécois, il n'y aurait pas de métis identitaires : leur existence à elle seule témoigne du fait, net et clair, qu'une identité ne se prend pas. Elle se mérite.


Les jeunes québécois, ces néo-québécois issus de l'immigration, finiront un jour par se sentir intimement québécois. Cela ne fait aucun doute. Probablement qu'ils nous dévoileront alors le secret alchimique de leur bricolage identitaire ce jour-là. Quand la société québécoise aura complété son processus d'apprentissage d'être justement québécoise. C'est-à-dire quand elle aura enfin acquis l'intime conviction qu'elle n'est plus en danger et qu'elle peut désormais passer au prochain défi. Ce jour-là, pour souligner combien une personne s'est bien intégrée à la société québécoise, on n'aura peut-être plus besoin d'insister sur son identité d'origine. Ce jour-là, on dira simplement et seulement qu'elle est québécoise, point.


Ce qui, selon moi, exigera d'aborder sérieusement certains enjeux telle la question nationale par exemple. Mais le temps finira par apporter tout seul un autre élément de résolution. Nous vivons une époque charnière car trois générations particulières se côtoient actuellement dans la société : les baby-boomers, les X et les Y. Cela crée dans l'espace public un foisonnement d'opinions touchant évidemment l'immigration (Commission Bouchard-Taylor) mais aussi l'économie (quels secteurs soutenir ? Ceux en déclin ou ceux en expansion ?), les finances publiques (comment gérer la dette ?) et même le « modèle québécois » lui-même est remis en question (quelle nouvelle place accorder à l'État ?). Il est d'ailleurs ironique que plusieurs infrastructures, construites dans la période de la Révolution Tranquille, atteignent en ce moment la fin de leur durée de vie utile (hôpitaux, routes, ponts, viaducs ....).


Comme pour nous rappeler qu'il est temps de passer à autre chose.


Chaque génération étant bien de son temps, elle est donc porteuse d'une certaine conception de l'identitaire : ainsi, ce que l'une voit comme un gain potentiel, l'autre la juge comme une perte irréversible (et inversement). Ainsi, aux voix dénonçant le maintien rigide de la loi 101 dans l'avancement du Québec s'oppose le rappel des luttes linguistiques passées qui visaient aussi à faire avancer le Québec. Aux appels à l'acception du port du voile en reconnaissance d'une mondialisation inéluctable s'oppose le rappel du souvenir d'une certaine société canadienne-française inféodée à l'obscurantisme religieux.


Le jour où les jeunes générations auront toute la place, le concept même de métis identitaire n'existera peut-être plus. Tellement il est fascinant de les voir jongler avec toutes ces cultures avec une facilité déconcertante là où les générations précédentes jugent cela d'une complexité insurmontable. Ainsi, le jour où les baby-boomers seront définitivement partis, il n'y aura plus personne pour défendre une certaine idée d'un Québec qui aura peut-être fait son temps. Mais il n'y aura également plus personne pour nous rappeler que ce qui relève du normal et de l'anodin aujourd'hui, relevait de l'exceptionnel et de la bravoure il y a à peine un demi-siècle.


À V. et son grand-père.


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Entre Natashquan et Shumka

Ohana

L'été passé, un ami me rapportait l'anecdote suivante : il regardait les festivités de la Fête du Canada à la télévision avec une amie qui, voyant une danse ukrainienne, lui aurait dit : « ça c'est quand même plus inclusif et positif comme message à envoyer aux immigrants que nos célébrations du terroir lors de la St-Jean. ». C'est sûr que présenté ainsi, ça donne l'impression d'un Québec anachronique au sein d'un United Colors of Canada.


Mais l'anecdote est révélatrice d'un dilemme actuel dans la société québécoise : comment devenir des québécois connectés à la réalité globalisée du 21ème siècle sans se déraciner de nos origines ? Gros défi. Mais il a déjà été relevé, avec succès, dans les années 60. La Révolution Tranquille fût cette rupture identitaire avec la Grande Noirceur. Tout invitait à bâtir une société « positive » : scolarisation, émancipation économique, libéralisation des mœurs, ouverture au monde.


Et porté par ce processus exaltant de redéfinition identitaire, on n'en a plus fini d'explorer et d'exploiter toutes les possibilités qu'offrait cette nouvelle identité. On s'est ainsi découvert de nouvelles frontières (Cirque du Soleil, Bombardier), on s'en est tracés (Loi 101) et on les a même testées, deux fois plutôt qu'une (référendums).


Mais une telle expansion de soi – aussi saine soit-elle – se fait rarement sans heurts, surtout lorsqu'elle se réalise aussi rapidement. Comme si l'énergie accumulée pendant plusieurs siècles n'en finissait plus de jaillir, avide de rattraper le temps perdu. Qu'un environnement changeant pressait encore plus à s'ouvrir : globalisation des économies, diversification croissante de l'immigration et de nouvelles générations – plus éduquées et libérées des luttes pour la langue, l'égalité des sexes et les droits du travail – voulant goûter ce monde entier découvert à l'Expo 67. Voilà pour le premier acte d'inflation identitaire au Québec.


Et il y eut surtout cette nouvelle citoyenneté universelle inventée par le Canada anglais – pour compenser son manque d'épaisseur historique – faite de multiculturalisme et de Charte Canadienne des droits et libertés. Survie oblige, on a donc évacué encore plus le contenu ethnique de l'identité québécoise tant la machine civique et multiculturelle du Canada anglais était efficace à accueillir à bras ouverts tout immigrant effrayé par les moindres relents de terroir. S'est alors créé le premier décalage identitaire d'ordre politique : à l'égalitarisme absolu entre les cultures prôné au Canada anglais s'opposait la prédominance d'une culture au Québec. Voilà pour le second acte d'inflation identitaire.


On a donc en quelque sorte étirée la sauce identitaire pour qu'elle dure le plus longtemps possible. Pour qu'elle soit la plus inclusive possible pour ne pas se laisser distancer par celle canadienne. Tout en essayant de ne pas oublier « qui nous sommes ». C'est probablement à ce moment-là que s'est créé le second décalage identitaire d'ordre sociologique : au rythme effréné d'ouverture prôné par les gouvernements dans le discours officiel s'y est opposé le rythme logiquement plus lent de l'homme de la rue face à l'immigration.


Ces deux décalages, se cristallisant avec le temps, ont nourri l'incompréhension de l'immigrant persuadé qu'au Québec, « c'est comme dans le reste du Canada ». Et l'incompréhension du natif, persuadé que l'immigrant sait « comment ça marche icitte ».


Et quand Jacques Parizeau a eu ses fameux mots sur des votes ethniques le soir du référendum de 1995, c'est là où l'élastique a été étiré au maximum. Le grand écart identitaire. Pour ne pas retomber dans les démons d'un nationalisme ethnique, passéiste et donc forcément exclusif, le Québec a réinventé le nationalisme civique. En créant l'équivalent québécois de la citoyenneté canadienne : une citoyenneté universelle, politiquement correct et aseptisée dont l'interculturalisme n'était finalement qu'une rhétorique amputée d'actes concrets (si ce n'est la Loi 101).


Cela a permis non seulement de poursuivre de plus belle l'inflation du soi vers de nouveaux horizons identitaires mais, surtout, de résoudre comme par magie l'inconfortable grand écart en évacuant les derniers reliquats ethniques. Fin du troisième acte d'inflation identitaire.


Cette fuite en avant – comment qualifier ça autrement ? – le Québec a pu l'entretenir tant avec lui-même qu'avec son immigration pendant une décennie. Un peu plus de dix ans à faire le grand écart, imaginez-vous. Mais grâce en grande partie au gouvernement fédéral de l'époque, centralisateur et arrogant, cette position ne fût pas si inconfortable. L'illusion a donc pu tenir la route. Jusqu'en 2007, à la dernière campagne électorale. Quand Mario Dumont a ravivé le débat identitaire. Ce fût le choc. Quatre décennies de discours multiculturel canadien et une décennie de conditionnement au nationalisme civique québécois sont alors montées aux barricades pour dénoncer le discours adéquiste : xénophobe, d'extrême-droite, lepéniste, obscurantiste, duplessiste, name it.


Et pour les immigrants fuyant régimes dictatoriaux et racisme, il n'en fallait pas plus pour voir dans ce discours quelque chose de malheureusement trop familier pour eux. Et le Québec, lui, si progressiste, si ouvert au monde, si fier de sa montréalitude cosmopolite, s'est découvert des restants hideux de racisme primaire et de conservatisme identitaire frileux. D'où ça sortait cette affaire-là ?


De cette expansion identitaire devenue inflation / fuite en avant. Comme un vin qu'on n'a pas cessé de couper avec de l'eau. C'est-à-dire une identité québécoise diluée au maximum dont les grands principes universalistes se sont complètement substitués à la réalité sociologique du terrain.


Et plus l'État s'approprie le discours officiel de l'identité et l'étire pour répondre aux nouvelles réalités mondiales, plus les individus vaguement réticents de la Nation dans le village, dans le quartier et dans les chaumières d'ici, se radicalisent en prônant un resserrement identitaire. C'est ce que l'élastique étiré au maximum nous a mis en pleine face : ces québécois perplexes et incertains face à la direction que prenait le Québec. Québécois que le discours politiquement correct nous dépeint – évidemment – repliés sur eux-mêmes, conservateurs et xénophobes.


Hérouxville, tout aussi déplorable que ce soit, doit s'interpréter comme la pointe extrême, radicalisée et non représentative d'un ensemble de québécoises et québécois qui fait juste que se questionner.


Mario Dumont n'a donc rien inventé. Et il n'est surtout pas le champion d'une quelconque extrême droite québécoise. Mais il a su – ce qui est déjà énorme – être cette caisse de résonance de ce Québec dont l'inquiétude sourdait en marge de la sphère publique.


Et cette énorme remise en question inclut apparemment la fin de deux tabous en particulier. Celui tout d'abord du déni de ce nationalisme historique dont l'évidence, longtemps refoulée, semble enfin réhabilitée. Il y a eu ce réenracinement – suite au déracinement de la Révolution Tranquille – c'est-à-dire ce désir de redonner de la consistance à l'identité québécoise après des décennies de javellisation qui en avait fait une identité proprette, branchée en mode séduction de l'immigrant.


Fin aussi, justement, du consensus collectif sur l'intouchabilité dont avait été drapé l'immigrant : investi de la double mission sacrée de la survie démographique du Québec et de pérenniser le fait français, le nationalisme civique devait garantir son adhésion à la société québécoise (et éviter ainsi sa fuite vers le Canada anglais). Les demandes d'accommodements religieux étant alors interprétées, dans cette perspective, comme une violation du contrat social d'intégration, d'abus du statut d'intouchabilité et de basses manœuvres de chantage identitaire.


Or, il semble que le Québec explore actuellement les limites de ce compromis, comme si la survie de la nation n'était pas à n'importe quel prix.


C'est pour cela que j'appuie, dans le principe, le projet de citoyenneté québécoise du PQ. Au-delà des motivations électoralistes (et de certaines modalités), je le vois comme une tentative de réconciliation, non pas pour combler un prétendu fossé entre québécois de souche et immigrants, mais entre nationalisme historique et nationalisme civique. Réconcilier le Natashquan de Gilles Vigneault et le Shumka ukrainien sachant que tous deux sont nécessaires pour construire la future identité québécoise.


C'est un projet de loi risqué tant il est le prétexte le plus récent qu'attendaient des immigrants pour s'en aller au Canada anglais ou faire une croix définitive sur le Québec. C'est un projet audacieux tant il ose proposer des balises de ce défi si vaste de redéfinition identitaire. C'est pour cela aussi que je l'appuie : il est ce premier pas posant clairement une limite, officialisant la fin du statu quo.


Car il serait hypocrite que de persévérer dans la même fuite en avant en croyant qu'on peut construire une citoyenneté ouverte et inclusive vidée de tout contenu historique en niant le récit du groupe culturel francophone majoritaire. Et plus on va continuer dans cette illusion, plus on va nourrir la pointe radicalisée qui non seulement va se trouver confortée dans sa lutte mais en plus, risque de grossir.


Toutefois, restaurer le groupe majoritaire ne signifie pas revenir en arrière : c'est revaloriser uniquement ce qui doit/peut l'être dans le contexte actuel. Travail complexe. Il suffit de penser à l'aspect religieux : certains ne jurent que par un retour au catholicisme – c'est prêcher pour sa paroisse, c'est le cas de le dire – ce à quoi je m'oppose. Par contre, je suis pour le maintien de symboles religieux que le temps a transformé en symboles purement culturels car ils définissent aussi l'identité québécoise. Verser dans un laïcisme intégriste pour échapper au fondamentalisme religieux ne nous fera pas avancer, bien au contraire.


Bien sûr, les médias au Canada anglais se sont déchaînés. En témoigne l'éditorial vitriolé de Don Martin du National Post disant que quelque soit la langue utilisée, ce projet de loi reste du racisme. Karen Selick, toujours au National Post, rappelle cependant que le problème est plutôt dans les lois sur les droits de la personne qui ont créé un climat où on ne peut plus rien dire sans qu'une personne issue d'un groupe minoritaire se sente offensée. Et si Lorrie Goldstein au Toronto Sun tire aussi sur le PQ, il souligne toutefois qu'exploiter la peur de l'immigrant n'est pas une attitude typiquement québécoise : en témoigne l'utilisation qu'en a fait Donald McGuinty à la dernière campagne électorale ontarienne. Et dans la même veine, le Globe and Mail mentionne que Jason Kenney, le secrétaire fédéral au multiculturalisme et à l'identité canadienne, a commandé en début d'année un rapport sur les divisions alarmantes sur le reste du pays que pourrait créer le débat identitaire au Québec.


J'avais déjà écrit sur le forum que le Québec possédait une solide assise historique – moins dense que celle des Premières Nations mais plus consistante que celle du Canada anglais – qui, couplée à ses atouts économiques, ne justifiait aucune citoyenneté juridique en temps normal. Comme si le vin québécois était suffisamment dense pour éviter tout embouteillage dans un cadre formel. Or, le climat actuel réinvite cette citoyenneté qui n'est pas à comprendre comme une base constitutive de l'identité québécoise (car le vivre-ensemble québécois est évident) mais comme la confirmation officielle d'un état de fait historico-culturel.


Autrement dit : je n'ai pas besoin d'une citoyenneté juridique pour me définir par moi-même. Par contre, il semble qu'il soit nécessaire aujourd'hui d'en avoir une pour officialiser cette définition jusqu'ici informelle. J'appuie donc sans hésiter le principe de citoyenneté tout en étant flexible sur les modalités de concrétisation dudit principe. M'inspirant ainsi de René Lévesque au sujet de la loi 101 et de Robert Bourassa sur le caractère à jamais distinct de la société québécoise. Tous deux faisant ainsi preuve d'un bel esprit d'accommodement raisonnable.


Il n'est donc pas vrai que le débat identitaire actuel reflète une xénophobie croissante au Québec. Il faut mal connaître le Québec pour croire cela. Ou mépriser tout ce qui pourrait nuire au One Nation Canada. Et il faut une mauvaise foi évidente pour faire passer un questionnement légitime en attitude raciste et rétrograde comme ne manquent jamais de le faire Fo Niemi et le B'naï Brith. Rien de tel pour entretenir un cercle vicieux : plus on privilégie une citoyenneté aseptisée, plus on favorise le radicalisme, ce dernier nourrissant alors les tenants de la citoyenneté aseptisée et ainsi de suite.


Ce qui est vrai par contre, c'est l'intériorisation d'un sentiment latent d'insécurité dans l'identitaire collectif québécois, caractère minoritaire oblige. Cependant, cela ne doit pas être invoqué comme une excuse légitimant toutes les dérives. Quelque soit sa taille, la grandeur d'une nation se mesure à l'aune de principes démocratiques et éthiques, point barre. Et de l'autre côté, si l'immigrant est fondé de demander au Québec de mieux valoriser sa culture et le français, il ne faut pas espérer que les efforts que fournira alors le Québec, en terme de défense du fait français et de son poids culturel, soient du même ordre que ceux que fourniraient un pays tel que la France, les Etats-Unis. On est l'îlot, pas l'océan.


Des attentes disproportionnées par rapport aux moyens disponibles seront toujours déçues. Et il serait trop facile, à ce moment-là, de s'en prendre au Québec. Car à ce jeu-là, il sera toujours le perdant : en faire trop peu et il se ferait critiquer. En faire trop et il se ferait accuser d'hégémonisme tentant d'imposer sa culture au reste du pays. Et devant ces élites – qui ont largement contribué à édifier ce nationalisme civique et épuré – qui prétendent nous éduquer sur la façon « d'accueillir la différence », je rejoins l'opinion de Gilles Labelle dans le Devoir : paradoxal de dénigrer ce Québec « profond » qui s'exprime (certes maladroitement) alors qu'on prône l'ouverture à l'autre.


Plus que jamais, nul n'est prophète en son pays.


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Montréal et le ROQ (Rest Of Quebec)

Ohana

Dans un sens, c'est enfoncer une porte ouverte que d'être en faveur de l'immigration en région. De – solides – arguments ne manquent pas en effet. Il suffit de regarder une carte du Québec pour voir que son axe économico-démographique suit celui du St-Laurent (avec Montréal et Québec à chaque bout). Ce qui ne se limite d'ailleurs pas qu'au Québec : avec seulement trois villes de plus d'un million d'habitants dans tout le pays – Toronto, Montréal et Calgary, 2006 – le défi est de taille.


Mais on sait qu'il ne s'agit pas juste que de démographie ou d'économie : se joue aussi une survivance culturelle. Et là, même si le Québec accueillait assez d'immigrants – vaste question déjà en soi – il faut s'inquiéter que près de neuf immigrants sur dix choisissent Montréal. Parce que là, si on favorise en partie la diversité culturelle québécoise, on favorise surtout la diversité culturelle montréalaise, ce qui n'est pas pareil. C'est-à-dire une certaine idée de l'interculturalisme québécois. Loin d'être mauvaise bien entendu mais loin d'être la seule à soutenir aussi.


On le sentait venir et la performance adéquiste l'a confirmé : Mario Dumont a su transformer en votes sonnants et trébuchants la grogne des régions face à la gestion montréalaise des accommodements. En effet, vu des régions, ce qui menace l'identité québécoise ce n'est plus tant les communautés anglophones que l'autonomisation des communautés culturelles. Rendue possible grâce au laxisme montréalais.


Ce que Richard Martineau, en pleine campagne électorale, avait soulevé à l'émission Tout le Monde en parle : un sentiment apparemment généralisé d'incompréhension en région concernant l'incroyable « générosité » des montréalais à accorder des faveurs (jugées évidemment inacceptables).


Un raisonnement qui se tient mais y'a quelque chose qui m'énerve. C'est la polarisation systématique dans ce genre de sujet : le laissez-faire montréalais d'un côté et la fermeté des régions de l'autre côté. La guerre de tranchées.


Personnellement – conscient que mon avis est biaisé vu que je suis en région – je pense que l'une des solutions à l'immigration en région est justement le problème que les régions pointent à Montréal : la communauté culturelle. Parce que dans tout ça, on a tendance à en oublier les atouts : lieu d'atterrissage et d'intégration graduelle à la société d'accueil pour l'immigrant. Zone tampon qui permet d'adoucir la nécessaire transition : réseau de soutien pour ouvrir un compte bancaire, chercher un appartement, se faire décoder de la culture locale, etc. Bref, savoir que dans telle ville se trouve des compatriotes bien établis prêts à aider peut déterminer un choix d'immigration.


Adopter cette perspective de la communauté comme lieu de transition socioculturel – et pas seulement comme lieu de ghettoïsation – serait plus efficace que n'importe quel programme gouvernemental. Et le risque de ghettoïsation sera très faible car plus une communauté voudra s'y autonomiser plus ça se verra, petit écosystème urbain oblige. Pensons à la clôture métallique d'une communauté juive orthodoxe dans les Laurentides. Montréal a le défaut de sa qualité multiculturelle (comme toutes les grandes villes) : son écosystème est à ce point grand que bien du monde peut y vivre sans que l'un se sente agressé, dans sa quotidienneté, par l'accommodement exigé par l'autre.


Comment développer de telles communautés ? Bon, on ne règlera pas le problème icitte mais les étudiants étrangers sont une piste intéressante. L'avantage de l'étudiant étranger est qu'on ne peut lui reprocher ni de voler du travail (il est là pour étudier), ni d'être sous-qualifié (il ne peut étudier qu'au niveau post-secondaire) ni d'être un parasite (il doit assumer le coût total de ses études). Et l'étudiant lui-même a une position intéressante : en contact avec la culture locale mais sans avoir à se demander s'il doit s'intégrer ou pas vu qu'il n'a pas pour première intention d'immigrer. C'est fou comme on peut s'intéresser à une culture quand on n'a pas la pression de s'y intégrer à tout prix (mon cas pendant trois ans). On évacue ainsi tout un tas de blocages potentiels permettant à l'étranger comme au natif de s'apprivoiser avec une certaine tranquillité d'esprit. Le récent exemple des étudiants chinois à l'UQAT est très encourageant à cet effet.


Et il faut continuer dans cette voie car parallèlement au nationalisme québécois classique (face au reste du Canada anglais), il semble émerger un autre nationalisme québécois : celui face à Montréal.


L'arrivée en 2006 d'un nouveau gouvernement fédéral et son fédéralisme d'ouverture a réorienté le débat identitaire au Québec. Libéré du fédéralisme centralisateur et arrogant du PLC – qui mobilisait sans peine les québécois en atténuant les dissensions internes – les largesses consenties au Québec ne font plus d'Ottawa la menace historique à l'identité québécoise. Rendant presque désuète la vieille querelle fédéraliste/souverainiste au Québec. Neutralisant ainsi la rhétorique péquiste. Et révélant du même coup les remous identitaires internes au Québec.


D'où la chute – relative – du PQ qui se trompait de cible en s'évertuant à rendre Ottawa responsable de tous les maux de la terre. Et la montée – d'une force surprenante – de l'ADQ qui a su habilement catalyser le fossé croissant entre les régions et Montréal sur le débat identitaire. Bref, le danger immédiat ne vient plus du Canada anglais mais du Québec même.


L'enjeu identitaire québécois semble ainsi animé d'une nouvelle dynamique : premièrement, elle prend nettement une dimension québéco-québécoise après s'être historiquement jouée entre québécois et rest of Canada. Deuxièmement, la dualité linguistique français/anglais semble céder – même si ça reste un enjeu critique partout au Canada, en témoigne le one-issue campaign ontarien – à une sorte de dualité géographique opposant Montréal l'urbaine et les régions. Même la Capitale-Nationale, pourtant deuxième centre urbain québécois et à l'économie fortement tertiarisée, semble adopter la même attitude des régions (si on se fie aux dernières élections provinciales de manière globale). On va même y calquer l'antagonisme gauche/droite : la gogauche-caviar-du-Plateau d'un côté et la droite-rurale-beauceronne de l'autre côté.


J'aime bien ce qu'a dit Annie Frappier, future anthropologue, à la commission Bouchard-Taylor en Gaspésie : insister sur l'intégration spatiale des immigrants. Faire en sorte que l'immigrant sorte des enclaves ethniques pour se mêler aux natifs. C'est-à-dire régionaliser l'immigration en sachant que les principales enclaves ethniques au Québec sont à Montréal. Toutefois, quelque soit le type d'intégration (spatiale, culturelle, sociale, etc), c'est quand l'immigrant finit par gagner le même revenu moyen que le natif qu'une étape déterminante est atteinte dans l'intégration (on dit alors qu'il est économiquement assimilé). Bref : l'emploi est le nerf de la guerre. Surtout en région.


Tout ce discours ne sous-entend pas de questionner Montréal comme unique mégapole québécoise. Bien au contraire : travailler à la maintenir est vital pour bien des raisons pour le Québec. Et c'est là où ça devient très délicat (comme si ça ne l'était pas déjà) : le calibre international de Montréal a toujours été fragile. Par exemple, Montréal a toujours dû composer avec l'ascendant économique torontois qui se double, aujourd'hui, d'une rivalité culturelle croissante.


Régionaliser massivement l'immigration ne se ferait donc pas sans péril pour Montréal à moyen terme. D'autant plus qu'elle est en déficit migratoire depuis quelques années et qu'elle ne doit son maintien relatif que grâce à une forte immigration. Renforçant involontairement une autre polarisation dans le débat : des montréalais ouverts aux autres cultures et les autres québécois fermés aux cultures.


Autrement dit : ce n'est pas le laxisme montréalais qui pose problème. C'est la fermeture – et non la fermeté – des régions. Et c'est là aussi où il faut faire attention car on tente de comparer une réalité (l'immigration) dans deux réalités différentes. Mettez un noir dans une ville avec mille blancs et un noir dans une ville avec dix blancs : même couleur de peau mais perception très certainement différente. Parce qu'elle-même basée sur des milieux différents. Bon, c'est plus compliqué que ça mais vous avez compris l'idée.


« L'homme fait la ville, la ville fait l'homme. » disait Einstein.


Mais notez bien que dans les deux cas, l'intégration reste un défi. Dans l'un, l'écosystème urbain est à ce point grand qu'à un moment donné, on ne sait plus si on parle d'intégration ou de cohabitation. Dans l'autre cas, l'écosystème est à ce point petit qu'on se demande alors si l'immigrant est intégré ou assimilé. La solution est peut-être à mi-chemin entre les deux. Comme le développement de communautés culturelles assez grandes pour jouer le rôle de tampon mais pas assez pour s'autonomiser.


Bien sûr, plus facile à dire qu'à faire. Ça prend un « dialogue entre les différents partenaires ». Mais ça prend aussi des têtes de pont, c'est-à-dire des immigrants installés en région pour créer les premières racines. Et de médiatiser ces récits, comme celui de Boucar Diouf notamment. Le défi avec les Boucar Diouf est que la façon dont ils s'attachent au Québec est complexe à cerner car ils ne s'appuient pas sur une communauté culturelle préexistante. Ce processus repose sur d'autres choses. Autrement dit : si la communauté peut attirer, qu'est-ce qui peut d'abord attirer la communauté ?


Même si la question du déséquilibre des flux d'immigration entre Montréal et les régions est ancienne, elle prend donc une autre dimension depuis peu. Cet autre nationalisme québécois, qui puise dans le vieux nationalisme rural, a cela de nouveau est qu'il brise le carcan politiquement correct qui drapait l'identité québécoise. Comme si le Québec redécouvrait qu'il n'y avait rien de honteux à (re)faire dans le nationalisme ethnique, aidé en cela par la montée combinée du PCC et de l'ADQ. Ce qui est une très bonne chose. Surtout que ce carcan cultive des incohérences. Mais après, il sera cependant important de réorienter ces revendications identitaires légitimes. Car si le code de bonne conduite d'Hérouxville et le récent plaidoyer du maire de Saguenay doivent être considérés comme de sérieux électrochocs, il serait inquiétant qu'ils servent de sources principales d'inspiration aux solutions attendues au défi de l'immigration au Québec.


C'est ce qui fait la différence entre le moyen et la fin.


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L'espérance libérale

Ohana

Il faudrait tout juste arriver de Jupiter pour ignorer l'affaire des accommodements raisonnables au Québec. Et qu'on soit pour ou contre, deux choses sont souvent invoquées : la Charte Canadienne et la Politique du Multiculturalisme. Si la première est relativement récente (1982), la seconde a presque quarante ans (1971). Trente-six ans plus exactement à faire partie du paysage canadien. Et comme toute politique résulte d'une évolution sociale, on peut déduire que la société canadienne s'est emparée de la chose quelque part dans les années soixante.


 


Pourtant, ce n'est qu'en 1985 que la Cour Suprême du Canada se prononce pour la première fois là-dessus. Et que je sache, l'occupation régulière et significative de l'espace médiatico-public des thèmes de la diversité culturelle, du défi de l'intégration et des valeurs identitaires de l'immigration est assez récente. Et malgré une solide tradition au pays d'y aller d'une commission dès qu'il y a un « problème », celle des accommodements au Québec n'a été nommée qu'en février dernier !


 


Bref, comment expliquer que la pertinence d'une politique ne se révèle véritablement que bien des années après sa naissance ? Et à ce sujet, les débats actuels ne montrent-ils pas justement un échec relatif de cette politique ?


 


Même si on s'entend qu'il ne suffit pas d'adopter une politique pour que les problèmes disparaissent comme par magie – ou pour éviter qu'ils émergent – son but n'est-il cependant pas de sensibiliser la population ? Car sur le plan symbolique, le message lancé dans la société est fort. En témoigne l'icône qu'est le multiculturalisme aujourd'hui dans l'identité canadienne aux côtés de la Sainte Trinité (l'assurance-maladie, le bilinguisme et la Charte).


 


Si le multiculturalisme semble échouer là où il est censé réussir – n'est-il pas brandi à la face des canadiens par ces minorités qui exigent d'être accommodées ? – c'est peut-être parce que son objectif n'était pas d'être une réponse au défi de la diversité culturelle.


 


Retour en arrière dans les années 60 pour y voir plus clair.


 


Selon les calculs du Conseil Canadien du Développement Social, l'immigrant était à 90% originaire d'Europe avant 1961. Et jusqu'en 1971, anglais, irlandais et états-uniens sont les principales cohortes. Ce que confirment les statistiques sur l'immigration (1966-1996) de CIC disponibles sur son site : c'est en 1973 que l'immigration se diversifie vraiment avec des groupes importants venant d'Asie, d'Afrique ou du Moyen-Orient.


 


Ainsi, fin des années 60, l'immigrant – majoritairement blanc, en provenance d'Europe ou des États-Unis – arrivait donc dans un pays surtout composé de descendants issus des colonisations anglaise et française.


 


Rien à voir avec le multiculturalisme tel qu'on l'entend aujourd'hui. En fait, la raison d'être principal de ce multiculturalisme – excepté celle de noyer la minorité francophone – avait été de « récompenser » la loyauté de cette immigration européenne envers le Canada durant la Seconde Guerre Mondiale. Reconnaître son origine culturelle « différente », c'était une façon de la remercier pour avoir choisi d'adhérer aux valeurs traditionnelles canadiennes.


 


Autrement dit : nous canadiens de souche, tenons à vous remercier d'être devenus comme nous en honorant votre différence (ou comment assimiler de façon politiquement correcte).


 


Il n'y avait donc pas grand risque, à l'époque, de voir cette approche malmenée dans ses principes idéologiques. Comme le ferait – par exemple – un immigrant profitant des largesses qu'offre le multiculturalisme pour préférer vivre à côté des canadiens et non avec eux. À fortiori quand l'intégration de ceux issus des minorités visibles semblait bien marcher aussi.


 


Le temps aidant, cette apparente paix sociale a permis la sacralisation du multiculturalisme. Tant du côté du canadien de souche que du côté de l'immigrant. À la différence près que dès le départ, ce consensus social semble avoir reposé sur un malentendu sur la définition du multiculturalisme. En effet, le Canada y voyait une invitation faite à l'immigrant d'adhérer in fine à ses valeurs (imitant ainsi exactement tous ceux qui l'avaient précédé). Par contre, l'immigrant – en particulier le nouveau, celui culturellement de plus en plus différent – y comprenait la possibilité de préserver intégralement ses propres valeurs (fussent-elles opposées à celles canadiennes).


 


Cette invitation implicite serait l'expression du concept d'espérance libérale utilisé en sciences sociales, selon Will Kymlicka. C'est-à-dire l'espoir de voir l'immigrant adhérer aux valeurs de la société qu'il accueille si cette dernière, libérale et démocratique, lui offre dès son arrivée des termes équitables d'intégration. C'est la stratégie de la main tendue. Que l'immigrant aura la décence de ne pas mordre, thank you.


 


Et si le malentendu a mis autant de temps à se révéler, c'est simplement parce que pendant des années, le multiculturalisme s'est surtout limité à la cohabitation de canadiens et d'immigrants culturellement très proches. Proximité culturelle faisant prendre pour une réalité (succès du modèle canadien d'intégration) ce qui n'était en fait qu'une illusion (y'a-t-il vraiment intégration quand les deux groupes sont si proches culturellement ?).


 


C'est comme dire que le modèle d'intégration québécois serait une réussite totale si l'immigration au Québec ne s'était limitée qu'aux français par exemple.


 


Bref, ce qui avait été au départ un pari raisonnable – si tenté qu'on puisse l'appeler ainsi tant le risque était minime – se révèle aujourd'hui un redoutable chèque en blanc fait aux vagues d'immigration dont le portrait a bien changé depuis 1971. Redoutable pour quatre raisons. Premièrement, parce qu'il n'existe aucune garantie que l'espérance libérale canadienne sera comblée. Deuxièmement, parce que les débats actuels sur l'immigration semblent montrer que la politique du multiculturalisme a été subtilement détournée de son intention première : de récompense envers ceux déjà installés, elle sert d'outil de revendication pour ceux installés après. Troisièmement, il est toujours très difficile de remettre en question une partie de son identité. Et ça l'est encore plus quand il s'agit d'un morceau dont on est très fier. Et quatrièmement, c'est tout aussi difficile de se départir d'un filon qu'on a largement exploité pour se faire un beau petit capital politique partout dans le monde.


 


Autrement dit : le point de non-retour est probablement dépassé depuis trop longtemps pour que le Canada envisage sérieusement une remise en question. À court terme en tout cas.


 


En témoigne la promulgation de la Loi sur le multiculturalisme en 1988 : en lui conférant un caractère désormais officiel et juridique, on a choisi la fuite en avant plutôt que la douloureuse – mais saine – remise en question. Fuite qui va s'accentuer avec des programmes tels que la mise en valeur des langues officielles, la promotion des symboles canadiens ou encore la Fondation sur les relations raciales.


 


Une déclinaison de la politique originale en multiples programmes ciblés reflétant autant de tentatives canadiennes de gérer les défis reliés à une diversité culturelle croissante.


 


En soi, je n'ai rien du tout contre de tels programmes dont l'utilité civique est indéniable. C'est l'esprit sur lequel ils reposent tous que je remets en question dans la mesure où la philosophie du multiculturalisme qui prévalait à sa naissance n'a jamais été pensée ni prévue pour répondre aux défis actuels de l'immigration. Pourquoi rajouter un patio à l'arrière de la maison quand tu as un doute sur la solidité de ses fondations ?


 


Mais des voix s'élèvent au Canada anglais pour que cet examen de conscience se fasse. Récemment encore, John Martin du journal The Province (Vancouver) soulignait que le débat du port du voile lors d'élections occultait la vraie question de fond : celle de la conception actuelle du multiculturalisme qui nuit à l'intégration en favorisant la fragmentation sociale.


 


Est-ce que je pense que le Québec est « meilleur » avec son interculturalisme ? À date, oui définitivement. Parce que les québécois sont plus lucides et matures ? Bien sûr (laissez-moi quelques illusions !). Sérieusement : c'est tout bêtement parce qu'ils sont minoritaires. Par nature, ils sont donc plus sensibles quand il s'agit de droits collectifs ou d'atteinte à leur caractère distinct. L'espérance libérale québécoise est donc beaucoup plus clairement déterminée.


 


Est-ce qu'il y a une solution à tout cela ? Excepté mes réflexions dans mon billet sur la Charte Canadienne, je vois deux pistes intéressantes.


 


La première est celle qui a toujours fait venir/bouger l'immigration : l'économie. L'économie canadienne va très bien et, surtout, va le rester pour très longtemps encore. Voilà l'occasion inespérée de revisiter multiculturalisme et espérance libérale, autant de questions délicates qu'il est toujours plus aisé d'aborder quand l'emploi se porte bien. Ça aide à atténuer préjugés potentiels et chicanes inutiles (genre l'immigrant voleur de jobs). Bonne chose donc que le Québec se livre maintenant à l'expérience de la Commission Taylor-Bouchard. Histoire de gratter le bobo comme il faut sans avoir, en plus, une récession au-dessus de la tête. C'est ce que semble avoir enfin compris Charest en fin de semaine dernière : c'est perdu d'avance que d'aborder le sujet de l'immigration de front en allant sur le terrain identitaire car c'est le carré de sable de Marois et Dumont. Mieux vaut y aller par la bande en revenant au core business du PLQ : le développement économique. Crée de la job et l'espérance libérale québécoise s'en portera automatiquement mieux.


 

La seconde est venue, en 2006, du politicien le plus méconnu et le plus improbable à l'époque pour le Québec et le Canada au sujet de la question multiculturelle : Stephen Harper. Et sa motion sur la reconnaissance de la nation québécoise. Aussi symbolique et électoraliste qu'elle soit, cette motion a eu pour surprenant effet de montrer qu'il est possible de questionner le dogme du multiculturalisme sans voir le pays éclater en mille morceaux.

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Cheap Labour

Ohana

La semaine dernière, un article du New York Times – « Canada's Policy on Immigrants Brings Backlog » – fustigeait le système d'immigration par point canadien. Disant qu'il empêchait justement le Canada d'atteindre un des objectifs de sa politique d'immigration : combler ses besoins en main-d'œuvre.



Le principe de base : plus votre niveau d'employabilité est élevé, plus vous avez de points permettant d'atteindre le minimum exigé. L'employabilité est un coquetel composé du niveau de scolarité, l'expérience professionnelle, la maîtrise du français ou de l'anglais, l'âge, etc. Autrement dit, on considère que vos chances de trouver un emploi sont plus rapides et plus grandes si vous maîtrisez ou possédez le plus possible ces éléments jugés « gagnants ».
















« Salman Kureishy dit que le Canada n'offre que peu de support aux immigrants » (traduction libre). Source : New York Times




Sur quoi se base CIC ? Beaucoup sur la théorie du capital humain de l'économiste Gary Becker élaborée dans les années 60. Qui – en gros – dit que l'individu doit investir en lui-même (en formation, expérience, etc) s'il veut maximiser sa rémunération. Chacun doit se voir comme son propre capital dont il faut optimaliser le rendement. Qui s'instruit, s'enrichit.



C'est aussi l'idée que plus on est scolarisé/expérimenté, plus on développe des compétences plus informelles mais aussi précieuses : polyvalence, capacité d'adaptation, tolérance au changement, etc. Augmentant d'autant les chances d'emploi (comparativement à une personne fraîchement diplômée ou peu scolarisée). L'approche est intéressante en soi sur le papier. Surtout quand on vole allègrement vers tertiarisation et économie du savoir. Immigrants hautement qualifiés : venez-vous-en-icitte.



Mais la réalité est différente. On a tous une petite histoire d'horreur sur tel médecin maghrébin qui se retrouve chauffeur de taxi. Ou tel ingénieur africain qui fait de la plonge dans un restaurant. Ou la perte d'expertise de deux médecins belges. Autant de pointes d'iceberg cachant une réalité pancanadienne assez inquiétante.



Un moyen de vérifier si ce système de points fonctionne, serait d'observer le taux d'assimilation économique chez l'immigrant instruit. C'est-à-dire le temps nécessaire pour que (par exemple) Miguel, informaticien chilien, finisse par gagner le même revenu moyen que John, informaticien de souche. Bref, l'idée est que plus je suis instruit plus ce temps devrait être court.



Or, c'est pas exactement ça qu'on observe. En fait, aucune étude ne démontre clairement une corrélation positive entre niveau d'instruction et taux d'assimilation économique. C'est plutôt mitigé (voir les liens vers les études à la fin [1])



Ce qui est limpide par contre, c'est que malgré un niveau moyen de scolarité nettement supérieur à celui des natifs, la population active immigrante connaît un taux de chômage chroniquement plus élevé. Sans parler d'un niveau moyen de rémunération inférieur. Comme dirait Becker, il y a donc une sous-utilisation (comprenez : gaspillage) du capital humain de l'immigration.



Et le NY Times va plus loin en prenant l'exemple albertain. Sa formidable croissance économique explique en partie la difficulté des entreprises à y stabiliser leur bassin de main-d'œuvre. Mais une autre raison est aussi avancée : certains travailleurs étrangers – qui ont prouvé qu'ils répondaient à la demande – ne peuvent devenir résidents permanents … car ils n'obtiennent pas assez de points !









Fa que le système par point, y marche pas on dirait. En fait, il est symptomatique du « virage éducationnel » des gouvernements : jusqu'à encore peu, on favorisait la scolarisation à outrance. L'université, rien de moins mon fils. Pour réaliser que c'étaient surtout des métiers spécialisés qui allaient prendre leur retraite. Oups. Pas grave, on revire de bord et on change le message : vive les études professionnelles et techniques !




(source : toutpourreussir.com)




Mais le mal était fait : on a eu une inflation généralisée des diplômes sans parler du pouvoir différent de chaque diplôme. Même chose chez l'immigration : une inflation d'universitaires en n'oubliant que le pouvoir attractif d'un technicien en génie civil était pas mal plus élevé que celui d'un docteur en littérature. Bien sûr, CIC et MICC se sont ajustés à ces changements mais avec la rapidité des mastodontes bureaucratiques qu'ils sont : lentement. En réalisant qu'environ 2/3 des emplois à combler seraient de niveau professionnel, le MICC a révisé sa grille d'admission en privilégiant davantage ce type de formation.



Le système par point est surtout révélateur de politiques d'immigration devenues lourdes, bureaucratiques et confuses. Et qui – surtout celle canadienne par son caractère uniforme – ne peut plus répondre aux besoins de plus en plus régionaux d'une économie canadienne coupée en deux (pour schématiser : les ressources naturelles de l'Ouest et le manufacturier de l'Est).



Que retenir de tout ça ? Qu'une approche purement économique – théorie du capital humain – de l'immigration est inefficace, par exemple. Ce qui sera cependant difficile à se l'admettre face à une économie canadienne très florissante et aux pénuries persistantes de main-d'œuvre. Il s'agira alors de se demander ce que l'on veut : un immigrant économiquement capable de produire ou culturellement capable de s'intégrer ?



On veut les deux en même temps (évidemment).



Hé bien avant que la crémière veuille bien nous donner cela, il faudra faire des compromis. Comme donner une chance à d'autres éléments plus difficiles à évaluer objectivement – contrairement au diplôme – mais tout aussi prometteurs (voire plus). Hicham Azeddioui, infirmier marocain qui travaillait depuis un an dans un hôpital montréalais – dont les collègues constatent la compétence et l'expertise – mais ne pourra pas y retourner car il a échoué à l'examen de l'OIIQ.



Maintenir cette politique généralisée du diplôme, c'est développer une culture du cheap labour chez l'immigrant. Mais attention, du cheap labour de luxe quand même. Un ingénieur civil de dix ans d'expérience qui fait un DEP en dessin du bâtiment. Une omnipraticienne qui s'inscrit en Technique en soins infirmiers. Un administrateur ayant géré quatre entreprises appliquant pour une job de préposé au guichet dans une banque.



Attention : ce n'est pas être du cheap labour que d'être dessinateur en bâtiment, infirmière ou préposé au guichet. C'est d'en être réduit à effectuer une tâche pour laquelle on possède une compétence bien trop élevée (que c'en est indécent) qui l'est.



Ici, on a largement dépassé le devoir d'humilité que l'immigrant doit avoir face au marché du travail local.



Ici, on a largement dépassé le réservoir d'optimisme en l'avenir et de confiance en soi que l'immigrant doit avoir face à son insertion professionnelle.



Ici, on a largement dépassé le seuil de normalité concernant l'adaptation et la tolérance au changement que l'immigrant doit gérer dans son projet d'intégration.



Ici, on a largement dépassé l'investissement dans la formation pour tomber dans le gaspillage de compétences.



Pourtant, on nous rabâche sans cesse que l'immigration est nécessaire, entre autre, pour le maintien de la croissance économique. Que l'immigration est une source d'enrichissement, que c'est un win-win.



Sauf qu'il semblerait que ça soit seulement l'économie canadienne qui en profite. Dans mon précédent billet, j'ai parlé de cette étude de StatCan montrant que l'immigration plus hautement qualifiée au pays avait pour effet de tendre les salaires vers le bas. En d'autres termes, au lieu que ça soit mon Miguel qui monte rejoindre John, c'est plutôt mon John qui descend rejoindre Miguel.



Probablement parce que les entreprises canadiennes et québécoises profitent justement d'une main-d'œuvre immigrante qualifiée qu'elles n'ont pas besoin pour l'instant et pour diverses raisons, de rémunérer à la juste valeur de sa compétence.



En ce sens, nous avons là des immigrants économiquement rentables pour le pays. Mais en avons-nous fait des immigrants culturellement intégrés ? Pas si sûr. Car la logique cheap labour favorise l'amertume et la méfiance de l'immigrant face à la société d'accueil. À ses yeux, il y a eu mensonge – pour ne pas dire trahison – dans ses chances d'emploi. Si encore cette logique était fondée sur un dédain des natifs pour les « sales » jobs mal payées, il y aurait une logique à en tirer. Un sens à donner aux interrogations. Mais ce n'est pas le cas : régulièrement, le marché du travail crie son besoin urgent de combler des jobs payantes et de qualité.



Au lieu du lien de confiance qui se crée, c'est un fossé d'incompréhension qui se creuse.



Car – et c'est mon credo – on a évacué l'enjeu culturel. Si deux capitaux humains se valent sur le papier, ce n'est pas le cas sur le terrain. Premièrement, parce que le pouvoir d'un diplôme est le résultat de plusieurs tensions structurelles sur lesquels personne n'a réellement de pouvoir (ex : un DEP en électricité gagnera plus qu'un bachelier en service social). Et deuxièmement parce que le marché du travail canadien – comme n'importe quel autre – accorde, toujours à capitaux humains équivalents sur le papier, une valeur supérieure à celui formé au Canada qu'à celui formé à l'extérieur.



Que faire dans ce cas-là ? D'abord, se trouver un bouc émissaire et se défouler sur lui. Ça fait du bien (ce qui est déjà pas mal). D'autant plus que les cibles faciles sont légions : les ordres, les délégations du Québec, le MICC, le réseau de la santé, les syndicats, le corporatisme. Mais vous savez comme moi que c'est un problème structurel : on l'oublie facilement mais une profession, c'est toute une job ! C'est toute une dynamique mettant en relation des intérêts divergents, des visions du monde ou des défis économique et démographique. Sans parler que c'est un problème loin d'être endémique aux immigrants.



