Ma communauté culturelle à moi

Angela

Communauté culturelle? Ou ethnique? Je ne sais plus. Les deux se disent. Au Québec, pour monsieur-madame-tout le monde, les deux signifient à peu près la même chose. Je n'ai jamais su ce qu'en pensent les anthropologues ou les sociologues; je ne veux même pas le savoir. Le fait est qu'au Québec, nous avons un ministère qui s'occupe de l'immigration et des communautés culturelles. À mon arrivée au Québec, ça s'appelait « ministère des relations avec les citoyens et de l'immigration ». L'appellation m'importait peu. Qu'on mette dedans les citoyens, les immigrants, les Martiens ou même des animaux de compagnie, tant pis ou tant mieux. Tout ce que j'attendais de lui, c'est un CSQ, rien d'autre. Ça pouvait bien s'appeler « ministère des affaires qu'on a du mal à nommer » ou « ministère de la langue de bois » que ça ne m'aurait pas dérangé autrement. Je voulais un CSQ, point à la ligne. Plus tard, j'ai eu besoin d'une équivalence de diplôme. Ils pouvaient bien s'appeler comme ils voulaient, là-dedans, pourvu qu'ils me donnent mon papier … Aujourd'hui, ça s'appelle « ministère de l'immigration et des communautés culturelles ». Ne me demandez pas où sont passés les citoyens, je n'en sais trop rien.


À Montréal, la notion de « communautés culturelles » ou « ethnique » me paraissait évidente : les gens sont presque encouragés à se regrouper selon ce critère. Je dis bien « presque », parce qu'il y a tout un contexte historique qu'il ne faut pas négliger, qui a donné lieu à des trucs comme l'Hôpital juif, l'Hôpital Santa Cabrini, le Plateau Français, les écoles grecques, la maison d'Haïti, la fête caribéenne, le resto chinois, l'épicerie africaine et j'en passe. Il y a même un coin « mets ethniques » dans le Maxi de Côte-des-neiges. Ces rayons n'existent pas à Québec. Mais il y a des épiceries africaines, des boutiques arabes, des associations burundaises ou roumaines, le tout encouragé par des subventions du gouvernement. Ça me fait toujours rire, quand mes Québécois de voisins me disent : « Alors, vous autres, les communautés culturelles » ou « Vous autres, les ethnies ». Au fait, c'est quoi mon ethnie, déjà? Car pour beaucoup de mes voisins, moi, Yolande James, Maka Kotto, Luck Mervil et Boucar Diouf, on appartient à la même ethnie!


Les Rwandais, débarqués en masse après le génocide de 1994, se constituèrent eux-mêmes en « communautés ». Vous remarquerez que je parle de « communautés » au pluriel. Assez curieusement, on est réputé appartenir d'office à l'une ou l'autre des communautés, sur une base ethnique, et ce, sans que personne ne nous ait jamais demandé notre avis. Ne me demandez pas comment les gens qui ont la chance de quitter leurs pays déchirés par des divisions trouvent encore le moyen, une fois installés dans un havre de paix, de reproduire encore leurs divisions d'antan. Allez donc comprendre cet animal sur deux pattes qu'on appelle l'Homo Rwandus …


L'appartenance à une communauté « culturelle » comporte de multiples avantages. Mariages, baptêmes, anniversaires, baby showers, rencontres sportives, funérailles et autres constituent autant d'occasions de replonger dans nos racines. De renouer avec de vieilles connaissances, De se faire éventuellement de nouveaux amis, de recréer un peu notre petit monde à notre échelle. On profite de telles occasions pour reparler notre langue, manger notre cuisine, écouter notre musique, danser ensemble, soutenir ceux qui en ont besoin, etc. Une façon pas très coûteuse de revivre un peu notre pays sans payer des billets d'avion.