Ce n'est que comme ça qu'on peut comprendre pourquoi un DEP en électricité gagne plus qu'un bachelier en service social. Sans oublier que l'immigration, ce n'est pas de la visite qui vient souper à la maison et qui s'en va après : l'immigrant veut rester (et souvent sur notre invitation). Ce qui fait qu'ouvrir les robinets en grand (assouplir les ordres, pousser sur la reconnaissance des acquis, etc) c'est un pensez-y bien.



Mr Ram Jakhu, professeur de droit à McGill et consultant en immigration propose d'accorder moins de points à l'expérience professionnelle (car elle n'est pas reconnue une fois ici) et plus de points à la maîtrise des deux langues officielles. Petit pas prudent, facile à encadrer, peu coûteux et qui aurait l'avantage d'enlever un peu d'hypocrisie au système.



Bon été à tous.




[1]


http://www.hrsdc.gc.ca/fr/sm/ps/rhdc/rpc/publications/recherche/2000-001263/page05.shtml


http://canada.metropolis.net/research-policy/wienfeldf/economie_f.html


http://www.statcan.ca/francais/research/11F0024MIF/pdf/abstracts/2005/II-C-Dhawan-Biswal.F.TR.pdf


http://www.publicpolicy.utoronto.ca/CLSRNconference07/papers/Mohsen.pdf



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Jojo Savard (L'offre et la demande)

Ohana


Posez-vous la question : qu'est-ce qui est le plus inquiétant ? Que les facultés de médecine refusent d'accorder les places vacantes en résidence aux médecins immigrants ou qu'il y ait des places vacantes parce que les médecins québécois qui devaient les prendre ont préféré compléter leur formation ailleurs qu'au Québec ?


Tout pourrait se résumer à une question d'offre et de demande. La dénatalité québécoise conduira à une baisse de travailleurs disponibles alors que la demande, de manière générale, va se maintenir. La main-d'œuvre se faisant donc rare, sa valeur va alors augmenter. Et des choses devront changer pour donner envie au travailleur de venir ET de rester au Québec. Car la concurrence sera rude entre les provinces canadiennes.










Cette affaire illustre bien des défis qui attendent le marché du travail québécois : la pénurie de main-d'œuvre, les ordres professionnels, la mobilité des jeunes travailleurs formant la relève, la VRAIE place qu'on doit faire aux immigrants. Alors je vais jouer les Jojo Savard –animatrice télé québécoise qui avait une émission sur l'astrologie – et faire mes prédictions sur les changements qui pourraient toucher les immigrants sur le marché du travail.



Et la loi de l'offre et de la demande fera pression sur un élément influençant le marché du travail : la réglementation des professions. Malgré la pénurie de médecins, il ne suffit pas d'exhiber son diplôme en médecine en sortant de Dorval pour se voir offrir un poste. Mais dans l'affaire des places vacantes en résidence, on a surtout focalisé sur la « stupidité » de la décision des facultés (de ne pas offrir ces places aux médecins immigrants). Sans réellement s'interroger sur les raisons à l'origine de cette décision. Parce qu'il ne s'agit pas seulement de rendre disponible au public une compétence – ce qui déjà n'est pas tâche facile en soi –: il faut aussi s'assurer que le professionnel maîtrise le français et qu'il soit au fait de tous les aspects juridico-éthiques de sa future pratique (sinon, pourquoi réglementer une profession ?).



En résumé, il y a tension entre le devoir d'offrir une compétence et le devoir de protéger le public. Cette tension a toujours existé (d'où les inspections professionnelles et l'obligation de formation continue dans la plupart des ordres). Ce qui est peut-être nouveau ici, c'est que cette tension subit plus durement la pression de la loi de l'offre et de la demande. Pour augmenter l'offre. Sans tourner les coins (trop) ronds si possible au passage. Ainsi, on semble s'enligner sur un certain assouplissement des ordres professionnels mais difficile de savoir comment ça va évoluer. Parce qu'il y a du chasse gardée et surtout parce qu'il y a la notion complexe de protection du public à gérer.



Le Conseil Interprofessionnel du Québec – regroupement des 45 ordres québécois – a d'ailleurs produit un mémoire l'an dernier afin de faciliter la mobilité des professionnels formés à l'extérieur. L'Office des Professions du Québec – la police des polices chez les ordres – reconnaît également l'importance ET de moderniser l'encadrement des professionnels ET de faciliter la reconnaissance des acquis des immigrants.













Cela va donc donner un bon coup de pouce à une formalisation du processus de reconnaissance des acquis : le gouvernement fédéral a lancé un signe significatif avec la création du Bureau d'Orientation Relatif aux Titres de Compétences Étrangers (BORTCE). Mais c'est délicat : si l'immigration – en dernier ressort – est le terrain de jeu exclusif du fédéral, la réglementation des profession est un carré de sable





provincial. Or, la politique canadienne d'immigration a notamment pour but d'assurer la qualité de la main-d'œuvre au pays. Autrement dit, chacun détient une partie de la solution : moi le Canada je décide qui a légalement le droit de travailler ici et moi la province qui en a techniquement le droit. Si vous voulez, même quand vous avez le droit de travailler ici, il se peut que vous n'ayez pas le droit finalement, c'est-tu clair ?




C'est pour cela que le BORTCE est surtout un – diplomate – appel du pied d'Ottawa aux provinces pour qu'il y ait collaboration. C'est d'ailleurs cette gestion cloisonnée et fonctionnant par silos nuisant aux immigrants que critique justement Naomi Alboim et Elizabeth McIsaac dans une récente étude : « making the connections : Ottawa's role in immigrant employment ». Mais les provinces n'apprécient jamais qu'Ottawa viennent leur dire comment faire leur job : là encore, sûrement que la loi de l'offre et de la demande fera parler d'elle.



Et un des moyens qu'elles utilisent pour garder leurs chances est de s'unir : en avril dernier, l'Alberta et la Colombie-Britannique ont signé TILMA – Trade, Investment and Labour Mobility Agreement – afin de faciliter davantage la circulation des biens et des travailleurs sur leurs territoires. La Saskatchewan a déjà exprimé son intérêt d'en faire partie. L'Ontario aussi. Créant ainsi une pression énorme sur le Québec qui ne pourra pas s'offrir le luxe de faire bande à part, seul dans son coin. Une révision de l'ACI (accord sur le Commerce Intérieur) pour une plus grande libéralisation est envisageable à terme. Déjà en décembre 2006, la Loi 64 fût adoptée élargissant ainsi l'expertise des comptables généraux agréés (CGA) pour se conformer à cet accord.



Mais cela va exiger du Québec une refonte de son Code du travail afin de faciliter la circulation interprovinciale des biens et des travailleurs. Un processus d'ailleurs déjà entamé avec par exemple la Loi 31 adoptée en 2003 (recours à la sous-traitance). Les syndicats eux-mêmes veulent cette refonte pour pouvoir syndiquer cette nouvelle génération de jeunes travailleurs très mobiles, loyaux qu'envers eux-mêmes et souvent atypiques (donc peu présents en milieu de travail). Seuls les changements démographiques constituent des forces assez puissantes pour modifier le marché du travail : ainsi, l'équité salariale est la suite logique de l'arrivée massive ET définitive des femmes. Il en sera de même pour les immigrants une fois qu'ils auront atteint une masse critique suffisante. Déjà, les employeurs se montrent ouverts aux accommodements apparemment.



Ça fait partie d'un phénomène plus large qui est celui de la réingénierie des ressources humaines : la pénurie de main-d'œuvre conduit plusieurs entreprises à proposer des programmes d'extension de vie professionnelle à ses futurs retraités pour qu'ils continuent de travailler. Les gouvernements fédéral et provincial appuient ces initiatives à leur façon. L'ancienne titulaire du MICC, Lise Thériault, insistait sur la nécessité d'adapter la culture organisationnelle des entreprises d'ici à l'immigration. De toute façon, une telle restructuration est nécessaire pour s'adapter à la croissance de l'atypisme dans les emplois. La récente grève des employés de l'entretien de la STM a montré que quelque chose se passe. L'instauration d'un service minimal aux heures de pointe ne suffisait pas : de plus en plus de gens travaillent hors des heures de pointe traditionnellement rattachés aux emplois typiques.



Peut-être même que la formation continue va devenir une obligation formelle pour tous tant la globalisation de l'économie se fait forte. Cette mesure serait d'ailleurs intéressante à explorer pour l'admission dans un ordre professionnel : en effet, cela permettrait à l'immigrant d'être membre conditionnel de son ordre dès ou peu après son arrivée – et donc de s'insérer sur le marché du travail – en suivant parallèlement à sa vie professionnelle un programme de formation continue définie par son ordre et sous la supervision d'un collègue en milieu de travail.





L'idée n'est pas juste de combler les manques. C'est plus profond que ça : l'idée est de pouvoir continuer à créer de la richesse. Pour financer les services publics, payer la dette, bien sûr. Mais le fond du fond, c'est d'en créer suffisamment pour que les immigrants aient le goût de venir s'installer ici. Ce n'est pas plus compliqué que cela. Qui aurait envie de s'installer dans un Québec au taux de chômage élevé, économiquement anémique et aux faibles perspectives d'emplois ? Pourquoi autant de gens s'en vont en Alberta actuellement ? Bien sûr, aucun de nous n'est un ultra néo-libéral avide d'argent mais chacun de nous, tous autant que nous sommes, recherche une certaine qualité de vie en immigrant. Et les choses étant ce qu'elles sont, une des façons de créer une qualité de vie est d'avoir la richesse collective sous-jacente.



Vous ne me ferez pas croire le contraire. Et même si tel était le cas, vous seriez incohérent : en effet, pourquoi dans ce cas avoir choisi comme terre d'immigration le Québec, l'anti-chambre du continent du libre-entreprise ?



Et à ce chapitre, le Québec connaît un appauvrissement relatif. Non pas qu'il devient pauvre : il continue de croître économiquement. C'est seulement qu'il s'enrichit moins rapidement que les autres provinces. Pas de quoi s'affoler pour l'instant. Mais que de futurs médecins formés au Québec décident de faire leur résidence ailleurs, c'est inquiétant. Ou que d'autres professionnels immigrants, écoeurés de ne pouvoir pratiquer ici pour tous un tas de raisons, aillent aussi voir ailleurs au Canada. Et ce sont ces deux types de travailleurs – les jeunes et les immigrants – qui sont les plus sensibles à la prospérité économique. Parce que ce sont les plus mobiles. Comme par hasard, ce sont justement sur eux sur qui l'on compte le plus pour assurer la relève.



Moins de travailleurs, moins de richesses. Moins de richesses, moins de travailleurs. Bref, pour créer de la richesse, ça prend des travailleurs. Et pour en avoir, il faut leur donner de bonnes raisons de venir ici. Ici, créer de la richesse ne signifie pas devenir un antre du libéralisme sauvage mais simplement assurer la survie de la société québécoise.



Bien sûr, les progrès technologiques, les gains en productivité et la créativité des entreprises pour améliorer leurs performances créent de la richesse. Mais tout cela a des limites : ça prend encore des travailleurs pour faire rouler l'économie.



Et là, la loi de l'offre et de la demande prend des allures très concrètes.



Regardez les trois principaux indicateurs généralement utilisés pour évaluer la santé du marché du travail. Depuis quelques années, le taux de chômage (TC) bat des records de baisse et les taux d'emploi (TE) et taux d'activité (TA) ne cessent d'augmenter. Pourtant, comme partout ailleurs, ce n'est pas d'hier que la lutte contre le chômage au Québec existe. Qu'est-ce qui fait alors que ces trois taux s'améliorent nettement ? Si Emploi-Québec était si efficace que cela, ça se saurait. C'est – en très résumé – simplement un effet mécanique de pénurie de main-d'œuvre : y'a pas assez d'offre pour la demande. Donc, ceux en recherche d'emploi sont très confiants d'en trouver un (hausse du TA) ou en trouvent un assez rapidement (baisse du TC), rejoignant ainsi ceux qui ont déjà un emploi (hausse du TE).



Une récente enquête de Statistique Canada montre que l'immigration a un effet non négligeable sur la rémunération globale au pays : j'en retiens que le haut niveau de qualification de l'immigration canadienne tire la rémunération vers le bas car les employeurs disposent avec elle d'une main-d'œuvre qualifiée et relativement abondante. Offre et demande. On pourrait croire que l'employeur tient le gros bout du bâton. Et c'est vrai dans un sens mais c'est temporaire : car même le taux actuel d'immigration sera insuffisant pour combler les pénuries. Il suffit d'être patient et un jour – québécois de souche ou pas – vous aurez l'avantage et la rémunération globale devrait remonter (l'employeur n'ayant guère le choix de proposer un salaire plus attractif pour embaucher la compétence qui se fera de plus en plus rare).



Il est donc à la fois vrai et faux de dire que l'économie et le marché du travail québécois se portent très bien en ce moment (comme le reste du Canada d'ailleurs) : vrai pour les raisons citées précédemment et faux parce que ces bons chiffres reposent surtout sur l'actuel remplacement de la main-d'œuvre – qui se terminera à un moment donné anyway – que sur une réelle performance intrinsèque de l'économie québécoise. Donc, une fois que tous les baby-boomers seront rendus sur les terrains de golf ou à jouer les snowbirds et qu'on les aura remplacés, qu'est-ce qui va stimuler l'économie, i.e. créer de la richesse ? Difficile à dire : il y a l'économie du savoir bien entendu, la libéralisation accrue des échanges internationaux, mais peut-on avoir une vision à long terme avec l'attrait actuel pour les ressources naturelles canadienne et québécoise par exemple ? Dans son dernier rapport – « How Canada Performs : A Report Card on Canada » – le Conference Board reproche justement au Canada de trop se fier à ses ressources naturelles pour doper son économie, révélant par le fait même sa médiocrité en termes d'innovation.



Tom Kent, un promoteur acharné de politiques sociales novatrices au pays, juge que la politique d'immigration canadienne a une vision à court terme : au lieu de sélectionner des immigrants à l'employabilité théoriquement élevé (i.e. des gens fortement diplômés et professionnellement expérimentés), le Canada devrait surtout rajeunir son bassin d'immigration et accueillir davantage d'orphelins réfugiés politiques (conflits, catastrophes naturelles). Son argumentation : une immigration plus jeune ralentirait davantage le vieillissement de la population et en la formant ici – ce qui prendra des années – on l'enracine davantage au pays. Rien à voir avec les immigrants actuels, souvent diplômés, expérimentés et bilingues – donc très mobiles – qui ont une approche plus instrumentale de leur immigration canadienne (« vivre une expérience … Je ne sais pas si je serai encore là dans cinq ans … je ne me vois pas finir mes jours ici »). Je trouve que c'est une avenue intéressante qui mériterait d'être approfondie pour en saisir toutes les implications.



Bref, beaucoup de choses se passent et vont continuer à se passer. Personnellement, je trouve cela excitant car de grands défis nous attendent et je serai là pour y participer. Et la loi de l'offre et de la demande viendra donner un sérieux coup de pouce à ben du monde, y compris les immigrants. Les Manifestes pour un Québec Lucide et un Québec Solidaire sont d'ailleurs révélateurs de la croisée des chemins qui attend le Québec : face aux défis futurs, chacun y vend sa salade. C'est correct, ça fait partie de la game et surtout, ça crée les débats nécessaires à toute décision d'action. Faut « juste » calculer le prix à payer. Mais ça, c'est un autre débat.


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La chance au coureur

Ohana

Depuis avril, nous avons une nouvelle ministre de l'Immigration et des Communautés Culturelles (MICC) avec Mme Yolande James, députée libérale du comté montréalais de Nelligan.


À plus d'un titre, cet événement mérite qu'on lui consacre une chronique.


On applaudit donc bien fort l'audace de Mr Charest qui est un bon coup de pouce pour l'égalité sexuelle et la reconnaissance des communautés culturelles. Ça, c'est pour les bonnes nouvelles.


Maintenant, on se doute bien qu'il s'agit d'un – habile – calcul politique dont le but est de frapper l'imaginaire. En effet, Mme James est un bon « package ». À elle seule, c'est une représentation symbolique des femmes, des minorités visibles, de l'électorat jeune, des anglophones (bilingue et parents antillais anglophones) et de Montréal.








Parce que c'est une femme, parce qu'elle est jeune (30 ans en novembre prochain), parce qu'elle est issue d'une minorité visible. Et surtout parce qu'elle est la première personne de couleur à accéder à un poste ministériel. C'est aussi extraordinaire que Mme Claire Kirkland-Casgrain en 1961 (première femme députée) et Mr Alfred Jean en 1976 (première personne de couleur députée). Mr Charest le savait : il frappait un grand coup avec son Conseil des Ministres à la parité absolue. Il servira désormais de référence pour les suivants, quelque soit le parti qui sera au pouvoir.


Mme Yolande James (source : Assemblée Nationale)





Cinq en un, beau tir groupé quand vous devez former un gouvernement pris dans un régime minceur. Surtout qu'elle fût l'adjointe parlementaire de sa prédécesseure à ce poste, Mme Lise Thériault. Ça veut dire que quand sa patronne n'était pas là à l'Assemblée Nationale, Mme James parlait en son nom (et devait donc maîtriser ses dossiers). Et elle a en plus participé un groupe de travail sur la pleine participation à la société québécoise des communautés noires. Ceci pouvant expliquer pourquoi madame est au MICC.


Maintenant, personne ne s'attendait à ce qu'elle soit nommée à ce poste. À commencer par l'intéressée elle-même. Parce que c'est une junior sortie quasiment de nulle part (députée depuis 2004), parce qu'il y a beaucoup de députés « ministrables » dans le caucus libéral. Et aussi parce que Mme Thériault, sans être flamboyante, faisait une bonne job au MICC. La vérité est qu'elle doit sa nomination uniquement au tsunami électoral du 26 mars dernier. Mr Charest fût donc obligée de revoir sa copie et d'oser. Comme apporter du sang neuf (et inattendu) comme Mme James. Certes, mais certains trouvent la ficelle trop grosse. En effet, pourquoi nommer une si jeune députée, en âge et en expérience, au MICC si ce n'est pour ses origines ethniques ? En politique, on sait que frapper l'imaginaire, c'est gagner des votes.


Mais le MICC, sans avoir l'importance stratégique des Finances, de la Santé ou de l'Éducation, c'est quand même pas rien. Et vous avez raison : il s'y trouve des défis très concrets et significatifs à relever. Petit tour de propriété :


Le dossier des ordres professionnels. Nous savons tous que la réglementation des professions au Québec est un puissant obstacle à l'intégration professionnelle des immigrants. Or, tous les ordres professionnels doivent rendre des comptes à l'Office des Professions du Québec, elle-même relevant du Ministère … de la Justice. Mais le MICC a quand même mis en place un Groupe de Travail sur les professions et métiers réglementés. Mais on sait qu'en soi, c'est un dossier complexe à piloter.


Le cas des médecins étrangers pour les places vacantes en résidence est un autre bon exemple. Comme c'est relié à la santé, normal donc de voir Mr Couillard sur le front. Il s'est même impliqué personnellement au lieu de se contenter de suivre ça de loin. Par contre, silence radio du côté de Mme James. En fait, ce dossier concerne aussi les ministères de l'Éducation et de la Justice (pour la reconnaissance des diplômes). Qui donc devrait « leader » ce dossier ? Certainement pas Mme James en tout cas. Parce qu'elle fait figure de boy-scout face à ses trois collègues ministres, tous des poids lourds du PLQ. Surtout que Mr Couillard est pressenti pour devenir calife à place du calife au parti. Il prend alors toute la place, en témoigne son occupation médiatique. Anyway, dès qu'il s'agit de santé, ça devient automatiquement une affaire d'état au Québec. Fa que tasse-toué Yolande pis laisse jouer les grands.


Pourtant, l'immigration EST un projet de société pour le Québec vu les défis collectifs à relever. Chaque ministère est donc concerné à quelque part. L'immigration, ça peut donc devenir un projet majeur et mobilisateur ou rester un chantier flou et dilué : tout dépend de qui est à la barre du MICC. Autrement dit, Mme James a présentement l'opportunité rêvée de faire une différence.


Et elle en a l'occasion avec le dossier des accommodements raisonnables (AC). Sujet chaud. Parce que Mr Dumont, durant la campagne électorale a su – et avec raison – en faire un véritable enjeu d'affirmation de l'identité nationale en répétant inlassablement que c'est assez. Et une grande partie de l'électorat québécois s'est retrouvé dans son ton populiste. Et Mr Charest d'embarquer : son discours inaugural du 09 mai dernier, teinté de nationalisme, insistait sur l'importance de rappeler aux immigrants les valeurs fondamentales de la société québécoise et qu'une ligne claire devait être tracée. En outre, l'aspirante-calife au Parti Québécois, Mme Marois, tient aussi un discours nationaliste identitaire. Quasiment laissé à l'abandon par la rectitude politique, Mr Dumont a donc rouvert le terrain identitaire. La performance électorale adéquiste ayant légitimé ce coup d'audace, PQ et PLQ n'ont pas perdu de temps pour s'y engouffrer.



















Jean Charest – chef du PLQ




Mario Dumont – chef de l'ADQ




Pauline Marois – PQ










« Je crois dans la diversité qui enrichit notre identité, mais je dénonce l'intégrisme religieux qui l'appauvrit. »



«Le contribuable québécois qui paie ses taxes n'a plus accès à son CLSC parce que cela brime la culture des autres. Ce n'est d'aucune façon raisonnable»



« [...] : nous sommes des francophones, solidaires et démocrates, tolérants mais désireux du respect de notre identité»




En clair, ça devient une des priorités des chefs, dépassant politiquement les compétences de Mme James au MICC. Et d'ailleurs, j'ignore si sa couleur de peau et sa montréalitude seront véritablement des atouts. En effet, auprès de l'électeur moyen, les AC sont aujourd'hui négativement associés aux minorités visibles et à la gestion montréalaise du dossier. Une gestion dépassant largement le seuil de tolérance des régions (cf. Hérouxville). C'est une arme à double tranchant. En effet, comment l'électeur québécois de souche et francophone, agacé par ce dossier, va réagir en voyant que la personne chargée de l'immigration est issue des minorités visibles et qu'elle vient de Montréal ? De l'autre bord, en mettant justement une telle personne au MICC, c'est aussi tenter d'apaiser le débat en montrant que la volonté gouvernementale n'est pas uniquement blanche, de souche et francophone. Mais le terrain est miné : la récente sortie de Gérard Bouchard (un des deux présidents de la commission chargée de la question) sur la nécessité, selon lui, que le Québec devienne souverain pour régler la question n'est pas vraiment pour l'aider. Elle est d'ailleurs restée muette aux demandes répétées des médias qui souhaitaient avoir sa réaction. Alors que PQ et ADQ ne se sont pas fait priés pour donner leur opinion. Enfin, est-il nécessaire de rappeler que ce dossier relève davantage des droits et libertés dont le gardien est le ministre de la Justice, Mr Dupuis, et non le MICC.


Alors que lui reste-t-il à faire ? Faire avancer les dossiers en marchant sur des œufs : aucune initiative risquée ne sera permise vu l'extrême vulnérabilité du gouvernement. Surtout avec la possibilité de retourner en élections en tout temps. Au fédéral, l'espérance de vie moyenne d'un gouvernement minoritaire varie de 18 à 24 mois. Mme James ne peut donc pas faire grand-chose en si peu de temps. Surtout que tout ce qu'elle fera et dira sera scruté par l'opposition. Comme tous ses collègues ministres d'ailleurs. À la différence qu'on lui fera probablement remarquer que c'est sa certaine « jeunesse » qui justifie ses faux-pas.


Vous me direz : il faut bien un début à tout. Justement, ce n'est pas tout. Avant même qu'elle ne se soit assise dans son fauteuil ministériel en cuir, ça protestait déjà. Pas pour dénoncer sa nomination, non non, (quoique). Certains critiquaient la faible représentativité des anglophones dans le Conseil des Ministres. En effet, les anglophones ont toujours pu compter sur une bonne représentation au gouvernement (au regard de leur poids démographique et historique au Québec). En n'ayant que Mme James comme représentante, ils se sentent floués. The Gazette lui reproche même d'avoir accepté ce poste qui fait d'elle un simple jouet du Premier Ministre. Vous nous prenez pour acquis Mr Charest, rajoute Mme Karin Marks, mairesse de Westmount. Ne tentez pas les angryphones de se tourner vers l'autre option fédéraliste – enfin – disponible, l'ADQ (peu probable). Ou de repartir un Parti Égalité avec la naissance de Affiliation Quebec, un parti « canadian-oriented » dont le fondateur, Allen Nutik, a déjà qualifié Mme James de « absolute neophyte ».










D'autres se sont indignés que l'on n'ait pas choisi Mr Emmanuel Dubourg, nouveau député libéral dans le comté montréalais de Viau. Et surtout d'origine haïtienne. Ces voix tenaient à rappeler l'apport significatif de la communauté haïtienne au développement de la société québécoise, en particulier lors de la Révolution Tranquille. Sa nomination aurait été alors vue comme un juste retour des choses ; une sorte de reconnaissance officielle pour services rendus.


Mr Emmanuel Dubourg (source : Assemblée Nationale)












Il y a aussi Mme Fatima Houda-Pépin, députée libérale dans LaPinière. Politicienne chevronnée (élue pour la première fois en 1994) qui, sans jamais avoir été ministre, est politiquement très active. D'origine marocaine et de confession musulmane, elle s'est faite sa place au soleil en se faisant la défenderesse d'un islam progressiste au Québec. Venant de la Rive-Sud – une partie du 450 qui a contribué à porter l'ADQ au statut d'opposition officielle – Mme Houda-Pépin au MICC aurait été un message intéressant lancé à la fameuse classe moyenne.





Mme Fatima Houda-Pépin (source : Assemblée Nationale)



Comment expliquer alors son absence au MICC ? Mes hypothèses : avec les minorités visibles et leur gestion montréalaise, il existe aussi un amalgame entre AC et Islam. Pourtant, il semble que cela ne soit pas du tout le cas si l'on se fie à un article de presse, s'appuyant lui-même sur une étude de la Commission des Droits de la Personne. Quand même : inutile de rajouter de l'huile sur le feu a dû se dire Mr Charest. Même si la madame a largement démontré son approche laïque et qu'elle est beaucoup plus expérimentée que Mme James. En plus, présent depuis 1994 au PLQ, elle fait donc partie des meubles alors que les québécois voulaient du changement. Enfin, un autre député permettait de faire un autre tir groupé : représenter la communauté arabe ET la région de la Capitale-Nationale (largement dominée par l'ADQ). Mr Hamad, député de Louis-Hébert, d'origine syrienne et Ministre de l'Emploi et de la Solidarité Sociale.


Alors Fatima ronge son frein en silence. Tout comme Mme Thériault, l'ancienne titulaire du MICC, très déçue de s'être fait remplacer par son adjointe parlementaire. Ça doit s'ignorer superbement quand elles se croisent dans les corridors de l'Assemblée. Ce qui est assez ironique car chacune étant issue d'une communauté culturelle différente, toutes trois visaient cependant le ministère chargé de l'harmonie entre les communautés !


Il y a pourtant d'autres femmes ministres. Exact. Mais soit ce sont des valeurs sûres soit elles sont des vedettes (comme l'ex-journaliste de Radio-Canada, Christine St-Pierre). La toute jeune et quasiment inconnue Mme James ne fitte pas dans le décor. Ce qui rend la ficelle encore plus grosse. Et là, on ne peut s'empêcher de penser à la nomination de Mme Michaëlle Jean au poste de Gouverneure Générale du Canada en 2005. Pourquoi ? Parce que ce poste, essentiellement honorifique, était une pure opération de relations publiques. Menée d'ailleurs de main de maître par le Premier Ministre fédéral de l'époque, Mr Martin. Et ancien chef du PLC, le parti à l'origine des mythes du bilinguisme et du multiculturalisme canadiens.


Permettez-moi de trouver cela triste. Considérant la grande intelligence et lucidité qu'on connaît à Mme Jean, il m'apparaît impossible qu'elle ne soit pas consciente de la vaste mascarade à laquelle elle participe. Ce n'est pas Mme Jean qui ne fitte pas dans le décor : c'est l'institution qu'elle représente qui est devenue anachronique. Rien de bien différent avec ces élites locales que les puissances européennes créaient, installaient et manipulaient dans leurs anciennes colonies.


Surtout que Mme Jean enchaîne les gaffes. Parce que la Gouverneure Générale est censée symboliser la permanence de l'État Canadien, au-delà des partisaneries bassement politiques ou idéologiques. Elle doit rester au-dessus de la mêlée. Or, elle ne le fait pas : quand il ne s'agit pas des québécois, elle s'ingère dans des décisions gouvernementales. Est-il besoin de lui rappeler qu'elle n'est pas élue et que son devoir de réserve n'est pas une suggestion : c'est une obligation. Pourtant, Mme Jean le savait très bien en acceptant la job. Et comme l'a écrit Joseph Facal : « si inaugurer des chrysanthèmes et distribuer des médailles l'ennuient, il fallait y penser avant. »


Bien sûr, les éminentes positions de Mesdames Jean et James sont porteuses d'espoir et constituent des exemples pour toute minorité, pas juste celle des noirs. Elles susciteront des vocations – et tant mieux – mais je ne peux m'empêcher d'y voir l'expression d'une structure paternaliste agaçante. Qui enferme les minorités visibles dans des postes symboliques attisant de facto cynisme et raillerie. Ça l'est clairement pour Mme Jean et plus subtilement pour Mme James. Et font complètement oublier les vraies victoires, réelles celles-là, basées sur une pertinence indiscutable de la compétence. Comme celle de Mme Guylaine Beaugé, première femme noire nommée juge à la Cour Supérieure du Québec (quoique la nomination d'un juge comporte aussi son lot de calcul politique).


Cependant, Mme James est une élue en charge d'un poste aux pouvoirs et responsabilités bien concrets. Mais pour toutes les raisons que j'ai citées précédemment, il est à craindre qu'elle ne traîne cette réputation de marionnette, ce qui affectera sa crédibilité. En outre, la déconfiture du PLQ auprès de l'électorat francophone (on le surnomme déjà le parti des anglais), le rapport Grenier sur Option Canada qui risque de nuire à Mr Charest et la lutte qui s'ensuivra pour le remplacer vont réduire encore davantage sa marge de manœuvre. Elle a cependant tout pour réussir : brillante, intelligente et une belle carrière devant elle, que ce soit comme politicienne ou avocate. Yves Boisvert, chroniqueur à La Presse, juge qu'il faut donner la chance au coureur. Je vais aller dans le même sens que lui.


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La charrue avant les boeufs

Ohana

Le 17 avril dernier, c'était les 25 ans de la Charte Canadienne des Droits et Libertés. C'est en effet en 1982 qu'elle est entrée en vigueur, quand la Constitution fût rapatriée au Canada.


On sort les superlatifs quand on parle d'elle : texte constitutionnel, elle est donc supra législative (toutes les lois fédérales et provinciales y sont subordonnées). Par les libertés fondamentales qu'elle énumère (expression, religion, circulation, etc), elle est la suprême expression du type de société que visent les canadiens. Et le discours officiel nous vend l'idée que ce petit guide est le garant de notre avenir commun. Je n'en suis pas si sûr.


Regardons la situation identitaire des trois principaux groupes constituant le Canada : le Canada anglais, le Québec et les Premières Nations.



















Le Canada anglais oscille entre sa fidélité à la Couronne, ses tentatives d'émancipation et son désir inavoué de céder aux États-Unis. Parce que pendant longtemps, le Canada anglais n'a jamais eu besoin de se définir clairement : dès le début, un kit complet fût à sa disposition (une Reine, un Gouverneur Général, l'Union Jack).



Ce n'est que très récemment qu'il a élaboré son propre concept : des armoiries en 1921 (notez la présence persistante de l'Union Jack), un drapeau en 1965, une politique du Multiculturalisme en 1971, un hymne national en 1980 (créé en 1880 par un canadien-français), une Charte en 1982.



C'est ce que j'appelle le Concept Canada dans la lignée des ministères et agences fédéraux.





Charte Canadienne






Devise de l'Ordre du Canada : « ils veulent un pays meilleur »





Un concept qui est aussi quelque chose entre les Montagnes Rocheuses, un fringant uniforme de la GRC et un vibrant appel à intégrer la grande famille canadienne lorsque vous devenez citoyen canadien.






















Les Montagnes Rocheuses



Jeune canadienne



« Sergeant Preston » - RCMP





C'est du marketing. Et efficace car il fonctionne auprès des immigrants. En particulier avec ceux venant de pays ruinés ou dévastés. Normal : qui n'aspire pas à avoir une vie meilleure ? Le seul défaut de cette stratégie est qu'elle est jeune. La mayonnaise a donc de la misère à prendre : une fois le tapis rouge, les petits drapeaux canadiens et Mme Michaëlle Jean rangés sur les tablettes à Rideau Hall, le Canada anglais recommence sa valse d'hésitations identitaires.


Le Québec, lui, est minoritaire depuis longtemps en population, culture et langue. Mais paradoxalement, son socle identitaire est plus solide car beaucoup plus ancien. La Conquête de 1760, en le coupant de la métropole et en l'amputant de ses élites, a provoqué un repli sur soi l'amenant à forger seul son identité tout en se colorant des inévitables influences périphériques (Canada anglais, États-Unis, Autochtones).


En a émergé un solide sentiment identitaire du « Nous » centré d'abord autour de la religion, ensuite par la solidarité sociale, la cohésion culturelle ou encore la protection linguistique (Loi 101). Mais aussi affirmée que soit son identité, elle reste tourmentée. Ainsi, autour du noyau dur de l'affirmation nationale (société distincte), s'est mis à graviter avec le temps un brouillard d'hésitations sur la voie à suivre (fédéralisme ? Souverainisme ? Autonomisme ?).


Et il y a les Premières Nations. À l'inverse des deux premiers, ce groupe est non seulement le plus petit en population mais ne constitue pas un tout relativement homogène sur les plans identitaire et linguistique (plusieurs nations amérindiennes ayant leur propre dialecte). Cela en fait donc un groupe très diversifié et la colonisation en a fait un collectif culturellement, économiquement et linguistiquement estropié. En plus d'être gangrené par la contrebande, les fléaux sociaux (taux de suicide, violence familiale, sous-scolarisation) et les luttes de pouvoir intestines.









Ainsi, de manière générale, le sentiment identitaire au pays est très fragile. Surtout que les sources de cette faiblesse diffèrent grandement selon le collectif. Ainsi, toutes les solutions proposées pour créer une unité nationale se sont révélées des échecs : les publicités de la brasserie Molson « I am Canadian » ont eu plus de succès que celles de Patrimoine Canada !



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Plus sérieusement, des divergences de fond demeurent obstinément (partage des compétences, péréquation, déséquilibre fiscal, fédéralisme asymétrique, récurrence de nationalismes régionaux). Résultat : le Canada a une difficulté structurellement chronique à se construire une identité susceptible de faire consensus coast to coast.


Par ailleurs, le contexte entourant la naissance de la Charte est très instructif. En effet, elle s'inscrit dans un mouvement mondial de décolonisation d'après-guerre. Il en a résulté un changement de paradigme en Occident concernant les minorités culturelles. Longtemps opprimées, elles ont enfin obtenu une certaine reconnaissance. Rajoutez la fin de la Guerre Froide, la mondialisation économique et l'incapacité occidentale à freiner sa dénatalité et on obtient une intensification des flux migratoires du Sud vers le Nord – en particulier vers le Canada –


Résultat : des milliers d'immigrants arrivent et s'installent ici. Beaucoup d'entre eux sont porteurs de cultures fortes et sont issus de pays dictatoriaux ou en guerre. Ils sont donc avides de libertés, déterminés à préserver – à juste titre d'ailleurs – leur identité et sont persuadés qu'ils vont pouvoir le faire ici inconditionnellement (merci Concept Canada). Rajoutez à cela qu'on ne leur impose pas le critère d'ancienneté culturelle (Multiculturalisme). Et qu'on leur fournit sur un plateau d'argent ce qui se fait de meilleur sur le marché, vous savez le genre de truc imbattable, pour protéger leurs droits individuels (la Charte). Et tout cela exactement là où se trouvent trois collectifs extrêmement fragiles au niveau identitaire.


La table est mise pour la curée.


Au niveau du Québec, ils ont tôt fait de palper la crise identitaire locale. Et cernent rapidement les sources de confusion (canadiens ? canadiens français ? québécois ?), relèvent les incohérences (nation québécoise ? province canadienne ?) et soulignent les impasses (qui sont les premiers arrivants : les français, les anglais ou les autochtones ?).


Cet afflux massif d'immigration amplifie aussi les lignes de divergence culturelle entre les trois collectifs initiaux. Quand en 2004 le rapport Boyd recommandait l'utilisation encadrée de la Charia en Ontario, l'Assemblée Nationale du Québec votait une motion pour dénoncer cela. Quand, lors de la dernière campagne électorale québécoise, Jean Charest a soulevé la possibilité d'une partition du Québec en cas d'indépendance, des communautés autochtones du Québec ont rappelé qu'elles auraient leur mot à dire.


Quand tu as déjà de la misère entre colocataires, tu te demandes sérieusement de quoi ça va avoir l'air quand d'autres vont frapper à la porte. En effet, comment voulez-vous assumer sereinement une Charte quand le Canada n'est même pas en mesure de s'assumer pleinement en tant que collectivité ? Et c'est encore plus problématique quand son article 27 dit que « toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l'objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens ». Et là, je vous le dis tout de suite : par patrimoine culturel, on entend certes les trois collectifs initiaux mais surtout les minorités culturelles qui s'en viennent.


Parce que c'est la voie que le Canada anglais, initiateur de cette approche, a choisi pour se trouver une identité : s'appuyer sur celles des arrivants. Le principe en soi me questionne : c'est comme faire de la construction de sa maison un éternel chantier. Mais avant que sa propre identité soit diluée, il a le temps de voir venir, masse critique oblige. Le problème est que son identité est déjà diluée en soi. A. Smith, dans un de ses ouvrages, s'interroge d'ailleurs sur la véritable existence d'une identité canadienne en se demandant si les canadiens ne sont pas trop américanisés pour avoir une véritable indépendance culturelle. J. Kay, dans son éditorial du 24 avril dernier dans le National Post, se questionne sur les incohérences de l'approche multiculturelle. Louise Vigneault, spécialiste des mythes fondateurs, constate la recherche ardue du Canada à se trouver des héros faisant l'unanimité auprès de toutes les communautés. On a juste des héros locaux qui renforcent d'ailleurs les lignes de fracture (prenez par exemple Maurice Richard ou Don Cherry).


Et cette absence de consistance dans l'identité canadienne date de bien avant l'immigration contemporaine. Il est donc évident que le Canada anglais – à moins d'un revirement majeur que je lui souhaite tellement – ne pourra sortir gagnant avec sa stratégie marketing actuelle. Trop jeune, trop artificielle, elle perd en plus le peu de crédibilité qui lui reste quand Ottawa la brade littéralement en faisant pleuvoir les certificats de citoyenneté (référendum de 1995) ou quand il ne la vend pas carrément (scandale des commandites).


Après, l'on s'étonne que des immigrants quittent le pays une fois la citoyenneté en poche. Ou on s'indigne candidement qu'Hérouxville édicte des règles de conduite. On a mis la charrue avant les bœufs.


Là encore, j'entends les ayatollahs du pensez-juste dire que je favorise le protectionnisme en légitimant la vigilance envers l'Autre. Ce à quoi je réponds que je n'ai même pas besoin de le faire : l'approche multiculturelle le fait à ma place. Et MILLE FOIS MIEUX. Mr Legrand, démographe à l'Université de Montréal, croit que la politique du multiculturalisme contribue a érigé un mur entre les québécois et les nouveaux arrivants. En effet, «la première chose qu'un immigrant fait en arrivant aux États-Unis, c'est de vouloir passer pour un Américain, dit-il. Ici, on leur dit de garder leur culture et de continuer à faire ce qu'ils faisaient dans leur pays d'origine. Ce n'est pas comme cela qu'on réussira à mélanger tout le monde.»


Ainsi, en favorisant cette voie, on rend caduque toute initiative de consolidation d'identité collective chez TOUS les groupes, qu'ils soient peuple fondateur, Première Nation ou issue de l'immigration. Plutôt que l'union nationale, c'est l'atomisation culturelle qu'on obtient. N'est-on pas mieux de laisser le temps aux collectifs initiaux de se définir pour s'assurer d'eux, au final, une plus grande tolérance face à l'autre ? Premièrement parce qu'on leur aura laissé le temps tout simplement. Et deuxièmement parce qu'ils seront maîtres de ce processus de réappropriation identitaire. Si j'ai confiance en qui je suis et que personne ne m'a forcé à le faire, je serais plus confiant envers l'autre. La Charte fait tout le contraire : non seulement elle impose aux trois collectifs de se tasser pour faire de place aux autres mais en plus, elle leur dit de le faire tout de suite.


Aurait-on donc visé trop haut avec la Charte ? Vous répondrez non si vous croyez naïvement en un Canada bilingue et multiculturel en l'état actuel des choses. Vous répondrez oui si vous faites preuve de lucidité. Et vous répondrez qu'on a visé très juste si vous estimez, comme moi, que l'un des objectifs – inavoué celui-là – était de coincer le Québec. Comprenez qu'une politique multiculturelle est nécessairement assimilatrice. On fait alors d'une pierre trois coups : non seulement on s'achète une image de pays ultra progressiste mais en plus, on noie la distinction culturelle québécoise. Et dans ce contexte qui se veut de grande tolérance, plus les québécois s'énervent (Loi 101, accommodements raisonnables), plus ils passent alors pour des xénophobes. Ça polarise le débat, simplifie les opinions et permet de généraliser : les gentils canadiens anglais d'un bord et les méchants québécois de l'autre bord. Diviser pour mieux régner.


Ainsi, au nom de la Charte, des éléments centraux de l'édifice identitaire québécois sont altérés. Exemples : invalidation d'articles de la loi 101 qui interdisaient l'usage d'une autre langue que le français dans l'affichage commercial au nom de la liberté d'expression (Ford c. Québec – 1988) ; autorisation d'obtenir des soins de santé dans le privé quand le public ne peut en fournir dans des délais raisonnables au nom du droit à la vie (Chaoulli c. Québec – 2005) ; autorisation du port du kirpan dans son école pour un jeune sikh au nom de la liberté religieuse (Multani c. CS Marguerite Bourgeoys – 2006).


Qu'on se comprenne bien : je ne veux pas d'un Québec à l'identité cristallisée. Ni d'un Québec dictatorial. Mieux vaut encore disparaître : en témoigne le dogmatisme de la Grande Noirceur. Il a fallu rien de moins qu'une révolution – même tranquille – pour en sortir. Je suis passionnément pour une voie évolutive, parce que la vie l'est. Ainsi, l'approche multiculturelle est loin d'être injustifiée, j'y adhère même en partie ! Elle est simplement prématurée car inadaptée à la réalité identitaire actuelle du Canada. Jean Chrétien, l'un des artisans majeurs de la Charte, a même admis sa surprise de voir qu'elle a conduit à la légalisation du mariage entre conjoints de même sexe. Le dernier rendez-vous stratégique de l'Institut du Nouveau Monde a d'ailleurs fait ressortir le besoin de « faire le point sur les valeurs communes, sur ce qui nous réunit ». M. Bouchard, coprésident de la commission d'étude sur les accommodements raisonnables de continuer en disant que « pour souder toutes nos tensions, entre le civique et l'identitaire, l'homégénité et la diversité, nous pourrions travailler sur l'idée des valeurs communes, a-t-il conclu. Ces valeurs forment plus que du droit, plus que des idées universelles, plus que de la charte. C'est spécifique et rassembleur. On peut bâtir à partir de ça, bâtir non seulement un projet de société mais une société de projets.»


Surtout que la Charte, tout comme la Constitution, ont été imposés au Québec. C'est un forumiste, Épervier, qui a eu la meilleure formule à ce sujet selon moi : c'est comme si le Canada avait imposé le mariage au Québec sans lui demander si ça le tentait.


J'aime le Québec. Et j'aime le Canada. Et c'est précisément pour cela que je suis aussi critique car leur avenir me tient à coeur. Des changements intéressants sont d'ailleurs en cours. Stephen Harper ébranle l'image internationale historiquement progressiste du Canada : réorientation de la mission afghane, alignement explicite sur Washington, mise au rancart du protocole de Kyoto. Et au Québec, la performance adéquiste est révélatrice d'un certain nationalisme québécois en profonde redéfinition qui n'est pas sans rappeler le PQ des débuts selon l'historien Éric Bédard. Par ailleurs, le même Mr Bouchard de tantôt de souligner le désir des québécois de reconstruire leur mémoire nationale existante en fonction des nouvelles réalités culturelles. Se prépare-t-il tranquillement une – autre –révolution ?


La Charte des droits et libertés deviendra le parfait petit guide du citoyen canadien quand elle sera assortie d'une charte des devoirs et responsabilités individuelles. Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain : la disposition dérogatoire permet aux gouvernements de s'assurer – temporairement – une marge de manœuvre. Et son article 1 nuance l'absolutisme des libertés en veillant au maintien d'une société libre et démocratique : ainsi, la littérature haineuse et la pornographie infantile ont été jugés comme des violations raisonnables à la liberté d'expression. Cela renforce mon désir de voir le législateur – fédéral et provincial – assumer enfin ses responsabilités en cessant de confier au juge le soin d'interpréter seul la Charte. On est loin d'un activisme judiciaire mais personne n'est dupe : un jugement de la Cour Suprême du Canada a souvent une énorme portée politique alors que les juges ne sont pas élus. Surtout, comme le souligne José Woehrling, professeur de droit à l'Université de Montréal, que le Québec francophone n'est majoritaire que localement dans la confédération. Même si cette même juridiction fédérale a reconnu la quasi-constitutionnalité de la Charte Québécoise des Droits et Libertés, l'épée de Damoclès demeure. Les contraintes d'une Charte fédérale sont donc alors beaucoup plus pesantes pour un Québec majoritaire/minoritaire. L'économiste Dave K. Foot visait juste en disant que « la démographie explique les deux tiers d'à peu près n'importe quoi ».


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Sorry, I don't speak French

Ohana

En août dernier, Paul Morissette, secrétaire du Syndicat des professeurs de l'État du Québec, faisait publiquement part des inquiétudes de ses collègues, professeurs de francisation auprès des immigrants allophones, à former des citoyens de seconde zone en leur enseignant le français.



En effet, selon eux, l'anglais est encore bien souvent la seule langue permettant l'obtention d'un emploi. Et comme leur mission première est de supporter l'intégration des immigrants et que cela passe le plus souvent par l'emploi, ils ont alors un sentiment de culpabilité : « ils savaient que la langue française ne donnait pas souvent d'emploi et ils n'ont rien dit. » poursuit Mr Morissette. Si lire cela ne vous a pas fait grimper aux rideaux comme moi, merci d'avoir pris la peine de me lire jusque-là et bonne journée. Parce que le reste de ma chronique ne vous intéressera pas. Ou au contraire. Finalement, je vous demande particulièrement de la lire si ce sujet ne vous intéresse pas. On ne prêche pas auprès des convertis, même si ces derniers sont bien sûr les bienvenus !



Corrigez-moi si je me trompe mais si j'ai bien compris, ces professeurs se sentent coupables d'enseigner le français aux immigrants allophones car cette langue sera davantage un handicap dans leur insertion professionnelle. Pauvres d'eux autres : pognés à former du futur cheap labor. Duplessis doit se retourner dans sa tombe.



Penser ainsi, c'est penser en dominé. Parce c'est favoriser la résignation et l'impuissance sale qu'on veut faire passer pour de la lucidité : ben oui, l'anglais est la langue mondiale des affaires. Pis on est en Amérique du Nord en plus, faut s'adapter coudonc. En plus, l'immigrant allophone a déjà tellement d'obstacles à gérer qu'on ne va pas - en plus ! - lui compliquer davantage l'affaire en lui imposant une langue qui ne lui servira à rien finalement. En d'autres termes, c'est dire à l'un des éléments majeurs de la survie de la société québécoise (l'immigrant) que son ciment fondamental (le français) est inutile. Wow, toute une promotion de la société québécoise, ça.



Penser ainsi, c'est pensé petit. Parce que ça réduit l'intégration à l'unique dimension professionnelle. Attention : je ne suis pas en train de dire que la job c'est pas important. C'est majeur dans l'adaptation à la société d'accueil. C'est le ton péremptoire qu'utilise Mr Morissette qui me fatigue. Dire que ses collègues ont de la difficulté à vendre le français quand l'immigrant a des soucis bien concrets (genre trouver une job), je n'ai aucun problème avec ça. Je travaille moi-même au service de francisation à Sherbrooke et on deale régulièrement avec ça. Mais dire qu'ils se sentent coupables, qu'ils se trompent de langue d'enseignement et qu'ils forment des citoyens de seconde zone, y'a ben des limites.



Un tel discours, c'est favoriser une approche professionnelle réductrice et non une vision culturelle globale. En clair, c'est instrumentaliser le processus d'intégration de l'immigrant en lui disant que son salut passe uniquement par la job ; ceci n'étant possible qu'en maîtrisant l'anglais, bien entendu. Et le pas est franchi avant même de s'en rendre compte : dans ce cas, pourquoi ne pas aller dans le ROC ? C'est plus grand – donc plus d'opportunités d'emploi – et le concept de société québécoise distincte, oubliez ça. Et croyez moi, y'a pas que les souverainistes au Québec qui vont protester. Alors n'en faites pas un débat entre fédéralistes et indépendantistes (et autonomistes …). À moins, évidemment, que le Québec finisse par allumer que c'est l'anglais qu'il faut enseigner. À ce sujet … Pourriez-vous, s'il vous plaît, me rappeler pourquoi le Québec n'est justement pas encore passé à l'anglais ?



On me répliquera que l'immigrant saura faire la part des choses : que si l'anglais est un atout de manière générale dans le monde du travail au Québec, il va cependant faire la distinction dans un environnement où la langue officielle restera le français. Douce naïveté quand tu nous tiens … La situation géolinguistique particulière du Québec oblige à voir le doux envahissement fait ailleurs comme une OPA hostile ici. Parce que vous savez, on est bien obligés de voir les choses un peu différemment quand on est en mode survie. Et il ne s'agit pas ici de se battre pour continuer à rouler en VUS. Mais de simplement vouloir continuer à vivre en français.



Alors il nous appartient, comme société, de fournir à l'immigrant allophone les structures nécessaires pour qu'il choisisse le français.



La francisation en est donc une. Et détail important : elle agit en première ligne. Comme la première impression, beaucoup de choses déterminantes se jouent et se décident ici. La francisation est donc un gros morceau du ciment identitaire néo-québécois qui ne demande qu'à émerger chez l'immigrant. Parce que parler, c'est relier. Et relier, c'est partager. Suggérer alors que l'anglais serait un choix plus pertinent, c'est ouvrir une brèche dans l'édifice linguistico-culturel québécois, déjà pas mal ébranlé.



En effet, l'actuel paysage politique québécois impose un nouveau rythme à plusieurs dossiers. Comme faire le ménage dans les finances publiques par exemple. Et accessoirement, s'occuper du sentiment nationaliste québécois également. Parce qu'il y avait de ça aussi dans le vent qui a soufflé le 26 mars. Sentiment qui exige des réponses – pensez aux accommodements raisonnables – et ça presse. Ben des choses pourrait changer ici – pourquoi par un test de résidence permanente version québécoise ? - avec un gouvernement minoritaire obligé de composer avec une opposition officielle qui s'est fait l'étendard de cette patate chaude.













D'autant plus que Graham Fraser, le nouveau commissaire fédéral aux langues officielles, en rajoutait récemment en tirant la sonnette d'alarme sur l'état catastrophique du français au Canada.



Et lui d'avancer que la survie même du Canada repose sur sa capacité à être réellement bilingue. Voilà un discours qui tranche clairement avec les propos de Mr Morissette !





Alors francisation, anglicisation, bilinguisme ?



Graham Fraser


Source : www.ocol-clo.gc.ca




Pendant que beaucoup vont déchirer leur chemise sur cette question, une troisième voie pointe le nez, celle du trilinguisme avec l'espagnol qui est la langue la plus populaire au Québec après le français et l'anglais. Cette langue peut d'ailleurs compter depuis peu sur Tele NuevoMundo (NMTV), nouveau venu dans le paysage télévisuel québécois.
















De gauche à droite :


Maria Eugénia Robertson, animatrice


Maria Teresa Calderon, présidente


Leonardo Gimeno, chef d'antenne


Ada Catherine Henriquez, vice-présidente



Quatre membres de la station NuevoMundo






Source : La Presse (photo par Alain Laberge)







Déjà, l'on s'interroge sur les risques de ghettoïsation d'une télévision uniquement espagnole – cf. OPA hostile - même si elle ne diffuse pour le moment que dans les régions de Montréal, Québec et Gatineau. NMTV rejette cela en affirmant offrir une programmation branchée sur la société québécoise comme Sabor a mi, une émission présentant les plaisirs gastronomiques de Montréal. Faut voir.



Dans ce contexte, se demander si la francisation ne devrait pas devenir anglicisation est plutôt incongru. Étonnant même de la part d'intervenants québécois qui devraient être conscient des implications d'une telle demande pour la société québécoise. Pandore n'aurait pas pu ouvrir pire boîte. Mr Morissette continue en affirmant que la situation actuelle favorise davantage les préjugés contre l'immigration. En effet, quand l'immigrant s'anglicise, le québécois se sent menacé (alors pourquoi le pousser à s'angliciser d'abord ?). Mais quand l'immigrant se francise, on en fait une future victime des inégalités socio-économiques. Ce qui favorise chez le québécois la désagréable impression d'entretenir l'immigrant sur le bien-être social.



Là où vous vous en allez avec votre seconde affirmation Mr Morissette, la glace est bien mince. Parce que la langue, c'est comme la job : c'est ben important mais ça fait pas tout. Et encore lui d'asséner que « bref, la langue de l'emploi chez les immigrants, c'est l'anglais au Québec, à Montréal et en Outaouais. ». En conclusion, le français est à l'intégration ce que la montée du dollar canadien est à l'économie : tout est de sa faute.



Bien sûr que le fait français au Québec est un effort de chaque instant parce que ce n'est pas facile justement ! Sinon, pourquoi la francisation ou une Loi 101 ? Et bien sûr que son marché du travail est rigide (reconnaissance des acquis, expérience professionnelle, mafia légalisée des ordres). Mais quel est déjà l'objectif principal de la politique québécoise d'immigration ? L'idée est justement de créer un cercle vertueux d'expansion du français pour justement ne pas céder au cercle vicieux de l'anglicisation au Québec. Et c'est justement en faisant la promotion de l'anglicisation que vous favorisez les préjugés à l'égard de l'immigration au Québec ! By the way Mr Morissette, en favorisant l'anglicisation, vous n'aidez pas vos membres à garder leur job.



Je tire sur le messager, c'est clair. Mais sur le message aussi et surtout. Il y a une nette différence entre dire d'un côté « on a un méchant problème gang » et dire, de l'autre côté, qu'on forme de futurs assistés sociaux ! L'intégration, par nature, est un défi collectif : chacun d'entre nous y participe à sa mesure. Bien sûr, certains y sont spécifiquement attitrés comme les professeurs de francisation par exemple. Mais en agissant ainsi et en allant aussi loin, beaucoup d'autres intervenants – comme moi – sont pris à ramasser les inévitables réflexions et commentaires d'immigrants d'une affaire qui n'a aucune pertinence selon moi.



Par ailleurs, c'est creuser davantage le fossé linguistique et culturel entre québécois et immigrants. À commencer par Montréal qui sera d'ailleurs l'un des enjeux des prochaines élections provinciales.












Constatant l'échec du Québec à régionaliser son immigration, il devient ainsi capital selon Lise Beaudoin de francophoniser Montréal.


L'ancienne ministre péquiste du MICC en appelle donc à la mobilisation : si on ne fait rien, l'île de Montréal sera entièrement dévouée à l'immigration. Ce qui renforcera non seulement le clivage entre l'île et le reste du Québec, mais rendra toute politique d'intégration inutile et ridicule.



LEAD Technologies Inc. V1.01



Source : Radio-Canada




En effet, pour intégrer, il faut placer l'immigrant dans un environnement où la culture d'accueil est dominante. Mais si l'immigrant arrive dans un Montréal où la culture québécoise finit par être marginale, comment peut-on alors encore parler d'intégration ? Sans être alarmiste, ce discours mérite cependant toute la vigilance nécessaire. Car s'il fallait trouver une quelconque pertinence aux propos de Mr Morissette, c'est probablement vers Montréal qu'il faudrait se tourner. Là où le communautarisme et l'exigence de l'anglais y sont certainement plus importants que partout ailleurs au Québec. D'ailleurs, même en-dehors du sujet de l'immigration, le clivage ou le fossé (appelez cela comme vous voulez) entre Montréal et le reste du Québec est un débat qui existe déjà depuis fort longtemps.



Le plus triste je crois est que je ne vous apprends pas grand chose en écrivant tout cela. Le fait français est en effet un sujet récurrent tant au Québec que dans plusieurs de mes chroniques. Quand j'ai l'impression d'avoir fait le tour de la question, l'actualité s'arrange pour redonner de l'eau à mon moulin. C'est un classique comme un bon vieux Coke. Mais pourtant, à chaque fois, au lieu de me décourager, je remets l'épaule à la roue avec beaucoup d'enthousiasme et de passion : parce que le Québec en vaut la peine. Probablement aussi est-ce comme l'a écrit Dany Lafferière dernièrement dans La Presse - une chronique au titre évocateur : « l'identité en miettes » - où il parle d'un Québec à forte teneur identitaire. Un pays, tout comme son Haïti d'origine, qui drague beaucoup d'énergie, exigeant constamment qu'on s'occupe de lui. Ce qui est compréhensible quand on connaît un peu son histoire. Et pour qu'il continue en avoir une bien à lui, faut lui donner une chance.





* Titre d'un livre de Graham Fraser sur les lacunes du bilinguisme au Canada


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À qui la chance ?

Ohana


« À LOUER : poste de Premier Ministre du Québec disponible à partir du 27 mars 2007. Bail d'une durée de 4 à 5 ans (date de fin à déterminer). Vue panoramique sur le Québec (et sur Ottawa en option). Tout inclus : vous serez chauffé (syndicats en colère), dans l'eau chaude pas à peu près
(santé, éducation, emploi, dette) et ambiance électrique (partition, accommodements raisonnables, communautés culturelles). Si intéressé, prière de contacter Marcel et Lise au 1-800-QUÉBEC au soir du 26 mars prochain. À qui la chance ?! »


C'est jour d'élection au Québec le 26 mars prochain. L'occasion de regarder l'enjeu de l'immigration durant cette campagne électorale. Surtout que les premiers chiffres du Recensement 2006 montrent que la population québécoise a crû (+ 4.3%) surtout grâce aux immigrants.


Trois affaires que je veux regarder ici : c'est quoi un candidat issu de l'immigrant (que j'appellerai un candidat culturel), la question de la représentativité des candidats culturels. Et toute une petite série de niaiseries que je n'ai pas le choix d'aborder.


Commençons d'ailleurs par ces niaiseries pour s'en débarrasser. Beaucoup pensait – dont moi – que la question des accommodements raisonnables serait un des thèmes majeurs de cette campagne après le YMCA, les cours prénataux au CLSC et l'affaire d'Hérouxville.
Mr Charest, en fin politicien, a su mettre la question sur la glace : nomination d'une commission en février qui fera rapport que dans un an. Une patate chaude en moins à gérer durant la campagne et on protège du même coup les votes des minorités. Bien sûr, ils ne le diront pas mais ça arrange aussi les autres partis.


même l'exclusion du terrain pour port de hijab d'une joueuse de soccer à Laval en février n'a pas fait plus de vagues qu'il en fallait. Tant mieux.



Début mars, c'est le candidat adéquiste Christian Raymond qui déclare « qu'il faut encourager la natalité, sinon les ethnies vont nous envahir. ». Merci Mr Dumont de lui avoir indiqué la sortie.



Le dernier exemple en date, je l'attribue à Mr Fo Niemi, directeur du
CRAAR, quand il a exigé que Mr Boisclair s'excuse après avoir parlé des yeux bridés de ses ex-condisciples d'Harvard. Le chef péquiste parlait d'eux en termes élogieux et s'adressait en français à des francophones. Apparemment, Mr Niemi n'a retenu que la traduction anglaise péjorative des médias anglophones (« slanting eyes »). Rien d'étonnant : pour eux, il a toujours existé un fond inaliénable de xénophobie chez les chefs québécois, quelque soit leur parti. Une petite phrase sortie de son contexte et on présuppose toujours le pire, souligne la politologue Josée Legault. On se rappellera Kay et son Quebecistan (National Post) et l'analyse de Wong sur la tuerie de Dawson
(Globe & Mail). De l'huile sur le feu. En passant, Mr Boisclair a refusé de s'excuser et il a bien fait.


Ces niaiseries, c'est comme la partie immergée d'un iceberg : c'est le sommet, c'est petit - au propre comme au figuré - c'est rien comparé à en dessous mais on ne voit et n'entend parler que de lui.


Parlons justement du dessous, ben plus intéressant.


Première des choses, c'est quoi un candidat culturel ? Pour le fun, j'ai posé la question à une couple de gens autour de moi. En gros, il en ressort que c'est une personne au nom exotique (exit donc les Tremblay, Fontaine, Ouellet, etc), à la physionomie typée (peau mate, cheveux crépus, etc) avec un accent non québécois. Vous savez, le genre immigrant arrivé au Québec depuis plusieurs années ou issu de la première génération née au Québec de parents venus d'outre-mer. Y'a un fond de vérité là-dedans et c'est d'ailleurs souvent comme ça qu'on s'image une personne issue des « communautés culturelles ».


Quand on regarde quelques candidats labellisés « issus de l'immigration », on retrouve effectivement ce profil. Quelques exemples :
































Maro Akoury


(ADQ)



Sujata Dey


(QS)



Siou Fan Houang


(PQ)



Hamadou Abdel Kader Nikiema (PVQ)



Vahid Vidah-Fortin (PLQ)




Source : sites web des partis politiques




Sauf que dans d'autres cas, faut avoir une conception très large du candidat culturel. Ou plutôt, prendre vraiment la définition by the book : né au Québec de parents immigrants ou au Québec depuis ben des années. Même s'ils font moins exotiques. Les exemples ci-dessous sont aussi des candidats classés « issus de l'immigration » par leur parti:

























Lawrence Bergman


(de confession juive)



Pierre Curzi


(né au Québec de parents italiens)



Marie Malavoy


(arrivée au Québec il y a 40 ans)




Source : sites web des partis politiques





Mais bon, c'est la game. Et comme le dit la candidate adéquiste Maro Akoury : « « Nous sommes tous issus de quelque part et c'est faux d'étiqueter les gens comme quoi ils appartiennent à une communauté ethnique. » Si ça se trouve, le seul vrâ candidat d'icitte, c'est Alexis Wawanoloath, candidat péquiste et autochtone (abénaki) ....Comment ça, c'est un autre débat, O'Hana ?



Maintenant qu'on a plus ou moins défini ce qu'est un candidat culturel, parlons de représentativité. On en a beaucoup parlé. Au niveau des chiffres, selon Radio-Canada, il faudrait qu'il y ait 68 candidats culturels sur les 680 au total pour que la représentativité des communautés culturelles soit respectée. Or, il y en a au mieux une quarantaine (et j'ai pas compté Alexis Wawanoloath !).



Mais ça à la limite, c'est pas le plus important. Le vrai scandale pour certains c'est que plusieurs candidats culturels se présentent dans des comtés où ils n'ont aucune chance de gagner. Une sorte de plafond de verre comme celui des femmes dans le monde du travail, i.e. genre de frontière invisible emp'chant l'immigration d'accéder à une réelle représentation politique.



Voyons ça plus en détails.



Tout d'abord, la majorité des candidats culturels se présentent sur l'île de Montréal. Normal : c'est le premier foyer québécois d'immigration. Logique donc de les concentrer là où se trouvent les plus grosses communautés culturelles. Et c'est sans compter les candidats dans des circonscriptions limitrophes : Maro Akoury (ADQ) dans Vachon, Roberto Régo (PLQ) dans Blainville ou encore Saloua Hassoun (PQ) dans Lapinière.



Pour l'instant, c'est sûr qu'on verrait mal un candidat maghrébin dans la Beauce ou d'Afrique noire en Abitibi. N'y voyez aucun racisme, c'est seulement une question de représentativité. On ne va pas aller vendre des costumes de bain au Nunavut.



Une stratégie montréalaise est donc normale et ne laisse guère le choix : hors de la couronne montréalaise, rares sont les candidats culturels. On peut noter le syrien Sam Hamad (PLQ) dans Louis-Hébert à Québec, le français Georges Mamelonet (PLQ) à Gaspé ou encore le suisse Sébastien Schneeberger (ADQ) à Drummond. Et encore, vous noterez que pour les deux derniers, ce n'est pas très exotique niveau physionomie :
























Sam Hamad



Georges Mamelonet



Sébastien Schneeberger




Source : sites web des partis politiques





En outre, Montréal est reconnu pour 'tre cristallisé en forteresses : un gain y est toujours exceptionnel pour un parti hors de ses fiefs où le PLQ est majoritaire d'ailleurs. Autrement dit, ce n'est pas à Montréal qu'on gagne de nouveaux sièges.


Facile dans ce cas, me direz-vous : qu'on mette les candidats culturels dans les forteresses. Ils auront ainsi de bonnes chances de gagner. Pas si facile que ça justement. Déjà, il faut trouver un comté qui se libère où le député sortant ne se représente pas. Et il y en a pas des tonnes. Et quand un est disponible, les partis ont tendance à le donner à une autre catégorie de candidats : le candidat vedette. Genre un journaliste (Bernard Drainville) ou un spécialiste du crime organisé (Guy Ouellet). Car le retour sur investissement est souvent plus intéressant avec lui qu'avec le candidat culturel. On appelle ça le calcul politique.


En plus, il faut cibler les comtés montréalais où la carte multiculturelle peut jouer à fond. Et là encore, aucune garantie de l'emporter en présentant un beau petit candidat culturel. La politique n'est pas une science exacte et si ça marchait à coup sûr, ça fait longtemps qu'on le saurait. Gouin par exemple : multiculturel mais aucun parti n'y présente de candidat culturel. Même chose pour Laurier-Dorion et c'est pourtant Elsie Lefebvre, une québécoise pure souche, qui en est la députée depuis 2004. J'aurai l'occasion de revenir sur ce comté très intéressant.


Alors beaucoup dénoncent ce sacrifice des candidats culturels qui se retrouvent dans des comtés impossibles à emporter. De la chair à canon électorale envoyée dans des fiefs adverses ou face à des poids lourds. Exemples :



Dans Jeanne-Mance Viger, Kamal El (PQ) et Ramon Villaruel (QS) vont batailler contre Michel Bissonnet (PLQ) qui y est réélu sans interruption depuis 1981. Pire encore : Zhao Xin (PQ) et Antonio Artuso (QS), deux inconnus qui feront face à Pierre Arcand, candidat vedette du PLQ dans Mont-Royal, un château fort libéral. Pareil pour le plus jeune candidat du PLQ, Vahid Vidah-Fortin, dans Hochelaga-Maisonneuve que représente depuis 1981 Louise Harel, un des ténors du PQ.



Mais attention, faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Il existe des candidats culturels qui sont devenus des valeurs sûres pour leur parti respectif : j'ai cité Sam Hamad tantôt mais il y a également dans Lapinière la libérale et maghrébine Fatima Houda-Pépin (une des deux députées à l'origine de la motion contre l'implantation des tribunaux islamiques au Québec et au Canada). Et au niveau fédéral, citons Maka Kotto du Bloc Québecois.



Alors que faudrait-il faire ? Bien sûr, l'Assemblée Nationale est censée 'tre représentative de la réalité québécoise. Mais cela reste toujours le choix des électeurs : on ne peut passer une loi obligeant l'Assemblée de réserver 13 sièges rien que pour des députés culturels (10% des 125 sièges). Trop flyé pour que ça arrive ? Un kirpan à l'école ou des vitres givrées au YMCA, ça semblait trop flyé itou. Sérieusement : je doute que cela arrive. Mais que quelqu'un en fasse la demande un jour, chu pr't à parier un 20 là-dessus.



Mais mettons que ça arrive. Déjà, il faudrait s'entendre sur la définition d'un candidat culturel. Ensuite, choisir les 13 circonscriptions où les partis n'y présenteraient qu'un candidat culturel. Bonne chance. Pis – si on arrive par un miracle absurde jusque là – il faudrait que les électeurs de ces circonscriptions acceptent cette décision. N'y voyez pas aucune discrimination : c'est juste une question de démocratie.


En tant qu'électeur, j'aimerai pas qu'on m'impose un type précis de candidat juste pour satisfaire une certaine question d'égalité. Qu'il soit immigrant, homosexuel, schtroumf ou martien. Bref, si ça arrivait un jour, la démocratie aurait raison de pleurer. Vous savez, la même démocratie qui a poussé beaucoup d'immigrants à venir vivre au Québec.



Pensez-y comme il faut. Une campagne électorale est toujours une course serrée, surtout cette année. Et il faudrait qu'un parti ait une telle avance sur les autres (i.e. assuré d'avoir la majorité absolue) pour qu'il puisse se payer le gros luxe de placer des candidats culturels uniquement dans des châteaux forts. Et même là, rien de mieux que de prendre l'électorat pour acquis pour que ce dernier vous tourne le dos.



Alors les partis y vont de manière stratégique en plaçant leurs candidats en fonction de l'importance de chaque comté. Et ils ont raison : vaut mieux élire le plus de députés possibles en disposant ensuite de moyens concrets à l'Assemblée plutôt que de se suicider politiquement au nom de beaux principes.



Pourtant, il existe des comtés où des candidats culturels ont des chances sérieuses de l'emporter. Pas beaucoup certes, mais c'est mieux que rien. En fait, j'en vois deux.


Il y a d'abord le comté de Viau à Montréal. Son profil socio-économique est révélateur : 50% de la population y parle une autre langue que celles officielles et 42% est d'origine immigrante, communautés italienne et haïtienne en tête. C'est d'ailleurs l'italo-québécois William Cusano qui en est le député libéral depuis 1981. Or, il ne se représentera pas. Le PLQ mise donc sur l'haïtien Emmanuel Dubourg, comptable agréé qui cumule distinctions et honneurs. Le combat sera difficile pour l'algéro-québécoise Naïma Mimoune (PQ) dans un comté où la question nationale n'a jamais eu beaucoup de succès. En fait, la souveraineté n'a jamais eu vraiment la côte auprès des communautés culturelles anyway.


Mais aujourd'hui, il semble qu'il faille relativiser le vote monolithique des immigrants envers les partis fédéralistes dit Carolle Simard de l'UQÀM. Toujours réfractaires aux partis symbolisant le conflit – comme le PQ – la perception de l'immigrant a cependant fortement évolué. Le scandale des commandites et les accommodements raisonnables y sont pour quelque chose, selon Samir Georges Moukal, spécialiste du comportement électoral des communautés ethnoculturelles de l'UQÀM.


Ainsi, quand - ô surprise - Elsie Lefebvre l'a emporté en 2004 dans Laurier-Dorion, on y a vu au PQ une avancée significative du souverainisme dans les communautés culturelles. En effet, plus de 50% de la population de ce comté n'a ni l'anglais ni le français pour langue maternelle et l'immigration y représente la première communauté. Grecs et indiens en tête. Christos Sirros, québécois d'origine grecque, en fût d'ailleurs le député libéral jusqu'en 2004. Elsie Lefebvre lui a ravit ensuite son siège mais avec 483 voix d'avance seulement. Mais pas grâce aux immigrants : plutôt à la portion francophone du comté (Villeray). Beaucoup la considèrent en sursis. C'est peut-'tre pour ça que son parti l'a nommé porte-parole officielle en matière d'immigration et des communautés culturelles. Histoire de lui donner un coup de main j'imagine.


Et elle en aura bien besoin car elle aura en face la libanaise Ruba Ghazal (QS) et surtout le grec Gerry Sklavounos du PLQ. Jeune avocat criminaliste diplômé de Mc Gill, fortement impliqué dans la communauté hellénique, c'est un enfant de la loi 101. Charest a raison d'affirmer qu'il présente là deux candidats culturels aux chances très sérieuses. même l'ADQ y va de sa candidate culturelle (si l'on peut dire) en y présentant l'acadienne Louise Lévesque !














De gauche à droite : Gerry Sklavounos, Jean Charest et Emmanuel Dubourg. Source : Cyberpresse





Bref, je comprends le tollé sur la sous-représentativité des candidats culturels, mais je ne vois pas ce qui pourrait 'tre fait de plus. L'immigration est un enjeu stratégique mais l'éducation, la santé et l'emploi aussi. Et les immigrants ne sont pas plus importants que les femmes, les décrocheurs, les autochtones, les gais et lesbiennes ou les travailleurs d'une industrie forestière en crise.


Et by the way, je répète qu'Elsie Lefebvre ne l'a pas eu facile dans Laurier-Dorion, un comté qui était acquis aux libéraux sur le papier. Si le PQ y avait présenté un candidat culturel à sa place, je suis certain qu'on aurait aussi crié à son sacrifice. Faut donc pousser mais pousser égal.


Pis en plus, c'est-tu en favorisant les candidats culturels qu'on envoie un bon message d'intégration dans la société québécoise ? Illogique : pour t'aider à 'tre un québécois comme tout le monde, m'a t'accorder un traitement de faveur. Et les candidats vedettes me direz-vous. Pas pareil : avec eux, on est dans une logique purement politique non fondée sur l'ethnie, la langue ou la culture. En clair, faudrait que l'immigration soit un sujet plus payant en termes de votes pour espérer voir plus de candidats culturels. Mais en même temps, on évalue souvent l'ouverture d'un parti politique à la place qu'il accorde aux minorités parmi ses candidats (femmes, minorités visibles). C'est ce qu'on s'appelle être pris entre l'arbre et l'écorce.



Bien sûr, tout cela est sur le papier : le verdict tombera pour tout le monde le 26 mars au soir. Je vais y aller étrenner mon tout beau tout neuf droit de vote. Un beau cadeau pour mes huit ans ici. J'aime l'approche de Siou Fan Houang : « dans ma conception à moi, il n'y a ni comté gagnant, ni comté perdant. Tous les comtés sont prenables, il suffit de travailler très fort ». Parlez-en à l'haïtienne et bloquiste Vivian Barbot dans Papineau qui l'a arraché en 2006 au libéral Pierre Pettigrew. Alors, à qui la chance ?




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Chu ben comme chu

Ohana

Si vous comprenez le titre de la chronique, c'est probablement parce que vous connaissez suffisamment le Québec ou la culture québécoise. Si non, cette expression veut dire, en gros, que je suis confortable dans la situation ou l'état dans lequel je suis actuellement. Et accessoirement, que si cela ne vous convient pas, ben arrangez-vous avec vos affaires.

Parce qu'imaginez-vous donc que je chu ben comme chu effectivement. Pourtant, ce ne sont pas les occasions qui manquent pour qu'on me fasse sentir que je dois être différent. Ou « comme ça » et pas « comme ci ».

La semaine passée, on a eu droit à une belle tempête de neige au Québec. C'est d'ailleurs la plus grosse qu'il m'a été donné de connaître depuis que je suis ici. Et je suis bien d'accord avec ceux qui disent que c'est finalement, la première « vraie » tempête de l'hiver. Et comme bien du monde, ça a été l'occasion pour moi également de râler après toute cette belle marde blanche qui n'arrêtait pas de tomber, tomber, tomber .... De toute façon, avec la politique, les saisons au Québec sont le sujet de prédilection pour se plaindre. Exemples : grosse neige en vue : « va falloir pelleter, les routes seront bloquées, on va rester pris dans le chemin ». Températures polaires avec un facteur éolien aggravant : « fait ben trop frette, ça a pas d'allure ». Températures caniculaires avec un gros humidex : « fait ben trop chaud, ça a pas de bon sang ». L'automne débarque fin septembre : « déjà l'automne, on n'a pas eu d'été ». Le printemps arrive à la mi-mars : « déjà le printemps, on n'a plus les hivers de nos enfances ».

Ben oui je sais, ça fait pas mal verre à moitié vide. Alors comme ben du monde, je râle. Mais y'a râler et râler : et comme ben du monde encore une fois, je râle juste pour la forme. Parce que ça fait du bien après avoir fait cent mètres en deux heures sur la route à cause de la neige. Et ça soulage aussi après avoir marché dix minutes avec le vent de face sans tuque sur la tête. Après, on peut passer à autre chose, le cœur plus léger.

Avec mon râlage d'hiver, j'ai deux autres traditions hivernales : me payer une belle glissade avec atterrissage en règle sur les fesses (ça c'est fait pour cette année) et me faire servir un : « si t'es pas content, t'avais qu'à pas venir ici. » quand je râle.

En effet. Mais il se trouve que je suis ici et que je n'ai pas l'intention de m'en aller à date.

« Ouais mais tu as choisi de venir ici à la différence des québécois. »

En effet : je savais qu'en choisissant librement d'immigrer ici, j'allais affronter, entre autre, des hivers rigoureux. Et que de ce fait, je n'ai donc aucune raison de me plaindre. Pis que rien ne me force à rester ici. Pis que je peux retourner dans mon île. Pis que. Pis que.

Avec des pis que, on pourrait mettre Montréal en canne (je sais, elle est facile).

Ça voudrais-tu donc dire que je devrais donc supporter stoïquement les froidures québécoises sans me plaindre ? Ou encore qu'à titre d'immigrant, faudrait nécessairement que je raffole de l'hiver, du froid et de la neige ? Bullshit. Je les aime les hivers québécois. J'en raffole même. Mais faut pas abuser des bonnes choses. Ainsi, à un moment donné, après quatre mois d'hiver, j'atteins mon quota de neige, de froid, de vent, de glace (transparente, noire, bleue), de sel sur mes bottes et de sloche boueuse. Comme beaucoup de québécois d'ailleurs : ça expliquerait peut-être pourquoi beaucoup s'en vont une semaine dans le Sud en mars pour retrouver chaleur et soleil. Et si bien des québécois ont atteint, tout comme moi, leurs limites de tolérance, ça veut peut-être dire que je suis intégré : je finis par penser comme l'habitant du coin !

En un éclair, me voilà passé du statut de l'immigrant mésadapté et chialeux à celui de l'immigrant parfaitement adapté. Merveilleux.

Autre exemple : l'autre jour, je discutais avec des amis – dont des immigrants – au restaurant et on parlait de tout et de rien. À un moment donné, je parle de mon plaisir à suivre régulièrement quelques émissions ainsi que le journal télévisé de France 2 sur TV5 Canada.

Et paf, ça ne manque pas : « t'es pas capable de te couper de l'actualité de ton pays d'origine ».

Pis que si je ne suis pas capable de faire ça, ben faudrait ptete que je réfléchisse à mon avenir ici. Pis que je devrai m'intéresser à ce qui se passe ici plutôt qu'à ce qui se passe ailleurs. Pis que. Pis que.

Ben oui, c'est vrai que j'aime ces émissions. Précision : j'aime ce genre d'émissions. Et il s'avère que je peux en écouter quelques-unes sur TV5 : devrais-je m'en priver simplement pour démontrer mon attachement au Québec et ma capacité à me détacher de certains éléments de mon ancienne vie ? Ou encore que je devrais me gaver d'émissions québécoises parce-que-c'est-ici-que-je-vis-maintenant ? Encore une fois : bullshit.

Tiens, je vais faire le tour de quelques affaires étiquetées « québécoises » : je ne trippe pas plus que ça sur le hockey sauf quand le Canadien se rend aux séries éliminatoires (et encore). En outre, comptez-vous chanceux de me voir dans une Cage aux Sports avec chums, ailes de poulet et bière devant l'écran géant. Je ne suis pas non plus un gros fan ni des sports d'hiver ni du barbecue l'été. Je n'ai pas une poussée d'excitation quand je rentre dans un magasin de rénovation. Je serai incapable de vous dire quoi que ce soit sur la série télévisée Virginie. Je n'ai pas hâte à la saison des cabanes à sucre pour me farcir des fèves au sirop d'érable. Et j'avoue un brin d'agacement de voir toutes ces séries ou ces films dits « du terroir ».

Bien sûr, j'ai déjà fait toutes ces activités à un moment donné (sauf écouter Virginie par exemple : la charte québécoise me garantit des droits et libertés quand même), mais je vous pose la question : qu'est-ce qui est le mieux ? Que je me promène avec le chandail du Canadien sur le dos à sortir des expressions québécoises à tout bout de champ et à me gaver de poutines ? Ou que je connaisse minimalement l'histoire du Québec et que je tente de comprendre certains enjeux culturels d'ici en continuant d'écouter mes petites émissions sur TV5 ?
Et si vous grimpez aux rideaux en lisant les exemples que j'ai sortis pour illustrer la culture québécoise (rénovation, BBQ, poutine, Cage aux Sports), ben vous avez bien raison d'avoir grimpé. Car ce sont des stéréotypes à quelque part. Et j'ai fait exprès de choisir ces exemples précis car ils témoignent d'un processus d'étiquetage.

C'est comme s'il y avait une espèce d'hyper terrorisme intellectuel autour de l'immigrant qui doit absolument faire telle chose et surtout pas telle autre chose au risque de se faire lapider par quelques ayatollahs du bien pensé. Et ça se joue dans l'autre sens aussi : je soupçonne ces mêmes ayatollahs d'avoir mis leur grain de sel dans la série télévisée « Pure Laine ». Pour ceux qui la connaissent, avez-vous remarqué combien l'immigrant y est pratiquement intouchable et que le doigt est constamment mis sur les petites bibittes comportementales du québécois ? J'imagine que ce n'est pas pour froisser l'immigrant dans un contexte - assez explosif merci - d'accommodements raisonnables. Et de l'autre côté, pour montrer qu'au Québec, on est du monde capable de se regarder dans ses bibittes.

En soi, j'applaudis l'initiative de cette série : elle est révélatrice d'une réalité que vit la société québécoise que le paysage télévisuel devait traiter. C'est dans la même lignée de sujets de société comme par exemple les filles-mères, le taxage à l'école ou encore l'apparition des supers-aînés au Canada (les 85 ans et plus). Mais j'ai vraiment de la misère avec ce choix d'élever l'immigrant en icône religieuse. Ça semble vraiment induire que toute la job repose sur les épaules des québécois, pis ça favorise la victimisation et les dérives chez l'immigrant. Pourtant, la pierre angulaire de l'interculturalisme québécois est la réciprocité culturelle.

C'est une question que chacun doit FAIRE son bout. Et non que chacun doit TENIR son bout. La pognes-tu ?

Ou encore la fameuse question de l'identité québécoise. Haaa, THE question .... Je pense que le jour où on sera capable d'en sortir une réponse pas pire, on aura résolu la question nationale, à savoir si l'indépendance du Québec est le meilleur deal à faire ou pas. D'ailleurs, plus j'y pense, plus je me dis que je symbolise bien à date l'identité québécoise à quelques égards : impossible à définir clairement. Quelque soit l'argument invoqué pour définir l'identité québécoise, vous finirez toujours par y trouver une exception. La langue ? No sir. La religion ? Mon Dieu, jamais de la vie. L'accent ? Ethnocentrisme fatiguant. La souveraineté ? Jamais deux sans trois. L'hiver ? Quelques arpents de neige ne suffisent pas pour en faire un peuple d'hiver.

Probablement pour cela que je me sens bien ici. Toute prétention mise de côté, je me considère comme un ICNI (Immigrant Culturellement Non Identifié). J'échappe à toute conclusion ethnique qui permettrait de m'identifier à une catégorie déterminée. Un électron libre de la physique des cultures en quelque sorte. De par mon histoire personnelle, je ne suis jamais chez moi où que j'aille : en Nouvelle-Calédonie, je suis un « niaouli », en France je suis un caldoche, en Indonésie, je ne parlais jamais assez bien la langue du coin et au Québec, on me trouve stupide d'avoir quitté soleil et plage de sable blanc pour tempête d'hiver et de glace. Et cerise sur le sundae : on m'a déjà pris pour un sud-américain. Nul n'est prophète en son pays ! Et le plus beau dans tout ça, c'est que je suis loin d'être le seul spécimen de mon espèce. Ce n'est pas des états-uniens, des canadiens-anglais, de l'intégrisme religieux ou du péril jaune dont il faut avoir peur : c'est de nous, les frankenstein de la culture issus de la mondialisation.

À ne pas confondre avec les fameux citoyens du monde. Être citoyen du monde, à mon sens, c'est être bien partout sur cette Terre, ce qui est loin d'être mon cas. Je peux très bien avoir la curiosité galopante et vouloir découvrir d'autres pays ou d'autres cultures mais j'aurais toujours un port d'attache qui ne sera jamais ce vaisseau spatial appelé Terre mais bien un pays quelque part sur ce vaisseau. C'est là le paradoxe des ICNI : schizophrènes des cultures, on ressent le désir viscéral de s'identifier à une en particulier pour se donner minimalement un peu de consistance. Alors on magasine les cultures disponibles.

Quand au détour d'une conversation on me sort la solution d'un retour à un certain fondamentalisme pour enrayer la désintégration sociale en Occident, je sors alors le droit typiquement occidental des individus à disposer d'eux-mêmes. Et de l'autre côté, soyez assurés que j'ai toujours un malin plaisir à dénoncer cet ethnocentrisme typique de certains immigrants occidentaux qui, lorsqu'ils arrivent au Québec, déplore son histoire vieille que de quelques siècles seulement (c'est vrai quelques tribus de « sauvages » ici et là, ça ne se compare pas à Charlemagne). Et mon magret de canard ? Et mon bougna à la tortue ? Et mon fromage Oka ? Je suis tout ça à la fois mais aussi tout ce qui est entre ces trois affaires. Bref, chu comme chu. Et je dirais même plus : chu ben comme chu.

Pourtant, je suis souverainiste.

« Ben tu es péquiste d'abord. »

Pas forcément : être souverainiste ne signifie pas automatiquement que je suis péquiste. Est-ce que croire en Dieu fait nécessairement de moi un adepte d'une des religions monothéiste ? Est-ce qu'être réticent à laisser les forces du marché fixer elles-mêmes les prix fait nécessairement de moi un gauchiss ? N'importe quoi. L'actuel Premier Ministre fédéral a beau m'énerver, je suis cependant tout à fait de son avis quand il dit qu'il faut renoncer à Kyoto car le Canada ne sera jamais capable de livrer la marchandise. Et ça ne fait pas de moi pour autant un conservateur redneck ou un anti-écolo.

Ou quand l'actuel Premier Ministre du Québec, Jean Charest, dit que ce n'est pas lui qui a la tête dure mais que ce sont les chiffres qui ont la tête dure (pour justifier le contrôle des finances publiques), je suis ben d'accord avec lui quand je les regarde moi aussi les chiffres. Ça fais-tu de moi un partisan des PPP ? Ou encore un pro-dégel des frais de scolarité ? Come on.

Ce n'est pas une question de valeur ou de principe. C'est une question de cohérence. En commençant par soi-même : et comme je suis pétri d'incohérences, j'ai de la job en masse. Et je ne peux m'empêcher alors d'avoir en tête cette citation du monologuiste Yvon Deschamps : « Ce qui revient à dire qu'un vrai Québécois, c't'un communiste de cœur, c't'un socialiste d'esprit, pis c't'un capitaliste de poche. ».

Sur ce, je vais aller manger ma toast beurre de peanuts + tranches de bananes en écoutant ce qui se passe de bon aujourd'hui dans la campagne électorale. Comme bien des Québécois.

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Si Droit le veut.

Ohana

J'ai évoqué dans ma dernière chronique quelques différences culturelles lorsque les mondes du québécois et de l'immigrant se rencontrent. Bien des raisons peuvent expliquer ces différences. Il en est une cependant que je trouve bien intéressante. Permettez-moi d'en discuter avec vous aujourd'hui.

L'autre jour, j'ai eu un dégât d'eau : bris de tuyau chez le voisin au-dessus, l'eau coule chez moi. Prend le téléphone, appelle la propriétaire, la Régie du Logement et l'assurance avec chaudières et vadrouille dans l'autre main. Mais l'important ici est que le soir même, je savais exactement quoi faire, comment le faire, qui je devais encore contacter, qu'est-ce que je pouvais et ne pouvais pas faire suite à ce dégât d'eau.

Ma propriétaire et compagnie, c'était l'évidence. C'est-à-dire, c'est ce qu'il faut faire en de telles circonstances. Ainsi, il existe une procédure-à-suivre, sorte de combinaison de nos droits et responsabilités en fonction de la situation rencontrée. Exemples : la CSST si on se blesse durant le travail, la RAMQ pour renouveler notre carte soleil, le 911 si on se fait agresser. Et si nous suivons cette procédure, c'est aussi parce que nous avons une certaine confiance en la capacité de ces institutions à faire respecter nos droits.

Ainsi, chacun de nous a une sorte de bulle individuelle de droits et de responsabilités qui l'entoure en permanence quoi qu'il fasse et où qu'il soit. Une sorte de protection juridique portative qui prend, au niveau sociétal, le nom d'État de Droit. En expulsant la Religion hors de son champ social, la société québécoise l'a remplacé par le Droit : j'irai peut-être en enfer si je fais de l'argent mais en attendant, j'ai le droit d'en faire. Et en tant que collectivité, on a créé les mécanismes nécessaires pour assurer la pérennité de ce Droit (système politique, structure juridique, institutions, organismes de défense, etc).

Dans le monde d'en face, les sociétés d'origine des immigrants, c'est pas mal différent. Dans certaines, la Religion domine encore largement l'espace social. Djaneta, entre guerre civile en Afghanistan et madrasa au Pakistan, n'a jamais compté sur le Droit pour s'en sortir car ce n'est pas lui qui organise concrètement la vie civile. Elle compte d'abord sur elle, un peu sur les autres et surtout sur Lui : un jour se dit-elle, je pourrai immigrer au Canada si Dieu le veut.

Dans d'autres, si la société est devenue un espace de droit comme au Québec, les gens ne peuvent pas vraiment s'y fier. Dans l'affaire Khalifa, un scandale politico-financier en Algérie qui a ruiné des milliers de petites gens, Ahmed ne comptait plus sur l'état pour récupérer son argent : un jour, si Dieu le veut, il pourra vivre au Canada, là où on respecte les lois. Melinda, une maman colombienne, était heureuse d'apprendre qu'Eduardo, son fils, avait été accepté en Technique Policière au Cégep. Non pas parce qu'il allait réaliser son rêve, non pas du tout. C'était parce qu'une fois qu'il serait policier, elle ne serait alors plus obligé de payer un pot-de-vin pour que des policiers daignent se déplacer comme elle l'a toujours dû le faire en Colombie.

Pour eux, l'État de Droit est un concept bien étranger. Au point que cela influence profondément les rapports sociaux de Djaneta, Ahmed et Melinda. Et quand ils rencontrent les québécois Mario, Denise ou Julie qui ont toujours pu faire du Droit une notion bien concrète, les différences émergent, s'expriment, explosent. Exemples :

Kim, récemment débarqué du Vietnâm, s'est toujours appuyé sur l'économie souterraine pour vivre. C'est le travail au noir, le troc, le chapardage, la corruption, le piston pour obtenir un emploi, un document, rien de bien méchant, la débrouillardise quoi. Le Droit, légal et officiel, n'y a jamais été capable de nourrir les enfants de Kim. Mais le voisin avec son petit potager, oui. Ou l'ami avec son petit trafic au port, oui. Et pour le reste, à défaut de faire confiance au Droit, on ponctue chaque espoir d'une vie meilleure d'un « si Dieu le veut ». Une fois au Québec devant moi, il est longtemps resté dubitatif. Dans son monde, je suis un fonctionnaire : derrière un bureau, en chemise à remplir des documents administratifs. Ayant toujours connu une administration corrompue, il pensait donc qu'il fallait négocier avec moi pour obtenir quelque chose. Il m'a alors longtemps analysé, tenté de lire entre les lignes ou de deviner quel genre de « petit cadeau » j'aimerai avoir. Il a fini par comprendre que ce n'était pas une question de petit cadeau mais de droit : il était admissible à l'aide financière aux études, point barre.