Les traiteurs ne doivent pas nous aimer beaucoup, nous autres les « communautés ». Nos grands événements réunissent en général entre 200 et 500 personnes. Nos amis Québécois de souche restent ébahis devant tant d'affluence (dont un, notre fermier beauceron préféré, qui offre souvent de la viande gratuite pour de tels événements et y assiste jusqu'aux petites heures du matin). Nos amis nés ici nous demandent : « Mais comment faites-vous pour inviter, faire manger et boire tant de monde? ». Eh, bien! Rien de plus simple: la famille qui organise l'événement fait un menu. Chaque famille (les femmes plutôt) prend ensuite en charge un des éléments du menu (soupes, salades, volailles, riz, viandes, desserts, le tout en 3 spécialités différentes au moins). Les gars se chargent des boissons. Et que la fête commence … Les branches de la « communauté » sont toutes là, de Montréal, de Toronto, de Vancouver, de New York, Bruxelles et j'en passe. Et ça dure jusqu'à 5h00 du matin et ça continue sur deux jours au moins, à la maison. Que voulez vous, on ne se voit pas tous les jours, nous autres Rwandais établis en Amérique …


Les compagnies de déménagement ne doivent pas nous aimer non plus. Des envies de déménager vous prennent? Vous n'avez qu'à louer un tout petit camion, pour les gros meubles. En deux temps trois mouvements, les boîtes sont faites et réparties dans la demi-douzaine d'autos appartenant aux membres de la communauté. Le reste des affaires est jeté dans le camion en un temps record et déchargé tout aussi prestement. Pour la peinture, les gars sont toujours prêts, les dames aussi, pour le rangement, la déco et la bonne nourriture que ce beau monde va partager, au beau milieu des boîtes …


C'est fou ce que nous pouvons être Canadiens, Américains, Belges, Français, et garder quand même autant de défauts que de qualités de chez nous. Par exemple, quand la « communauté » organise un événement pour 2h00, les gens viennent toujours à l'heure africaine. Traduisez : vers 4h00, exactement comme en Afrique. Et pourtant, lorsque nous sommes invités par nos amis Québécois à un événement, nous arrivons pile à l'heure. Allez dons comprendre quelque chose là-dedans …


Appartenir à une communauté, c'est aussi faire partie d'un gros village. Et comme tous les villages qui se respectent, on est censé adhérer aux mêmes choses, y compris celles-là même qui nous ont fait prendre la poudre d'escampette de notre pays. Un beau matin, je reçois un appel de la « communauté » Objet : je suis invitée à participer à une conférence sur blababla. En général, en rapport avec le Rwanda et particulier avec la politique. Ouais! Et qu'est-ce qui leur fait croire que ça me regarde, ça? Je suis désolée, j'ai des entrevues à passer, des ménages à faire et des enfants à nourrir. Et si la politique rwandaise m'intéressait, ce n'est pas à 10 000 km que je la ferais, les amis! Libre à vous si certains d'entre vous s'imaginent avoir le calibre du dalaï lama, moi je ne suis qu'une pauvre fille qui ne demande qu'à faire grandir sa marmaille. Faque, vos conférences, …


Un autre jour, un courriel : nous sommes appelés à participer à une manif pour dénoncer – quoi déjà?- en rapport avec le Rwanda. Non mais, pauvres débiles! L'idée ne vous est jamais venue que justement, j'ai immigré ici pour passer à autre chose? Pour donner à mes enfants un autre héritage? Parfois, certains font du recrutement pour un énième parti politique des Rwandais en exil. Dieu que l'envie me brûle de dire à ce fatigant qui me fait son numéro qu'il ferait mieux de se trouver un job, au lieu de traîner sur le BS …


Dans les « communautés », certaines personnes s'imaginent avoir une prise sur nos vies. En général parce qu'à une époque plus ou moins lointaine, ils étaient des « personnalités ». Les pauvres, ils n'ont jamais compris un truc, super basique par ailleurs : nous sommes passés à autre chose et leur nostalgie du pouvoir, ils peuvent bien faire ce qu'ils veulent avec. « Alors, comment ça vous fréquentez telle ou telle personne? Ils ne sont pas de notre bord, voyons! ». Non mais! Tu ne vas pas me dire comment je vis, non? Je fréquente qui je veux, quand je veux et où je veux. Ce n'est pas comme si Immigration Canada était allée me chercher dans un camp pour m'installer dans un appartement super meublé aux frais du contribuable canadien, là. J'ai payé moi-même mon CSQ, ma VM, mes FDRP, mon micro-ondes et ma sécheuse. On se comprend-tu que je ne vous dois rien, pauvres crétins?