Diouf, dans son Angola natal, savait trop bien qu'il était inutile d'espérer de l'aide des fonctionnaires de Luanda, la capitale. Une sécheresse, quelqu'un se blesse au village, un incendie : c'est d'abord la communauté immédiate qui aide, secoure, réconforte et jamais Luanda, si lointaine. À force, ça marque les rapports sociaux. Diouf le sait : n'importe quoi peut nous tomber dessus n'importe quand et s'il peut être celui qui a aidé hier, il peut être celui qui aura besoin d'aide demain. On sait jamais, Dieu seul le sait. Ainsi, chacun devient une ressource potentielle non seulement pour n'importe quelle difficulté mais aussi pour sa proximité. Se développe alors un réseau de solidarité globalisé, informel mais solide entre villageois combinant chaleur et convivialité. Arrivé au Québec, Diouf est déstabilisé : à la RAMQ, il apprend que non seulement il doit limiter ses échanges avec l'agente strictement à sa demande de carte soleil mais, en plus, il doit s'adresser là-bas au MICC pour son diplôme, encore là-bas à la Commission Scolaire pour ses enfants et de l'autre côté au CLSC pour sa femme enceinte. Ici aussi, le Droit colore les rapports sociaux : le découpages des droits conduit à la division des codes sociaux selon la personne, la situation, le motif.

Khaled, du Maghreb, a lui aussi intégré cet art de la négociation propre à toute société où le Droit a failli à sa mission d'infaillibilité, d'intégrité et d'exactitude. En effet, pas le choix que de savoir négocier dans un pays où chaque loi est interprétable à souhait et que plus on a de l'argent, plus on peut la contourner. Alors Khaled négocie pour une attestation, un document, une autorisation. Il est même devenu très bon dans cet art où l'approximatif, l'ambiguïté et l'incertitude règnent. Rendu au Québec, si Khaled accepte assez bien la rectitude et la précision des règlements de la société, il pense toujours qu'il peut encore négocier. 1er mars, date limite de la demande d'inscription à l'université ? Bah, si je l'envoie le 02 ou le 03 mars, y'a moyen de s'arranger avec le Registraire. Suffit juste que Khaled trouve le petit chef avec qui résoudre ce retard. Y'a moyen de moyenner comme on dit icitte. Et pour le reste, c'est comme d'habitude : Inch'Allah.

Bienvenue au royaume de la relativité, surtout concernant les concepts de moralité ou d'intégrité : Kim ne comprend pas pourquoi la série télévisée Les Bougon a autant de succès au Québec : « là d'où je viens, ce que fait la famille Bougon, tout le monde le fait : pas le choix pour s'en sortir ! ». Diouf a provoqué l'indignation de ses premiers amis québécois en leur disant qu'il avait déjà chassé et mangé une espèce de singe en voie de disparition pour survivre. Point de culpabilité : « le concept de protection des animaux est un concept d'hommes rassasiés » dit-il.

Alors quand les Kim, Aziz, Diouf et Melinda du monde arrivent au Québec, ils sont déstabilisés. Oui bien sûr : l'hiver, la nourriture, l'accent, les expressions locales. Mais ça, ça fait partie du folklore. Ça fait gentiment sourire. Ce qui est plus subtile mais tout aussi déstabilisant, ce sont les structures, le pragmatisme et le rationalisme nord-américain, l'importance des règles, l'existence et surtout la garantie d'une petite bulle individuelle de protection juridique portative.

Si pour eux l'erreur EST une partie normale de leur société d'origine (l'électricité coupé sans préavis, l'arrestation arbitraire du voisin), ici, ils peuvent écrire au webmestre en cas d'erreurs relevées sur un site internet ! Si l'art de la négociation se faisait de manière implicite et dépendait grandement des arguments, du réseau de contact ou de la taille du petit cadeau, ils apprennent que cet art ici a été institutionnalisé par le Droit et qu'il s'appelle maintenant « recours », « requête », « aller en appel », « à l'amiable ». Si dans leur pays ils comptaient beaucoup sur un Dieu transcendant et spirituel, ils apprennent qu'ici, Dieu a été renommé en réseau de la santé et des services sociaux ou en ministère de l'éducation. Et que les quelques petits bouts qui en restent sont priés de rester dans la sphère privée du foyer, marci ben.

Bien sûr, la perfection n'est pas de ce monde et encore moins dans la société québécoise qui n'a aucune prétention à porter ce titre d'ailleurs. En effet, elle connaît son lot de corruptions, de processus administratifs aussi aléatoires que la physique quantique et de failles juridiques. Le scandale des commandites est un très bon exemple du délit (déni ?) flagrant face au Droit. Ce dernier a alors déployé toutes les armes à sa disposition : une Commission Gomery, des rapports, des condamnations et même la tête d'un Premier Ministre du Canada de manière indirecte.

On peut débattre longtemps sur ce scandale comme défaillance temporaire ou échec cuisant du Droit, c'est-à-dire sur son incapacité à empêcher l'impunité, expression même du non-droit. Personnellement, je préfère justement y voir l'expression d'un Droit en évolution constante, ce dernier reflétant d'ailleurs l'évolution de son Créateur. Je parle ici bien sûr de l'Homme.

Et cela m'a permis de comprendre pourquoi des immigrants possédant de solides formations universitaires dans diverses domaines continuaient à avoir une position encore bien ancrée en faveur de la Religion. Non pas qu'une personne scolarisée devrait devenir non-croyante, pas du tout. Mais elle devrait, je pense, avoir développé un certain esprit critique fondé sur le rationnel, la logique. Or, il est aussi une question de culture et de tradition. Et plus précisément de pénétration du Droit dans la société. Et ce processus de pénétration dans les ramifications de l'espace social prend du temps car il doit rencontrer et cohabiter avec la Culture et la Tradition, piliers fondateurs de cet espace social.

Par exemple : prenez un petit africain qui n'a jamais quitté son petit village et mettez lui dans les mains un ordinateur connecté à internet. Et vous vous dites que dans quelques semaines, il sera capable de naviguer sur la toile comme n'importe quel petit occidental. À peu de choses près, c'est ce raisonnement-là, très illusoire, que beaucoup de pays en voie de développement ont eu lorsqu'ils ont implanté le Droit dans leur société et se sont dit que d'ici une génération ou deux, ils passeraient de la Tradition au Droit. Le cas de la kemalisation de la Turquie est révélateur en ce sens alors que la genèse du Droit dans les sociétés occidentales a pris des siècles.

Quand j'étais enfant – début des années 80 – la Nouvelle-Calédonie était déjà depuis longtemps une société de droit calquée sur le modèle métropolitain. À l'époque, nos parents avaient pour habitude de nous corriger à coup de tuyaux d'arrosage. C'était comme ça, ça marchait ainsi. Personne ne trouvait cela plus cruel qu'autre chose. Et durant la récréation, on le disaient à nos camarades de classe, ceux directement débarqués de France, car leurs réactions d'effroi nous faisait marrer. Surtout le bout où ils nous disaient d'en « informer immédiatement la DPJ ». Bien sûr que la DPJ existait sur l'île mais bon, que voulez-vous, c'était une île justement. Une culture insulaire faite de traditions où le Droit existait certes, mais seulement quand on se rendait au comptoir du fonctionnaire. Partout, même dans les pays développés, il existe encore de ces hameaux perdus dans des vallées où le Droit ne s'est pas encore rendu et où les affaires se règlent comme elles se sont toujours réglées. Au Québec, le ramancheur est un bon exemple de cette survivance hors du Droit.

Alors quand l'état n'a pas les moyens de porter son Droit dans tous les recoins du pays – ce qui est le cas de bien des pays en voie de développement - l'enfant du village qui se rendra à la capitale pour devenir un futur ingénieur ou chercheur porte profondément en lui le poids de la Tradition et la force de la Religion. Et souvent, il n'y aura pas de conflit entre Religion et Droit. Parce que la Religion a déjà gagné la bataille. Pourquoi ? Mon idée est que le Droit est fréquemment arrivé dans le pays avec le colonisateur qui a imposé – et non adapté – la structure administrative de la métropole. Et quand le colonisateur a fini par partir, de gré ou de force, l'espoir suscité de voir ce Droit enfin repris par les élites locales s'est mué en amertume face à corruption de ces mêmes élites. De là, il n'est guère étonnant de voir plusieurs immigrants se réfugier dans la Religion, vu l'impossibilité historique de croire le Droit.

Alors quand cet immigrant arrive au buffet des richesses sociales du Québec, c'est comme tendre un bidon d'eau fraîche à une personne assoiffée dans le désert en lui disant que si elle veut en boire, ben elle n'a qu'à se servir. L'immigrant a alors instinctivement une réaction de méfiance – l'habitude – puis tente de négocier et comprend finalement qu'il peut se servir. Et là, c'est le party. Tant qu'il en a le droit, il prend tout ce qui passe : prêts et bourses, allocations et probablement ce qui crée le plus de frustrations, l'assistance-emploi (bien-être social). Free for all. C'est là où le décalage est frappant. Pour le québécois, ce buffet de richesses sociales est, premièrement, le résultat d'une volonté collective de se doter d'un système social basé sur le travail de chacun. Autrement dit, non seulement Dieu n'y est strictement pour rien là-dedans mais, en plus, chacun y participe et des mécanismes assure la pérennité de ces richesses. Pour l'immigrant, condamné depuis des années à ne pouvoir regarder ces richesses qu'à travers les vitrines du magasin de l'Occident sans pouvoir en profiter, il saisit justement l'occasion qui lui est offerte sur un plateau d'argent d'en user, d'en abuser. Parce que si ça se trouve, demain peut-être, pour une raison administrative obscure, il ne pourra peut-être plus en bénéficier.

C'est cette incertitude face à l'avenir, entretenue par un Droit défaillant dans son pays d'origine, que l'immigrant a intériorisé et qui s'exprime dans son attitude de méfiance, de négociation et de débrouillardise. Cela pourrait également expliquer que la Religion soit devenue son refuge. En Occident, l'incertitude existe aussi bien entendu mais elle n'est pas du même ordre : contrairement à l'immigrant, nous sommes plus à l'abri d'une arrestation arbitraire par la police, d'un licenciement abusif ou d'une tentative de soudoiement d'un fonctionnaire. Car on a des recours, on a des droits. Si Droit le veut, j'aurai une vie meilleure. Et sans être parfait, notre système juridique est cependant suffisamment élaboré pour que nous ayons moins d'incertitudes face aux aléas de la vie. Rendant de ce fait la Religion moins pertinente.

L'affaire Maher Arar est un très bon exemple à la fois de la défaillance et de la confiance que la société canadienne entretient avec le Droit. En effet, exception faite du refus actuel des États-Unis de lever l'interdiction d'entrée sur son territoire à ce canadien d'origine syrienne, le Canada a rétabli sa réputation en le blanchissant de toute activité terroriste, lui a présenté des excuses officielles et lui a versé des dédommagements. Ce genre de situation a pour principal intérêt de maintenir la confiance de la population envers le Droit. Et donc de continuer à croire à la bulle juridique individuelle portative tout autour de chacun d'entre nous.

Tout au long de cette chronique, grande fût ma vigilance de ne pas déraper sur ce sujet si glissant qu'est la religion. Mais tout aussi grande fût, au contraire, ma tentation d'analyser les accommodements raisonnables par la lunette du Droit et de la Religion. J'aime à croire qu'on comprendra que je ne cherche pas à faire la promotion du bon droit face à la méchante religion. Ou l'inverse. L'idée maîtresse fût toujours de comprendre l'Autre, qu'il soit québécois ou immigrant. Comprendre avant de juger, d'un bord comme de l'autre. Juger alors que je parle de Droit, elle est bonne celle-là.

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La paix des mondes

Ohana

À l'instar de la Guerre des Mondes de H.G. Wells, je voudrai vous parler de la rencontre de deux mondes. Mais pas d'une guerre, plutôt d'un dialogue entre les mondes québécois et immigrant. Dans cette chronique, je regarderai cette communication sur un plan psychologique que je porterai sur un plan sociologique dans le prochain billet.

Au-delà du défi qu'est l'immigration pour le Québec – qui, en tant que collectivité, attend de ses élus les moyens de le relever – c'est la gestion au quotidien, entre personnes et ce, partout au Québec que se joue également cet enjeu. En effet, l'infinité des interactions quotidiennes qu'offrent le travail, le bénévolat, l'école, l'épicerie, les 5 à 7 ou encore le bout de chemin assis côte à côte dans l'autobus permettent la rencontre, presqu'intime, de deux mondes intérieurs (celui du québécois et celui de l'immigrant).

L'autre, en me parlant, m'informe immédiatement de sa façon de voir les choses. Mais ce flot d'informations n'est pas objectivement reçu : il est subjectivement traité. C'est-à-dire que je l'interprète, l'analyse et le comprend en fonction de ma propre façon de voir les choses. La manière dont j'accueille l'information envoyée est donc fonction de mon éducation, de mon environnement et de mes expériences personnelles. À l'extrême, il existe donc autant de manières d'accueillir de l'information qu'il existe d'individus pour en recevoir. L'autre est donc en quelque sorte un miroir me renvoyant mon propre reflet. En effet, par ma réaction à ses propos, j'indique la position de mes valeurs et les limites précises de mes principes, bref quelle est mon identité. L'avantage avec ce processus est qu'il est un puissant outil de validation permettant aux gens de se re-unir/connaître sous une identité commune. Son inconvénient est qu'il est subordonné à l'interprétation subjective du reflet qui m'est renvoyé : si ce que l'autre me renvoie ne me plaît pas – pour x raisons - je peux donc décider de cesser la communication alors que, peut-être, ce n'est pas tant ce que dit l'autre qui ne me plaît pas. C'est peut-être qu'il me reflète une partie de moi qui ne me plaît pas.

Un collègue conseiller d'orientation (c.o.), rencontré récemment avec d'autres à Montréal, a bien résumé les enjeux de l'immigration dans notre pratique : « contribuer et continuer à aider sans nier et sans se renier ». Sans nier, c'est-à-dire en respectant l'autre monde qui vient à soi. Et sans se renier, c'est-à-dire sans oublier de respecter son propre monde en soi. À titre de c.o. néo-québécois, il est évident que ce discours m'a interpellé, ayant pied dans deux mondes à la fois.

Cette chronique est donc une sorte de partage de nos expériences et observations d'intervenant. Justement parce que basée sur nos expériences d'humains, ces dernières ne constituent donc pas des vérités. Et parce qu'elles se sont construites en majorité avec ces clientèles, elles ne concernent essentiellement que l'immigration originaire d'Amérique du Sud ou d'Afrique. Par avance, merci donc chers québécois et chers immigrants de tenir compte de ces petits points de détail durant votre lecture.

Commençons par les rites sociaux de premier contact. Au Québec, le rite de contact typique est celui de la température. Un thème à saveur particulière au Québec car la météo définit significativement la vie et activités de chacun. Le secret pour passer haut la main ce rite est donc d'avoir le bon punch qui pourrait se décliner en trois actes.

Premier acte : lors du contact, être la première personne à parler de la température qu'il fait en ce moment. Ex : « c'est fou ce 8°C un lundi matin de janvier hein ! ». Avec l'hiver doux de cette année, ce ne sont pas les occasions qui manquent pour lancer une remarque sur la température qui permettra de casser la glace – facile, le jeu de mots – avec votre interlocuteur québécois. Avec, en plus, plusieurs variations sur le même thème. Exemples :
- il fait frette en ostie (genre -25°C)
- dangereuse toute cette glace sur les routes à matin hein !
- ça n'a pas de bon sang toute neige qui est tombée durant la nuit, etc ....

Deuxième acte : si vous avez le malheur de ne pas être arrivé le premier et que vous tombez dans une conversation matinale déjà entamée sur la météo entre deux québécois, ne vous inquiétez pas, vous conservez encore vos chances de remporter la palme. Sortez votre seconde carte : la fin de semaine. Illustration : « oui, il fait frette en ostie à matin et ils annoncent encore plus frette pour la fin de semaine ! ». Et là encore, les variations ne manquent pas. Exemples : « oui, il fait frette en ostie à matin ....
- .... mais ils annoncent un petit 0°C en fin de semaine, pas si pire
- .... mais au moins on aura droit au soleil durant toute la fin de semaine
- .... mais au moins, on a eu une belle fin de semaine pour compenser hein ».

Troisième acte : si deux personnes ont déjà utilisé les deux premiers arguments pour assurer leur succès dans ce rite de contact, rassurez-vous, il vous reste une cartouche. Mais c'est la dernière. Quand la première aura parlé de la température à l'extérieur et que la seconde aura parlé de la fin de semaine, faites une comparaison avec l'année dernière. Exemple :
Jean : pas chaud à matin hein gang : il fait – 20°C !
Julie : mets-en : au moins, on aura un beau gros soleil en fin de semaine, j'ai ben hâte !
Vous : .... Et encore, on est chanceux : l'an dernier, à la même période, on avait eu droit à du verglas pendant une dizaine de jours !

J'ai pris l'hiver comme saison pour illustrer le rite de contact mais vous pouvez le transposer sans problème aux trois autres saisons. Exemples :
- (printemps) : « me semble que l'hiver s'accroche cette année .... »
- (été) : « maudit chu pu capable cette humidité ! »
- (automne) : « hey, c'est assez beau ces couleurs dans les arbres »

Pas pire hein ? Vous voilà équipés en stock de petites phrases pour préparer le terrain de votre conversation avec ce semi-professionnel de la météo qu'est le québécois.

Du côté de l'immigrant – petit rappel : cela concerne surtout les immigrants en provenance d'Amérique du Sud ou d'Afrique – le rite de contact s'effectue sur un autre plan. Autant le rite de la température se joue sur une note anodine de la simple amicalité, autant le rite de l'immigrant semble se jouer sur une note beaucoup plus affective. Ainsi, j'ai remarqué qu'au lieu de rentrer rapidement dans l'objet de la rencontre de manière formelle avec mon client immigrant, je l'aborde souvent sur le registre personnel. Exemple : « Cela fait combien de temps que vous êtes au Québec ? / Aimez-vous cela ? / L'hiver n'est pas trop dur à supporter ? / Êtes-vous ici seul ou avec votre famille ? / Vous êtes venus avec votre famille : avez-vous des enfants ? Quel âge ont-ils ? Comment s'appellent-ils ? Et l'école ici, ils aiment ça ? Et vous, comment cela se passe ? ». Au début, j'optais souvent des questions ouvertes (celles où l'interlocuteur ne peut me répondre simplement par oui ou par non) pour inviter la personne à échanger. Mais j'ai remarqué que l'immigrant en francisation vit souvent de la gêne à s'exprimer en français car il a honte de son niveau (fort accent, parle lentement, mauvais choix de mots) : d'invitation respectueuse, la question ouverte devient alors une source potentielle d'humiliation. J'alterne alors entre questions ouvertes et questions fermées.

Bien sûr, la nature de mon travail – et la couleur de ma peau dans une certaine mesure – me facilite bien la tâche quand je rentre en communication avec l'immigrant en face de moi. Il est donc plus difficile d'entamer une telle discussion autour de la machine à café dans la salle de repos où se trouvent d'autres collègues de travail. Mais c'est justement ceci qu'il faut saisir : l'établissement de rapports sociaux sur un plan plus affectif ne se soucie guère du contexte. En Occident, les codes sociaux prévoient l'attitude à adopter en fonction du contexte, le tout pouvant cependant s'agrémenter de quelques formules de politesse quand il s'agit de la sphère publique en relation professionnelle.

Par exemple, lorsque je suis allé renouveler mon permis de conduire à la SAAQ, mon entretien avec l'agente qui s'est occupée de moi s'est passé, en gros, comme suit :
Moi : allo, je viens pour renouveler mon permis de conduire
Agente : parfait, pouvez-vous me donner votre permis s'il vous plaît [ ....]
Moi : merci beaucoup, bonne fin de journée !
Agente : bienvenue, vous aussi !

Fin de l'interaction. Rapide, à l'essentiel avec juste la dose de politesse suffisante pour que le contact soit agréable pour tous les deux sans rentrer dans la bulle de l'autre. Techniquement, moi usager, avoir permis à renouveler, elle agente qui a donc procédé. Au suivant !

Pour beaucoup d'immigrants, le contact, même professionnel, s'opère sur un mode plus intime exprimant un souci – certes limité dans le temps mais profondément présent le temps justement qu'il dure – reflétant le désir de considérer l'autre dans sa globalité (individu, famille, membre d'une communauté) plutôt que de l'aborder comme le client/usager dans une catégorie définie (détenteur d'un permis de conduire à renouveler). Voici l'exemple de Denise[1], secrétaire dans un service d'orientation d'un cégep en Montérégie et Bara, immigrant ivoirien, venu prendre rendez-vous avec un c.o. :
Bara : bonjour Madame, est-ce que vous allez bien ?
Denise : oui, je vais très bien merci, qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
Bara : c'est une belle journée aujourd'hui, n'est-ce pas madame ? Ça fait du bien !
Denise : heu .... oui, c'est une belle journée, mais ....
Bara : excusez-moi, mais je vois que vous avez une photo de votre famille sur votre bureau. Est-ce que sont vos enfants ? Ils sont tellement beaux : ce qui est normal avec le sourire que vous avez !
Denise : [coudonc, yé tu en train de me cruiser lui là ?] excusez-moi monsieur mais pourrai-je savoir ce que je peux faire pour vous ?

Évidemment, Bara n'avait aucune arrière-pensée concernant Denise : il ne faisait qu'appliquer le code social qu'il a appris dans sa culture alors que Denise s'est sentie déstabilisée car Bara ne respectait pas la procédure habituelle de son code social qu'elle a appris, elle. Et n'oublions pas le contexte : cette discussion a eu lieu au Québec en contexte public. Si nous avions été en Côte d'Ivoire chez Bara, très probablement que Denise se serait rapidement dit que c'est ainsi que ça marche ici ou si tous deux avaient fait connaissance dans un souper en contexte privé, elle ne se serait probablement pas offusquée outre mesure.

Cette approche affective dans le contact peut se répercuter plus loin dans la relation. Jérémie, un ami c.o. à Montréal, me racontait une anecdote vécue l'an passé avec Herón, un immigrant d'origine cubaine avec qui il s'est lié d'amitié. Pour Jérémie, une preuve de l'affection qu'il porte à son entourage est de faire preuve de sincérité avec eux : c'est l'idée d'être accepté tel qu'on est par ceux qu'on aime. Un soir, Herón l'appelle pour lui proposer d'aller prendre un verre pour le simple plaisir : Jérémie s'excuse mais décline l'invitation car « il doit absolument faire un peu de ménage chez lui ». Le ton d'Herón change subitement alors mais il n'en dit rien.
Quelques temps plus tard, c'est Jérémie qui appelle Herón pour lui proposer de prendre un verre : là aussi, Herón doit décliner l'offre car « il attend ce soir un appel très important de sa mère à Cuba qui est très malade ». Devant un tel motif, Jérémie lui répond alors qu'il n'y a aucun problème et qu'ils se reprendront plus tard. Or, le soir même, Jérémie est tout surpris de croiser Herón dans un café sur la rue St-Denis. Une discussion entre les deux amis a mis en relief une différence culturelle : si Jérémie base son affection sur la sincérité et l'authenticité (se dire les vraies affaires), Herón pour ne pas blesser son ami qu'il aime beaucoup aussi, préfère inventer un prétexte plutôt que de lui dire la vérité (ici en l'occurrence : aller lire seule dans un café).

Autrement dit, ce qu'il faut y décoder – car il s'agit réellement de cela – c'est que plus Herón donne une raison majeure (sa maman à Cuba qui est très malade), plus il démontre l'importance de l'amitié de Jérémie dans sa vie. Dans le monde d'Herón, ce n'est techniquement pas un mensonge qu'il a raconté à son ami. Il a plutôt fait preuve d'une grande politesse envers Jérémie car la « grosseur » de la raison invoquée est proportionnelle à la confiance qu'il a en son ami québécois. D'où également le changement de ton d'Herón lorsque Jérémie lui a dit qu'il préférait faire du ménage plutôt que d'aller prendre un verre avec Herón .... qui s'est alors sentie blessé de passer après une tâche ménagère !

Cette anecdote est un très bon exemple de différence culturelle où le tort n'est sur personne car si la valeur en jeu ici – l'amitié – est un concept universel, son contenu, lui, peut varier grandement d'une culture à l'autre. Cette variation de contenu, tant Jérémie qu'Herón l'ont mesuré dans le reflet de soi que l'autre lui a renvoyé. Et c'est en se parlant qu'ils ont alors pu ajuster l'interprétation que chacun a fait dudit reflet. Merci messieurs !

Dans le même registre affectif, j'ai remarqué qu'il était tout simplement inutile de demander à mes clients immigrants d'arriver à l'heure au prochain rendez-vous « parce que la ponctualité est signe de respect au Québec ». En Nouvelle-Calédonie, là d'où je viens, il existe une expression qui dit que « ici, on n'a pas l'heure, mais on a le temps » signifiant que la ponctualité est un concept « de blanc » n'ayant que peu de sens sous les cocotiers. Celles et ceux provenant ou ayant vécu en milieu insulaire (ex : Polynésie, Réunion, Antilles) pourraient certainement confirmer cette mentalité. Mentalité qui a d'ailleurs, toutes proportions gardées, son équivalent québécois avec le fameux « à un moment donné », qualificatif par excellence d'un engagement formalisable uniquement dans une temporalité très approximative (ex : « ouais, je vais sortir les vidanges .... à un moment donné »).

Tout cela pour dire qu'il n'y a que peu de chances d'obtenir un quelconque engagement de la part d'un immigrant en invoquant la raison suprême que (ton solennel) « c'est comme cela que ça marche au Québec ». J'ai longtemps tenté cette approche avec un très très bon taux d'échec. Pour l'immigrant fraîchement débarqué, c'est insignifiant pour lui. Et vous aurez beau le traiter, lui l'immigrant, d'insignifiant, ça ne marchera pas. Il faut donc trouver quelque chose qui a une signification pour lui, qui fait un sens réel dans son monde à lui. À cet effet, au lieu donc de lui dire qu'il doit se présenter à son rendez-vous la semaine prochaine, je lui dis que je compte sur lui. Rappelez-vous que cet immigrant conçoit toute nouvelle relation sur un mode affectif : lui dire que c'est « comme cela que ça marche au Québec » revient à dépersonnaliser la relation en la réduisant à un simple processus administratif. Lui dire que vous comptez sur lui, c'est valoriser la relation entre lui et vous, c'est l'engager sur son sens de l'honneur plutôt que sur le sens de la discipline.

Ainsi, on peut en profiter pour défaire quelques idées reçues. Estelle, directrice d'un organisme communautaire pour immigrants à Drummondville, a eu l'occasion d'en faire l'expérience un jour. Un matin, elle entend un brouhaha inhabituel dans une des salles de l'organisme. Avant même qu'elle ne se lève, Nathalie, une conseillère en emploi, rentre dans son bureau et lui dit que Mr Brahim, immigrant d'origine marocaine, ne veut pas participer à la rencontre du groupe de recherche d'emploi. Nathalie dit alors à Estelle que son refus est certainement dû au fait qu'en tant qu'homme et chef de famille, il trouve difficile de se faire dire quoi et comment faire par une femme. Elle finit en disant que Mr Brahim souhaite d'ailleurs voir immédiatement « le directeur de l'organisme ».

Estelle, une québécoise à la cinquantaine bien trempée et qui a vu neigé, rassure la conseillère et se rend d'un pas rapide mais serein vers la salle en question. En la voyant, Mr Brahim l'accueille en lui disant : « excusez-moi madame mais je veux voir le directeur immédiatement ». Estelle lui répond qu'il l'a justement devant lui. Surpris, Mr Brahim se calme cependant très rapidement en entendant cela et demande à la voir dans son bureau, ce qu'Estelle accepte.

Dans le monde d'où vient Mr Brahim, une personne âgée et aux cheveux blancs est souvent associée à la sagesse et à l'expérience. Par ailleurs, ce type de personne occupe souvent un emploi de direction ou à responsabilité. Ainsi, sagesse et pouvoir sont généralement associés dans son monde où en outre, pour des raisons à la fois historique et sociologique, ce sont des hommes qui occupent ce type d'emploi. Ainsi, lorsque Mr Brahim a vu Estelle, il fût à la fois rassuré et surpris : rassuré car il voyait une personne sage à ses yeux grâce aux cheveux blancs d'Estelle et surpris car c'était une femme qui dirigeait l'organisme. Mais au final, tout ce qu'il a vu et conclut est que c'était cette femme qui avait le pouvoir ici et c'est tout ce qui lui importait. Là où je veux en venir avec cette merveilleuse anecdote est que Mr Brahim n'était pas du tout macho : il était persuadé que c'était un homme qui dirigeait l'organisme non pas parce que seul un homme pouvait le faire mais parce que dans son expérience, il n'avait vu que des hommes assumer cette responsabilité professionnelle. D'où sa surprise qui ne fût que temporaire d'ailleurs car le meilleur argument d'Estelle fût non pas sa voix ferme, ni son diplôme de second cycle en gestion, ni son expérience de vingt ans auprès des immigrants mais, vous l'aurez compris .... ses cheveux blancs !

Bien sûr, c'est l'immigrant qui vient s'installer au Québec et en plus, personne ne le force à venir ici. « À Rome, on fait comme les romains ». Ce sont donc aux immigrants et non aux québécois de faire des efforts de compréhension, d'observation des rites locaux et d'adaptation de leurs comportements en conséquence. Dans l'esprit je suis d'accord avec cette maxime même si elle ne laisse pas beaucoup de place aux nuances inévitables qu'implique toute relation humaine. On pourra donc toujours trouver des exceptions aux anecdotes que j'ai donné.

Plus encore, on ne peut évidemment pas en déduire que tous les immigrants sud-américains « mentent » pour ne pas blesser ou que ceux africains ne sont pas machos. Mes collègues et moi n'avons fait que partager nos expériences personnelles et n'avons pas la prétention de livrer une étude représentative tant de nos pratiques que des cultures immigrantes. C'est pour cela que je situe cette chronique au niveau, bien concret et immédiatement accessible à chacun d'entre nous au quotidien, de nos relations interpersonnelles où nous pouvons faire une différence et se rapprocher ainsi, un tout petit peu chaque jour, d'une société québécoise vivant en harmonie dans toutes ses composantes culturelles. Le plus souvent, ce ne sont pas de grands gestes qui sont nécessaires : connaître un mot ou deux dans la langue maternelle d'un collègue de travail immigrant peut suffire à éveiller en lui beaucoup d'émotions. Ou simplement de savoir la distinction entre hutus et tutsie quand vous vous promènerez dans un bois avec votre nouvelle amie d'origine rwandaise.

Ainsi, au-delà des discours de nos élus sur l'immigration, les moyens financiers et structurels offerts et les approches idéologiques avancées, il y a la réalité faite d'occasions qui nous tendent la main. Autant d'opportunités d'entendre et de décoder le monde de l'autre pour mieux le faire habiter près de notre monde. Bien sûr, cela prend de la patience, beaucoup de patience que certains québécois refuseront de fournir. Bien sûr aussi, beaucoup d'efforts seront également fournis en vain face à certains immigrants fermés autant à ouvrir leur monde qu'à entendre le monde d'en face. Mais comme l'a dit Gilles Vigneault je crois : « vaut mieux perdre un peu de temps que de perdre un pays ».

[1] J'ai attribué des prénoms fictifs pour préserver l'anonymat des personnes citées

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Alors comme ça, le Québec est une Nation...

Ohana

Alors comme ça, le Québec est une nation au sein d’un Canada uni. Mon intention dans cette chronique n’est pas d’aborder directement cet événement en soi mais de regarder certaines implications touchant l’immigration.
On le sait, le discours officiel insiste sur la richesse de l’apport immigrant pour les sociétés canadienne et québécoise et sur le plan économique en tout premier lieu. Le Canada, comme concept marketing, se vend très bien dans le monde notamment grâce à son approche multiculturelle.

 Ainsi, Thabo Mbeki, le président sud-africain, ne tarissait plus d’éloges concernant le Canada pour avoir nommé l’haïtienne Michaëlle Jean, au poste très symbolique de Gouverneure Générale. Pourtant, face aux pressions au pays, cette dernière a dû renoncer à sa citoyenneté française pour prouver son attachement premier au Canada. Le tout beau tout neuf chef du PLC, Stéphane Dion, héraut du protocole de Kyoto mais surtout ardent défenseur du fédéralisme canadien, subit les mêmes pressions pour renoncer également à sa citoyenneté française. Certains prétendant en effet que sa loyauté envers le pays serait questionnable dans une situation qui opposerait le Canada et la France.


 
















Michaëlle Jean – Gouverneure Générale. Source



Stéphane Dion – chef du Parti Libéral du Canada. Source



 


J’entends tout ça et je me demande ce qui se passe. Car d’un côté, il y a ce discours très inclusif qui veut faire des communautés culturelles des composantes majeures du Canada d’aujourd’hui et de demain. Et de l’autre côté, il y a ces montées de barricades pour exiger une « pureté » canado-canadienne de certaines personnalités au pays. Tout cela dans un contexte international où, mondialisation oblige, on se demande si souveraineté nationale et citoyenneté veulent encore dire quelque chose, voilà qu’une motion vient reconnaître le Québec comme nation. Vu de l’extérieur, mettons que ça détone un peu.


 


Comme plusieurs personnes l’ont écrit avant moi, le Québec est une zone de subduction culturelle et linguistique comme il en existe d’autres ailleurs (ex : Suisse, Rwanda, Pays Basque). S’il existait une échelle de Richter pour le brassage identitaire, nul doute que le Québec serait classé zone à activité élevée. Lieu où des frottements culturels s’opèrent et où foisonnent une intense activité néologique (ex : courriel), des explorations juridiques (accommodements raisonnables) et des stratégies d’intégration conflictuelles (multiculturalisme canadien et interculturalisme québécois le tout à l’ombre du melting pot états-uniens).


 


Et si c’était pas suffisant, notons aussi que le Québec a tardivement entamé sa marche vers l’émancipation comparativement au grand mouvement de décolonisation qui a suivi la seconde guerre mondiale. Et cette émancipation n’a pas aboutit à une souveraineté nationale qui est la suite logique de la réappropriation linguistique, économique et culturelle qu’a connu le Québec dès la Révolution Tranquille. Ainsi, plusieurs pays nouvellement créés ont pu cristalliser leurs identités nationales autour d’une souveraineté certes encore bien fragile mais officialisée du moins. Alors que la nation québécoise ne peut incarner sa très forte identité nationale dans une souveraineté légitimée. Ce non-achèvement met le Québec en décalage face au mouvement global des nations, toutes par ailleurs de plus en plus verrouillées sur le rythme de la convergence économique et même citoyenne.


 


On peut donc constater une sorte de « retard » québécois qui ne peut officiellement s’affirmer comme pays face à un concert des nations qui, elles, s’unissent déjà en grands blocs économiques (ALENA, CEE, Mercosur, APEC), prémisses d’une citoyenneté globalisée. Pourtant, lui-même intégré dans un de ces blocs, le Québec y tire toutefois son épingle du jeu : j’y reviendrai plus tard.


 


Mais ce décalage, quel impact a-t-il sur l’immigration au Québec ? En faisant preuve d’empathie, imaginons comment pourrait alors réagir un immigrant arrivant au Québec :


 


1] Il tombe sincèrement et littéralement des nues lorsqu’il découvre un identitaire québécois très fort (« tricoté serré ») mais en même temps difficile à saisir (francophone-canadien-nord américain) et très revendicatif (« on est au Québec ici, pas au Canada ») au point, selon lui, d’exhaler des relents de nationalisme alors qu’il pensait cette question depuis longtemps réglée et enterrée dans le magma de la confédération canadienne


 


2] Il peut alors opérer un mouvement de recul face à cet identitaire québécois qui fait montre, en apparence, d’intransigeance face à certaines demandes d’accommodements jugées abusives car menaçant la cohésion sociale. L’immigrant peut alors interpréter cette attitude comme étant une atteinte à certaines libertés individuelles, ce qui interpelle souvent celui originaire d’un pays dont l’identitaire, tout comme le Québec, porte l’empreinte indélébile du colonialisme


 


3] Il peut alors finir par se replier dans un communautarisme forcené qui semble refléter, à bien des égards, le compromis que l’immigrant fait entre son interprétation d’un désir collectivisé d’une société québécoise qui cherche à l’assimiler et son désir, bien personnel celui-là, de bénéficier des mesures sociales qu’offre cette même société qu’il repousse pourtant


 


Tout cela prend beaucoup de sens quand l’immigrant se sait utile – c’est bien pour cela qu’on lui a octroyé le visa de résident permanent – et qu’il compte bien « s’exploiter » au maximum. De toute façon, on est en Amérique du Nord, non ? Il est donc devenu – et ça, il le sait très bien – un enjeu stratégique, catalysant à lui seul des attentes à la fois économique, mais aussi linguistique et surtout culturelle. Car c’est l’avenir d’une société qui est dans la balance. Comme toute société ayant à gérer le vieillissement de sa population. À la différence près que la population âgée de la société québécoise passera d’un niveau important (12% de la population totale) à un niveau considérable (24%) en seulement trente ans. Alors que les autres sociétés occidentales (incluant le reste du Canada) auront à gérer le même processus sur une période beaucoup plus longue de soixante ans.


 


Alors si les sociétés canadienne et québécoise sont appelées à connaître un taux de multiculturalisation croissant, pourquoi s’étonner que de plus en plus de personnalités au pays possèdent une autre citoyenneté que celle canadienne ? N’est-ce pas récolté ce qu’on a semé ? Bien entendu, je ne fais pas uniquement référence à Mme Jean et Mr Dion : disons que leur notoriété permet la révélation d’un phénomène encore médiatiquement discret mais dont l’impact est profond. Comme l’affaire des canadiens évacués du Liban au frais du contribuable canadien.


 


Autrement dit, comment espérer construire une société multiculturelle et en faire un élément majeur du rayonnement du Canada dans le reste du monde si, de l’autre côté, des voix s’élèvent pour dénoncer le comportement opportuniste – avéré ou potentiel - de certains binationaux (et parfois même trinationaux) ? Même son de cloche à l’extérieur du Canada à l’exemple de Mr Bouteflika, président de la république algérienne démocratique et populaire, qui sommait les binationaux de choisir entre le passeport algérien et celui de l’autre pays.


 


Rien d’étonnant là-dedans.


 


Parce que nous avons voulu la mondialisation économique. Et sa réalisation exige la liberté de circulation des capitaux, des biens, des services et surtout des compétences. Comme nous ne sommes pas encore rendus à bannir toutes les frontières, des moyens de contournement sont donc explorés. En ramenant ainsi ces grandes tendances structurelles sur un plan individuel, il est donc logique que l’immigrant finisse par concevoir la citoyenneté juridique comme un bien marchand exactement au même titre qu’une troisième langue, un diplôme universitaire ou un réseau de contacts bien fourni. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’une multi-citoyenneté réduit les contraintes administratives d’installation, de travail et de protection sociale dans les pays dont on est un national. Et comme il faut penser global – mondialisation oblige – on magasine la valeur marchande des citoyennetés disponibles sur le marché en fonction des conditions d’obtention (coûts) et des possibilités futures de mobilité (profits). Un exemple ? En étant franco-canadien, c’est l’Union Européenne (avec en bonus les DOM et POM), toute l’Amérique du Nord sous certaines conditions et – à vérifier – peut-être le Commonwealth. À quand la Bourse des citoyennetés ?


 


Bien sûr, c’est un comportement opportuniste, utilitariste et profondément stratégique selon une certaine idée de la morale. Mais à quelque part, dépouillée de leur rectitude politique, n’est-ce pas sensiblement dans les mêmes termes que nous pourrions qualifier les politiques d’immigration de toute société occidentale en mal de main-d’œuvre qualifiée, jeune et productive ? Ainsi, quand des multinationales et des pays sont engagés dans une course aux talents à l’échelle planétaire, il serait alors bien naïf de croire que l’immigrant ne sera pas engagé, lui aussi, dans cette même logique. Ainsi, comment espérer stabiliser l’immigrant au pays, alors que pour le faire venir ici, on l’a justement convaincu qu’il devait être mobile ? Hier l’Europe, aujourd’hui l’Amérique du Nord et demain frappe déjà à la porte avec la Chine. Et nous ne parlons ici que des cinquante dernières années !


 


Dans ce contexte, les efforts acharnés de la société québécoise à maintenir son caractère distinctif peuvent sembler à la fois illusoires et encourageants. Illusoires car si le Québec a pu exister jusqu’à maintenant, c’est en partie selon moi parce que l’économie mondiale (jusqu’au 20ème siècle) était essentiellement divisée en grands blocs coloniaux rivaux limitant de ce fait les échanges internationaux. Un certain isolement du Québec, engoncé dans le puissant empire britannique, a donc paradoxalement assuré sa survie. Aujourd’hui, l’intégration des économies nationales fait en sorte que les échanges internationaux sont incontournables pour s’assurer d’une bonne cote de solvabilité chez Moody’s. Il se crée alors un cercle vicieux où pour continuer d’exister dans la réalité actuelle, la société québécoise doit être économiquement compétitive ce qui passe notamment par l’ouverture à l’immigration ; cette même immigration venant cependant diluer l’identitaire de cette société par ses revendications, ces dernières venant par le fait même hypothéquer l’avenir de la société d’accueil. La boucle est bouclée. L’illusion réside alors dans la croyance qu’économie et identité peuvent faire bon ménage ; une thèse défendable que si l’on fonde l’identité sur l’économie (dans ce cas, le modèle états-unien étant ce qui s’en rapproche le plus avec le « self-made-man »).


 


La pression sera donc croissante sur la société québécoise dont je mesure mal la capacité des énergies internes susceptibles de contrôler la force d’une immigration depuis toujours multiculturelle, mais devenu aujourd’hui stratégique et hautement mobile. Le titre du dernier ouvrage de Guillaume Rousseau pose d’ailleurs bien la problématique de « la nation à l’épreuve de l’immigration » où l’inquiétude est grande face à l’impact du pluralisme croissant sur l’identitaire québécois.


 


Mais si nation rime avec résignation, ce terme rime également avec obstination (pour reprendre un reportage de Radio-Canada à ce sujet). En effet, mondialisation ne rime pas inévitablement avec assimilation des identités subétatiques comme celle du Québec. Au contraire, l’adhésion à de grands blocs économiques, alliances militaires ou coopérations de toute autre ordre permet à de petites nations de disposer de tribunes internationales où leurs voix peuvent s’exprimer malgré l’autorité souveraine fédérale. C’est cette opportunité que le Québec a saisi à Nairobi pour exprimer son désaccord face à la ligne d’Ottawa concernant la question de l’environnement.


 


Plus encore, l’éclatement des souverainetés nationales à cause de la convergence économique crée des problèmes sociaux souvent ingérables : immigration clandestine en Europe, accommodements raisonnables au Canada ou encore hispanisation des États-unis. Les identités sont alors fortement diluées (le « bleu / blanc / beur » français) et les citoyennetés questionnées (proposition d’un hymne national états-unien en espagnol). Par contre, même s’ils n’échappent évidemment pas à ces fléaux sociaux, les états subétatiques peuvent compter sur une forte dynamique identitaire car cette dernière s’est historiquement construite selon une logique de survie. Ainsi, une étude en 1998 montrait que si les canadiens s’identifiaient « au Canada dans son ensemble » sans préciser davantage, une majorité de québécois spécifiait ce sentiment en le territorialisant précisément à la seule région du Québec. Partant de là, certains états nationaux tentent de retrouver ce que les états subétatiques ont réussi à préserver : ces tentatives vont de la ligne dure (les partis d’extrême droite prônant la réappropriation du pays aux « vrais nationaux de souche ») jusqu’aux approches plus consensuelles aux intentions nobles mais aux résultats mitigés (la loi canadienne sur le multiculturalisme visant à créer le canadien patchwork du prochain millénaire).


 


 En ce sens, l’identitaire québécois peut repousser certains immigrants. Ainsi, certains immigrants, notamment ceux provenant de régimes peu démocratiques, font parfois le parallèle simpliste entre protectionnisme identitaire québécois et atteinte aux libertés individuelles. Ce qui ouvre la porte aux raisonnements accommodants : les québécois nous oblige à parler en français alors qu’on est en Amérique du Nord / je n’ai pas le droit de pratiquer ma religion sur mon lieu de travail alors que je pensais avoir la liberté de culte ici / les ordres professionnels, c’est pour garder les jobs juste pour les québécois.


 


D’autres immigrants, au contraire, retrouvent au Québec ce sentiment d’appartenance qu’ils ne retrouvaient plus dans leur pays d’origine. Ainsi, par exemple, beaucoup sont très agréablement surpris de la fierté des québécois lors de la St-Jean Baptiste ; une fierté contagieuse reliée à une fête nationale qui avait perdu beaucoup de sens à leurs yeux dans leur pays d’origine. Mais là aussi, les raisonnements accommodants ne sont jamais loin : TOUT est de la faute d’Ottawa / pas un redneck d’albertain pour rattraper l’autre / l’indépendance d’abord, on discutera après.


 


L’un ne vaut donc pas mieux que l’autre. Mais il y en a un troisième, celui juste au milieu. Celui qui, à peu de choses près, ressemble au « frontalier de naissance » de l’écrivain libanais Amin Maalouf. C’est l’immigrant, tout comme le Québec d’ailleurs, traversé dans sa vie par des lignes de fracture religieuse et culturelle. Celui qui peut faire du décalage identitaire non pas une zone de tension où les identités, aveuglées par un nationalisme exacerbé, deviennent des « identités meurtrières », mais un lieu de réconciliation des cultures. Il est donc ce pont symbolique qui relie car s’il ne peut s’identifier pleinement à aucune culture, il ne peut nier son appartenance partielle à plusieurs d’entre elles. En repousser une, c’est donc repousser une partie de soi. Mais adhérer pleinement à une en particulier, c’est aussi repousser une partie de soi. La personne est donc condamnée à trouver sa liberté –paradoxe intéressant – dans l’intégration de ses identités multiples et les partager avec tous et chacun. Je crois que nous sommes tous, à des degrés divers, des frontaliers de naissance. Et ça prend beaucoup d’énergie pour ne pas se laisser écarteler par ses tiraillements identitaires intérieurs. La résignation n’est jamais loin, si tentante, tellement facile. Mais pire encore : il y a la dégénération. Mais il y a aussi la détermination. La détermi-nation. Celle qui émerge souvent lorsqu’on sent qu’on peut reprendre les rênes de son destin : c’est peut-être ici précisément qu’on peut parler de la nation québécoise.


C’est par cette première chronique que j’inaugure à ma façon le nouveau visage d’immigrer.com et c’est par elle que je conclus cette année 2006. Fa que bon temps des fêtes tout le monde !


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Échappé belle.

Ohana

Vous l’aurez compris, cette chanson parle de ces relations affectives auquel on a pu y échapper belle. Les circonstances de la vie faisant en sorte d’y échapper effectivement pour finalement se retrouver dans les bras de la personne faite pour soi.
Le rapport avec l’immigration ? Remplacer ces relations du passé auxquelles vous avez échappé par ces vies auxquelles vous avez échappé en immigrant.
En effet, maintenant que vous avez décidé d’immigrer ou, à plus forte raison, que vous ayez déjà immigré, je pense que vous avez suffisamment de stock en termes d’expérience et de ressenti pour regarder à quoi ressemble votre vie actuellement et la comparer à ce qu’elle aurait été si vous n’aviez pas immigré. Et peut-être qu’à certains égards, comme moi, vous considérez d’avoir échappé à une certaine vie ou certaines vies qui auraient pu être la ou les vôtre(s) si vous pris des décisions radicalement différentes.







Échappé belle, grâce à toi

échappé belle...



Échappé aux minettes

échappé aux gamines

Qui te brisent le c'ur

en te trouant les jeans

Elles ne s'excusent pas

pour le corps de granit

Qu'elles pavanent en riant

sans mêm' voir que t'existes



Échappé à toutes celles

qui veulent refaire ton look

Et qui jettent aux poubelles

c'qu'avait choisi ton ex

Qui elle-même avait mis

tout ton linge à l'index

Comprenez-vous pourquoi

on n'a plus rien à s'mettre



Échappé belle, alléluia

À toutes celles pas faites pour moi

Échappé belle, grâce à toi

Échappé belle,

échappé belle




Échappé à la belle

qui te rêve en couleurs

Il faudrait pour lui plaire

être un bum au grand c'ur

L'enlever en moto

en citant du Rimbaud

Mais revenir à temps

pour le biberon d'quatr'heures

Échappé à toutes celles

qui te voient au sommet

Qui te dressent, ô misère!

tout un plan de carrière

Allez, fini les siestes

rêveries et paresse

Elles te laisseront jamais

rater ta vie en paix



Échappé belle, alléluia

À toutes celles pas faites pour moi

Échappé belle, grâce à toi

Échappé belle,

échappé belle



Échappé à "Jeune Biche,

boîte vocale 203

Qui attend Méchant Loup,

non-fumeur pas d'enfants"

Échappé dans le noir

à une fausse Madonna

Qui sous un collier de cuir

cache sa pomme d'Adam



Échappé aux revues

que l'on tient d'une seule main

Aux vieilles blondes qu'on

appelle à quatre heures du matin

Échappé, Dieu merci

au rendez-vous suprême

À la pire des blind dates

échappé à moi-même!



Échappé belle, alléluia

À toutes celles pas faites pour moi

Échappé belle, grâce à toi

Échappé belle,

échappé belle


 



Échappé belle – Beau Dommage (1994)

Lorsqu’en 99 est venu le temps pour moi de me trouver un stage pour finaliser mes études en école de commerce à Toulouse en France, j’étais à un carrefour de ma vie. Un stage – qui était plutôt une période d’essai pour un CDI – me tendait les bras en Nouvelle-Calédonie. Emploi stimulant, salaire intéressant sous les cocotiers entouré de la famille et des amis, la dolce vita … J’ai pourtant passé mes soirées à envoyer mon c.v. par courriel à des dizaines d’entreprises canadiennes, d’Halifax à Vancouver. On me trouvait stupide. Je me trouvais stupide aussi. Mais d’une stupidité déterminée qui était d’ailleurs elle-même d’une stupidité stupéfiante dans la mesure où je ne m’expliquais pas moi-même cette volonté de faire mon stage terminal au Canada. Et un peu aussi d’esprit de contradiction qui remonte automatiquement quand c’est pour embêter papa et maman.


Tu es en train de rater ta vie, rentre en Calédonie. Nan, je vais au Canada (oui, là où il neige). Au Québec plus précisément (oui, là d’où vient Céline Dion) et à Sherbrooke si tu veux tout savoir (c’est où Sherbrooke ? Quand j’aurai trouvé ça sur une carte, je te le fais savoir maman, promis). Au moins si je dois y rater ta vie, je la raterai en paix car je n’aurai pas mes parents sur le dos pour me le rappeler chaque jour.


Lorsque que quelque part dans les années 90, je suis passé assez près de vouloir me marier avec ma relation de l’époque, j’étais aussi à la croisée des chemins. Être dans l’enthousiasme de ce genre de projet de vie, les choses paraissent si limpides, claires et nettes. En tout cas dans mon souvenir très flou. Les circonstances ont fait en sorte que cela ne s’est pas fait. À mon grand désespoir de l’époque et pour mon plus grand bonheur aujourd’hui (ainsi que de l’autre personne également). Échappé belle, pfiou.


La croisée des chemins, parfois on a conscience d’y être au moment où ça arrive. Et d’autres fois, on le réalise plus tard. Qu’une petite décision anodine (initialement, mon séjour au Canada ne devait se limiter qu’aux quatre petits mois de stages et retour au pays des cocotiers après) puisse porter en son sein tant d’implications dans une vie, c’est assez fou. Parce que, à quelque part, c’est vrai que chacun de nous est, à chaque instant, le fruit de ses choix et décisions. Comme si intellectuellement, psychologiquement et physiquement, nous étions à chaque seconde qui passe, la somme de tout ce que nous avons été la seconde juste avant. Et ainsi de suite.


 Je peux donner le sentiment d’avoir, ici et maintenant à Sherbrooke (je sais c’est où maintenant) la vie « parfaite », c’est-à-dire celle qui m’était réellement destinée. Probablement, je n’en sais rien. Si ça se trouve, dans un univers parallèle, y’a un O’Hana qui, au lieu d’avoir étudié à Toulouse a plutôt décidé d’étudier à Bond University à Brisbane en Australie et qui a une vie vraiment cool. Et qui se dit qu’il l’a échappé belle car il aurait pu se retrouver dans ce congélateur à ciel ouvert nommé le Québec avec des maudits séparatisss.


 Tout ça pour dire que je ne saurai jamais vraiment si je l’ai échappé belle en immigrant au Québec. J’aurai beau pelleter tous les nuages qui passeront pour le millier d’années à venir, je n’aurai jamais de certitude, ni dans un sens ni dans l’autre. Mais bon, si cela prenait des certitudes pour vivre, c’est certain que la vie serait pas mal plate. Ça c’est une certitude. Et je n’ai pas besoin de le vivre pour en être certain.


 Comme tout le monde, je fais ce que je peux. C’est-à-dire qu’arrivé de nouveau à un carrefour de ma vie, je prend ma décision d’aller dans une direction donnée au meilleur de mes capacités, de mes intérêts et de mes valeurs à ce moment-là. À ces périodes charnières d’une vie, on aimerait pouvoir lever un petit bout de voile pour voir de quoi à l’air notre avenir. Juste pour le fun, quoi … Histoire de prendre une décision un peu plus éclairée. En psychologie, on appelle ça de la pensée magique.


 À défaut d’avoir la baguette magique qui va avec, nous avons au moins l’intuition. Pas aussi précis qu’une boule de cristal certes, mais on fait avec les moyens du bord. Et quand il le faut, ça vous colle un bloc de ciment ragoûtant dans l’estomac et ça vous menace de le faire remonter jusqu’à vous faire vomir. Et ça, autant de fois qu’il sera nécessaire de le faire jusqu’à ce que vous compreniez qu’il faut la suivre, votre intuition.


 C’est ce que je fais lorsque j’ai déposé ma demande de visa de travail à l’ambassade du Canada de Paris en février 99. Pareil quand j’ai envoyé ma demande de résidence permanente au Consulat Général du Canada de Buffalo en novembre 2002. On décide du mieux qu’on peut, c’est-à-dire avec une pincée d’intuition dans une soupe aux légumes d’expériences, de maturité et de priorités qui ont évolué au fil des années.


 Tout compte fait, l’échappée belle c’est quelque chose de très subjectif à chacun : on pense avoir échappé à quelques vies tristes alors qu’en vérité, celle qu’on a là est peut-être un tout petit peu moins triste, rien de plus et rien de moins. Et qu’on aurait pu donc espérer ou avoir une « meilleure » vie.


 Autrement dit, je pourrai bien tourner et retourner la chose dans tous les sens et faire de la masturbation intellectuelle à lancer des hypothèses dans tous les sens, je ne serai pas plus avancé pour autant. Je ne pourrai jamais savoir si j’aurai pu avoir une meilleure vie – ou une vie pire - que celle que j’ai actuellement. À quoi ai-je donc réellement échappé alors ? À moi-même bien sûr. C’est-à-dire à ce moi qui doutait trop, qui avait trop d’hésitations, qui se trouvait trop d’excuses, qui refusait de trop oser.


 Ne pas être allé au bout de ma démarche de demande de visa de travail au Canada en 1999, cela aurait été passer à côté de moi-même. C’est-à-dire le vrai moi. Et par là, je n’entend pas un moi fort, authentique, invulnérable et ne doutant jamais. J’entends simplement celui qui s’essaye dans suivre ses feelings. Qui franchit le seuil de l’inconnu non pas avec la confiance de l’aventurier mais avec l’hésitation de l’explorateur. C’est pour cela que je disais qu’à chaque instant, je suis le résultat de tous mes choix et décisions. J’aime bien ce concept-là : être ce que j’ai choisi d’être. Immigrer, c’est à quelque part décider de choisir la vie en particulier qu’on veut pour soi là où on est rendu dans sa vie en général. Ça en fait des vies tout cela. Ça me fait penser à Ocho (huit en espagnol), le chat d’une amie à Toulouse qui l’avait appelé ainsi car elle l’avait ramassé presque mort après le passage d’une voiture. Elle avait alors conclu qu’il ne lui restait plus que huit vies à vivre. Et aux dernières nouvelles, c’est toujours le cas.


 Il y a des affaires que je ne saurai jamais. Pis c’est correct. Parce qu’à force de pelleter des nuages, j’en finis par ne plus profiter du beau ciel bleu en arrière. Autrement dit, à profiter de la vie, de l’instant présent, de ce qui passe et de ce qui se passe dans ma vie. Et même si la seule certitude que je peux avoir c’est celle de ne jamais espérer en avoir, il y a quand même certaines choses que je prend raisonnablement pour acquises sans être complètement dans le champ. Par exemple, je me sens bien dans ma vie québécoise. Bien sûr, encore des boucles à boucler dans ma tête et surtout dans mon c'ur, mais ça, j’aurai eu à le faire aussi partout ailleurs dans le monde. Non, ma vie ici, c’est comme une sorte de cohérence intérieure, la petite affaire qui me dit que j’en ai fait des choix idiots, mais  que celui-là, je peux en être fier. Alors j’en prend soin et je n’oublie pas de le mettre dans le reste de la soupe avec les autres légumes.


 Alors échapper à soi-même, c’est comme un couteau à double tranchant : il peut y avoir du bon comme du moins bon. Parce qu’on ne sait jamais exactement à quelle partie de soi il est bon d’éviter comme la partie qu’il est important de préserver. Et à ce moment-là, l’immigration peut souvent jouer le rôle de catalyseur, celui qui révèle cette partie de soi qui s’ouvre et s’épanouit ou qui se replie et se dessèche dans le pays d’accueil. Ainsi, dans certains cas, on se surprend à avoir des capacités et des forces dont on ne se soupçonnait même pas l’existence en soi. Dans d’autres cas, au contraire, l’immigration constitue une spirale de pertes, de limites et d’obstacles jusqu’à nous faire douter de qui on est ; de qui est ce soi en soi qu’on ne se reconnaît pas.


 Mais dans tous les cas, telle une pierre lancée dans la mare de notre vie, l’aventure de l’immigration nous fait vibrer dans tous les petits recoins de notre vie. En 2001, lorsque je suis sorti d’une année complète de formation en counseling obligatoire dans le cadre de ma maîtrise, j’étais complètement sonné. Je venais de passer un an à me faire brasser dans tous les sens, un an à me faire fouiller dans mes blessures, un an à me faire confronter dans mes limites. Ça vibrait pas mal, mettons : un peu comme se retrouver dans une sécheuse à tourner. Et là, je ne me reconnaissais plus vraiment. Des affaires que je ne connaissais pas vraiment avaient émergé en moi, une sorte de soi-démon qui avait pris possession de mon corps. Et mon professeur – celui qui m’avait mis dans la sécheuse – de me dire que c’est peut-être, au contraire, mon vrai soi qui s’exprimait enfin, avec le sourire bienveillant de celui qui en a dû traverser des hivers de souffrance apaisée. Il a vu neigé. Je suis même pas mal sûr que c’est lui l’inventeur de l’hiver tellement il a dû voir neiger. Faudra que je lui demande à un moment donné.


 La vie, la vie [3]


En vérité, on n’a qu’une seule vie,


Autant ne pas la gaspiller,


Et je continue de croire que je l’ai échappé belle,


Et le nez toujours dans le guidon de ma vie, ma belle échappée se poursuit


[1] Télésérie québécoise diffusée fin des années 90 sur SRC qui a eu énormément de succès


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Voilà je suis Canadien

Ohana

Canada Inc.

Ben voilà, c'est fait. Je suis canayen.

Le 08 septembre dernier, je passais l'examen de citoyenneté. Le 26, je recevais l'avis de convocation pour la cérémonie de citoyenneté : un juge de la citoyenneté était donc disponible pour donner la bénédiction fédérale. L'avis indiquait que je devais me présenter le lundi 16 octobre à 14 :00 au Centennial Theatre à Lennoxville. Je devais m'y rendre muni de ma confirmation de résidence permanente ou CRP (IMM 5292), de ma carte RP, du présent avis et d'un livre saint si j'estimais cela nécessaire lors du serment d'allégeance.

L'avis précisait que si je ne pouvais me présenter, j'avais deux possibilités : soit je présentais une nouvelle demande de citoyenneté (traduction : un an d'attente et repayer les frais de traitement), soit je devais rencontrer un juge et le persuader que mon absence était justifiée. Le tout à l'intérieur d'un délai de soixante jours après la date de la cérémonie. Face à un choix tellement intéressant qu'il ne me laissait finalement guère le choix, je me dis que j'allais y aller d'une journée de congé ! Et de toute façon ' à moins d'un décès dans mon entourage ou d'une raison de santé ' je l'aurai quand même pris ce congé.

Grincement de dents : le Centennial Theatre se trouve sur le campus de la très anglophone Bishop's University. Je ne tenais pas non plus à ce que cela se fasse à la très francophone Université de Sherbrooke : j'aimais simplement à croire que cela aurait pu se passer dans un bâtiment fédéral, lieu théorique de neutralité linguistique. Whatever '

Au jour dit, me voilà au Centennial Theatre accompagné d'un ami (québécois souverainiste). Le hall d'accueil est rempli de monde dont la plupart dans une file d'attente : c'est celle des personnes convoquées qui attendent leur tour de faire valider leur présence auprès des agents de CIC installés en face de l'entrée de la salle où aura lieu la cérémonie. Après quelques minutes, vient mon tour de me présenter aux agents. Une charmante dame me souhaite la bienvenue et me demande de lui présenter mon avis de convocation, ma carte RP, ma CRP et une pièce d'identité. Elle vérifie sa paperasserie, prend ma carte RP en me disant qu'elle la garde car je n'en aurai désormais plus besoin et avant de rendre ma CRP, y tamponne la phrase suivante :

« LE TITULAIRE N'EST PLUS RÉSIDENT PERMANENT / THE HOLDER IS NO LONGER PERMANENT RESIDENT »

Wow, ça fesse en titi de lire ça. J'ai travaillé fort pour obtenir ce statut. Et la madame vient tout juste de me l'enlever. En cet instant précis et jusqu'au moment de prêter allégeance, je suis quoi ? Un mutant mi-RP mi-citoyen canadien ? Un sans statut fixe perdu dans les limbes de CIC ? Il m'arrive quoi si une guerre atomique éclate à l'instant au Canada ? Ou si le juge s'étouffe avec une croustille dans les prochaines minutes ? Sans tout ce monde qui attendait derrière moi, j'aurai gratifié la charmante dame de toutes mes angoisses existentielles : je suis certain qu'elle aurait apprécié mon initiative, si si.

C'est maintenant où je n'ai jamais été aussi proche de devenir citoyen canadien que je me retrouve itinérant de l'immigration. Bref, je rentre dans la salle où s'y trouve déjà beaucoup de monde. Sur la scène : deux tables avec des chaises et les treize drapeaux des provinces et territoires, flanqués de deux drapeaux canadiens. Rapidement, la salle se remplit : au stress de l'examen de citoyenneté, l'excitation a pris la relève. Aux éclats de rire rivalisent les sourires aux visages, sans parler des enfants qui ont clairement pris possession des lieux, qu'on se le dise. Certains ont sorti la tenue des grandes occasions : du plus classique (costume, cravate) au plus bigarré et chatoyant, reflétant la diversité culturelle des immigrants. Un régal pour les yeux.

Vers 14 :45, une agente d'immigration se met en face de l'auditoire et nous souhaite la bienvenue dans les deux langues. Elle nous rappelle l'extrême importance de la cérémonie d'aujourd'hui et nous confie son bonheur d'y participer. Elle tient une énorme pile de certificats de citoyenneté nominalisés et fait l'appel pour voir si tout le monde est là. On est impressionnés par sa facilité à prononcer tous les noms sans en écorcher aucun. Un soulagement gagne chaque personne nommée, comme si elle disait : « ouf, je fais bien partie des immigrants qui recevront la citoyenneté aujourd'hui ! ». D'autres, inquiets, se lèvent en disant qu'ils n'ont pas été appelés alors qu'ils ont reçu la convocation. L'agente, d'un ton qui se veut rassurant, les invite alors à voir ses collègues à l'entrée. Chaque personne nommée est invitée à s'asseoir aux places en avant. Histoire de souligner qu'elles sont les personnes honorées aujourd'hui.

Il y eut ensuite un petit flottement : l'agente est en effet allée se changer pour agir à titre de greffière car la loi prévoit que seul un juge peut octroyer la citoyenneté. Quelques minutes plus tard, elle revient accompagnée de l'Honorable Juge Mr Simard. Tout le monde se lève alors à l'entrée de la cour et se rassit à la suite du juge.

Et là, nous avons eu droit à tout un plaidoyer de l'Honorable. J'avoue en toute sincérité que Mr Simard m'a laissé très perplexe : encore aujourd'hui, je ne sais pas si je dois rester impressionné par sa conviction profonde et sincère dans un Canada multiculturel harmonieux ou si je dois l'applaudir pour sa performance d'acteur. À certains moments, il m'agaçait franchement : son ton paternaliste me donnait l'impression de voir le patriarche d'un clan à qui il serait en train de léguer quelques Tables de Loi. Bien sûr, j'admet mon à priori négatif considérant mon approche souverainiste. Mais c'était de bonne guerre : il agissait en effet en tant que représentant officiel du Canada.

Ma conclusion : au mieux, il y croyait à son Canada et c'était franchement beau à voir (même mon chum l'a admis). Au pire, il ne faisait que son travail. Et au pire des pires, c'était Mickey Mouse qui vantait les bienfaits de Disneyworld. C'est le moment parfait de clarifier ma position face à l'obtention de la citoyenneté canadienne. Premièrement, j'admire le Canada. Si mon admiration se base sur les qualités du pays, elle tient compte aussi de ses limites : parfois même, ces mêmes limites peuvent rehausser mon admiration. Par exemple, même si je crois que la Loi sur le Multiculturalisme est une impasse juridico-culturelle, j'applaudis ce v'u (pieux). Si cela vous intéresse, je vous suggère d'ailleurs ces deux articles de socio sur la question de la citoyenneté canadienne en lien avec le multiculturalisme [1]-[2] À l'inverse, j'associe l'idolâtrie à une admiration naïve qui exagère les qualités et occulte les limites : c'est mon sentiment concernant le discours de l'Honorable. Là où j'ai vraiment décroché, c'est lorsqu'il mentionna qu'un citoyen canadien se doit de se tenir informé des grands enjeux de la société ' après avoir rappelé, avec insistance, la cohabitation harmonieuse qui a toujours existé entre les deux cultures fondatrices ' politically correct ? -

Deuxièmement, Gilles Duceppe, chef du Bloc Québécois, a récemment précisé que les valeurs canadienne et québécoise sont très similaires (à quelques exceptions près bien entendu '). Je le cite non pas pour appuyer ma position mais pour rendre à César ce qui est à César car je n'avais pas approfondi la question de manière rigoureuse avant de l'entendre en parler. Autrement dit, des espaces communs sont partagés par les citoyennetés canadienne et québécoise : il ne s'agit pas de deux pôles complètement opposés. À mes yeux donc, devenir citoyen canadien c'est devenir aussi citoyen québécois sur plusieurs plans (et inversement).

Troisièmement, comme mentionné dans ma précédente chronique : ce n'est que parce que les circonstances sont ce qu'elles sont actuellement que j'ai abouti dans ma réflexion d'adhérer à l'option séparatiste. Autant je suis convaincu de la pertinence de cette option pour le Québec, autant je reste ouvert à continuer d'écouter les arguments fédéralistes.

Pour toutes ces raisons, j'éprouve donc une fierté certaine à devenir canadien.

Et je vais travailler très fort à en être plus fier en continuant d'agir à mon niveau pour une reconnaissance accrue de la société québécoise. C'est ainsi que j'ai, dans un premier temps, réglé la fameuse question du serment d'allégeance à la Couronne. Parce qu'un Canada dont je serai encore plus fier sera celui qui saura reconnaître ultimement le caractère distinctif du Québec et qui, par conséquent, lui donnera les moyens d'assumer concrètement son autonomie. Comme la doctrine Gérin-Lajoie concernant les relations internationales québécoises par exemple [3]. Dans un second temps, si un prochain référendum sur la souveraineté l'emporte, je me considérerai délié de mon serment d'allégeance comme quiconque d'ailleurs qui habitera au Québec à ce moment-là et qui choisira de s'estimer délié.

Fais-je preuve de complaisance intellectuelle ? D'interprétation orientée ? De justification boiteuse ? Intéressé à lire les réactions s'il y en a.

Arrive d'ailleurs ce qui constitue officiellement le moment fort de la cérémonie : le serment d'allégeance. La greffière nous rappelle que pour cet instant en particulier, il est formellement interdit de prendre des photos ou de filmer. Elle demande à tous les futurs citoyens canadiens de se lever et de lever la main droite et de répéter après elle le serment [4]. À ce moment, Mr Simard intervient pour inviter les citoyens canadiens présents de participer également au serment, une façon pour eux de réitérer leur appartenance au Canada - petit regard en coin en direction de mon ami, t'es même pas game -

La majorité des nouveaux citoyens se sont levés pour prêter allégeance en français. Pour la petite histoire : je n'ai pas croisé mes doigts, que ce soit des mains ou des pieds. Par la suite, quelques personnes se sont levées pour prêter serment en anglais.

« Vous voilà maintenant citoyens canadiens. » a ensuite lâché d'un ton solennel Mr Simard.

Il y eut un court silence d'émotions mélangés. Certains se sont regardés, quelque peu abasourdis, d'autres ont fait le signe de croix. Et moi, je prenais mentalement des notes pour ma chronique. Nous nous sommes tous rassis. Le juge et la greffière sont ensuite descendus de la scène pour se mettre en avant de l'auditoire : consciente de l'émotion ambiante, la greffière dit d'une voix douce qu'elle allait maintenant appeler chaque nouveau citoyen pour que le juge lui remette son certificat.

C'est maintenant que le vrai moment fort a pris place selon mon ami et moi : lorsque chaque personne se levait et descendait pour serrer la main du juge et recevoir son certificat. Particulièrement émouvant quand une famille (parfois jusqu'à quatre enfants avec les deux parents) recevait certificats et félicitations du juge. Il était clair que pour beaucoup, la naturalisation constituait un aboutissement de démarches administratives mais surtout d'expériences affectives, familiales et personnelles. Le paternalisme du juge était d'ailleurs de bon aloi : en tant que nouveaux citoyens, nous venions d'intégrer la grande famille canadienne a mari usque ad mare. Et le temps d'une photo avec Mr le juge, oublions les débats socio-démographiques, économiques, linguistiques et culturelles reliées à l'immigration - cheese -

Le juge remettait à chacun trois documents insérés dans une même pochette :

- un certificat d'une valeur symbolique avec les armoiries du Canada, une représentation de la Tour de la Paix à Ottawa et un message de Monte Solberg, l'actuel ministre fédéral de l'immigration
- un message de bienvenue de Michaëlle Jean, l'actuelle gouverneure générale du Canada
- un certificat de citoyenneté canadienne d'une valeur juridique avec photo de format carte de crédit

Ce 16 octobre 2006, ce sont 196 nouveaux citoyens canadiens en provenance de 45 différents pays (tous les continents étaient représentés) qui ont été assermentés à Sherbrooke. Le même jour et au même endroit, à 19 :30, 150 autres allaient devenir également citoyens canadiens. Et si l'on se fie au rapport annuel au Parlement sur l'immigration de 2005, ces 346 nouveaux citoyens canadiens feront partie des quelques 170 000 naturalisations à la grandeur du Canada pour cette année [5]. D'où le titre de cette chronique : pour moi, ça fait un peu manufacture de citoyenneté canadienne. D'ailleurs, suite aux rapatriements de canadiens durant la guerre au Liban, certains députés de la Chambre des Communes ont dénoncé certains abus à tel point que le gouvernement fédéral songe à réviser le principe de multi-citoyenneté cet automne [6].
L'édition du 20 octobre dernier de Il va y avoir du sport allait dans le même sens en posant clairement la question: « donne-t-on la citoyenneté canadienne trop facilement ? » [7]. Si des panélistes (avocats en immigration) dénonçaient le caractère raciste du processus administratif de l'immigration ' existence de quotas cachés selon eux ' et qu'il fallait reconnaître les tragédies humaines des réfugiés politiques, d'autres panélistes dénonçaient la « wal-martisation » de la citoyenneté où certains magasinent les citoyennetés comme des polices d'assurances. Et soulignaient la naïveté du processus de préparation à l'examen de citoyenneté [8]. Et Marie-France Bazzo, lucide, de conclure que l'affaire du rapatriement du Liban n'est que l'expression d'une toile de fond où, dans un contexte de mondialisation, l'instrumentalisation de la citoyenneté canadienne va s'imposer comme un débat majeur de la société.

Je suis désormais citoyen canadien au sens juridique du terme. Suis-je pour autant citoyen au sens culturel du terme ? Après plus de sept ans ici, je ne le crois pas : encore tant à apprendre et à vivre ! À commencer par ma première expérience de vote. Dernière anecdote : à la sortie du théâtre se trouvait une table où y avait été posés plusieurs petits drapeaux canadiens et une pile de copies de la Charte Canadienne des Droits et Libertés [9] Si les drapeaux se sont envolés comme des petits pains, la Charte a eu beaucoup moins de succès. Droits et devoirs '

[1] http://www.erudit.org/revue/socsoc/1999/v31/n2/001395ar.html
[2] http://www.erudit.org/revue/socsoc/1999/v31/n2/001354ar.html
[3] http://www.mri.gouv.qc.ca/Paris/_scripts/Actualites/ViewNewQcNews.asp?ID=201&lang=fr
[4] http://www.cic.gc.ca/francais/citoyen/regard/regard-19.html
[5] http://www.cic.gc.ca/francais/pub/rapport-annuel2005/section5.html#2
[6] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2006/09/22/002-revision-double-nationalite.shtml [7] http://www.telequebec.qc.ca/emissions/ilvayavoirdusport/episodes.aspx?episode=8000_276_58
[8] http://www.cic.gc.ca/francais/citoyen/regard/regard-00.html
[9] http://lois.justice.gc.ca/fr/const/annex_f.html#I

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Rectitude politique

Ohana

Rectitude politique

L'autre jour, mon conseiller financier m'a parlé d'investissements dynamiques. En l'écoutant, j'ai fini par comprendre qu'il me parlait de placements à risques très élevés.

Le secteur forestier québécois vit une importante reconfiguration de ses entreprises suite au conflit sur le bois d'oeuvre. Comprenez qu'il doit faire des mises à pied massives pour survivre. Excusez : il doit procéder à une restructuration majeure de son industrie pour rester compétitif.

La semaine dernière, une étudiante me faisait remarquer que je commettais une erreur en parlant d'ethnies alors que j'abordais les difficultés d'insertion professionnelle de certains jeunes à Montréal dans mon cours. D'après elle, il faut désormais parler de communautés culturelles.

De gré ou de force probablement un peu des deux la diversité culturelle de la société québécoise s'accentue d'année en année. Du 1er au 08 octobre dernier, c'était d'ailleurs la Semaine Québécoise des Rencontres Interculturelles : l'occasion pour le Québec d'organiser une série d'activités sur tout son territoire pour à la fois souligner et rappeler le métissage croissant de sa société Autrement dit, il devient de plus en plus important de sensibiliser les diverses ethnies scusez, communautés culturelles de la société québécoise à la pertinence de se (re)connaître.

Voilà donc une activité qui reflète un souci collectif de se doter de règles de cohabitation afin de maintenir l'harmonie générale autant que possible. L'arsenal d'activités ou de mesures ne manquent d'ailleurs pas à cet effet. Il en est cependant une qui se démarque à mes yeux par sa grande influence bien que ne disposant pas - ce qui est paradoxal - d'aucune base juridique ou officielle. J'ai nommé la rectitude politique.

Si je menais un projet de recherche, mon hypothèse de recherche se formulerait probablement comme quelque chose dans ce goût-là : est-ce que la rectitude politique aide ou nuit au maintien de la société québécoise ?

En avril dernier, on nous annonçait que le nouveau cours d'histoire du Canada et du Québec au secondaire (alors prévu pour 2007) allait faire peu mention d'événements tels que l'Acte d'Union de 1840 ou le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982. Ceci afin de rendre compte d'une histoire moins conflictuelle, moins politique et davantage plurielle. Selon Jean-François Cardin, historien-didacticien de l'Université Laval, Il s'agit de sortir du cadre habituel d'une histoire structurée autour des conflits entre les francophones et les anglophones pour faire une histoire plus rassembleuse. Bref, au nom d'une histoire qui se veut citoyenne, on balaie sous le tapis une couple d'affaires pour éviter le trouble et montrer qu'on est une société ben ben fine.

Mais, au nom de la pluralité qui est désormais la réalité du Québec, doit-on escamoter la singularité québécoise, qui est au fondement même de cette société ? C'est, en gros, la question très pertinente que pose Mourad Djebabla en réaction à ce projet. En effet, si on efface des pans entiers de l'histoire du Québec, comment comprendre ensuite certains phénomènes en jeu ? Est-ce réellement acheter la paix que de montrer une histoire polissée et bien vernie ? À court terme, assurément. Mais à long terme, la tragédie ne sera pas d'avoir menti ou caché : cela aurait été d'avoir formé des générations de fourvoyés.

By the way, c'est quoi déjà la devise du Québec ?

Je comprend l'intention très humaniste derrière la rectitude politique. Au-delà des règles minimales nécessaires à la vie en société (respect, politesse, etc), certaines situations exigent d'en faire un tout petit peu plus lorsqu'on est confrontés à une grande diversité culturelle ou religieuse. C'est un peu développer le réflexe mental de bien choisir ses mots avant de parler afin de ne blesser personne de manière indue. Mais il ne faut pas mélanger égalité sociale et rectitude politique : si le premier est correct, le second en est la forme exagérément caricaturale ; la politesse poussée au summum du ridicule quant à moi.

Et encore : quand c'est juste ridicule, on peut encore en rire. Là où ça ne me fait plus rire, c'est lorsque qu'une culture est en jeu. À l'édition du 29 septembre dernier de « Il va y avoir du sport » sur Télé-Québec, la journaliste Marie-France Bazzo posait bien la question : De rectitude politique en exceptions culturelles : Le Québec français va-t-il disparaître ?

Avez-vous bien lu ? Je vous le remet : le Québec FRANÇAIS.

Ha oui, c'est vrai 'J'aurai dû préciser que dans mon hypothèse de recherche, par société québécoise, je faisais référence à la société québécoise francophone (qui en constitue encore la culture principale).

Je vois déjà les chantres - de la rectitude politique probablement - fondre sur moi en m'accusant de défendre un nationalisme au sens lepéniste du terme. Primo, respecter l'histoire nationale sans la tronquer cela ne signifie pas nécessairement faire de l'histoire nationaliste pour reprendre Mr Djebabla. Autrement dit, chercher à protéger sa culture ne signifie pas qu'on la considère supérieure aux autres. Et là, je fais le lien avec un certain racisme qui est attribué aux québécois lorsque ces derniers expriment une « certaine réserve » face à certaines demandes de communautés culturelles (ex : l'affaire du kirpan). Et là et ça sera mon deuzio il ne faut pas confondre racisme et résistance culturelle pour reprendre l'argument du cinéaste et écrivain Jacques Godbout : le racisme est une discrimination fondé sur la race alors que la résistance culturelle est fondé sur le bien commun. Une société québécoise réellement raciste fonctionnerait donc sur un principe de sélection basé sur l'exclusion raciale, ce qui n'est pas le cas. En revanche, elle fonctionne sur un principe de sélection basé sur l'inclusion culturelle, c'est-à-dire sur le désir d'accueillir toute différence comme source commune d'enrichissement.

Ce qui n'est pas le cas du racisme dans la mesure où ce dernier se caractérise souvent par sa conviction d'avoir un statut de supériorité (raciale, économique, culturelle, etc) ; c'est-à-dire par la rigidité de sa pensée interdisant de facto toute possibilité d'enrichissement de l'extérieur, de mise en commun avec « l'Autre ». Croyez-vous que cela soit réellement le cas de la société québécoise ?

Car c'est là le problème de la rectitude politique dans le contexte québécois de l'immigration : on ne peut plus rien dire sans risquer de se faire incendier alors que le plus souvent, la personne cherche soit 1) à comprendre ce qui arrive à « sa » société, soit 2) à engager une conversation sur un sujet délicat en ayant les meilleures intentions. Ce qui est assez extraordinaire, avouons-le. Car si la rectitude politique avait notamment pour but de se doter de bases communes pour favoriser le dialogue dans le respect de chacun, dans les faits, on peut constater le contraire : en effet, on frise souvent le maccarthysme. C'est-à-dire une chasse aux sorcières où, au mieux, on a droit à un dialogue aseptisé qui ne veut plus rien dire et au pire, on assiste à des escalades verbales, ce qui n'aide pas au respect mutuel. Comme le dit Pierre Lemieux [5], faut plus qualifier de sauvage un indien. Maintenant, il faut dire Amérindien. Non, autochtone. Mieux encore : Premières Nations. Et si vous ne respectez pas ces dénominations, ça sera vous le sauvage. Avec un procès sur le dos en plus pour insulte raciale.

Parce que la rectitude politique cherche aussi à créer un ensemble sociétal harmonieux, chaque groupe tient à avoir son propre qualificatif : les Premières Nations, les aînés, les gays et lesbiennes, les musulmans, les féministes, les évangélistes, etc. D'où un second paradoxe : si on veut vivre tous ensemble sans distinction, il semble apparemment tellement nécessaire de bien se différencier les uns des autres. Et son corollaire : accorder des traitements « privilégiés » - donc, distinctifs - à certaines communautés dans le but de traiter tout le monde sur le même pied d'égalité, c'est-à-dire sans distinction ! Lorsqu'il s'agit, par exemple, de construire des rampes d'accès à des personnes en fauteuil roulant ou de proposer des structures scolaires adaptées pour des élèves en déficience mentale, je dis oui sans hésiter. Mais lorsqu'il s'agit d'exiger une technicienne en radiologie pour l'échographie d'une femme musulmane enceinte dans un système de santé où les ressources sont rares, je dis non [6]. Et si vous ne voyez pas pourquoi je dis oui à l'un et non à l'autre, réfléchissez à la différence entre une réelle inégalité sociale et une perception d'inégalité sociale.

Parce que cela fait partie du jeu de la démocratie, c'est souvent une question de qui aboiera le plus fort. Et la bataille est dure et sans pitié : au moment où j'achève cette chronique, je lis sur le site de SRC qu'un des cadres du Parti Québécois, Dominique Ollivier (issue d'une minorité visible), vient de démissionner de son poste car elle reproche à son chef, André Boisclair, son peu d'ouverture aux communautés culturelles [7]. En ce sens, je rejoins encore une fois Pierre Lemieux qui dénonce la rectitude politique comme étant une logique morale groupiste. C'est-à-dire une morale de groupes particuliers qui justifient leurs revendications sur la base de leur statut minoritaire. Un discours qui trouve évidemment un écho favorable au Québec, une société elle-même minoritaire sur bien des plans. Pourtant, cela ne semble jamais suffisant si l'on se fie à une certaine presse canadienne anglophone (cf. éditorial de Jane Wong dans le Globe and Mail suite à la tragédie de Dawson). Pourtant, il semblerait que la société canadienne ne serait probablement pas si tolérante, ouverte et progressiste que cela s'il n'y avait pas eu, entre autre, un mouvement souverainiste francophone pour lui rappeler constamment la fragilité de la confédération (Henry T. Aubin, chroniqueur à The Gazette de Montréal [8]).

Ainsi, au nom de l'ouverture, du respect des autres cultures et de ses valeurs progressistes, la société québécoise doit faire preuve d'une certaine rectitude politique pour accommoder ses immigrants. Le terme accommodation est d'ailleurs un terme très politiquement correcte pour taire des réalités qui le sont beaucoup moins : tensions, frictions, accrochages. D'ailleurs, le gouvernement québécois vient d'annoncer la mise sur pied d'un comité « chargé de définir les demandes d'accommodements raisonnables formulées par les communautés culturelles et religieuses dans les écoles » suite à des événements tels que le kirpan et le port du voile dans les écoles [9].

Il est effectivement important de baliser rapidement dans cette sphère de la société civile. Surtout que la majorité des québécois avec qui je m'entretiens de ce sujet ressentent un certain sentiment de trahison : ils nous offrent une société dotée de droits et libertés individuels et certains immigrants en abusent. Un temps j'ai pensé que c'était un simple malentendu : pour l'immigrant, la liberté de religion par exemple est probablement interprétée comme le droit de pouvoir vivre sa religion de manière inconditionnelle, c'est-à-dire sans aucune restriction. Ce qui est une interprétation logique en soi mais inexacte remise dans son contexte. Car il faut être extrêmement naïf pour croire qu'une société puisse garantir cela dans la mesure où, pour exister, elle a besoin d'un minimum de cohésion sociale (fin du malentendu). Ladite cohésion sociale exigeant la définition d'un socle identitaire commun minimal à laquelle chacun de ses membres puissent s'y reconnaître et s'y rattacher. Le prix à payer étant, dans le cas du Québec et dans l'exemple ici en l'occurrence, de pratiquer sa religion dans la sphère privée de son foyer. Parce que la société québécoise est une société laïque, ceci étant une des facettes du socle identitaire commun québécois.

Et avant qu'on ne m'accuse de persécuter certaines religions non occidentales, j'applaudis également des deux mains la décision en septembre dernier du Tribunal de la Personne ordonnant de cesser la tradition qui consistait à débuter tout conseil municipal de la ville de Laval par une prière (de la religion catholique romaine) [10]

D'autre part, l'autre gros problème avec la rectitude politique est qu'elle pose une morale dualiste reflétant une vision manichéenne des choses : il y a d'un côté une victime et de l'autre un coupable. La victime étant évidemment la minorité devant le coupable qui est donc la majorité. Une amie québécoise appelons-la Denise me racontait l'histoire suivante récemment : « la façon dont je vois les choses par rapport à l'immigration, c'est un peu comme si j'avais accueilli chez moi des étrangers. Deux heures plus tard, je m'aperçois que certains d'entre eux souvent une minorité mais les plus bruyants ont repeint d'une autre couleur mon salon sans m'en parler ! Pour se justifier, ils me disent que je leur avais garanti la liberté d'expression chez moi. Après un moment de surprise, la rectitude politique m'empêche de dire ce que je pense réellement de cet abus de droits. Surtout que je passerai pour la raciste et évidemment la grosse méchante qui harcèle le pauvre immigrant. Le lendemain, ils ont sacré tous mes meubles dehors et mis les leurs dans la maison en disant que ça fait partie de leur religion. C'est à ce moment précis que j'ai eu mon voyage : je ne veux plus rien savoir des immigrants. »

J'ai longtemps hésité à vous rapporter cette histoire. Probablement que vous la trouverez simpliste mais, à tout le moins, elle a le mérite de ne pas pratiquer la langue de bois. Et qu'elle démontre non pas la fermeture de certains québécois à l'immigration mais plutôt un certain découragement après avoir tenté de comprendre, d'écouter, de respecter et d'accueillir. À titre d'immigrant, il paraît que je n'ai pas le droit de me plaindre de la rigueur de l'hiver sous peine de passer pour un maudit français. Alors que si c'est un québécois, ce n'est pas pareil. À contrario, il paraît qu'un québécois ne peut pas émettre une « certaine réserve » face aux abus de certains immigrants : il passerait alors pour un raciste nationaliste conservateur extrémiste. Si tel est le cas, c'est pour Denise et bien d'autres québécois que j'ai écrit cette chronique car beaucoup d'entre eux ont renoncé à comprendre et accueillir. Mais rien n'est perdu, loin de là : ça dépend que de nous, immigrants comme québécois, de rétablir le dialogue.


[5] économiste et écrivain libertarien
[6] http://www.cyberpresse.ca/article/20060924/CPACTUALITES/60924062/6139/CPACTUEL
[7] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2006/10/11/005-demissions-executif-pq.shtml
[8] http://www.tolerance.ca/Article.aspx?ID=102
[9] http://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2006/10/11/002-Quebec-accomodements.shtml
[10] http://www.cyberpresse.ca/article/20060922/CPACTUALITES/60922293/6048/CPACTUALITES

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Terre de mes aïeux

Ohana

Terre de mes aïeux.

À mon tour d'entamer la rentrée avec ma première chronique de la saison. À cet effet, j'avoue que la tragédie de Dawson m'a laissé perplexe mais je préfère laisser la poussière retomber avant d'écrire ou pas là-dessus. On verra bien.

Anyway, l'actualité s'est imposée à moi. Et là, on peut rien y faire : quand le sujet se plante devant vous, s'imposant par son inertie, on s'y plie et on se met au clavier. Surtout quand ça a un rapport avec l'immigration. La grosse nouvelle de l'actualité dans ma petite vie - dont l'insignifiance pour vous n'a d'égale que l'importance qu'elle a pour moi - c'est que j'ai reçu le 08 septembre dernier, l'avis de convocation pour l'examen de citoyenneté canadienne. Examen le 18 septembre à 13 :30 à CIC de Sherbrooke.

Maudine, ouskiyé mon livre « Regard sur le Canada » que CIC m'a envoyé pour préparer l'examen ? Ce livret, d'une quarantaine de pages, est le guide du parfait-citoyen-canadien. Hors de lui, point de salut. Il allait donc devenir mon livre de chevet, mon meilleur ami, que dis-je, ma bible pour les dix prochains jours. On allait devenir inséparables lui et moi, comme le marine et son arme du sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket ». Rien de moins.

Bon, avant de continuer, plions-nous à la déesse Statistique :
1) 11 octobre 2005 : envoi de la demande de citoyenneté (j'avais alors 1100 jours admissibles de résidence au Canada à mon actif)
2) 14 mars 2006 : réception d'une demande d'informations complémentaires (Sydney voulait avoir une copie du passeport, aujourd'hui expiré, qui m'avait servi à entrer au Canada en 1999) [1]
3) 08 septembre 2006 : réception le de l'avis de convocation à l'examen (envoyé le 06)

Et le numéro complémentaire est : 337 pour la durée du traitement de ma demande en jours.

Je me suis donc présenté au jour dit au grand bâtiment qui regroupe tous les organismes fédéraux à Sherbrooke (Agence des douanes et du revenu, Immigration, Forces Canadiennes, etc) d'où on m'a redirigé vers le sous-sol. Une charmante dame m'accueille et me demande de lui remettre ma convocation et de lui présenter deux pièces d'identité avec photo (permis de conduire, carte d'assurance-maladie). Elle m'assigne ensuite une place parmi la vingtaine disponible répartie sur dix tables avec deux chaises chacune. Devant moi, juste un crayon à mine sur la table. Bientôt, toute la salle se remplie d'un bel aérophage de diversité ethnique. Plus de mexicains, d'afghans ou de français à ce moment-là : juste une gang d'immigrants reçus qui stressent. Lorsque l'agente a commencé à distribuer les feuillets de réponses, certains ont fait le signe de croix, d'autres y sont allés d'une longue inspiration. Il faut dire que jusqu'à maintenant, les seuls contacts que nous avions tous eu avec CIC avaient été postaux. Ou, au mieux, téléphoniques. Là, on niaisait plus. C'est maintenant qu'on allait séparer les grands des petits, oui ma tite dame, comme j'vous l'dis.