Qu'est-ce que je vous disais? Les communautés, c'est comme des villages, et comme des villages, ça prend au moins un idiot à chaque rencontre. Ce qui donne lieu à des potins proprement surréalistes sur tout et tout le monde. Voici quelques perles, glanées ici et là dans les conversations :


- Vous avez entendu les propos de Corneille dans l'émission de Joselito? Il faut absolument dénoncer cela! (Non mais! Quel imbécile! En vertu de quoi doit-on aimer un pays qui nous a blessés? Par pure provocation, je lance à ce tarla : « moi, je revendique le droit de ne pas aimer le Rwanda. Maintenant, que comptes-tu faire de moi? Ressortir les machettes? )


- La fille de tel est perdue, je l'ai vu sortir de chez Untel (célibataire. Pis! C'est pas tes oignons, me semble!)


- J'ai vue Unetelle dans un bar avec un homme autre que son mari! (Ah, bon? Et ça nous intéresse en quoi? Tu vis dans quel siècle, toi?)


- Untel boit beaucoup trop. (Ah! Une histoire de paille et de poutre, les amis!)


- Pourquoi Untel laisse-t-il sa femme sortir en minijupes? Vous avez vu Unetelle? Elle porte la même robe de soirée depuis trois ans au moins! (Tiens! La multirécidiviste du « allez donc chier, vous! » qui sommeille généralement en moi doit avoir pris des vacances sans me prévenir!).


- Le couple d'Unetelle et d'Untel est en train de se briser. Unetelle m'a confié son intention de divorcer! (Ah! Mon petit doigt me dit qu'avec des amis comme toi, personne n'a besoin d'ennemis.)


- J'ai entendu des rumeurs comme quoi la fille de X et Y a avorté! Si on était chez nous elle serait en prison! (Justement, gros moron, elle est « chez elle », pas « chez toi »!)


- Il paraît que le fils de X et de Y est gai! C'EST SCANDALEUX! CONTRE NATURE! (Rendue ici, il me faut un Tylénol et vite!)


Assez paradoxalement, l'éloignement par rapport à la patrie d'origine nous fait réaliser à quel point notre patrie d'adoption nous est précieuse. Maintenant, je fais partie de cette minorité de privilégiés sur terre qui peuvent choisir ce qu'il y a de mieux entre leurs deux appartenances et prendre tout le reste à l'avenant. Les querelles ethnico-politiques rwandaises me fatiguent? Eh, bien, maintenant j'ai le choix de partager ma vie avec des Québécois nés ici, des Canadiens anglais, des Hurons, des Innus, des Français, des Guinéens ou des Pakistanais. Le côté « Me, I and Myself » des Québécois me gonfle? Eh, bien! je peux compter sur ma communauté : ils sont toujours là quand j'en ai besoin. Jusqu'à temps que celle-ci me pompe l'air à son tour par son côté « je fourre mon nez dans toutes tes affaires ». Bah! Je vous ai assez vus, les amis, là je vais partager un BBQ avec mes voisins …


Une chance que la plupart de nos jeunes ont su faire la part des choses et prendre ce qui est bon entre leurs deux appartenances. Ils naviguent entre leurs amis issus de différents horizons. La plupart sont parfaitement bilingues sinon trilingues. Ils se fichent complètement des querelles rwando-rwandaises. Dommage quand même qu'un certain nombre aient perdu une part importante de leur identité rwandaise. Très peu peuvent parler notre langue et tenir une conversation digne de ce nom avec leurs grands parents restés au Rwanda. Bah! C'est la vie … Je suis quand même chanceuse que mes parents soient francophones sinon mes enfants passeraient à côté d'une relation avec leurs grands-parents.


Pour conclure, les communautés culturelles, c'est bon, c'est beau, ça donne la chaleur humaine, de belles amitiés, du soutien, ça rappelle « chez nous » mais …à consommer avec modération. Et je vous fais partager une danse des jeunes Rwandais de Montréal.


Un pied ici, un pied là bas...

Angela

Vous arrive-t-il d'avoir l'impression d'être écartelé entre deux continents ? De vous réveiller un beau matin en vous demandant ce que vous fabriquez ici, grelottants, ensevelis sous la neige alors qu'il fait 28 degrés à l'ombre chez vous ? Moi, ça m'arrive au moins deux fois par semaine. Pas de grands regrets, non. Juste comme ça ? parce que mes origines, ma bonne petite famille, mes amis, mes racines au fond me manquent. Mais je me garde bien de m'y attarder. La vie d'ici étant comme elle est, je passe vite à autre chose. En réalité, j'aimerais bien pouvoir tourner définitivement la page. Mais cela, c'est sans compter sur ceux qui sont restés là-bas ?