Devant moi : le crayon à mine, le feuillet de réponses et le livret de questions retourné. Vient le temps des consignes : l'agente nous demande d'indiquer nom, prénom et de signer sur le feuillet. Et précise que nous devons y apposer la même signature que celle que nous avons indiqué dans notre demande de citoyenneté. Angoisse : j'ai signé comment ma demande déjà ? J'inscris une signature en me disant que je verrai bien s'il y a un problème. Vaut mieux aller un problème à la fois : on construira le pont une fois rendu à la rivière.

En tant que tel, l'examen se compose de vingt questions dont cinq particulières : les réponses aux question 16 et 17 doivent être obligatoirement justes car elles sont éliminatoires. On s'y attendait car il s'agit des questions relatives au droit de vote comme cela est précisé dans le livret. Quant aux questions 18, 19 et 20, au moins une des trois réponses fournies doit être correct pour réussir le test (questions relatives aux droits et responsabilités de la citoyenneté). Et il faut avoir au minimum 60% pour passer, soit réussir douze questions.

À partir de là, c'est une question de mémoire, de gros bon sens et de culture personnelle. Mémoire :
« quelle est la date de création du Nunavut ?
A. 1er juillet 1867
B. 1er avril 1979
C. 1er avril 1999
D. 1er septembre 1709 »
Désolé amis Inuit mais sans le livret, je ne l'aurai pas su (1er avril 1999).

Gros bon sens :
« Au Canada, le droit de vote est réservé seulement :
A. Aux propriétaires d'une entreprise
B. Aux contribuables
C. Aux immigrants reçus qui vivent depuis au moins trois ans au Canada
D. Aux citoyens canadiens âgés de 18 ans et plus et inscrits au registre national des électeurs »

Vous voyez le genre, tsé veut dire.

Culture personnelle :
« Quel est le document juridique qui a donné une valeur légale à la Confédération ?
A. La Charte Canadienne des droits et libertés
B. La Loi Constitutionnelle de 1982
C. L'Acte de l'Amérique du Nord Britannique
D. La Loi sur le multiculturalisme »

Même si la réponse figurait dans le livret, je connaissais la réponse par mes lectures et mes discussions. En fait, plus votre culture personnelle concernant le Canada est élevée, moins vous aurez à vous poser de questions quant à la réponse à fournir. Ainsi, dans la question sur le Nunavut, je n'aurai pas eu à faire appel à ma mémoire si je l'avais su avant de le lire dans le livret. Après, on peut y aller par élimination pour réduire l'entonnoir à la seule réponse qui fait du sens à vos yeux (cf. question sur le droit de vote). À ce sujet, pour vous préparer, vous pouvez toujours consulter les liens que j'ai trouvé sur le web [2]

Trente minutes pour passer le test. Je suis sorti au bout de six minutes après avoir relu deux fois chacune de mes vingt réponses. Et j'étais le deuxième à sortir, en plus. Ce n'est évidemment pas un concours de vitesse mais si c'était seulement les contribuables qui pouvaient voter au Canada, ça se saurait et ça fait longtemps que j'aurai le droit de vote. Ce que je veux dire, c'est que la relecture se fait très rapidement et inutile de s'éterniser dans la salle. On se retrouve ensuite dans la salle d'attente adjacente et, au bout de quelques minutes, un agent vient chercher chaque personne pour avoir un entretien dans un bureau en privé.

Une agente est donc venu me chercher et elle m'a invité à m'asseoir dans une petite salle de conférence, juste elle et moi. Elle m'a demandé de sortir ma copie de CRP, ma carte de résident permanent, mon passeport, ma carte d'assurance-maladie et mon permis de conduire. Elle a alors ouvert un dossier devant elle et j'ai pu constater qu'il s'y trouvait ma demande de citoyenneté avec tous les documents exigés. Drôle d'effet à l'intérieur de moi en revoyant ma demande : cela faisait presqu'un an que je ne l'avais pas revu. Pendant ce temps, l'agente vérifiait la photocopie de mon permis de conduire qu'elle a comparé avec l'original devant ses yeux. Même chose pour la CRP, la carte RP et ma carte soleil. Ensuite, vérification des tampons douaniers (Etats-Unis, Canada, autres) dans mon passeport pour voir si cela correspondait avec les dates d'entrée et de sortie du pays que j'avais indiqué sur ma demande de citoyenneté.

Elle m'a ensuite posé quelques questions :
« Quel genre d'emploi occupez-vous ? »
« Comment ça se fait que vous ne rentrez pas souvent voir votre famille ? »
« Où est-ce que vous allez exactement aux Etats-Unis à chaque année ? »

Stratégie hautement subtile pour évaluer mon niveau de maîtrise du français, l'une des deux langues officielles (rusée l'agente hein).

Elle m'a finalement rendu tous mes documents, m'a informé que j'avais fait un sans-faute à l'examen et que je recevrai ultérieurement une invitation pour la cérémonie d'assermentation de citoyenneté. Elle ne fût pas en mesure de me préciser quand aurait lieu cette cérémonie car aucun juge de citoyenneté était disponible pour le moment car ils en font venir un de Montréal (pas drôle la vie en région). Probablement une question de semaines ou de mois. Cool. Pas de grosse joie au fond de moi, simplement la satisfaction d'avoir passé quelque chose d'important. Ça fait que bientôt, le Canada sera la terre de mes aïeux à moi aussi Des aïeux canadiens et des ancêtres gaulois : c'est ça aussi le multiculturalisme canadien !

Mais le moment le plus marquant fût lorsque j'étais assis dans la salle d'attente après l'examen et juste avant d'avoir l'entretien avec l'agente. Une femme s'est assise à côté de moi, sortant elle aussi de la salle d'examen. Avec autant de spontanéité que de chaleur, elle me demande si cela s'était bien passé pour moi avec un fort accent hispanique. Je hoche la tête et elle enchaîne en me demandant ce que j'ai répondu à la question 19 : elle grimace en entendant ma réponse, signe qu'elle s'est apparemment trompée. Elle sort alors son livret Regard sur le Canada et me confirme que j'ai raison. C'est alors que j'écarquille les yeux : je découvre un livret surligné de partout avec de nombreuses annotations dans les marges. SON livret, elle lui a donné une vie. Elle se l'est appropriée comme jamais je n'aurai pu le faire. Le marine et son arme, c'est pas moi : c'est elle. Je réalise alors l'énorme décalage entre elle et moi par rapport à l'examen que nous venons de passer tous les deux.

Comme si elle avait deviné mes pensées, elle me regarde alors attentivement et me dit que cela fait cinq ans qu'elle et son mari sont au Canada. Qu'ils ont fui le Nicaragua où ils étaient persécutés. Ça a été une galère infernal de quitter le pays, de se retrouver bloqués aux États-unis et, enfin, de pouvoir vivre au Canada. Les idéaux d'égalité, de liberté d'expression, de sécurité et de respect des droits et liberté de l'autre figurant dans le livret, ça, ça s'est connecté directement à son c'ur il y a cinq ans.

Moi, elle vient de me planter cette connection dans le c'ur à l'instant.

D'ailleurs, en tant que souverainiste convaincu, décider de déposer ou pas ma demande de citoyenneté fût une bonne réflexion en soi. Réflexion que mon entourage québécois n'a pas hésité à me le rappeler, surtout les plus fédéralistes qui ne comprenaient pas la cohérence de ma démarche considérant mes convictions souverainistes. Effectivement, une certaine idée de la cohérence aurait commandé que je ne dépose pas de demande de citoyenneté vu que je ne cherche ni à vivre ni à me reconnaître absolument comme citoyen canadien. Toutefois, une autre idée de la cohérence m'inspire une interprétation différente.

Si je suis en effet convaincu d'un projet souverainiste québécois, je le suis également quant à sa concrétisation de manière pacifique et surtout démocratique. Donc, par la voie référendaire. Elle-même exigeant la citoyenneté canadienne pour y participer jusqu'à preuve du contraire. Donc, dans ma tête, ça a fait 1 + 1 = 2. Réflexion terminée et dilemme réglé. Comme je l'ai déjà écrit dans une précédente chronique : devenir canadien pour saisir la première occasion référendaire pour ne plus l'être.

Mais je l'aime bien moi le Canada, sa feuille d'érable, ses Rocheuses et surtout Jules et Bertrand [3]. Comme le dit si justement un de mes amis québécois : « le Canada c'est un très beau pays. Mais ce n'est pas mon pays ». Autrement dit, être souverainiste ne signifie pas devenir automatiquement anglophobe. En tout cas, c'est le cas pour moi (que je crois en cela, pas que je suis anglophobe). Je me dis simplement que lorsque deux colocataires ne sont plus capables de vivre ensemble, devenir voisins chacun dans son propre appartement peut aider à améliorer les relations. Ainsi, disposer du droit de voter et l'utiliser lorsque l'occasion se présentera, c'est contribuer à aller dans ce sens.

À défaut d'incohérence, certains verront peut-être de la trahison de ma part à l'endroit du Canada ou, au mieux, de la complaisance. Du genre, bénéficier de tous les avantages reliés à la citoyenneté (passeport, droit de vote, etc) sans chercher nécessairement à faire profiter le pays de mes convictions, de mon énergie et de mes compétences. Car j'aspire à donner tout cela au Québec ultimement. À tout cela, je répond qu'une fois la citoyenneté en poche, je pourrai effectivement exprimer ma préférence mais qui, désormais, pourra s'appuyer par le droit de vote. Parce que jusqu'à maintenant, à part discuter autour de moi, il n'y a pas grand-chose que je peux faire. Ma position n'est ni parfaite ni incontestable : mais elle est celle avec laquelle je suis le plus serein actuellement. Qui trouve mieux s'exprime et je serai très heureux d'en discuter avec.

D'ici là, je vais me préparer mentalement au serment d'allégeance : c'est pas un concours de vitesse mais ça ressemble drôlement à un concours d'obstacles par exemple !


[1] Fa que gardez précieusement tous vos passeports, même ceux périmés
[2] http://www.yourlibrary.ca/citizenship/index.cfm?city=ottawa&language=fr
http://www.tpl.toronto.on.ca/mul_ser_citizenship_fr_test.jsp
http://www2.torchinese.com/citizen/test.html
[3] Les castors des annonces de Bell Canada

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Moving Day Je capote. Ça...

Ohana

Moving Day

Je capote.

Ça fait trois semaines que je fais des boîtes. Si encore j'étais payé pour faire ça, ben non. Je fais des boîtes parce que je déménage le 1er juillet comme des milliers de québécois. Alors je mets ma vie dans des boîtes en carton. Au passage, je profite de l'occasion pour mettre aux vidanges des bouts de vie dont j'ai désormais jugé l'inutilité. C'est très présomptueux de s'arroger un droit de vie ou de mort. Mais c'est tellement jouissif d'être le dieu d'un royaume ; quand bien même que ce royaume peut tenir dans quelques boîtes de carton.

- fin du délire narcissique -

En tant qu'immigrants avertis, vous savez que le déménagement au Québec a un jour prévu rien que pour lui dans le calendrier. C'est le jour de la Fête de la Confédération Canadienne, le 1er juillet. Quel toupet dirons probablement les plus fédéralistes d'entre vous chers lecteurs. Consacrer ses efforts à une tâche aussi terre-à-terre alors qu'ils pourraient servir à une tâche aussi noble que de louanger les bienfaits du Canada. Je sais, c'est plate. Mais après réflexion, vous conviendrez ' autant que moi j'en suis certain ' de la pertinence éminemment technique et stratégique de déménager le 1er juillet.

Premièrement, déménager ça prend du temps. Consacrer une journée à cette tâche est donc un minimum et c'est un euphémisme que de dire cela. Ainsi, lorsqu'on travaille, il faudrait prendre une journée de congé pour son déménagement. Cependant, à raison de deux semaines annuelles de congés en moyenne, cela confère à chaque journée de congé un statut quasiment mythique. De cette conclusion d'une lucidité pénétrante, il est donc hors de question de dédier une précieuse journée de congé au déménagement.

On pourrait bien le faire durant une fin de semaine : ainsi, on ne serait pas obligé de prendre une journée de congé. Cependant, considérant le climat québécois, vous conviendrez votre Honneur qu'il est plus judicieux de procéder à une telle activité durant l'été, période pendant laquelle la température rend ladite activité beaucoup moins ardue. Et considérant par ailleurs - votre Honneur - que l'été québécois ne dure que quelques mois et qu'il se révèle souvent incertain, vous conclurez très certainement tout comme moi que cela confère aux fins de semaine le même statut qu'une journée de congé. Fa qu'on peux-tu s'entendre qu'on a bien mieux à faire la fin de semaine que de déménager ? Certains émettront très certainement l'objection suivante : le 1er juillet tombait un samedi cette année. Ce à quoi je répondrai que lorsqu'un jour férié tombe un jour de la fin de semaine, ledit jour férié est automatiquement reporté sur un jour de la semaine (donc, soit le vendredi 23 juin ou le lundi 26 juin).

Donc, si on ne peut pas durant une journée de congé ou durant la fin de semaine, qu'est-ce qu'il reste ? Les journées fériées bien entendu ! Votre Honneur se rappellera - je n'en doute pas une seconde - de la pertinence de déménager durant la saison estivale. Quels sont donc les jours fériés durant la saison estivale au Québec ? On a le lundi précédant le 25 mai, le 24 juin, le 1er juillet et le 1er lundi de septembre. Procédons :

- le lundi précédant le 25 mai, c'est la Fête de la Reine pour le reste du Canada. Au Québec, cela fût pendant longtemps la Fête de Dollard mais depuis 2001, l'Assemblée Nationale la rebaptisé Fête Nationale des Patriotes. Plus concrètement, le temps est encore très incertain à cette période de l'année, rendant un déménagement risqué

- le 24 juin, Fête Nationale du Québec. Considérant que la société québécoise est dans une dynamique de survivance linguistique, culturelle et identitaire, il serait malvenu de passer à côté de cette journée

- Le premier lundi de septembre, Fête du Travail. Et je serai censé déménager ce jour-là ?

Et le verdict tombe : il ne reste plus que le 1er juillet, Fête du Canada. Un candidat qui a tous les atouts pour satisfaire au poste de journée officielle du Moving Day : durant la saison estivale, étant un jour férié, pas besoin de prendre de journée de congé et il est automatiquement reporté s'il tombe en fin de semaine. Et en plus, les baux au Québec vont du 1er juillet au 30 juin de l'année suivante. Bref, comme on le dit au Québec : c'est ça qui est ça votre Honneur. Et il reste 24 millions de canadiens pour célébrer le Canada cette journée-là.

Revenons à mes petits moutons en carton. Maintenant que nous avons démontré avec rigueur que le 1er juillet était la journée idéale pour déménager, cela pose un petit problème. On sera une sacrée gang à le faire dans tout le Québec ! Et cela pose de petites contraintes logistiques qu'il est important de connaître pour éviter d'être mal pris si ou quand cela vous arrivera une fois ici. Rien de mieux qu'une discussion avec un ami - immigrant lui aussi, mais de fraîche date - pour illustrer mes propos :

(Discussion en mars dernier)
« Ami ' tu déménages ou tu restes là où tu es en ce moment ?
O'Hana ' non, je déménage. Tanné d'être dans les mêmes murs. D'ailleurs, j'aurai besoin d'un coup de main pour déménager, ça te tentes-tu de m'aider ?
Ami ' bien sûr, mais ça va te prendre un camion parce que tout ne rentrera pas dans ton auto '
O'Hana ' ha c'est fait : j'en ai réservé un pour le 1er juillet
Ami ' tu as déjà réservé un camion ? C'est parce qu'on est en mars seulement '
O'Hana ' ouais mais c'est le rush cette journée-là mon homme. D'ailleurs si tu pouvais être chez moi autour de 13 :00 le 1er juillet, ça serait le fun parce que j'aurai le camion qu'à ce moment-là
Ami ' Pourquoi 13 :00 ? On peut commencer le matin, non ?
O'Hana ' ben non, parce que je m'y suis pris un peu tard et j'aurai le camion seulement de 12 :30 à 18 :30 : c'est la seule plage horaire intéressante qui restait de disponible pour ce type de camion
Ami ' Parce qu'en plus tu as une plage horaire spécifique de prévu pour le camion ? On est seulement en mars !
O'Hana ' mais parce qu'on déménage tous le 1er juillet ! Fa que tout le monde se garroche sur les camions de location. Il y avait la plage horaire de 18 :30 à 00 :30 mais boarf, déménager en soirée, pas terrible
Ami ' j'hallucine '
O'Hana ' pis faut que j'appelle le locataire de l'appartement où je déménage pour voir à quelle heure il déménage le 1er juillet
Ami ' pourquoi ?
O'Hana ' ben s'il a son camion dans les mêmes heures que moi, je serai mal pris moi avec mes affaires dans mon camion que je ne peux pas sortir parce que lui, de son côté, il a pas encore sorti toutes ses affaires de l'appartement ! Faut qu'on s'accorde pour que je puisse entrer seulement quand lui sera sorti.
Ami ' ben ce n'est pas grave ça ' S'il n'a pas tout sorti, tu dors une nuit de plus dans ton ancien appartement et tu fais tout le reste le lendemain
O'Hana ' Ha ouais ? Je dors donc avec le locataire qui sera rentré dans mon ancien appartement le 1er juillet aussi ? Je suis sûre qu'il va trouver l'idée aussi exquise que moi.
Ami ' oups, c'est vrai ça '

Le déménagement au Québec, c'est un peu si comme des milliers de personnes se mettaient à jouer, durant un jour, au jeu de la chaise musicale. Chaque locataire cède sa place (qui est immédiatement prise par un autre) parce qu'il a trouvé une autre place (en espérant que celui qui l'occupait a déjà sorti ses affaires). C'est donc une question de logistique. Et qui exige beaucoup de civisme et de compréhension de la part des locataires sortants et entrants comme le demande la Régie du Logement sur son site internet. Il faut donc preuve d'organisation et d'efficacité car le temps est le grand inquisiteur de cette journée.

Toutefois, l'avantage d'avoir institutionnalisé une journée pour le déménagement est que cela facilite grandement les démarches administratives de changement d'adresse. Car les institutions (banques, gouvernement, employeur, etc) s'attendent à recevoir un volume important de modifications d'informations personnelles à cette période précise. À ce titre, je ne saurai trop vous suggérer le Service Québécois de changement d'adresse qui permet de le faire par internet, en une seule fois et qui sera transmis à tous les ministères que vous aurez préalablement sélectionnés. Mes prix citron reviendront cependant à deux institutions : le service fédéral de changement d'adresse qui propose une démarche compliquée à mon goût (il faut s'inscrire après avoir fourni tout un tas d'informations, recevoir ensuite un code par courriel) et l'Université de Sherbrooke qui ne propose même pas de case à cocher du style « changement d'adresse en vigueur à partir de ». La solution qu'on m'a suggérée ? Procéder à mon changement d'adresse quelques jours avant le 1er juillet pour être sûr que mon courrier postal se rendra bien à ma nouvelle adresse postale et m'assurer moi-même que la faculté où j'officie a bien reçu mon changement !

Et toute une économie s'est greffée autour de cette journée spécifiquement dédiée au déménagement québécois. Il y a bien entendu les agences de location de camions (où vous pouvez y louer également un diable ou des couvertures matelassées pour amortir les chocs lors du transport) mais aussi la restauration rapide (pizzas, St-Hubert, etc) et les dépanneurs (la bière). Sans parler de ces compagnies qui « doivent bien rire de nous autres aujourd'hui à chaque année » comme le dit un de mes chums au sujet de Bell Canada et de Vidéotron (qui chargent des frais lorsqu'il y a changement d'adresse). C'est assez fascinant de voir ces camions de ViaRoute, Hertz, Location Pelletier et compagnie envahir les rues ou de voir les trailers - les remorques - fleurir derrière les autos. Ce sont aussi de petites anecdotes croustillantes. Le technicien de Bell Expressvu a croisé celui de Vidéotron dans mon nouvel appartement pour effectuer les branchements respectifs. Quand le gars de Vidéotron n'essayait pas de me convaincre de prendre Illico (le concurrent de Bell Expressvu), le gars de Bell tentait de me convaincre de passer à Sympatico pour mon service internet. Et tous les deux de finir à discuter des avantages et inconvénients d'être soit salarié (le technicien de Vidéotron) soit travailleur autonome (le technicien de Bell) dans ma salle de séjour. C'était assez drôle. Ce qui l'est moins, c'est que je n'arrive toujours pas à faire fonctionner le petit réseau sans fil que je me suis monté dans l'appartement et le service technique de Vidéotron de me dire qu'il ne prend pas en charge les routeurs. Pfff.


Mais le meilleur de cette histoire, ce sont les chums. Ceux qui m'ont donné un sérieux coup de main à déménager mes affaires. Ceux qui ont accepté de m'aider parce qu'ils m'avaient dit que ça serait un bon moment de fun ensemble. Et c'est vrai que ce fût le cas. On en a arraché mais on a bien ri aussi. Résultat des courses : beaucoup de coupures ici et là, des dos et des jambes endoloris pour plusieurs jours, des litres d'huile de coude et un camion de location ramené à l'agence sept minutes avant l'heure de retour. Mais surtout quelques bières vidées à la fin en discutant autour d'une pizza. Ça permet d'oublier un peu les boîtes de carton. Mais pas trop quand même. C'est drôle car il y a sept ans, mes deux bras ont largement suffi pour transporter ma vie car elle tenait dans deux valises. Aujourd'hui, j'ai accumulé beaucoup de choses certes mais j'ai aussi et surtout gagné des amis ici. Bon été à tout le monde !

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Pseudonyme : O'Hana

Ohana

Pseudonyme : O'Hana
Statut : immigrant reçu au Canada
Date de naissance : 21 mars 1999

J'ai donc 7 ans. Même si n'importe quel document dit officiel vous dira que j'ai plutôt 31 ans. Cet âge-là correspond à celui de ma venue en ce monde. Mais mon âge de ma vie actuelle, soit celle d'immigrant, c'est sept ans et des poussières. En fait, ce n'est ni faux ni vrai que d'affirmer avoir ou 7 ans ou 31 ans. Cela dépend dans quelle perspective on se place. Car l'immigration vient changer tellement de choses. En premier lieu notre rapport au temps.

Quand il s'agit de temps dans l'immigration, on pense le plus souvent aux délais dans le processus d'obtention du visa (j'adresse une pensée d'encouragement à tous les attentistes). Ça prend du temps car ce n'est jamais assez rapide. Et donc toujours trop long. Pourtant, pour nos proches, l'obtention du fameux sésame arrive toujours trop vite au contraire. Albert Einstein avait en substance ces mots simples pour expliquer sa théorie de la relativité générale : « une heure avec la personne aimée nous semblera quelques secondes. Quelques secondes avec la main sur un four allumé nous semblera une heure. C'est ça la relativité générale du temps. ». Un peu une histoire de temps psychologique où sa vitesse d'écoulement dépend de ce que vit la personne en comparaison du temps physique qui, lui, s'écoule invariablement à la même vitesse pour tout le monde. Et à mon sens, l'immigration c'est beaucoup de psychologie et un peu d'argent et de paperasseries, même si on peut penser le contraire quand on est en plein dedans.

Le temps est donc un facteur important dans un processus d'immigration. Souvent on le maudit, parfois on le sent filer entre les doigts. Ça va dépendre de chacun. Cela peut aussi dépendre de là où on est rendu dans notre immigration. Ainsi, il peut y avoir plusieurs temps. À date, j'en distingue trois :

Il y a le temps avant l'immigration.

Celui après l'immigration.

Et il y a un troisième temps, celui qui combine les deux précédents.

On a besoin de s'assurer d'avoir un temps pour tout (études, famille, affective, sociale, associative, pour soi). Ça structure, ça organise, ça permet de savoir où on s'en va avec ses skis. Bref, ça rassure. Mais quand tout va trop vite, étonnamment, on peut alors apprécier d'avoir un temps pour rien. Vraiment rien, juste du temps à gaspiller alors qu'on aura passé beaucoup de temps à en économiser ou en rentabiliser. Il est d'ailleurs ironique de constater combien il est socialement correct d'avoir du temps à gaspiller (loisir) quand on a, au préalable, passé beaucoup de temps à en rentabiliser (travail). Autrement dit, pour en dépenser, faut que j'en achète du temps d'abord. Et dans des sociétés où le temps est très structuré, il en vient à définir là où nous devrions être rendus à différentes périodes de nos vies. Ça, ça veut dire que le temps joue un puissant rôle social dans la construction de notre identité. Par exemple, si à mes 18 ans j'avais présenté ma blonde de l'époque comme sa future belle-fille à ma chère maman, je pense qu'elle ne l'aurait pas trouvé drôle (la situation, pas sa belle-fille). Peut-être que vous allez un peu trop vite, m'aurait-elle murmuré à mon oreille alors toute candide. Mais depuis quelques années, elle me fait souvent penser à un général présidant un conseil de guerre dont l'unique mission est de trouver ma future épouse parce qu'à 31-ans-ça-n'a-pas-de-bon-sang-de-ne-pas-être-encore-marié.

Ainsi, dans l'immigration, c'est un peu la même affaire. Comme le temps est censé nous dire là où on devrait être rendus, immigrer, c'est mettre tout ça aux vidanges. Et assumer ce que cela implique. Ainsi, pas évident de repartir à zéro lorsqu'on a 45 ans et qu'on est "censés" avoir à cet âge-là une situation professionnelle stable et ne plus avoir à prouver ce dont on est capable. Pas évident à 35 ans d'apprendre une nouvelle langue pour apprendre à vivre dans sa nouvelle société alors que cet apprentissage est censé être chose maîtrisée et réglée depuis belle lurette. Et pas évident à 30 ans de refaire son réseau social alors que, bien souvent, à cet âge-là, le tri entre les amitiés solides et celles superficielles a déjà été effectué (en tout cas, dans mon cas, c'est le cas).

L'immigration remet tous les compteurs à zéro : une sorte de Big Bang à l'échelle humaine, catégorie immigration. Certains verront cela comme un avantage (notamment ceux qui fuient quelque chose ou qui sont recherchés par Interpol), d'autres plutôt un inconvénient (dans ce cas-là, excusez ma naïveté : pourquoi immigrer alors ?).

Le temps avant l'immigration, c'est celui que connaissent notre famille et nos amis qui sont restés dans notre pays d'origine. Il est fait de genoux ensanglantés de l'enfance, des repas de famille, de la première beuverie, de dessins animés, etc. Quand on immigre, c'est comme si l'image qu'ils ont de nous dans leurs têtes se met sur "pause" : elle se fige, c'est le souvenir qu'ils gardent de nous. C'est intéressant dans la mesure où ça nous permet, à nous immigrants, d'avoir à notre disposition une source stable de référence sur soi-même. La partie moins intéressante est que lorsqu'on rentre au pays, soyez assurés que famille et amis se chargent de vous remettre illico presto dans l'image qu'ils ont gardé de vous. J'ai vécu cette situation lorsque je suis rentré dans mon lieu de naissance après six ans d'absence : six années à me débrouiller et à me définir par moi-même qui se sont envolés comme feuilles au vent à la seconde où j'ai posé mon pied dans la demeure familiale. Je suis alors redevenu le frère, le fils, l'oncle, etc avec tout ce que cela signifiait.

Comme si on m'avait remis sur le dos un vieil habit. Ce qui est bien avec un vieux vêtement, c'est qu'à force de le porter, il a pris le pli de notre corps, sa démarche, ses manies, sa façon d'être. Il s'est moulé à nous, comme une seconde peau. Il est confortable et c'est toujours agréable de le remettre de temps en temps. Un peu comme enfiler un vieux coton ouaté un dimanche pluvieux à lire un savoureux Amélie Nothomb, bien calé dans son divan. L'inconvénient c'est que si on a fini par le reléguer dans la catégorie « vieux vêtement », c'est parce qu'il se trouve dans le no man's land obscur du royaume du garde-robe : trop vieux pour faire encore partie des choses présentables mais pas assez ringard pour s'en débarrasser (ou trop chargé sentimentalement encore). C'est le lien que je fais avec ma vie d'avant immigration : ce temps que j'aime retrouver de temps en temps mais, de temps en temps seulement (justement). Un peu comme la visite, quoi. L'affaire est que si je prends toujours mon cas ma famille a gardé une image de moi datant de 97, l'année où je suis parti. À ce moment-là, il s'est passé quelque chose de fascinant en eux à mon sujet : le dossier O'Hana a été archivé dans leurs esprits (tiroir de la Famille, étagère du Petit Frère, dernière mise à jour : août 97). Un dossier qu'ils ont ressorti six ans plus tard, un peu poussiéreux. Concrètement, untel me ressort un trait de caractère qui a bien évolué depuis « alors, toujours aussi impatient ? » - untel me parle d'un souvenir lointain pour moi, encore vivace pour elle « tu sais la fois où on est allés manger dans ce resto ». Ce n'est pas désagréable, ça rassure même. Dans le tourbillon de l'immigration où on change de vie, où on se déconstruit des repères pour s'en refaire d'autres, où le choc culturel peut transformer sa propre façon de se voir, un vieux vêtement rappelle des émotions, nous arrache une larme de souvenir, fait émerger des racines affectives, bref, constitue une ancre stabilisatrice. Comme si on nous disait : « tu n'as pas changé ! » ou « ha là, je te reconnais bien ». C'est humain. Après tant d'années, pouvoir recaser l'autre dans le tiroir et l'étagère où on l'avait laissé, ça rassure. Et nous, ça nous permet de mesurer le chemin parcouru hors soi et surtout en soi. Ce qui n'est pas si mal après tout.

Le temps après l'immigration, c'est celui sur lequel nous avons un peu plus de pouvoir car si on ne choisit pas son lieu de naissance, on peut cependant choisir son lieu d'immigration (et donc, ce qui va avec : le style de vie, l'environnement, les gens, etc). Ce temps-là, c'est donc nous dans son essentialité qui le façonnons mais nous sommes aussi influencés par ceux que nous allons côtoyer (futurs collègues de travail, voisinage, etc). Et pour eux, c'est le mode "Lecture" : littéralement, on naît dans leurs vies. La seconde d'avant, on n'existait pas. La seconde d'après, on est là, devant eux, valises dans les mains et soif de découvrir notre nouveau pays dans la coeur.

Rationnellement, ce monde-là sait qu'on a eu une vie avant d'immigrer. Mais sur le plan affectif, on n'est pas plus différent qu'un nouveau-né finalement. Une analogie appropriée en ce sens qu'on ne connaît pas grand chose des us et coutumes de notre pays d'accueil. D'autant plus qu'ils ne peuvent pas nous rattacher à une famille, un cercle d'amis ou une région de leur bout de pays, vous savez tous ces petits détails insignifiants en soi mais qui mis ensemble, donnent quelque chose de consistant. Genre, une identité. De celle qui permet de caser une personne dans une structure qu'on connaît. Car nous sommes justement des immigrants, i.e. venant d'un ailleurs qui ne fait pas partie de leur quotidien ! Et un quotidien, c'est par exemple, pouvoir leur dire : « non, vendredi soir, je ne peux pas désolé : je soupe chez mes parents » ou « je vais luncher chez ma s'ur aujourd'hui car ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vus » ou encore « ça te tentes-tu de venir prendre un verre ce soir avec mon meilleur chum et moi, mon ami depuis mon enfance ! ». On ne peut pas dire cela à notre entourage québécois, car papa/maman, s'ur et ami ne sont pas ici avec nous. Tout cela, ça fait partie de notre ancienne vie, enfin, pas exactement ancienne, mais plutôt celle de « l'autre côté », là-bas « dans ton pays d'origine » dont on leur donne des échos parfois (quand on y rentre ou revient de vacances par exemple). Avec le temps, se crée alors une sorte de dédoublement : ils savent très bien que je suis « ça » parce qu'ils le savent en me côtoyant (ex : une personne qui aime les soupers entre amis) mais ils savent également « ceci » qui est beaucoup moins évident à saisir car c'est moi qui leur ai dit (ex : une personne qui aime les balades en mer).

Il y a quelques semaines, les parents d'un ami immigrant français installé à Montréal, sont venus pour la première fois lui rendre visite au Québec. Des amis québécois - qui connaissent bien maintenant mon ami et qui ont rencontré ses parents - m'ont exprimé leur sentiment de pouvoir enfin mettre de la "chair" parentale/familiale autour de ce qu'ils connaissaient de la vie de mon ami. Comme si, tout à coup, ils réalisaient que c'est vrai finalement que l'ami immigrant avait aussi des parents ! Quand ma soeur est venue me voir ici il y a quatre ans, ce fût le télescopage de deux temps de ma vie : celle d'avant et celle d'après mon immigration. Expérience fascinante. Autant ma soeur me rappelait combien j'avais changé, autant mes amis québécois étaient ravis de connaître certains exploits peu glorieux de mon adolescence dont je n'avais bizarrement plus souvenir. Sourire gêné de votre serviteur et doux sourire revanchard de ma tendre s'ur. La vengeance est un plat qui se mange froid m'a-t-elle alors dit. Ce qui prend drôlement du sens vu l'hiver qu'on a au Québec ai-je continué en riant !

Et il y a ce troisième temps, celui qui nous invite à combiner les deux précédents. Probablement le plus complexe des trois, et par conséquent, potentiellement le plus enrichissant de tous. Car il cherche à harmoniser un passé avec un présent pour construire un futur commun pour tous ces temps. L'éternel dilemme cornélien entre ne jamais oublier d'où l'on vient et se rappeler où l'on vit maintenant. Dans leur mythologie, les Grecs avaient deux façons d'appréhender le temps. Il y avait d'abord Chronos qui personnifiait en quelque sorte le temps linéaire, structuré et organisé. C'est lui qui me permet de dire que 2005 est l'année passée ou de planifier un rendez-vous la semaine prochaine dans mon agenda. Et il y avait Kaïros qui était souvent représenté sur la pointe des pieds comme s'il était toujours sur le point de partir pour souligner ce temps d'opportunité, imprévu, fait d'occasions qu'il faut saisir maintenant ou jamais. Peut-être est-ce cela aussi ce troisième temps : ce Kaïros facétieux qui nous invite à saisir l'instant présent maintenant que nous savons vivre avec deux temps en nous.

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Question de langues « Encore si...

Ohana

Question de langues

« Encore si le parler maternel (du colonisé) permettait au moins une emprise actuelle sur la vie sociale, traversait les guichets des administrations ou ordonnait le trafic postal. Même pas. Toute la bureaucratie, toute la magistrature, toute la technicité n'entend et n'utilise que la langue du colonisateur, comme les bornes kilométriques, les panneaux de gare, les plaques des rues et les quittances. Muni de sa seule langue, le colonisé est un étranger dans son propre pays.

La possession de deux langues n'est pas seulement celle de deux outils, c'est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Or, ici, les deux univers symbolisés, portés par les deux langues, sont en conflit : ce sont ceux du colonisateur et du colonisé. En outre, la langue maternelle du colonisé, celle qui est nourrie de ses sensations, ses passions et ses rêves, celle dans laquelle se libèrent sa tendresse et ses étonnements, celle enfin qui recèle la plus grande charge affective, celle-là précisément est la moins valorisée. Elle n'a aucune dignité dans le pays ou dans le concert des peuples. S'il veut obtenir un métier, construire sa place, exister dans la cité et dans le monde, il doit d'abord se plier à la langue des autres, celle des colonisateurs, ses maîtres. Dans le conflit linguistique qui habite le colonisé, sa langue maternelle est l'humiliée, l'écrasée. Et ce mépris, objectivement fondé, il finit par le faire sien. De lui-même, il se met à écarter cette langue infirme, à la cacher aux yeux des étrangers, à ne paraître à l'aise que dans la langue du colonisateur. Si le bilingue colonial a l'avantage de connaître deux langues, il n'en maîtrise totalement aucune. »

Ces mots sont ceux d'Albert Memmi [1]. Ils témoignent à mon sens d'une certaine réalité linguistique du Québec. Cette chronique ne sera pas une énième apologie du souverainisme québécois, mais plutôt une réflexion des impacts du bilinguisme canadien sur l'immigration au Québec. On le dit depuis longtemps : le Québec a besoin d'immigrants pour assurer sa survie. Mais peut-être que son plus grand drame ne sera pas de disparaître, mais bien de vivre une lente dégénérescence linguistique. Plusieurs éléments contribuent à façonner le paysage linguistique québécois et l'immigration y joue à la fois un rôle d'influence et d'influencée. [Let's see it].

La situation géographique du Québec en fait une zone de contact propice aux conflits linguistiques, y rendant le bilinguisme inévitable. C'est notamment pour contenir ces conflits que le Canada a officiellement instauré le bilinguisme en 1969 avec la Loi sur les Langues Officielles. « L'intervention de l'état est nécessaire lorsqu'il y a coexistence linguistique dans un espace territorial donné ; chaque langue cherchant en effet à s'approprier tout l'espace social » comme le souligne Christiane Loubier de l'OLF [2]. C'est également le cas en Afghanistan (dari/pashtou), en Belgique (néerlandais/français) ou encore en Norvège (bokmål/nynorsk). Au nom de la paix sociale. D'autant plus que la population francophone possède encore une masse critique de 22.6% de la population canadienne et qu'elle est majoritairement concentrée - à plus de 90% - au Québec et dans les régions limitrophes (Ontario et Nouveau-Brunswick) [3], lui permettant de disposer d'un certain pouvoir d'influence.

Pour le fédéral, il y a d'autres avantages non négligeables à maintenir un bilinguisme officiel. Premièrement, en achetant la paix sociale, on s'assure une certaine union politique du pays. Ça rend une souveraineté plus crédible face à un voisin comme les États-Unis. Deuxièmement, cela permet à la minorité anglophone du Québec de bénéficier de la protection fédérale. Troisièmement, le coût financier du bilinguisme officiel ne représente qu'une part infime du budget fédéral annuel (moins de 1%), le rendant justifiable auprès des contribuables. [Anyway], quelque soit son coût, il sera toujours moins élevé qu'un éclatement du pays. Car le Canada n'aurait jamais pu exister sans l'adhésion du futur Québec. Finalement, le bilinguisme, par la noblesse des valeurs qu'il implique, constitue toujours un capital politique intéressant. C'est ce qui s'appelle faire d'une pierre quatre coups : quand on vous dit que le Canada c'est le plusss beau pays au monde, en voilà la preuve. Ça fait que lorsqu'on est épris de justice sociale, d'égalité entre les peuples et de respect culturel, c'est certain que ça incite à remplir son dossier d'immigration. Pis un castor canadien, c'est tellement cute. Mais il n'en reste pas moins que castor ou pas, le Québec est une zone de contact. De ce fait, l'immigrant arrivant au Québec est immédiatement appelé à « vivre dangereusement » sur le plan linguistique [4].

Sur le plan démographique, un locuteur vivant, c'est une langue en vie. Un locuteur sans descendance, c'est une langue mort-vivante. « Des cadavres encore chauds » pour citer l'écrivain Yves Beauchemin à propos des communautés francophones hors Québec, condamnées à l'assimilation linguistique anglophone selon lui. Ça fait du sens lorsqu'une sous-fécondité structurelle affecte tant les anglophones que les francophones [5]. Et c'est crissement clair quand on sait que l'indice de vieillissement des anglophones a doublé en 30 ans et qu'il a triplé chez les francophones. Au moins peut-on se consoler en regardant d'autres chiffres. Ainsi, l'indice de continuité linguistique ou ICL (choix individuel de continuer à parler sa langue maternelle) est le plus élevé en faveur du français là où les concentrations de francophones sont élevées, comme c'est le cas au Nouveau-Brunswick avec 33.2% de francophones dans sa population et un ICL de 0.92.

En ce qui concerne le taux de transfert linguistique ou TTL en 2001 (choix d'utiliser une autre langue que la langue maternelle à la maison), les allophones du Québec choisissaient encore l'anglais à 54% et donc, 46% choisissaient le français, comparativement à 1971, où le TTL vers l'anglais était de 71% et le TTL vers le français, seulement de 29%. Fa qu'on ne lâche pas gang, on est capable. À l'extérieur du Québec cependant, TOUS les TTL des francophones vers l'anglais ont augmenté entre 1991 et 2001. Quelque soit la province. Toutefois, la saignée est moins grande dans l'environnement immédiat du Québec : en effet, l'Ontario avec 40.3% et le Nouveau-Brunswick avec 10.5% ont les TTL vers l'anglais les plus faibles [6].

D'où appel à l'immigration. Entre 1951 et 1996, parmi tous les immigrants arrivés au Canada, pour 1 immigrant de langue maternelle française, il y en avait 9 de langue maternelle anglaise [7], ce qui est normal, considérant le poids démographique de chaque langue officielle. Pour cette même raison, tout aussi normal que 83% des immigrants choisissent l'anglais comme langue d'usage car le Québec ne reçoit jamais plus que 20% de l'immigration totale au Canada. L'effet de nombre. Parlez-en aux Cajuns de la Louisiane ou aux 250 hawaïens qui parlent encore leur langue ' mais qui ont tous 60 ans et plus. Et dans les couples exogames (les deux membres ne partagent pas la même langue maternelle), le transfert linguistique se fait majoritairement vers l'anglais [8].

Conclusion du castor québécois : l'environnement a une influence considérable sur le choix linguistique de l'immigrant. En outre, cela conforte l'idée de concentrer les efforts là où le français est le plus vivant au pays. La ville d'Ottawa - en plein dans la zone de contact linguistique - doit défendre sa politique du bilinguisme devant la Cour Supérieure de l'Ontario. En effet, le groupe d'anglophones Canadians for language fairness conteste l'offre de services municipaux dans les deux langues officielles aux citoyens de la capitale car, selon eux, cela brimerait les droits de la majorité anglophone. Cela pourrait se rendre jusqu'en Cour Suprême du Canada [9].

Il semble donc illusoire d'espérer un Canada bilingue d'un océan à l'autre. Comme mentionné plus haut, une politique de bilinguisme officiel permet d'acheter la paix sociale et, pourquoi pas ' jouons les francophones paranoïaques - à temporiser laissant le temps faire son 'uvre d'assimilation à la langue dominante. Ainsi, le linguiste Gilles Bibeau affirme que « le bilinguisme national, c'est-à-dire commandé par l'état, à moins qu'il ne se rapporte à l'existence dans l'état de deux régions proprement unilingues, ne peut être autre chose qu'une mesure transitoire destinée à assimiler en douce la minorité, sans créer de sentiment de rejet de ses valeurs culturelles et linguistiques. La cote du bilinguisme monte d'autant plus haut que la résistance à l'assimilation est plus grande.» [10]. Ça, ça veut dire que le temps que l'affaire se rende jusqu'à la Cour Suprême du Canada, le Canadians for language fairness n'aura peut-être plus besoin de son avis. [You got it ?].

Sur le plan économique, au-delà des grands principes de préservation du fait français et de la culture québécoise, l'opportunité très concrète d'être bilingue procure un avantage professionnel de taille. À l'instar du borgne au royaume des aveugles, le travailleur bilingue est donc nettement avantagé par rapport à l'unilingue francophone. Surtout quand on n'a ni réseau de contacts, ni expérience professionnelle locale et qu'on a l'impression qu'ici, nos diplômes ne valent même pas le papier sur lequel ils sont écrits. Bref, pas le temps de faire la fine bouche. Là est la tentation de l'immigrant allophone en particulier : délaisser le français dont la portée ne se limite pratiquement qu'au Québec et choisir l'anglais dont les possibilités, en comparaison, sont quasiment infinies [business is business]. « L'anglais occupe tout l'espace du commerce, de la finance et de l'industrie : la langue française perd tout attrait économique et cesse d'être une langue de réussite personnelle dans ces domaines » observe Jean-Claude Corbeil de l'association Québec-Amérique [2]. C'est ce qu'Olivar Asselin, journaliste canadien-français, notait déjà en 1919 en disant que « le mal de l'anglicisme restera incurable tant que la finance, l'industrie et le commerce ne seront pas francisés ».

« Speak white and loud
Qu'on vous entende
De Saint-Henri à Saint-Domingue
Oui quelle admirable langue
Pour embaucher
Donner des ordres
Fixer l'heure de la mort à l'ouvrage
Et de la pause qui rafraîchit
Et ravigote le dollar
Speak white
Tell us that God is a great big shot
And that we're paid to trust him
Speak white
Parlez-nous production profits et pourcentages
Speak white
C'est une langue riche
Pour acheter
Mais pour se vendre
Mais pour se vendre à perte d'âme
Mais pour se vendre »

Ainsi murmurait Michèle Lalonde en 1974 [11]. D'autres auteurs, tel Roch Carrier, dénoncent cette lente assimilation linguistique. Par exemple, « Le chandail de Hockey » raconte l'histoire d'un garçon qui commande le maillot du Canadien de Montréal via le catalogue Eaton et reçoit finalement celui des Maple Leafs de Toronto. Pierre Vallières rédigera « Nègres Blancs d'Amérique » en 1967 où, selon lui, la classe ouvrière québécoise présente toutes les caractéristiques d'un peuple colonisé. Et parallèlement à cette littérature dénonçant l'asservissement socio-économique des canadiens-français, s'élève également une littérature identitaire saisissant le joual afin de conscientiser les québécois. Ainsi, pour le poète Gaston Miron, peu lui importait qu'on dise joual, oual ou cheval : en autant que l'on ne dise pas horse.