Driiiiiing ? Driiiiiiing ? Driiiing ?Shit ! Il est trois heures du matin ! Non mais, quel idiot peut bien nous appeler à cette heure ?
- Allô ! C'est ton frère X.
- Qu'est-ce qui te prend d'appeler en pleine nuit ?
- Ah ! mais il est 9 heures du matin !
- Neuf heures à Kigali, idiot. Le décalage horaire, ça te dit quelque chose ?
- En fait je voulais que tu m'appelles. C'est que je n'ai pas beaucoup d'unités dans mon cellulaire.
- C'est très simple: quand on n'a pas les moyens d'appeler, on n'appelle pas, point.

Ah ! Ces jeunes ! Il est étudiant, zéro revenu, et il a un cellulaire. Moi je n'y pense même pas, à en posséder un ? Puisque de toute façon j'ai peu de chances de me rendormir, autant prendre des nouvelles de la famille. Je le rappelle donc (j'ai des cartes d'appel en réserve, pour des urgences). En gros, tout le monde va bien, sauf qu'il a la spécialité d'avoir toujours un problème qui ne peut se régler sans mon intervention. Traduisez : je dois envoyer de l'argent?

Un autre jour : dring ? dring ? dring ? un ex-collègue qui a perdu son emploi. Il va maintenant à l'université mais il a une famille à entretenir et blablabla ? Où est-ce qu'il a trouvé notre numéro, celui-là ? Au début de notre installation, nous avons distribué numéros de téléphone et adresses à tout va. Vu le nombre d'appels du genre, nous avons retenu la leçon. Dès que nous avons déménagé, nous n'avons donné notre nouveau numéro qu'à quelques personnes proches. Mais c'était sans compter cet incorrigible bavard qu'est internet? un coup que tu tapes le nom de la personne dans le bottin en ligne et vlan ! Mon mari demande en soupirant : devrais-je nous mettre sur liste rouge, maintenant ? Je crois aussi que je vais me fâcher avec les compagnies de téléphone de là-bas, qui offrent souvent des rabais-surprises sur les appels internationaux. Leurs foutus rabais nous valent une tonne d'appels du genre. Arrrggghh !

Internet est bien pratique pour garder le lien avec ceux qui sont loin, mais dans notre vie d'immigrants, c'est aussi un gros générateur de troubles. Un beau matin, il me reste trois minutes avant d'aller bosser, j'ouvre ma boîte courriel. Un message d'une voisine. Ma mère lui a donné mon adresse courriel. « Appeler maman. C'est urgent ! » C'est quoi ce style télégraphique, là ? Je pense que maman est gravement malade, ou que quelque chose de terrible est arrivé. Tant pis pour la job, j'avertis que vais être en retard et j'appelle maman. Après avoir fait le tour des nouvelles des tantes, des oncles, des cousins et des démêlés avec les voisines, elle en vient au fait : elle, elle est pétante de santé. Ce sont ses vaches qui sont malades. Elle a besoin d'argent pour faire venir le vétérinaire. Seigneur ! Comment expliquer à ma mère que la Québécoise que je suis devenue se fiche complètement des vaches, chèvres, chats et autres bestioles dont sa mère adore s'occuper ? Impossible, hein ? J'aime mieux me délester de quelques dollars que de faire de la peine à maman?

D'autres jours, d'autres messages. "Appeler maman, elle est à l'hôpital". Gros battements de c?ur. Angoisse. Je compose fébrilement le numéro (vous l'avez deviné, elle aussi a un cellulaire ? dont les frais me reviennent de droit, bien entendu). J'aligne des questions:
- Qu'est-ce qu'il y a Maman? Est-ce que tu as vu le docteur? Est-ce que tu as fait des examens?
- Non. Qui t'a dit que je suis malade? C'est juste que la fille de ta cousine (décédée il y a trois ans) fait une grosse malaria?
- Ouf! Et pourquoi est-ce toi qui t'en occupe?
- Mais parce qu'elle vit chez nous ? Tu sais, ses deux frères aussi.