L'économie, c'est aussi l'incontournable mondialisation. Et la mondialisation, c'est l'accroissement des centres urbains se nourrissant grassement de l'exode rural. Ce phénomène a de graves conséquences linguistiques : une communauté rurale, de par son éloignement, favorise l'homogénéité culturelle et renforce ainsi la continuité linguistique. Or, un départ vers la ville - le plus souvent des jeunes, ce qui accroît la tragédie - peut provoquer le risque de dissolution de la langue dans un environnement urbain beaucoup plus diversifié linguistiquement. C'est un risque qu'on peut également craindre chez la population immigrante : pour l'immigration admise au pays après 1996, plus de 70% s'est installée dans l'une des trois métropoles (Vancouver, Montréal et Toronto), la capitale ontarienne accueillant d'ailleurs la majorité [12]. Difficile de blâmer l'immigrant : il va là où il y a de la job. Ce faisant, il contribue involontairement à l'augmentation de la diversité culturelle, ceci favorisant le transfert linguistique vers l'anglais, lequel transfert renforçant son statut de langue d'affaires ' Ceci rendant alors impératif d'être professionnellement bilingue. Et ainsi de suite.

À moins que ' À moins que le francophone se trompe d'épouvantail en ne ciblant que l'assimilation linguistique anglophone. Peut-être que l'accent a tellement été mis sur cette fameuse dualité linguistique que cela a laissé toute la place à un autre phénomène d'émerger : la pluralité linguistique. En effet, si l'immigration a permis à l'anglais de maintenir sa position dominante, au français de ralentir sa lente érosion, elle a aussi permis aux langues non officielles de progresser partout au Canada (excepté dans les territoires du Grand Nord Canadien) [13].

Ainsi, le chinois a confirmé au recensement de 2001 son rang de 3ème langue maternelle au Canada. Et quand la pluralité linguistique pointe son nez, la diversité culturelle n'est jamais bien bien loin. En effet, la dualité linguistique était facile à cerner jusqu'à une certaine époque car elle se limitait essentiellement à deux groupes bien homogènes tant du point du vue linguistique que culturel (les deux peuples fondateurs du Canada). Même la relative pluralité linguistique apportée par les groupes italiens et allemands (respectivement 4ème et 5ème langues maternelles) n'a pas déstabilisé les homogénéités culturelles de souche, car anglais, français, italiens et allemands sont de la même famille civilisationnelle.

Or, italiens et allemands connaissent également un vieillissement qui réduit leurs effectifs ' Au profit d'autres groupes linguistiques culturellement très différents dont la croissance explose : le pendjabi (+ 32.7%), l'arabe (+ 32.7%) ou encore le tagalog (+26.3%). En outre, même des groupes linguistiquement proches des deux langues officielles peuvent se révéler culturellement différents (ex : les jamaïcains pour les anglophones et les maghrébins pour les francophones). Par conséquent, probablement que le défi majeur des communautés linguistiques est désormais de composer leur unité en passant de l'histoire identitaire fondatrice à l'histoire identitaire créatrice (ex : du canadien-français au canadien francophone). [By the way], le Sénat États-Uniens vient récemment de voter un amendement faisant de l'anglais « la langue nationale des Etats-Unis » pour contenir la pression de l'espagnol, langue des hispanophones, première minorité de ce pays [14].

Faudrait-il imposer « un test de langue et de culture québécoise » aux immigrants comme semble l'avoir décidé les Pays-Bas [15] ? Même si cette mesure vise surtout à limiter le nombre de personnes qui immigrent dans ce pays pour s'y marier, cela est révélateur d'une situation où il semble grand temps de baliser clairement les identités nationales. En effet, avec la mondialisation de l'économie, les langues n'ayant pas un potentiel suffisant de locuteurs sont extrêmement menacées. Ce n'est pas tant le présent que l'avenir qu'il faut regarder. Je suis certain que l'Office de la Langue Française n'ignore pas que les langues Quechua en Amérique du Sud, bien que parlées actuellement par des millions de locuteurs, font cependant de moins en moins d'adeptes auprès des 20 ans et moins. Langue mort-vivante '

Pas de langue, pas de lieu où incarner son histoire et projeter son identité. Le Québec, dans la dissolution de son français, risque alors de connaître l'anomie linguistique. Une sorte d'entre-deux où aucune des deux langues n'est maîtrisée - rappelez-vous Memmi - avec un sentiment de perte culturelle comme le vivent déjà plusieurs jeunes amérindiens [16]. Est-ce faire de l'excès de francophilie ou faut-il s'inquiéter quand on doit prendre le temps de réfléchir pour retrouver le terme français pour « muffler » ou pour « canceller » ? Si en France l'utilisation de termes anglais ne reste qu'un effet de mode non menaçant car le français y a encore un statut social élevé, le français du Québec doit affronter un anglais au pouvoir attracteur élevé. Il doit donc faire l'objet d'un délicat aménagement linguistique, zone de contact oblige. D'où une Loi 101 et une politique de création néologique (ex : courriel, clavardage, baladodiffusion) qui apparaissent souvent extrêmes pour bien des immigrants, les francophones en particulier (ce qui a le don parfois de déconcerter le québécois : ce dernier étant en effet persuadé que l'immigrant francophone est aussi sensibilisé que lui à ce combat linguistique. Ce qui n'est pas toujours le cas).

Que privilégier alors ? L'approche canadienne qui favorise le bilinguisme [coast-to-coast] ou l'approche québécoise qui met davantage l'accent sur la notion de territorialité (soutenir le français là où il est le plus fort sur le plan numérique) ? Par nature, ce sont deux visions s'excluant mutuellement. En effet, l'approche québécoise met en péril l'unité fédérale en concentrant les efforts en une région précise, renforçant de ce fait son poids linguistique, culturel et surtout politique. Ce qui contredirait l'approche canadienne du multiculturalisme et affaiblirait Ottawa face aux provinces anglophones de l'Ouest. Sans parler des communautés francophones hors Québec, devenant automatiquement des cadavres bien froids cette fois. De l'autre côté, l'approche canadienne met en péril la survivance d'une francophonie pancanadienne forte. D'aucun qualifierait cela l'application cynique du dicton « diviser pour mieux régner ». D'autant plus que le fait français en Amérique du Nord, contrairement aux autres îlots francophones dans le monde, ne peut être rattaché à une tradition coloniale récente. Il est donc comme une sorte d'anomalie linguistique à l'ombre de l'Oncle Sam, une espèce de « parler pittoresque » [17] mais certainement « pas un incident de parcours » [18]. C'est l'impossibilité de se défaire de soi-même : un nord-américain parlant français. Parfois un antagonisme mais toujours ouvert à accueillir d'autres cultures. Parce que ça, il en est plus à une près : « It's not that I have no culture, c'est que j'en ai deux de trop » (André Muise, poète acadien).

[1] Philosophe et sociologue tunisien. Extrait tiré de « Portrait du colonisé précédé de portrait du colonisateur, suivi de : les canandiens-français sont-ils des colonisés ? » aux Éditions Corréa (1957)
[2] L'aménagement linguistique ' Office de la Langue Française : http://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/sociolinguistique/index.html
[3] StatCan 2001. Population selon la langue maternelle : http://www40.statcan.ca/l02/cst01/demo11b_f.htm
[4] Mots de Louise Beaudouin concernant la survie du français (ancienne ministre provincial de la Charte de la Langue Française)
[5] Mesurée selon l'indice synthétique de fécondité (nombre moyen d'enfants par femme en âge de procréer)
[6] Commissariat aux Langues Officielles ' étude sur la vitalité des communautés de langue officielle en situation minoritaire : http://www.ocol-clo.gc.ca/archives/sst_es/2006/vitality_vitalite/vitality_vitalite_f.htm#Anchor_II_C
[7] Commissariat aux Langues Officielles : http://www.ocol-clo.gc.ca/archives/sst_es/2002/immigr/immigr_trend_tend_2002_f.htm
[8] StatCan 2001 ' Composition linguistique : http://www12.statcan.ca/francais/census01/Products/standard/themes/DataProducts.cfm?S=1
[9] SRC (datée du 19 mai 2006) :
http://www.src.ca/nouvelles/regional/modele.asp?page=/regions/ottawa/2006/05/19/002-ottawa-bilinguisme.shtml
[10] « L'éducation bilingue en Amérique du Nord » Montréal, Guérin, (1982)
[11] On peut retrouver le texte complet de ce poème « Speak White » ici : http://www.franceweb.fr/poesie/lalonde1.htm
[12] CIC ' section recherches et statistiques :
http://www.cic.gc.ca/francais/recherche-stats/rapports/recensement2001/canada/partieb.html#b2
[13] Secrétariat à la Politique Linguistique :
http://www.spl.gouv.qc.ca/publications/statistiques/tableau.html
[14] SRC (datée du 19 mai 2006) : http://www.src.ca/nouvelles/International/2006/05/19/002-Etats-Unis-langue.shtml
[15] www.lemonde.fr (datée du 25 janvier 2006)
[16] www.lemonde.fr (datée du 31 décembre 2005)
[17] Mots de Maurice Druon, de l'Académie Française, à propos du français du Québec (Presse Canadienne : 15 janvier 2006)
[18] Mots de René Lévesque : la réélection du PQ en 1981 était la preuve que la première prise de pouvoir du parti, en 1976, n'était pas un incident de parcours

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Référendum et immigration Voici le...

Ohana

Référendum et immigration

Voici le dernier volet d'une trilogie commencée il y a de cela deux chroniques. Cela avait débuté par la nécessité, à mon sens, de l'implication citoyenne de l'immigrant dans sa société d'accueil pour poursuivre sur l'ouverture à un hypothétique droit de vote aux résidents permanents. Et je boucle la patente avec un thème aussi savoureux que récurrent : faudrait-il accorder le droit de vote aux résidents permanents dans le cadre d'un référendum sur la souveraineté au Québec ?

J'avais conclu ma dernière chronique en écrivant que la question nationale – on comprend que lorsque je parle de question nationale, je le dis dans une perspective québécoise – était délicate pour deux raisons aussi importantes que divergentes. D'un côté, peut-on accorder le droit de vote à cette question aux résidents permanents alors qu'ils ne possèdent pas nécessairement toute la connaissance des enjeux qui y sont reliés ? De l'autre côté, peut-on leur refuser ce droit considérant que cette catégorie de la population souhaite, de manière générale, faire du Québec l'endroit où elle souhaite vivre comme n'importe quel(le) autre québécois(e) ? Autrement dit, autant l'inclusion que l'exclusion des résidents permanents au corps électoral pourrait avoir une influence sur les résultats d'un éventuel référendum (et ce, quelque soit le résultat qu'on souhaite).

Les résultats du dernier référendum sur la souveraineté du Québec ont reflété l'extrême polarisation de l'opinion publique : le camp du non l'a emporté avec moins de 55 000 voix de majorité, ce qui est exceptionnel considérant qu'il y avait plus de cinq millions d'électeurs inscrits et que le taux de participation fût supérieur à 93% [1]. La chose – et quelle chose ! - s'est donc décidée dans un mouchoir de poche. Pour information, plus de 43 000 résidents permanents ont été accueillis au Québec en 2005 (16.5% de l'immigration totale au Canada), un nombre qui ne cesse d'augmenter depuis plusieurs années et qui n'a jamais été inférieur à 37 000 depuis au moins 2001 [2]. On ne se contera pas de menteries. Au-delà des enjeux économiques et démographiques tout à fait légitimes, l'immigration constitue également un enjeu politique éminemment important.

Examinons les deux facettes du dilemme relié au thème de cette chronique.

Premièrement, accorder le droit de vote aux résidents permanents dans le cadre d'un référendum sur la souveraineté du Québec. Voilà une arme à double tranchant qu'on soit souverainiste ou fédéraliste. L'immigrant est en effet une patente assez volatile qui peut très bien pencher d'un bord comme de l'autre (dépendamment de ses convictions et surtout de l'environnement dans lequel il vit) et même s'en foutre de la question nationale – ce qui est son droit le plus strict à quelque part –. Par ailleurs, il est assez logique de penser que l'immigrant ne connaît pas ou n'est pas assez conscient des enjeux en action (ou pire : est persuadé d'en savoir suffisamment). Parce qu'il est immigrant et parce qu'en toute sincérité, il a autre chose à faire que de s'intéresser à l'histoire du Québec dans les premiers temps (se trouver une job, comprendre et se faire comprendre des québécois, manger une poutine, assimiler le concept, fort complexe au demeurant, que le Numéro d'Assurance Sociale n'a rien à voir avec un quelconque système de sécurité sociale).

Dans ce contexte, donner le droit de vote au résident permanent c'est un peu confier le volant de son char à un chum qui ne connaît pas du tout le code de la route en vigueur. Et en plus, comment définir précisément les enjeux reliés à un référendum sur la souveraineté ? Question d'Histoire, d'économie, de politique, de culture, d'identité, etc .... en n'oubliant pas de garantir l'impartialité de « l'enseignant » pour s'assurer d'un vote en toute connaissance de cause du résident permanent au moment fatidique face à lui-même et à sa conscience dans l'isoloir ! Déjà que le Ministère de l'Éducation a proposé un « document de travail » épurant le programme d'histoire au secondaire en coupant des pans entiers de l'Histoire du Québec .... [3]. D'ailleurs, bien des résidents permanents en savent plus sur l'Histoire du Québec que bien des québécois de souche (nul n'est prophète en son pays). Pourtant, cela en fait-il des électeurs plus avertis que les pures laines ? Pas nécessairement. Parce qu'il peut étaler une solide connaissance du Québec de manière rationnelle sans avoir été capable d'en comprendre toute l'émotion qui y transpire. Car il y a une énorme charge affective reliée à cette question nationale. Si vous avez l'occasion un jour de regarder des documentaires sur les référendums, saisissez l'intensité des regards des Johnson, Chrétien et Charest (camp du Non) et la verve des Lévesque, Parizeau et Bouchard (camp du Oui).

Car si l'immigrant a pu bouger une fois pour venir s'installer au Québec, il peut encore bouger dans le reste du Canada, retourner dans son pays d'origine ou s'essayer dans un autre pays. Ça dépend de plein de facteurs (l'animal est volatile je vous le rappelle). Avec le temps, il peut effectivement développer un fort lien affectif avec le Québec mais je ne connais aucun immigrant capable de faire de la Belle Province sa seule patrie dans son cœur. À la différence du québécois pur laine qui n'a d'autre patrie que le Québec (on s'entend que je parle ici du québécois qui n'a jamais immigré). Autrement dit, si le résultat à un référendum ne convient pas à l'immigrant, celui-ci peut décider de partir vers d'autres cieux. Pas nécessairement le cœur léger mais il peut le faire je pense. Mais qu'en est-il du québécois ? La question est difficile : toutes proportions gardées, pensons aux Pieds Noirs en Algérie, aux Caldoches en Nouvelle-Calédonie, aux Boers en Afrique du Sud, etc. Cette différence dans la charge émotive peut donc avoir une influence significative dans l'isoloir.

Il y a une différence entre vivre le « Love-In » de Montréal quelques jours avant le dernier référendum et le découvrir, l'explorer et le connaître via un reportage, un documentaire ou quelques articles comme ce fût mon cas.

En outre, comment s'assurer de la volonté sincère du résident permanent de faire du Québec son lieu de résidence ? Parce que c'est quand même une condition minimale que de résider au Québec pour avoir le droit de vote. Il serait en effet ahurissant de donner ce droit à un résident permanent fraîchement arrivé et qui se donne un an au Québec avant de savoir où s'installer définitivement au Canada. Là, ça reviendrait à donner le volant au gars qu'on a pris en stop et lui dire que c'est lui qui décide maintenant de la route à prendre ! Concrètement, c'est difficile à évaluer : une maison ça se vend, une job ça se change, même une blonde ou un chum québécois !

De l'autre côté, ne pas accorder le droit de vote aux résidents permanents. Comment se sentirait la personne résidente permanente qui vit et travaille au Québec, y paie des impôts, y a développé un réseau de contacts, très certainement aussi une relation affective et qui, cependant, n'aurait pas son mot à dire dans l'évolution de la destinée de la province ou du pays (je parle ici du Québec) ? Peut-être est-ce ainsi que se sont sentis les canadiens du reste du Canada lorsque les référendums sur la souveraineté ont eu lieu au Québec : il y a un risque de démantèlement de mon pays (je parle ici du Canada) et je n'ai pas mon mot à dire. Quoique de manière concrète, je crois que ce n'est pas tant le désir sincère que le Québec reste au sein du Canada que le désir de garder un Canada indivisible qui habite peut-être le reste des canadiens. La différence est subtile mais ô combien importante. Cependant, j'avoue ne pas avoir vérifié cette subtilité auprès de chacun des trente-deux millions habitants de ce pays (je parle encore ici du Canada) avant d'écrire cette chronique. Désolé.

Cependant, il m'apparaît tout aussi légitime qu'une société ressente le besoin de se prendre en main – le droit à la libre autodétermination – surtout lorsqu'elle passe par la voie démocratique pour s'interroger sur cette question. Bref, il serait donc normal qu'un résident permanent se sente frustré si on ne daigne pas demander son avis. Son futur en sera tout autant grandement affecté : jusque dans quelle mesure, là est la question. Et plus important, cela peut avoir une influence déterminante sur le développement ou la consolidation de son sentiment d'appartenance envers la société québécoise. Cela revient à voir son avenir se jouer dans des mains ailleurs que les siennes sans pouvoir y faire grand chose. Notons que c'est là une réalité que les québécois ont bien connu et connaissent encore.

D'un point de vue éthique, ne pas accorder ce droit de vote reviendrait à dire aux résidents permanents : « t'as le droit de monter dans le char et de bénéficier de tout le confort intérieur mais faut que tu participes aux frais d'essence et payer une partie de la note s'il faut le faire réparer. Et pour la direction qu'on prendra, ton avis te sera demandé mais tu ne participeras pas à la décision finale. » Bon, en ne perdant pas de vue qu'après trois ans dans le char, je deviens éligible à faire partie de la gang pour décider aussi.

Mais l'éthique ne permet pas de se protéger des abus et des dérives. Quoi qu'il en soit, si le prochain référendum se joue encore une fois dans un mouchoir de poche, avoir au préalable accordé le droit de vote aux résidents permanents peut potentiellement constituer une bombe sur le plan politique. Rappelez-vous que le Québec accueille en moyenne depuis quelques années quelques quarante mille immigrants et que le Non l'a emporté au dernier référendum par une marge inférieure à cinquante mille voix .... Je ne suis pas naïf au point de croire que tous les résidents permanents voteront soit pour le Oui soit pour le Non. J'avance simplement l'hypothèse que si un référendum se tenait fin 2007 par exemple et en postulant une moyenne annuelle de 35 000 nouveaux résidents permanents au Québec depuis 2005, cela fait un bassin supplémentaire d'électeurs potentiels d'environ 100 000 personnes grosso modo (j'exclu les résidents permanents arrivés avant 2005 en supposant qu'ils auront obtenu la citoyenneté canadienne en 2007 aux fins de simplifier le calcul).

Ce bassin deviendrait une bombe politique avant le référendum car si la polarisation de l'électorat est aussi prononcée qu'en 1995, cette centaine de millier de résidents permanents aurait en quelque sorte la balance du pouvoir. Et après le référendum, quelque soit le résultat en autant qu'il se joue dans une marge aussi fine qu'en 95, ces résidents permanents seraient soit portés aux nues soit ostracisés selon le point de vue dans lequel on se place. Car l'avenir de toute une nation mais aussi d'une confédération se sera joué entre les mains d'une gang d'immigrants dont on n'est pas certain de la loyauté ni de l'éveil citoyen à cette question ! Le souvenir de la fameuse phrase de Jacques Parizeau au soir du dernier référendum reviendrait très certainement nous hanter à ce moment-là. Attendez que je me rappelle .... [4]

On pourrait notamment se rappeler l'opération « citoyenneté instantanée » mené par CIC – téléguidé depuis Ottawa – lors du dernier référendum. Le seul mois précédant le 20 octobre 1995 (jour du vote), 11 500 personnes avait obtenu leur citoyenneté canadienne en quelques jours. C'est ce que rapporte Robin Philpot dans son livre et qui continue en disant que « en tout, 42 375 personnes ont obtenu le droit de vote prématurément » [5]. Au risque d'être fatiguant, je vous rappelle que le référendum s'est joué avec moins de 55 000 votes .... Si le concept de citoyenneté est souvent galvaudé de nos jours, il n'en reste pas moins qu'un de ses privilèges – le droit de vote – devient une puissante arme dans des circonstances particulières. Pour prendre un autre exemple que je connais bien, il a fallu plusieurs années de négociations entre l'Assemblée Territoriale de Nouvelle-Calédonie et le gouvernement français pour s'entendre sur la définition du corps électoral calédonien. En effet, fallait-il inclure ou non les métropolitains résidant sur l'île depuis au moins dix ans considérant que la délimitation de ce fameux corps électoral revêtira une importance stratégique .... Par exemple, lors d'un éventuel référendum sur l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie prévu normalement en 2014.

Alors entre l'arme à double tranchant et la bombe politique, l'affaire est loin d'être gagnée. D'autant plus que j'entends souvent l'argument que dans l'hypothèse d'un Québec devenu souverain après X référendums, il n'est pas interdit de penser que la population québécoise pourrait envisager un retour dans la confédération canadienne après, là aussi, X référendum(s). Si on a le droit dans un sens, pourquoi pas dans l'autre, tsé veut dire ? Un peu dans le même principe des villes fusionnées de force qui ont défusionnées après référendum. J'avoue que je n'en sais rien. J'ignore totalement l'impact d'un retour en arrière sur le plan juridique, que ce soit au niveau fédéral ou international. Mais même si cela était possible sur le plan légal, cela serait hautement improbable je pense. Défusionner après avoir été fusionné a un impact sur le compte de taxes mais pas plus que cela je pense. Défaire un pays, ça a un impact identitaire, culturel, politique et économique, ce ne sont pas les exemples qui manque même si le cas du Québec aurait évidemment ses propres particularités.

En conclusion, la question n'est donc vraiment pas évidente. L'ironie de l'histoire, je la situerai bien volontiers pour les résidents permanents souverainistes. En effet, c'est assez amusant de réaliser qu'ils doivent demander la citoyenneté canadienne pour pouvoir voter Oui (à la souveraineté, tout dépendamment comment la question sera posée ....) au prochain référendum. Autrement dit : faire toutes les démarches pour devenir canadien pour espérer ne plus l'être .... canadien !



[1] Données et résultats électoraux – Directeur Général des Élections du Québec : http://www.electionsquebec.qc.ca/fr/resultats_ref.asp

[2] Statistiques sur l'immigration du MICC : http://www.micc.gouv.qc.ca/publications/pdf/Immigration_Quebec_2001-2005.pdf

[3] « Cours d'histoire épurés au secondaire » Le Devoir – 27 avril 2006 : http://www.ledevoir.com/2006/04/27/107695.html

[4] Clin d'œil à la biographie de René Lévesque : « Attendez que je me rappelle .... » Éditions Québec / Amérique (1986)

[5] « Le référendum volé » de Robin Philpot aux Éditions Des Intouchables (2005). On peut retrouver un résumé de cet ouvrage sur le lien suivant : http://www.vigile.net/spip/article236.html


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CIC : Citoyenneté, Immigration & Croyances Cette...

Ohana

CIC : Citoyenneté, Immigration & Croyances

Cette chronique se veut la suite de la précédente – le vent de l'immigration – qui portait sur la nécessité à mon sens de l'implication citoyenne de l'immigrant dans son pays d'accueil. J'avoue être resté sur ma faim dans ma dernière chronique et les commentaires des forumistes sont venus me conforter qu'il était finalement pertinent que je continue de nourrir ce thème !

L'agir à l'implication que je développe dans ma précédente chronique interpelle nécessairement l'expression d'une certaine citoyenneté immigrante se définissant dans sa société d'accueil. Justement, de quelle citoyenneté parle-t-on ici ? Terme souvent utilisé à diverses sauces pour justifier ici un patriotisme nationalisé ou là, au contraire, promouvoir une fraternité universelle (citoyenneté du monde). Dans sa définition actuelle, la citoyenneté est surtout le fait d'une reconnaissance juridique délivrée par un état-nation : la citoyenneté, c'est un état particulier attribué par la naissance ou la naturalisation. Dans cette perspective, l'immigrant devient citoyen canadien au terme d'un processus administratif, lui-même ne s'enclenchant qu'après un temps minimal de résidence au pays.

Ceci étant, limiter la citoyenneté à ce seul processus administratif serait la réduire à peu de chose. Et surtout, je n'aurai alors pas de quoi faire une chronique (et ça, c'est beaucoup plus grave, vous en conviendrez). Parce que finalement, peut-on considérer être citoyen - canadien ou autre - à partir du moment précis où on a son petit papier certifiant notre nouvel état juridique tout beau tout neuf ? Car je peux très bien manger, vivre, dormir et travailler dans ma langue maternelle dans mon quartier culturel hermétiquement fermé sans jamais ou rarement transiger avec la culture locale tout en étant cependant un citoyen du pays. Dans ce cas, je suis juridiquement membre d'un ensemble sans l'être culturellement en même temps.

Est-ce que cela est possible ? Plus précisément : est-ce que cela est acceptable en terme de cohésion sociale ? Autrement dit, peut-on espérer construire et maintenir une société en tolérant de telles situations ? Jean-Jacques Rousseau insistait sur la non-viabilité d'une société résultant de la somme des libertés individuelles car cela la conduirait inévitablement à une crise permanente d'incompatibilités sociales. Il prônait donc la renonciation à une part de notre liberté individuelle pour une paix plus grande au niveau de la société : le fameux contrat social [1]. Un peu l'histoire des compromis nécessaires à faire dans la vie de couple.

Le tout est alors de faire le tri entre ce qui est trop important pour que j'y renonce – même au nom de ma nouvelle citoyenneté – et ce qui l'est moins. Il s'agit alors peut-être dans ce cas-là de valeurs et plus précisément de croyances. Dans un de ses ouvrages [2], l'écrivain et journaliste français Jean-Claude Guillebaud aborde justement la notion de croyance dans l'histoire de l'humanité. Dans une entrevue sur la Première Chaîne de Radio-Canada [3], il en fait une notion profondément sociale car il est nécessaire de croire pour faire une société. Pour lui, croire c'est nécessairement faire confiance en quelqu'un ou quelque chose ; c'est-à-dire renoncer à une partie de soi pour faire un peu de place à quelque chose d'extérieur à laquelle on adhère. Bref, croire c'est être ensemble, c'est-à-dire se définir collectivement un système de valeurs / principes / règles qui nous permettra de vivre ensemble. On retrouve donc ici l'esprit du contrat social cher à Rousseau. Car la citoyenneté, au-delà du volet juridique, c'est cela aussi : étymologiquement, elle désigne l'appartenance à un état ou une cité, le tout étant assorti de droits et de devoirs.

Donc, immigrer au Canada c'est implicitement connaître et adhérer à un ensemble de croyances façonnées par ce pays. Et accessoirement, participer à sa mesure au maintien de cet ensemble de valeurs une fois sur place. Et cette participation se mesure le plus souvent par la contribution professionnelle et sa résultante fiscale, c'est-à-dire les impôts. Ici, on aborde la citoyenneté dans son sens le plus contemporain qui soit : est citoyen celui qui a un emploi, c'est-à-dire celui qui travaille, c'est-à-dire celui qui paie des impôts. Pourquoi ? Parce que nous – les sociétés occidentales, industrialisées et développées – avons élevé le travail au rang de centralité dans nos vies. Ça fait sociologie de comptoir, mais j'en veux pour preuve l'une des premières questions qu'on pose inévitablement à une personne dont on vient de faire la connaissance : « qu'est-ce que tu fais dans la vie ? » Ma main à couper qu'en fonction de la réponse fournie, cela va influencer la perception que l'on va doucement se construire de la personne.

Là où je veux en venir, c'est que j'ai beau être né au Canada et détenir de ce fait une citoyenneté juridique incontestable, si je suis sur l'assistance-emploi (bien-être social), la valeur sociale de ma citoyenneté ne vaudra pas grand-chose pour autrui. Car je ne suis pas dans la Grande Roue de la Création de la Richesse Économique : comme l'écrit le sociologue québécois Antoine Baby, au mieux serai-je un demi-citoyen. Et vivre cela – ou plutôt devrai-je dire : subir cela – pas besoin d'être immigrant : mère monoparentale, jeune vivant durement la précarité à l'emploi ou quinquagénaire mise à pied sans diplôme secondaire, tous sont logés à la même enseigne de la citoyenneté au rabais. Clin d'œil ironique de l'Histoire qui nous rappelle ainsi que si la citoyenneté est l'héritage des Anciens Grecs, ces derniers n'accordaient cependant le statut de citoyen qu'à celui qui avait fortune ou « renommée ». Deux époques différentes mais la même affaire : la citoyenneté ça se mérite. Ou plus précisément : ça se quantifie. Guy Laliberté est aujourd'hui respecté non pas pour ses talents d'accordéoniste et de cracheur de feu mais pour avoir réussi à créer ce qui est devenu une réussite autant commerciale qu'artistique : le Cirque du Soleil ....

Alors si nous avons d'un côté une société qui a élevé le travail au rang de centralité et de l'autre côté une population immigrante qui éprouve encore de grandes difficultés à s'insérer professionnellement, cela aboutit souvent à des débats sur la place publique québécoise. Du genre de celui d'Anne-Marie Dussault dans son émission sur Télé-Québec : « les immigrants sont-ils des citoyens de seconde zone ? » [3]. Car, effectivement, la citoyenneté et surtout son agir s'exprime également par l'identité d'être travailleur, l'identité culturelle du néo-québécois ou encore l'identité linguistique de maîtriser l'une des deux langues officielles du Canada.

Rendu ici, il y a beaucoup de choses de cristallisées.

Premièrement, la citoyenneté au sens juridique ne s'obtient qu'après environ quatre ans (trois ans de résidence permanente + environ un an de procédure administrative pour la citoyenneté). Or, il est clair que se sentir et se ressentir intimement citoyen canadien ne se résume pas au volet juridique : au mieux, ce processus vient donner la reconnaissance publique d'une démarche intégrative beaucoup plus complexe et surtout, plus personnelle. Et comme je le mentionne plus haut, je peux être juridiquement membre d'un pays sans vouloir ou pouvoir l'être sur le plan identitaire.

Deuxièmement, la citoyenneté se résume de plus en plus à une question de contribution économique. C'est du donnant-donnant : apporte ta formation, tes compétences et ton expérience professionnelle sur notre marché du travail et tu seras reconnu et respecté dans une sorte de citoyenneté économique. D'ailleurs, autant le MICC que CIC ne cachent pas les motivations sous-jacentes à leurs politiques d'immigration. Or, cette logique a de ça d'un peu fatiguant en ce sens qu'elle implique automatiquement un principe d'inclusion / d'exclusion : si tu travailles, tu es inclus. Sinon, tu es exclu. Et c'est un raisonnement aussi vrai pour les immigrants que pour les natifs du pays. Une logique d'inclusion / exclusion qui risque de prendre de l'ampleur car le marché du travail canadien gagne en flexibilité et précarité. Ce qui est plutôt une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle c'est que ce phénomène est dû essentiellement à la mondialisation de l'économie : en clair, tous les pays sont concernés. (on se console en se comparant aux autres).

Troisièmement, le contrat social rousseauiste exige la renonciation d'une part de liberté individuelle au nom d'une liberté encore plus grande, celle de vivre ensemble dans une société en paix. Autrement dit, c'est adhérer à un système national de croyances dont la citoyenneté en est l'expression. Or, ce contrat social prend une saveur toute .... particulière disons-le ainsi, dans une confédération canadienne pognée depuis toujours avec la petite épine québécoise dans son pied. Avoir un mouton noir dans la gang, ça part mal mettons pour établir un système transcanadien de croyances communes qui pourrait faire consensus. La scène où le comédien Jean Poulin tente désespérément de définir son identité dans l'avion dans le premier Elvis Gratton est éminemment révélatrice de cette situation. Situation qui laisse d'ailleurs beaucoup d'immigrants eux-mêmes divisés.

Quatrièmement, que nous reste-t-il ? Une citoyenneté que je qualifierai de communautaire : si je ne suis pas encore éligible à une demande de citoyenneté juridique, si je n'ai pas d'emploi et si la dualité fédéraliste / souverainiste me passe dix pieds au-dessus de la tête, il me reste l'action sociale et revendicative dont je parle dans ma précédente chronique. Or, encore faut-il le vouloir de s'impliquer, de faire du bénévolat, de partager des opinions ou encore de participer à des activités communautaires. C'est par là que passe selon moi l'essence même de l'immigrant se considérant citoyen de son pays d'accueil.

Bien sûr, c'est frustrant d'avoir la citoyenneté économique sans pouvoir jouir des droits reliés exclusivement à la citoyenneté juridique : je travaille, je paie des impôts, je contribue à la richesse économique de la nation mais je n'ai pas droit de parole aux élections, quelque soit le palier (municipales, provinciales et fédérales). C'est donner sans recevoir.

Je partage l'avis de forumistes qui estiment pertinente la résidence de trois ans au pays avant de pouvoir disposer du droit de voter qui vient avec la citoyenneté. C'est une façon de nous rappeler le caractère privilégié du droit de vote mais également la responsabilité civique qu'il implique. Il est en effet important de bien saisir les enjeux politiques, sociaux, économiques et culturels afin de pouvoir prendre une décision la plus éclairée possible dans l'isoloir. Et cela ne s'acquière qu'en vivant depuis un certain temps dans le pays. Ceci étant, je trouverai intéressante une approche plus étapiste qui consisterait à accorder progressivement le droit de vote. Par exemple, l'immigrant encore résident permanent pourrait voter au bout d'un an de résidence ici aux élections municipales (s'il y en a à ce moment). Même démarche au terme de la seconde année mais pour des élections provinciales. La dernière étape serait évidemment les élections fédérales une fois la citoyenneté acquise.

Selon les calendriers électoraux et les aléas politiques (ex : renversement d'un gouvernement minoritaire suite à un vote de défiance), cela signifie qu'il y aurait des résidents permanents qui ne voteraient probablement pas du tout jusqu'à l'obtention de la citoyenneté comme d'autres, à l'opposé, pourraient bénéficier de cette apprentissage à la citoyenneté en suivant les trois étapes. Je trouve cette idée intéressante pour au moins trois raisons :

Premièrement, cela permettrait d'accorder aux résidents permanents, dans un espace électoral s'élargissant progressivement, la possibilité de participer à la vie politique de leur pays d'accueil dans un laps de temps assez rapide sans pour autant disposer de la citoyenneté. En termes de développement du sentiment d'appartenance, je suis persuadé que cela aurait un impact majeur sur la population immigrante.

Deuxièmement, une approche étapiste en commençant par les élections municipales est intéressante dans la mesure où elle suit l'évolution du processus d'immigration du résident permanent. En effet, quoi de plus concret et de plus pragmatique que d'accorder un droit de vote lorsque ce dernier concerne, en premier lieu, la ville même où j'habite ? Dans le quotidien, les décisions d'un conseil municipal peuvent avoir plus d'effets sur ma vie que les décisions d'un gouvernement provincial ou fédéral. Ces deux derniers ayant par nature, des responsabilités beaucoup plus étendues (macro-économiques, macro-sociales) qu'un conseil municipal.

Troisièmement, cela donnerait davantage de poids aux associations et organismes d'aide aux immigrants qui se battent pour une partie de la population qui ne disposent justement pas d'un pouvoir d'expression électoral. Cela en partant du principe que cette même frange de la population obtiendrait alors immédiatement une oreille attentive de la part de la classe politique (comme par magie).

Quatrièmement, je propose même qu'un examen soit imposé à chaque immigrant au terme de chaque année de résidence au pays – à l'image de l'examen de citoyenneté – afin de vérifier ses connaissances de la vie politique, historique, culturelle et sociale de sa ville, de sa province puis finalement de son pays. Cela renforcerait le caractère intégratif de la démarche citoyenne qui ne se résumerait plus à un simple processus administratif. En cas d'échec à l'examen, l'immigrant se verrait refuser le droit de vote et retenterait soit sa chance l'année suivante, soit il attendrait patiemment de suivre la voie classique d'obtention de la citoyenneté.

Petit bémol : la question nationale - souveraineté - inhérente à la société québécoise vient un peu compliquer l'application de cette approche étapiste. Devrait-on laisser les résidents permanents résidant au Québec le droit de voter à un éventuel référendum ? Si oui, mesure-t-on bien les conséquences d'ouvrir l'électorat à une partie de la population qui ne soit pas nécessairement bien informée des tenants et aboutissants d'un tel enjeu ? Toutefois, de l'autre côté, peut-on laisser seuls les québécois s'exprimer sur cette question alors que le résultat du référendum affectera tout le monde au Québec, immigrants compris ? La question est délicate, très délicate. Suffisamment en tout cas pour y réfléchir et en faire tout simplement l'objet d'une prochaine chronique, qui sait. Mais le débat est intéressant : en effet, rien de tel qu'une question nationale pour mobiliser les passions et les sentiments d'appartenance autour de la citoyenneté, de l'immigration et des croyances !


[1] « du contrat social : discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité » réédition
[2] « La force de conviction » aux éditions du Seuil (2005)
[3] on peut écouter l'entrevue qu'il a accordé à Marie-France Bazzo dans l'émission Indicatif Présent sur le lien suivant : http://www.radio-canada.ca/radio/indicatifpresent/chroniques/64653.shtml
[4] Dussault Débat, émission du 27 octobre 2005 http://www.telequebec.qc.ca/dussaultdebat/index.aspx?e=2

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Le vent de l'immigration Lorsque...

Ohana

Le vent de l'immigration

Lorsque l'Union des Forces Progressistes et Option Citoyenne ont fusionné en février dernier pour devenir Québec Solidaire, le paysage politique québécois a subi une petite transformation dont il est encore trop tôt pour en mesurer l'impact. Mais quoi qu'il en soit, il est intéressant de voir un nouveau parti politique émerger dans un univers depuis longtemps organisé dans une dynamique dualiste souverainiste / fédéraliste.

Le fait justement de voir naître un nouveau parti politique – quelque soit l'endroit dans le monde – est souvent révélateur d'un état d'esprit au sein de la société concernée. Dans le cas spécifique de Québec Solidaire, très certainement qu'une partie de la population a ressenti le désir de voir se proposer et de se proposer en alternative politico-idéologique à ce qui était déjà disponible (pour l'essentiel : Parti Libéral du Québec, Parti Québécois et Action Démocratique du Québec). Par ailleurs, personne ne peut nier que la société québécoise se distingue à plusieurs niveaux de la confédération canadienne et même du reste de l'Amérique du Nord. Pour des raisons qui seraient trop longues à fournir ici, cela fait du Québec un endroit très actif, surtout sur les plans social et culturel.

Ainsi, le Québec est l'endroit en Amérique du Nord où le taux de syndicalisation est le plus élevé (40,2 % de la population active québécoise selon Statistiques Canada) par exemple. Dans un ensemble canadien se prévalant fièrement de son système social-démocrate, le Québec s'y distingue un petit peu plus en ayant ses propres programmes d'assurance-médicament, de garderie et de congés parentaux. Par ses racines historiques et idéologiques, le mouvement communautaire québécois, déjà très actif, est également très différent de celui du reste du Canada, essentiellement pour une question de tradition religieuse (catholique au Québec et protestant dans le ROC – j'aurai l'occasion d'y revenir dans une prochaine chronique). En outre, le Québec possède sa propre définition du multiculturalisme – l'interculturalisme – qui ne manque pas de créer régulièrement des tensions avec l'héritage multiculturel de Trudeau dans le reste de la confédération.

Et moi de me poser la question : toute cette activité revendicative, sociale, communautaire et alternative est-elle l'expression d'une bonne santé démocratique ou au contraire, d'un mal-être ? Je m'explique. Sur le papier, je comprend qu'un système démocratique instaure une série de mécanismes afin d'assurer la représentativité de sa population. Par mécanisme, j'entends de manière très schématique une assemblée parlementaire élue, un gouvernement imputable et un pouvoir judiciaire indépendant. Bref, toujours sur le papier, voilà un système qui devrait assurer la représentation des intérêts de la population via ses élus : autrement dit, un tel système devrait générer à terme une sorte de consensus social où alors une activité revendicative n'aurait aucune raison d'être. On pourrait donc en conclure que s'il y a présence d'une telle activité, cela pourrait signifier un mal-être démocratique, les mécanismes existants ne remplissant pas efficacement leur rôle de représentation.

À l'inverse - comme j'en discutais avec des amis en fin de semaine autour d'une excellente fondue - l'expression d'une activité revendicative (syndicats, associations étudiantes, groupes communautaires, etc) témoigne au contraire d'un dynamisme démocratique. Premièrement parce qu'une démocratie se caractérise notamment par l'existence de contre-pouvoirs pour s'assurer d'un exercice le plus égalitaire possible des pouvoirs justement. Par ailleurs, la présence d'un mouvement revendicateur exprime la prise en charge du rôle de citoyen des personnes qui en sont les instigatrices. Autrement dit : en tant que citoyen de la société québécoise, j'estime qu'il est de mon droit de prendre tous les moyens (pacifiques on s'entend) pour défendre mes intérêts / dénoncer une injustice / protéger un acquis lorsque je considère que mon élu n'est pas en mesure de me représenter efficacement. Il y a donc ici un retour à la démocratie directe à l'image des forums de citoyens des cités grecques (ou de certains cantons suisses encore actuellement si je ne me trompe pas). C'est en soi une très bonne chose car cela démontre l'efficacité des mesures de libertés d'expression et d'opinion sans risquer sa vie (les réfugiés politiques en savent quelque chose). Par ailleurs, cela exprime une conscientisation de l'acte politique au sens premier du terme : garder un œil critique et lucide face à la gestion de la cité (polis). Ainsi, plus il y a de mouvements revendicatifs, plus on peut s'attendre à voir s'exprimer un esprit collectif critique, ne prenant rien pour acquis et remettant régulièrement en question l'application concrète de l'idéal démocratique (au Québec, nous pourrions définir grosso modo cet idéal par les termes de laïcité, libertés et droits individuels, respect des cultures, social-démocratie). Lorsque les étudiants québécois ont fait la grève l'année passée, ils faisaient de la politique. Lorsque j'appelle la Régie du Logement pour dénoncer ce qui m'apparaît une irrégularité de mon propriétaire à mon égard, je fais de la politique. Évidemment, un mouvement revendicatif généralisé peut aussi traduire à l'opposée, selon les circonstances et le contexte, un dérèglement de l'exercice démocratique.

Qu'est-ce que tout cela a à voir avec l'immigration ? J'y viens.

J'en suis donc venu à la conclusion qu'un mouvement revendicatif est plus souvent qu'autrement l'expression d'une bonne santé démocratique : dans les faits, je ne peux demander à mon élu de résoudre toutes mes préoccupations qu'elles soient mineures ou existentielles. Ainsi, l'instauration du système démocratique le plus avancé qui soit laissera toujours une zone de démocratie directe car aucun système ne saurait parfaitement refléter l'expression et la diversité de toutes les revendications. Et c'est très bien qu'il en soit ainsi car cela laisse une marge de manœuvre à l'expression de la citoyenneté qui doit assumer sa responsabilité au lieu de la confier entièrement aux mécanismes institutionnels (où le risque d'abus devient important en passant).

Tout cela pour dire que le Québec m'apparaît comme un lieu d'intense activité de toute sorte comme je l'écris au début. Cela signifie que la personne qui y vit est inévitablement prise dans un mélange d'idées, de débats, d'opinions et de sujets d'actualité. La distinction culturelle québécoise d'avec le reste de la confédération canadienne constitue sans nul doute une explication majeure à cette intensité d'activité car les points de tension au niveau des valeurs sont fréquents entre eux deux. En lien avec cela, la question nationale (indépendance du Québec) plane, qu'on le veuille ou non, sur bien des débats, des sujets et même sur des orientations stratégiques que prend le gouvernement provincial (exemple : réajustement du déséquilibre fiscal ou rapatriement de points d'impôts fédéraux vers le provincial pour financer le remboursement de la dette publique québécoise).

Nous avons donc une société qui s'est construit sur un double mouvement : un premier mouvement dissident à l'extérieur avec la confédération canadienne qui a fini par créer un second mouvement d'union, cette fois à l'intérieur du Québec. Ce jeu d'équilibriste en quelque sorte a créé la société québécoise que nous connaissons actuellement : elle est donc le fruit de luttes, de combats, d'évolutions des mentalités et de conquêtes comme c'est le cas dans n'importe quelle société partout dans le monde. Pour autant, cela crée cependant au Québec une situation particulière où les tensions culturelles, politiques, sociales et économiques me semblent beaucoup plus vives qu'ailleurs au Canada. L'exemple récent de l'autorisation du kirpan pour le jeune sikh par la Cour Suprême du Canada est révélateur à plusieurs égards : au-delà de l'évident débat interculturel, c'est pour beaucoup une lassitude depuis trop longtemps présente de voir une instance juridique fédérale s'immiscer dans des affaires considérées strictement québécoises. C'est là un paradoxe qui caractérise bien l'intensité de la société québécoise selon moi : seule une grande fragilité dans son identité culturelle peut expliquer la force dont elle fait souvent preuve pour lutter contre toute ingérence dans son identité justement.

Et c'est là où nous, immigrants, devons prendre position à mon sens. Dans une telle réalité socioculturelle, il m'apparaît important que notre processus d'intégration fasse une part importante à la recherche d'information et l'échange d'opinions pour aboutir à une réflexion personnelle. Pour en arriver à une décision quant au rôle de citoyen que nous souhaitons jouer au sein de la société québécoise. Nous ne pouvons pas rester indéfiniment spectateurs d'un show dont nous faisons pourtant partie intégrante du décor.

Peut-être faudrait-il se rappeler les raisons pour lesquelles nous avons immigré au Québec. Parmi celles que vous avez en tête, je mettrai ma main à couper qu'il y en a au moins une qui est le résultat de luttes ou de conquêtes par la société d'accueil. Il est alors important de se rappeler que ces raisons (ex : le fait de parler français dans une société nord-américaine) ont tout autant besoin de nous les immigrants pour pouvoir continuer à exister et pour, justement, pouvoir séduire d'autres immigrants. Nous ne pouvons pas jouer à l'immigration « sélective » qui consiste à ne prendre que ce qui nous intéresse et rester indifférent au reste qui, pourtant, contribue activement à notre installation et intégration. Probablement parce qu'il faut voir la chose – notre processus d'immigration – comme un tout global où tout est interrelié. Certes, la principale motivation québécoise et canadienne reste notre capital académique et professionnel. Mais en échange, il nous est offert de rentrer dans leurs sociétés et ce, même si notre bagage culturel peut largement différer des leurs. C'est là un « beau risque » serai-je tenté de dire humblement ....

Bien entendu, une période de temps au début est nécessaire pour pouvoir saisir de manière concrète les enjeux de la société québécoise pour, ensuite, se prononcer personnellement. Le 20 mars dernier, cela se faisait sept ans que j'étais au Québec : il m'a fallu les trois premières années pour réfléchir, m'informer, observer, poser des questions, dire des absurdités pour me corriger ensuite pour finalement prendre position sur plusieurs sujets qui m'apparaissaient importants. Pour certains, il leur a fallu beaucoup moins de temps et d'autres en sont encore à réfléchir, tout dépend de chacun. Mais la finalité reste encore et toujours à mes yeux de se brancher pour parler en bon québécois. Si on prend par exemple la question nationale, je me positionne du côté du souverainisme. Mais j'aurai très bien pu me ranger du côté du fédéralisme mais dans tous les cas, je me suis toujours dit qu'une prise de position devait être faite. Même la troisième voie, qui est celle de ne pas choisir, EST un choix. En autant que ce troisième choix soit le fruit d'une réflexion minimalement informée car j'admet sans problème la possibilité d'une incapacité à pouvoir se positionner clairement.

Mais ne pas prendre position simplement parce qu'on s'en fout, j'estime que c'est là une marque d'irrespect envers la société d'accueil. Et j'insiste : que l'on choisisse d'être souverainiste ou fédéraliste pour reprendre cet exemple (que j'aime bien car il illustre parfaitement une tension sociale et culturelle québécoise). De l'irrespect dans la mesure où cela s'apparente au phénomène d'immigration sélective dont je parle plus haut. De l'irrespect également dans la mesure où nous n'assumons alors pas le rôle citoyen dont nous avons le privilège mais aussi le devoir d'exercer au sein de la société québécoise. C'est là, à mon sens, l'expression d'un processus d'immigration dynamique car nous honorons ainsi notre participation tant à l'exercice démocratique qu'au développement de l'agir citoyen de la communauté où nous avons immigré.

Si le fait que je me sois rangé du côté du souverainisme fait plaisir à la majorité de mon entourage québécois, beaucoup par contre ne partage pas mes idées et convictions sociales ou « gauchistes ». Et c'est correct, tant de leur bord que du mien : cela ne nous empêche pas de nous apprécier et de vivre ensemble ce que quiconque vit ensemble n'importe où dans le monde. À partir du moment où il y a, du côté de l'immigrant, une démarche sincère et motivée à s'informer sur la société québécoise et du côté du québécois à offrir un espace d'écoute et de compréhension aux questionnements sur sa culture, je crois alors que même les positions les plus divergentes peuvent cohabiter. Je suis probablement naïf de penser encore cela, même après sept ans. Surtout après sept ans serai-je plutôt tenté de rectifier !

Mais, dans cette optique et même si votre position est radicalement opposée à celle de votre interlocuteur québécois, je ne pense pas me tromper en disant que ce dernier reconnaîtra l'effort que vous aurez mis à comprendre sa culture, sa réalité historique et sa société contemporaine. Vous voyez les deux mouvements qui se seront opérés simultanément ? Chacun fait un pas en direction de l'autre : le premier en s'informant le plus objectivement possible sur la société québécoise et le second qui reconnaît ce processus. Bah oui, maudite naïveté qui me colle à la peau ....

Dans les grands mouvements de tension que vit le Québec depuis plusieurs siècles, j'ai envie d'y voir non pas une société socialement instable ou culturellement confuse mais plutôt un lieu où la confrontation d'idées et d'opinions finit toujours par y faire émerger quelque chose de toujours nouveau. C'est probablement ce vent de fraîcheur que beaucoup d'immigrants sentent sur le visage en arrivant ici. Avec le temps, il nous appartient alors de lui donner un sens à ce vent.

Je vous souhaite à toutes et tous un beau printemps !

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Où sont les hommes ? Patrick...

Ohana

Où sont les hommes ?

Patrick Juvet chantait "où sont les femmes", moi je me demande comme beaucoup de personnes au Canada probablement : y'étaient où les gars (aux Jeux) ?

Parce qu'effectivement, au-delà de l'événement sportif en tant que tel qui a suscité beaucoup de conversations ici et là, UN sujet était devenu récurrent au fil des jours : la performance des athlètes canadiens comparativement à celle de leurs homologues canadiennes. Les Jeux Olympiques de Turin sont finis depuis moins d'une semaine et c'est l'heure de faire les comptes. Au sens sportif du terme, le résultat est très bon : cinquième place pour le Canada au nombre des titres olympiques remportés (7 médailles d'or). Et la troisième place au nombre des médailles (24 médailles), ce qui était d'ailleurs l'objectif minimum que s'était fixé le Comité Olympique Canadien pour ces jeux d'hiver.

Bref, pourquoi on a tant parlé des hommes durant ces jeux ? Petite revue en détail des hommes médaillés d'Équipe Canada à ces derniers jeux : en or, deux médailles sur les sept gagnées (en curling et en skeleton). En argent, cinq médailles sur les dix gagnées (patinage de vitesse aux 5000 et 500 mètres, en bobsleigh, en skeleton et en longue piste poursuite). Et finalement en bronze, une médaille sur les sept récoltées (en patinage artistique individuel). Résultat : sur les 24 médailles canadiennes, la récolte masculine a été de huit médailles soit un rapport final de 1 pour 2. En comparaison, aux Jeux de Salt Lake City en 2002, le Canada avait pris la 4ème place avec 17 médailles mais avait remporté autant de titres olympiques qu'à Turin. Et il n'y avait pas eu tant que ça de différence entre les femmes et les hommes au niveau des médaillés des ces Jeux :

Au niveau des médailles d'or, cela avait été l'égalité – pour ne pas dire l'équité – parfaite. Les sept médailles d'or s'étaient en effet parfaitement partagées entre les hommes et les femmes : trois par les hommes (hockey, patinage de vitesse en individuel et en équipe) et trois par les femmes (hockey, ski de fond et patinage de vitesse). La septième médaille avait été l'oeuvre de l'équipe mixte composée de Jamie Sale et de David Pelletier au patinage artistique. Sur les trois médailles d'argent, deux par les hommes (patinage de vitesse et curling) et une par les femmes (ski acrobatique). Et sur les sept médailles de bronze, cinq avait été remporté par les femmes (patinage de vitesse courte et longue pistes, curling et ski acrobatique) et deux par les hommes (patinage de vitesse en courte piste). En résumé, sur les 17 médailles récoltées, 7 avait été conquises par les hommes et 9 par les femmes (et une dans la catégorie « mixte », c'est-à-dire en patinage artistique).

Donc, on les a espéré les hommes et l'espoir fût déçu. En particulier au hockey masculin où Hockey Canada était arrivé à Turin avec une confiance certaine qui frisait la suffisance aux yeux de certains observateurs. En entrevue pour le magazine l'Actualité quelques semaines auparavant, le québécois Vincent Lecavalier avait été sans détour : « la médaille d'or ou rien d'autre ». Hé bien l'Histoire, dans une douce ironie dont elle seule est capable, lui a donné raison : Le Canada a été éliminé et blanchi en quart de finale, sans même l'espoir de batailler pour la médaille de bronze. Imaginez la petite onde de choc au pays : c'est comme si le Brésil avait été rapidement éliminé à la coupe du monde de soccer.

Au travail, c'était devenu un sujet de conversation rapidement récurrent : là où on attendait les hommes, c'étaient les femmes qui prenaient le haut du pavé. Une déception masculine était compensée, quelques heures plus tard, par une performance féminine. Autant vous dire que mes collègues masculins et moi-même, nous nous faisions gentiment railler par nos collègues féminines ! Au point où certaines d'entre elles (ou des conjointes de collègues masculins) se sont mises à suivre de manière plus assidue les diffusions des Jeux à la télévision car elles avaient désormais une bonne raison de le faire.

Mais ces petites piques lancées ici et là entre collègues sur cette « rivalité » entre hommes et femmes n'avaient strictement rien de méchant. Cela restait du sport et on s'était enfin trouvés un autre sujet de conversation que celui, largement abordé en long et en large, de « Harper, nouveau premier ministre du Canada » .... Autrement dit, le sport était enfin devenu un sujet de discussion entre collègues féminines et masculins où une occasion supplémentaire était offerte de rire durant l'heure du lunch !

J'en parlais également avec les moniteurs en francisation au Cégep de Sherbrooke : le travail de ces personnes est d'organiser une structure auprès des personnes immigrantes qui suivent des cours de français afin de les aider dans leur processus d'intégration (support pour la carte soleil, le NAS, la SAAQ ou visite de l'Assemblée Nationale à Québec, cabane à sucre, etc). Je voulais savoir ce qu'on pensait les immigrants en francisation des Jeux Olympiques en général mais également de la performance des athlètes canadiens en particulier. Sur le premier point, le sentiment est généralement très positif : ces néo-canadiens ressentaient un sentiment d'appartenance envers le Canada lorsqu'un athlète gagnait une médaille ou faisait une excellente performance. Cela était d'autant plus significatif pour eux dans la mesure où la plupart sont d'origine hispanophones et ont donc surtout grandi dans un environnement chaud où ce sont les sports d'été qui prédominent. C'était donc pour beaucoup l'occasion de découvrir des disciplines alors inconnues pour eux (exemple : le patinage de vitesse ou le curling) et, ainsi, d'élargir encore plus leurs connaissances du pays et donc, de leur propre identité d'immigrant.

Sur le second point, ce fût plutôt mitigé. Certains trouvaient inutiles de s'attarder sur ce point car ce qui comptait finalement, pour eux, c'était la performance globale de toute l'équipe olympique canadienne (observation avec laquelle je suis tout à fait d'accord dans un certain sens). D'autres considéraient qu'on accordait trop d'importance à tout cela parce que, finalement, les jeux d'hiver sont beaucoup moins « importants » que ceux d'été (médiatiquement parlant, c'est vrai. Mais bon, nous vivons dans un pays d'hiver quand même). Et il y avait cette petite minorité - uniquement masculine, tiens donc - qui était réellement inconfortable avec l'idée que les athlètes canadiens soient beaucoup moins performants que leurs homologues canadiennes.

Rien d'étonnant donc à ce que je m'attarde plus particulièrement sur cette petite catégorie de personnes immigrantes afin d'en savoir un peu plus sur leurs perceptions de la chose. En gros pour eux, le sport est chose sérieuse lorsqu'elle est uniquement affaire d'hommes. Bien sûr, ils étaient contents des médailles remportées par les athlètes canadiennes : non pas pour leurs performances personnelles mais pour les gains que cela rapportait à l'équipe canadienne au complet ! Autrement dit : on met bien en avant la troisième place du Canada au tableau des médailles pis on oublie rapidement que les 2/3 de cette place est le fait des femmes .... C'est ce que j'appelle du machisme stratégiquement sélectif. De toute façon, c'est un pléonasme ce que je viens d'écrire car tout machisme est nécessairement sélectif car il va ne retenir que ce qui fait son affaire et tasser ce qui le fait beaucoup moins.

(En tout cas).

Il est très intéressant d'avoir accès à ce genre de perceptions car cela permet de savoir que ce genre de fossé culturel existe entre l'immigrant et son pays d'accueil. Car il y a souvent un fossé. Je ne parle pas d'une petite rigole de rien du tout là. Mais plutôt d'un fossé classé catégorie « Grand Canyon ». Dans tous les cas, savoir que cela existe permet d'amorcer un processus de compréhension de la réalité de l'Autre pour tenter un rapprochement entre sa culture et la culture de son pays d'accueil.

Dans les faits, c'est parfois difficile à faire. Quand une personne en francisation que je reçois dans mon bureau m'exprime le choc qu'elle a ressenti en voyant ces athlètes canadiennes en tenue indécente à ses yeux – la tenue moulante des patineuses de vitesse – j'ai beau lui répondre qu'il s'agit d'une question d'aérodynamique, ça ne passe pas. Une autre personne me demande de convaincre sa fille – que je dois rencontrer la semaine prochaine – d'abandonner son projet de sports-études en hockey après avoir vu l'équipe féminine canadienne à la télévision. Il semblerait que cela ne soit pas un sport « respectable » pour une femme. Ou une autre personne considère inacceptable qu'on laisse une athlète s'exprimer seule face aux médias : cela devrait être son entraîneur qui devrait parler en son nom (si c'est un homme bien entendu. Dans le cas contraire, prenez alors n'importe qui d'autre en autant que ce soit un homme).

Il est difficile de ne pas se poser des questions lorsqu'on est exposé à ce genre de réflexions ou de commentaires. Des questions du genre : « mais pourquoi venir vivre au Canada si cela ne correspond pas à leurs valeurs ? » ; « jusqu'où devons-nous, comme société d'accueil, respecter la culture de l'autre sur les plans culturel et éthique ? ». Beaucoup d'immigrants voient dans le Canada une terre d'accueil, d'opportunités et de liberté. Il s'agit maintenant de s'asseoir et de regarder ensemble la définition que chacun accorde au terme « liberté » par exemple. La liberté au sens de pouvoir circuler librement dans les rues et d'exprimer mon opinion ? Ou la liberté au sens de pouvoir y préserver toute mon identité culturelle même si cette dernière peut souvent se mettre en porte-à-faux avec la culture canadienne ou québécoise ?

Moi j'aime bien les Jeux Olympiques. Au-delà du battage médiatique, des calculs politico-stratégiques et des enjeux financiers qui se jouent en coulisses, ma naïveté se plaît à y voir l'effort d'une humanité en fraternité par le sport. Et cela fût également l'occasion d'explorer et de connaître tout un pan des sports d'hiver que je connaissais que très peu avant de vivre au Québec. À l'époque, je me rappelle de m'être étonné de voir des athlètes canadiens porter des noms à consonance francophone comme si le Canada, à ce moment, se résumait à un pays anglophone essentiellement (uniquement en fait) .... Bien sûr, je connaissais le Québec mais c'était pas clair alors cette histoire entre le Canada et le Québec.

J'ai pu paraître bien cynique à l'égard des athlètes canadiens dans cette chronique et loin de moi cette intention : ne pas remporter de médailles ne remet pas du tout en question les années d'entraînement, ni la détermination et encore moins le talent de ces derniers. Pour autant, le machisme – qu'il soit le fait d'immigrants ou de canadiens ou de québécois – se distingue souvent par sa propension à mettre l'accent sur les résultats. C'est-à-dire ici en l'occurrence, la récolte de médailles. Et à ce titre, voici ce que je répond à ces machos : huit médailles sur vingt-quatre au total, ils étaient où les hommes ? Bah .... L'important n'est-il pas de participer ?

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Intégration et Immigration Si vous...

Ohana

Intégration et Immigration

Si vous lisez régulièrement mes chroniques, vous n'êtes pas sans ignorer que je fais du multiculturalisme mon cheval de bataille préféré. Certainement parce que lorsqu'il est question de culture, on tombe dans le domaine pur du qualitatif et du subjectif. Bref, de quoi pelleter assez de nuages pour combler les longues soirées d'hiver.

Selon Patrimoine Canada, « le multiculturalisme canadien découle, à la base, de notre conviction que tous les citoyens sont égaux. Il permet à tous les citoyens de conserver leur identité, d'être fiers de leurs ancêtres et d'éprouver un sentiment d'appartenance. L'acceptation donne aux Canadiens un sentiment de sécurité et de confiance en soi qui les rend plus ouverts aux diverses cultures et plus tolérants envers celles-ci. » Il semble donc que dans le « plusse » beau pays du monde, l'identité canadienne est donc en constante évolution, se construisant au fur et à mesure de ses flux annuels d'immigrants.

En fait, tout dépend de la définition que l'on donne au multiculturalisme. Prenons Montréal par exemple, tout simplement parce que c'est l'une des trois plus grandes villes canadiennes que je connais le mieux pour illustrer mon propos. Tout le monde s'entend pour dire que Montréal est une ville qui se distingue par son multiculturalisme : ses communautés culturelles, la diversité de ses commerces et le mélange savoureux des langues en tendant simplement l'oreille dans ses rues. Ainsi, au premier abord, il semble que le multiculturalisme version montréalaise fonctionne très bien en ce sens qu'il a réussi à créer un ensemble urbain harmonisant ses cultures québécoise, nord-américaine et étrangère. Le fait que Montréal soit une grande ville contribue également à son multiculturalisme : sa qualité de vie, ses musées, ses attractions touristiques, sa vie nocturne et, bien entendu, une concentration d'entreprises de plusieurs secteurs d'activités créant un important bassin d'emplois. Son pouvoir d'attraction est donc grand auprès des immigrants qui se constituent peu à peu en communautés, ces dernières devenant elles-mêmes des sources d'attraction pour les immigrants qui suivent. Avec le temps, c'est donc tout un mouvement qui se crée et, finalement, qui s'auto-entretient.

À cet effet, une enquête de Statistique Canada [1] semble confirmer ce constat : son objectif était d'étudier comment les immigrants parvenaient à s'adapter à leur nouvelle vie canadienne. On observe que le réseau social (parents et amis) a joué un rôle capital dans le processus initial d'établissement au pays. La majorité (78%) ont en effet choisi leur lieu de destination en fonction du lieu de résidence de leur réseau social : ce dernier constituait, bien avant les infrastructures publiques d'accueil, la première ressource face aux difficultés d'installation. Plus intéressant encore, les trois RMR (régions métropolitaines de recensement) que sont Vancouver, Toronto et Montréal ont été choisies par 44% des immigrants non pas pour leurs perspectives d'emploi mais surtout pour la présence de membres de la famille ou d'amis. Sachant que ces trois RMR accueillent à elles seules les trois quarts de l'immigration au pays, cela confère donc au réseau social un rôle très important dans l'adaptation des immigrants.

Une fois installés, ces mêmes immigrants ont constitué en très grande majorité (85%) leur nouveau réseau social (amis) parmi des personnes ayant les mêmes antécédents culturels. Plus précisément, 63% des immigrants interrogés ont déclaré que la totalité ou la majeure partie de leurs nouveaux amis appartenaient au même groupe ethnique qu'eux. Autrement dit, on observe une tendance marquée chez l'immigrant à rechercher à recréer en quelque sorte l'environnement social de son pays d'origine une fois installé ici. Dans un sens, c'est une attitude très compréhensible : même volontaire, une immigration représente un choc à plusieurs niveaux et il semble normal que la personne tente de compenser en essayant de retrouver des personnes ou des éléments qui lui sont familiers (et donc rassurants).
Avec le temps, se créent donc de véritables communautés culturelles définissant rapidement leurs propres règles de fonctionnement et s'incarnant progressivement dans un espace géographique (ce qui est presque inévitable dans la mesure où une culture, même minoritaire, n'acquière véritablement existence que dans un Lieu, ce dernier devenant ainsi l'expression de la reconnaissance sociale). Des communautés pouvant compter sur leurs membres pour se pérenniser durablement dans le temps soit par l'arrivage annuel de nouveaux immigrants économiques, soit par l'apport du parrainage de membres de familles (ce qui est l'intention de 47% des immigrants interrogés dans l'enquête).

Nous avons alors ici ces communautés culturelles qui font le bonheur du promeneur que je suis comme tant d'autres dans les rues montréalaises. Que ce soit des rêveries sur la rue St-Laurent, dans Chinatown ou dans la Petite Italie (pour ne citer que ces exemples). Forcément, la cohabitation de toutes ces communautés dans un espace aussi rapproché crée un certain brassage que ce soit au plan musical, gastronomique, linguistique ou artistique ; un brassage qui renforce le caractère multiculturel de la ville permettant de goûter aux saveurs du monde entier au même endroit.

Cependant, est-ce qu'il n'existerait pas un risque que ces communautés culturelles crée un certain phénomène de communautarisme ? C'est la question que s'est posé le journaliste Jean-Marc Léger du journal le Devoir dans un de ses articles [2]. Il soulève en effet l'inquiétude à peine implicite qu'une nation ne peut faire l'apologie d'un multiculturalisme prônant l'intégration et tolérer, dans le même temps, diverses manifestations d'un communautarisme qui retardent ou empêchent cette même intégration.

En effet, une concentration importante d'immigrants (quelques dizaines de milliers) en quelques quartiers bien précis suffirait à créer une certaine forme de communautarisme. C'est-à-dire une tendance à se replier sur soi aboutissant, inconsciemment ou non, à de véritables petits îlots presque hermétiques. Dans cet extrême, le pays d'immigration qui devait être la nouvelle patrie (ceci impliquant l'intégration à terme) n'est finalement qu'un lieu de résidence choisi surtout par pragmatisme : opportunités d'emplois, qualité de vie, présence de libertés individuelles et de pratiques démocratiques. Donc, il n'y a pas réellement d'interactions avec la société d'accueil : par interaction, j'entend un processus dynamique d'échanges entre les deux cultures (celle d'accueil et celle immigrante) où chacune apporte et concède à la fois pour opérer une intégration la plus achevée possible.

Par ailleurs, les progrès dans les technologies de la communication font en sorte que l'immigrant peut désormais, s'il le souhaite et qu'il en a les moyens, rester constamment en contact avec l'actualité de son pays d'origine par la radiodiffusion et la télévision par satellite. En d'autres termes, il peut quasiment travailler, vivre, manger et dormir sans avoir à transiger (ou si minimalement que cela reste insignifiant) avec la société d'accueil que ce soit sur un plan formel (institutions : carte d'assurance-maladie, numéro d'assurance sociale, etc) ou informel (5 à 7 avec des collègues de travail, goûter aux plats québécois, connaître le paysage artistique local, regarder les nouvelles télévisées). On comprendra donc qu'on est loin ici de l'immigrant « parfaitement » intégré. Ou, à tout le moins, de l'immigrant qui tente de l'être ....

Au-delà des motivations personnelles à chacun, cela se peut-il que le fait que Montréal soit justement une grande ville puisse contribuer au développement de ce phénomène de communautarisme ? J'y vais de manière purement probabiliste : se pourrait-il que plus la ville d'accueil soit grande, plus la possibilité soit forte qu'une communauté culturelle puisse y trouver un terrain favorable à son implantation (par le simple jeu de la taille) ? À l'extrême opposé, prenons un petit village (en Mauricie, Beauce ou en Estrie, nommez-les) constitué uniquement de québécois pure laine : l'immigrant qui y arrive n'aura pratiquement pas d'autre choix que de s'y intégrer, l'effet de taille ne jouant plus ici. Et forçant pratiquement de ce fait les interactions entre l'immigrant et les habitants du village. Cela ne supposant pas bien entendu une meilleure qualité des interactions, mais au moins interaction il y aura. Et ce premier pas est le prémisse obligatoire de toute intégration.

Est-ce à dire que toute intégration est impossible dans les grands ensembles urbains que sont Montréal, Toronto et Vancouver ? Et par conséquent que les villes moyennes situées en région (ex : Sherbrooke, Trois-Rivières, Drummondville, Hull ou encore Saguenay) sont celles qui sont les mieux à même de permettre une meilleure intégration des immigrants ? Bien sûr que non pour ces deux questions. Il y a en effet tellement d'éléments rentrant en considération dans un processus d'intégration, dont beaucoup sont très subjectifs à chacun (définition personnelle de « qualité de vie », « nature », « mentalité des gens », etc). Mais il n'en reste pas moins que les grands centres urbains, d'ici ou d'ailleurs, offrent une masse critique suffisante de population pour qu'en émerge des communautés culturelles souvent bien identifiables (ex : Chinatown, Petite Italie). Des communautés pouvant constituer à l'extrême des villes à l'intérieur de la ville.

Un phénomène qui est beaucoup moins identifiable dans une moyenne ou petite ville, cette dernière n'offrant en effet suffisamment pas de masse critique pour qu'un immigrant puisse y trouver une communauté significativement autonome. Cela ne signifie pas qu'il n'existe pas de communauté culturelle dans les villes de région : je crois cependant que leur développement s'effectue davantage de manière interactive avec la ville (et donc avec ses autres communautés). L'envers de la médaille est que plus un ensemble urbain est petit, plus les chances d'y retrouver une vie sociale et culturelle uniformisante sont grandes. Risquant de créer de ce fait une sorte de phénomène d'intégration standardisée où l'immigrant « bien intégré » est celui qui est capable de comprendre un épisode de la Petite Vie ou de voter inconditionnellement pour le PQ par exemple. Je vous l'avais dit : avec la culture, y'a de quoi combler vos longues soirées d'hiver en discussions interminables .... !

Multiculturalisme, communautarisme, le spectre de la ghettoïsation n'est jamais loin quand on aborde ces sujets. Surtout après les émeutes terribles qu'a connu la France dernièrement : tout le monde sait que les ghettos offrent un terreau favorable au racisme, à l'intégrisme et au clivages sociaux. Une étude sociologique de la répartition résidentielle des populations ethniques de la région montréalaise (de 1997 : elle commence à dater certes) semble montrer l'absence de ghettos à Montréal. « Ce n'est pas chacun dans son coin, explique Jean Renaud, auteur principal de la recherche. La vision commune veut qu'il y ait le quartier grec, le quartier portugais, et qu'on ne trouve que des Grecs dans le quartier grec. Nos données montrent que dans le quartier grec, on va aussi trouver des Syriens, des Libanais, etc. Donc, on ne peut pas parler de ghettos au sens strict. »

Mr Renaud continue en disant qu'il ne fait cependant pas de doute que certaines communautés se regroupent dans des quartiers particuliers. C'est le cas notamment des populations d'origines grecque, arménienne et juive (cette dernière étant d'ailleurs championne toutes catégories avec un « coefficient de ségrégation » de 85%). Observation plus intéressante encore : la variable ethnique n'explique pas seule les regroupements. L'histoire migratoire, le cycle de vie familiale et le statut socio-économique jouent tout autant : vivre à Westmount par exemple, c'est essentiellement une question de moyens et ce, indépendamment de l'ethnie. L'étude a identifié trois structures de voisinage ethnique typiques des différents quartiers montréalais : ethnique, religieuse et linguistique. En conclusion, s'il faut absolument trouver un ghetto, il faudrait considérer toute l'île de Montréal au complet ! Premièrement parce que dans plusieurs secteurs vivent des gens de plusieurs origines. En second lieu, si les communautés culturelles se concentrent surtout à Montréal, elles se répartissent pratiquement dans toute l'île. Nous sommes donc loin de l'image stéréotypée du ghetto .... à moins de voir Montréal comme un gigantesque ghetto multiethnique ! Même si les résultats de cette étude sont des réponses rassurantes face à tout raccourci pseudo-intellectuel associant communauté culturelle et violence urbaine, elles ne règlent pas pour autant entièrement la question de l'intégration. À savoir que même si ces communautés cohabitent harmonieusement à Montréal, peut-on réellement considérer la totalité de ces membres comme étant bien intégrés à la société québécoise sur les plans historique et culturel ?

Autrement dit, est-ce que la paix sociale régnant à Montréal (toute chose étant égale par ailleurs, nous conviendrons tous que nous sommes loin ici de la violence urbaine reliée à l'immigration qui prévaut dans plusieurs grandes villes) est signe d'intégration à la société d'accueil ? Dans un sens, oui. Intégration dans le sens que plusieurs ethnies sont capables de se côtoyer et d'interagir minimalement au sein de la société d'accueil dans le respect des lois et de l'ordre public. Dans un autre sens, on peut être un peu dubitatif. Une paix sociale entre immigrants et société d'accueil peut en effet signifier une indifférence réciproque qui, si elle ne blesse ou ne tue personne, peut cependant nuire à la construction d'une véritable société intégrée culturellement. Reste à savoir le pourquoi de cette indifférence si elle est avérée ....

La ville de Montréal n'est évidemment pas le Québec à elle toute seule, et personne n'avance cela. Pourtant, elle constitue à plusieurs égards un intéressant « laboratoire » de l'expérience d'adaptation des immigrants dont les apprentissages profitent grandement à toutes les villes québécoises. Pour être plus complet sur la question, une recherche comparative avec d'autres centres urbains d'importance (Laval, la ville de Québec) pourrait se révéler intéressante considérant les différences de densité, de géographique ou de mentalité. En conclusion, la question semble donc être : c'est quoi être intégré ? Difficile d'y répondre surtout que l'identité canadienne elle-même ne semble pas très bien se porter [4]. Les J.O. de Turin arrivent à point nommé pour peut-être raviver le tout !

[1] Enquête Longitudinale auprès des immigrants du Canada (ELIC) - Statistique Canada (2003)
[2] « Deux obstacles majeurs à l'intégration » Jean-Marc Léger - Journal le Devoir du mardi 25 janvier 2005
[3] Renaud, J. et al., « Les grands voisinages ethniques dans la région de Montréal en 1991 : une nouvelle approche en écologie factorielle » Collection Études et cherches, no. 17, Ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, mars 1997
[4] Sondage CROP sur l'identité canadienne - Magazine l'Actualité de février 2006



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Salut la gang, Ben oui...

Ohana

Salut la gang,

Ben oui, c'est Nouwël dans deux jours. Pas encore commencé à faire mon magasinage des cadeaux, ça va vraiment mal à la shop. Je ne sais pas comment je vais me débrouiller mais je sais que j'aurai fait tout cela à temps pour le réveillon comme à chaque année : ça, c'est mon petit miracle à moi.

Bon, je pourrai bien vous parler de ce sentiment qui nous étripe le cœur d'immigrant à l'approche du réveillon du 24 décembre alors que nous sommes si loin de nos familles, têtus que nous avons été de suivre notre intuition et d'immigrer. Mais je ne le ferai pas. Parce que c'est quelque chose d'intime à chacun et que, tout compte fait, vous le savez très (ou trop) bien de quoi je parle à ce sujet. Inutile donc de retourner le couteau dans la plaie !

Non, j'ai simplement le goût dans cette dernière chronique de l'année de vous parler de quelques événements de mon quotidien de ces derniers jours. Rien de bien extraordinaire, simplement de petites tranches de vie au milieu d'une tempête de neige (vous savez de quoi je parle les montréalais !) et de l'esprit des fêtes dont je n'arrive définitivement pas à m'en imprégner l'esprit cette année et j'ignore pourquoi.

Vendredi soir dernier, je me rends au Cégep de Sherbrooke pour un party organisé en l'honneur de Colette, la secrétaire de notre service, qui prendra sa retraite le 23 décembre prochain après 35 ans de bons et loyaux services dans la communauté collégiale. L'ambiance est bon enfant, le sujet principal de conversation se joue farouchement entre les désagréments de la première tempête de la saison (avec les vérités philosophiques de rigueur : « ouais, l'hiver est ben arrivé ! » ou « c'est quelque chose quand même toute cette neige hein ! ») et les commentaires de chacun sur la campagne électorale fédérale (« y'es-tu assez niaiseux le Stephen Harper ! » ou « je te gage n'importe quoi qu'on va encore se retrouver avec un gouvernement libéral minoritaire .... »). Des amis de Colette nous offrent une surprise en ayant monté une présentation Power Point sur quelques événements marquants de la carrière de Colette. Bon, ça commence sur des photos prises au début des années 70 (j'ai beau chercher, je suis sur aucune des photos : bah oui, j'étais même pas né encore), puis dans les années 80 (je ne savais même pas que le Québec existait) et enfin les années 90 (où, enfin, je reconnais quelques visages de collègues qui travaillent encore au Cégep).

Bref, moi le jeune conseiller en orientation avec à peine deux ans d'ancienneté au Cégep, je faisais un peu tâche dans cette réunion de baby-boomers très sympathiques d'ailleurs. Et Colette ne m'en aurait certainement pas voulu d'avoir saisi l'opportunité (l'occasion fait le larron n'est-ce pas) pour discuter ici et là avec les quelques directeurs de l'établissement qui étaient présents : on réseaute, on réseaute .... Profiter de la célébration de la fin de carrière d'une personne pour travailler à ma propre carrière qui en est à ses débuts, le cycle de la vie !

Lundi matin, réunion avec mon coordonnateur à la francisation et une représentante du Ministère de l'Immigration et des Communautés Culturelles (MICC anciennement MRCI). L'objectif de cette rencontre est de déterminer, suite au départ du MICC de Sherbrooke après les coupures budgétaires (merci Mr Charest) d'il y a deux ans, comment le ministère peut revenir dans le coin. Car oui, finalement, il a décidé de revenir par ici. Considérant que le service de francisation s'occupe de tout les volets linguistique, professionnel et social des immigrants allophones s'installant à Sherbrooke, une telle réunion était pas mal nécessaire mettons. La madame du MICC annonce la couleur en partant : « ne vous inquiétez pas : on a pas l'intention d'arriver avec nos gros sabots pis de remettre en question tout ce que vous avez réussi à mettre en place depuis notre départ il y a deux ans ! ». Ça tombe bien : nous aussi. En fait, on s'en doutait que s'ils revenaient, ça serait en jouant profil bas. Mais on n'abuse pas de la situation, bien au contraire. Car ce qui nous préoccupe beaucoup ces derniers temps, c'est le soutien dans le volet social des immigrants que nous recevons au Cégep. Rappelons que c'est André Boisclair, l'actuel chef du Parti Québécois, qui a institué les services de francisation dans les cégeps alors qu'il était un tout jeune ministre de l'immigration il y a quelques années. L'objectif était de faciliter davantage l'intégration et l'adaptation des immigrants en leur faisant suivre les cours de francisation dans un environnement composé de québécois.

Bref, pour en revenir au volet social, nous nous inquiétons en effet du stress post-traumatique que vivent beaucoup d'immigrants une fois au Québec. On pourrait appeler cela le choc culturel ou la difficulté à s'adapter au pays hôte. L'aventure de l'immigration est un processus tellement complexe car elle fait interagir et surtout se confronter tant d'éléments qu'il est souvent difficile pour le pays hôte de proposer une structure d'accueil efficace mais surtout suffisamment proactive pour bien gérer le volet social. Parfois, il y a un peu cette pensée magique qui dirait que des cours de francisation combinés à un bon dossier professionnel (formation + expérience) et une formation aux techniques de recherche d'emploi constituent une bonne recette à donner à l'immigrant. Pour certains c'est vrai, pour d'autres non. Ce qui, en passant, n'a rien d'étonnant quand on propose une solution standardisée en réponse à une multitude de besoins qui eux, ne le sont pas standardisés.

Et il faut savoir lire entre les lignes. Exemple : s'inquiétant des indices de dépression chez beaucoup de ses étudiants en francisation, mon coordonnateur (psychologue clinicien avec spécialisation en intervention multiculturelle) s'assure qu'il peut référer ces personnes au CLSC pour qu'elles y reçoivent immédiatement l'accompagnement approprié. « Oui, bien sûr : dès qu'elles arrivent, elles sont soutenues » lui répond sans hésitation sa personne ressource du CLSC. En fait, il fallait comprendre : dès leur arrivée, un psychologue les reçoit, procède à une évaluation, pose son diagnostic et donne un rendez-vous à la personne dès que c'est possible .... soit plusieurs mois plus tard. Et la madame du MICC de répondre tout de suite (elle doit avoir l'habitude apparemment) : ne vous attendez pas qu'au Ministère on vous délivre une ressource en psychologie pour les immigrants. Pas de fond prévu pour « ça ». Et le service de psychologie du Cégep ? Oui, bien sûr, sauf que là, on rentre dans les tracasseries administratives : on mélange deux services (la psychologie et la francisation) et ça, les chefs de service et directeurs de l'établissement n'aiment pas ça qu'on mêle des enveloppes budgétaires. Et vous aurez compris qu'avant qu'une solution consensuelle soit trouvée, il y en aura eu des dépressions qui seront passées sous les ponts si je puis m'exprimer ainsi ! De peine et de misère, mon coordonnateur a réussi à s'assurer les services d'un organisme communautaire qui est en mesure d'offrir un soutien en psychologie à peu de frais ....

Mardi. Je reçois des nouvelles de mon meilleur ami, JC, qui vit en Nouvelle-Calédonie. Il va avoir un deuxième enfant en avril prochain, cool. Et monsieur va se marier avec la mère de ses enfants, re-cool. Le 31 décembre prochain (c'est dans dix jours ça !). Et il veut que je sois son témoin (DANS DIX JOURS !!!!). C'est le branle-bas de combat : trouver un billet d'avion pour me rendre à l'autre bout de la terre avec des dates de départ et de retour pas pires pour que je puisse respecter mes engagements professionnels actuels et à venir. La dernière fois que j'avais organisé un tel voyage, c'était il y a un an et j'avais eu six mois pour bien planifier mes affaires. Aujourd'hui, en prévoyant partir le 26 décembre, j'ai six jours (pourquoi j'ai la musique de Mission Impossible dans ma tête soudainement ?).
J'ai dû faire la moitié des agences de voyages de la ville dans cette journée (ce qui est complètement stupide vu qu'il n'existe pas des millions de façons de se rendre en Nouvelle-Calédonie depuis le Québec, entéka) et chacune me dit qu'elle va me rappeler dès qu'elle a du nouveau. À ce moment, mon cellulaire devient mon meilleur ami (traduction : il ne me quitte plus). À 17 :00, je réalise que l'examen final du cours que je donne à l'université est ce soir même dans deux heures (y'a des jours comme ça hein ....) ! Mais c'est pas ça le pire : le pire, c'est que cela signifie une cinquantaine de copies d'examen à corriger et autant de travaux de session avant que je parte .... Je crois que mon cerveau, pour raison stratégique de préservation de ma santé mentale, avait complètement annulé le souvenir de l'examen et des corrections dans mon esprit.

Six jours. Et je n'ai même pas encore commencé mon magasinage de Noël. Je ca-po-te.

Tout en surveillant d'un œil distrait mes étudiants en train de faire leur examen, j'examine et évalue sous toutes les coutures les différentes options que des agences de voyage m'ont proposé : Air France par Paris et Narita, Japan Airlines par les Etats-Unis et une nuit obligatoire à Tokyo, Air New Zealand par Frisco, les îles Fidji et Auckland. Je m'étonne presque de ne pas avoir vu la Nasa se manifester en me proposant un Québec – Nouvelle-Calédonie avec escale par la Mer de la Tranquillité sur la Lune. La tranquillité, je ne sais d'ailleurs même plus de quoi elle a l'air.

Mercredi matin. J'émerge d'un rêve bizarre où j'étais en apesanteur dans un Boeing 777 en provenance de la Lune .... Je reçois des nouvelles de JC. Finalement, le notaire et l'adjoint au maire l'ont obligé à reporter leur mariage car ils n'auront pas le temps de préparer les documents légaux pour le 31 décembre. Alléluia. Je louange la bureaucratie calédonienne. Mais aussi et surtout la future mariée car, apparemment, il semble qu'elle n'ait pas encore trouvé la robe de ses rêves. Mais JC me prévient qu'il va se marier en 2006 et qu'il faut que je sois là à ses épousailles. Moi, tout ce que je peux lire et comprendre, c'est que j'ai gagné quelques mois (enfin j'espère). J'appelle les agences de voyage pour tout annuler : ce n'est pas cette année que je dormirai une nuit à Tokyo. Par contre, c'est réellement une mer de tranquillité qui envahit mon esprit.

Mercredi après-midi. Mes deux derniers clients de la journée annulent leurs rencontres. Je me retrouve soudainement avec le reste de ma journée entièrement libre ! Je file au centre commercial et me perds corps et bien dans la masse de clients empêtrés dans leurs manteaux et les bras surchargés de cadeaux. Mentalement, je me livre à un exercice de jonglage dans ma tête pour me faire un itinéraire le plus efficace possible dans les différents magasins où j'ai des achats à faire. Rien à faire, ça ne marche pas : trop de monde, l'élément humain sera toujours cet impondérable inévitable dans toute équation.

Mercredi soir, enfin chez moi. Pas fini mon magasinage (trop écoeuré au bout de deux heures) mais c'est pas grave : il me reste trois jours. Enfin deux jours car demain je travaille toute la journée et je finirai tard. Finalement, un jour et demi car je passe une grande partie de ma journée de vendredi à Montréal. Je crois bien que j'aurai l'immense privilège de faire partie, encore cette année, des clients à la dernière minute le jour du réveillon !

Je m'affale sur mon divan, savourant par avance de la petite heure de pause que je me suis accordé par les pouvoirs que je me suis conféré à moi-même (avant de me lancer dans la correction d'examens). Au fait, on est mercredi aujourd'hui, non ? J'aurai pas une chronique à écrire ?
.........................

De quoi je vais bien pouvoir parler ??!!! Décidément, ce Noël 2005 est vraiment bizarre !

Joyeux temps des fêtes et mes meilleurs vœux à toutes et tous !

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Sherby by night Salut la...

Ohana

Sherby by night

Salut la gang,

L'hiver s'en vient, ostie .... Ça veut dire que le temps de la petite bière prise confortablement assis à une terrasse d'un bar et celui des BBQ est révolu pour cette année. On remise tout cela pour les six prochains mois. Et on croise les doigts en espérant avoir emmagasiné assez de soleil et de chaleur cette année pour tenir jusqu'au printemps. Ben oui, vous l'aurez compris : je n'aime pas nécessairement l'hiver. Mais seulement parce qu'il est TROP LONG. Est-ce un signe d'intégration lorsque décembre arrive et qu'on se surprend à penser, comme beaucoup de québécois, que l'hiver c'est ben le fun pour les fêtes mais ça serait encore plusssss le fun si toute cette neige blanche (pour rester poli) s'en allait en février ? ? Yes, vive le réchauffement climatique (c't'une joke).

N'étant pas un fan invétéré des sports d'hiver (quoique c'est tout un sport que d'éviter les boules de neige que vous envoient les chums lorsque vous avez le dos tourné), faut s'occuper durant cette saison. Et n'ayant pas encore de petits-enfants à qui raconter mes histoires épiques près d'une cheminée (que je n'ai pas encore non plus) durant les looongues soirées hivernales, faut trouver autre chose. Alors, une de mes activités préférées durant l'hiver est d'aller souper avec des amis ou d'aller prendre un verre dans un des cafés de la ville.

Il y a deux choses qu'il est intéressant de savoir lorsque des amis vous invitent à souper chez eux ou pour un party. Premièrement, si vous arrivez avec de la bière, vous pouvez la laisser sur la galerie : avec le froid qu'il fait à l'extérieur, c'est encore plus pratique que de la mettre dans le réfrigérateur. Et il y a toujours un bon samaritain qui se porte volontaire pour rester assis près du patio et ainsi assurer le rôle de barman durant la soirée ! Mais cette idée a sa petite limite : s'il fait trop froid, ne laissez surtout pas votre bière sur la galerie. À moins que vous soyez intéressés à tenter de boire de la bière congelée ou à éclabousser tout le monde en ouvrant une bouteille ! De mes petites observations personnelles à teneur hautement non scientifique, à - 12°C et en-dessous, ça devient audacieux de laisser sa bière sur la galerie toute une soirée. Deuxièmement, vu que c'est l'hiver, les charrues (camions municipaux de déneigement) passent le soir pour déneiger rues et trottoirs. Il y a donc des règlements municipaux qui interdisent le stationnement dans les rues durant la nuit pour ne pas gêner les activités de déneigement (de mémoire, je crois que c'est du 15 novembre au 15 avril de minuit à sept heures du matin). Ainsi, si votre soirée se finit tard, veillez bien à tenir compte de cette interdiction si vous êtes garés dans la rue. Avec un peu de chance, il y aura suffisamment de places dans la cour (si vos amis habitent une maison) ou de stationnements pour les visiteurs (s'ils habitent dans un bloc d'appartements). Sinon, il y a la solution du co-voiturage ou celle de dormir chez vos amis (solutions très intelligentes quand on a levé un peu trop le coude durant la soirée : je rappelle que l'Opération Nez Rouge débute le 02 décembre prochain jusqu'au 31 décembre). Dernière chose et je m'adresse ici aux immigrants tout récemment arrivés au Québec : n'oubliez pas d'enlever vos chaussures avant de vous diriger vers la pièce où se trouvent tous les invités ! J'ai en effet remarqué que les personnes non habituées à la neige oublient d'enlever leurs chaussures et laissent de belles flaques d'eau boueuses sur le plancher de bois franc tout juste lavé (avouez que ça part mal une soirée hein). Autrement dit, veillez à avoir des bas (chaussettes) non trouées et bien entendu propres car ça se remarquera très rapidement ....

Si l'idée vous tente, vous pouvez continuer la soirée dans un bar pour aller danser entre amis. Alors, je vous emmène faire un petit tour pour connaître un peu le « night life » sherbrookois. C'est qu'avec deux universités et trois cégeps, la vie nocturne de la ville est essentiellement orientée vers la clientèle étudiante. Commençons la tournée des Grands Ducs :

Le Maysen Pub : ce bar s'adresse essentiellement aux amateurs de dance techno et de rap. Lorsqu'on a entre 16 et 22 ans, et selon ses goûts musicaux, c'est LA place de Sherbrooke où il faut aller en fin de semaine pour s'amuser. Alors les amateurs de jean's taille basse ou de jean's style rappeur qui-descendent-jusqu'aux-genoux-avec-les-boxers-artistiquement-mis-en-évidence, vous savez où aller. Vous m'excuserez de ne pas développer davantage sur ce bar mais je n'y suis qu'allé qu'une seule fois.

Le Café du Palais : ou que tout le monde appelle communément « les marches » (probablement parce qu'il faut descendre quelques marches pour arriver à l'entrée). Majoritairement une clientèle étudiante aussi avec une musique davantage New Wave des années 80 (Depeche Mode), ska et punk (Madness, The Clash et même du Sex Pistols parfois !) avec du rock québécois ou français (Noir Silence, Les Cowboys Fringants). J'aime beaucoup cet endroit et il est souvent en tête de ma liste quand j'ai le goût de sortir pour m'amuser. Les Marches occupent tout le sous-sol d'un bâtiment : on a donc l'impression de se retrouver dans une immense cave avec plein de coins sombres, ce qui participe à l'effet « underground » de l'endroit. Pour celles et ceux qui considèrent que le décor compte autant que l'ambiance et