Boum! Comme ça, je viens d'apprendre que ma mère s'occupe de quatre enfants mineurs. Ses propres enfants, au nombre de quatre, sont tous grands maintenant, deux mariés, deux autres finissent leurs études universitaires. L'occidentale que je suis pense que sa mère devrait se reposer maintenant. Aussi loin que je me souvienne, elle a toujours eu à s'occuper d'au moins deux enfants à temps plein en plus des siens. D'autre part, je comprends que ça l'occupe. Le hic de tout cela: elle n'a que son c?ur à donner. Côté financement des "?uvres caritatives" de maman, c'est à moi de voir (même si elle ne m'a pas demandé mon avis). Ma s?ur a pris une autre voie, qu'elle m'a expliquée ainsi: "Je vais faire d'autres enfants. Ça ne sert à rien de me priver des plaisirs de la maternité. De toute façon, ce que j'économise en faisant moins d'enfants, je finis par le dépenser pour des enfants qui ne sont pas les miens. Alors tant qu'à faire, je m'occupe de mes propres enfants, eux autres au moins vont me faire vieillir dignement." Elle est rendue à quatre enfants, travaille à temps plein et prépare son doctorat. Quand sa mère l'appelle pour "une de ses ?uvres", elle répond: "Tu sais, maman, j'ai quatre enfants, comme toi. Appelle donc ma s?ur qui n'en a que deux". Et c'est réglé, pelletage de mon côté. Et je crois qu'elle est plus fûtée que moi, la frangine ?

Le plus drôle, c'est de gérer les conflits à distance. Un membre de ma nombreuse fratrie (nous sommes onze, de quatre lits) doit provenir d'un croisement bizarre entre un Bougon et une Lavigueur qui aurait traversé l'Atlantique. Bref, un paquet de troubles sur deux pattes. Toujours en chicanes, le lundi avec tel, le mercredi avec tel autre et le samedi avec tout le monde. Et comme j'ai l'immense privilège d'être l'aînée (tu parles d'un privilège!) je suis celle qui est censée régler cela. Essayez donc de faire de la médiation, de la conciliation, de l'arbitrage, de mettre en ?uvre tout ce qu'on sait en résolution de conflits, d'en avoir assez et de sommer tout ce beau monde de s'entendre sous peine de ne plus jamais leur parler, de les enguirlander en fin de compte et de leur dire d'aller tous se faire voir ? tout cela, à 10000 km de distance. Frais de téléphones et des centaines de courriels en prime. Non mais quels boulets ! Et moi qui croyais avoir la paix en immigrant loin d'eux ?

Vous croyez peut-être que la famille de mon mari est en laisse ? Que nenni ! Lui aussi est l'aîné de six. Courriel : « la petite Y doit commencer son école secondaire le mois prochain. Tu dois nous envoyer de l'argent ». Précision : l'auteur du message n'est nul autre que celui qui perçoit le loyer de l'une de nos maisons. Un autre message : je n'arrive pas à trouver du travail. J'aimerais que tu me prêtes un million pour réaliser mon projet de (je ne sais plus trop quoi). Quoi, un million ? Aux dernières nouvelles, il y avait des banques dans ce pays, non ? Ils doivent s'imaginer, là-bas, que les billets tombent comme des feuilles d'érable en octobre ? Le bouquet : un message de ma belle-mère, une catholique digne de la Grande Noirceur : « J'ai entendu dire que mes petits-enfants ont manqué leurs dates de sacrement. Vous devez remédier à ça au plus vite! Pis, quand allez-vous faire d'autres enfants ? » Mes enfants respectent trop leur grand-mère. Mais à voir leur réaction, je crois que secrètement, ils pensent à quelque chose comme « Hey, chose! mêle-toi donc de tes cristies d'affaires, câalisse ! » Seigneur! Quoi de mieux pour gérer une belle-mère que de mettre une belle grosse flaque bleue entre vous, dites-moi ?

Immigrer, c'est aussi manquer les grands événements, heureux ou malheureux. Assister aux mariages au téléphone : « Là, la mariée entre dans l'Église. Je ferme le téléphone, rappelle-moi après trente minutes. La messe est finie, on s'en va pour les photos. Maintenant, on est en pleine réception. Tu entends les discours ? Les danses commencent là ? ». Les événements les plus tristes sont, de loin, les décès et enterrements des proches qu'on est obligés de vivre à travers des photos et des vidéos. Ma meilleure amie qui est décédée, à 35 ans. Un cousin très proche, assassiné l'année dernière. Des trucs poches qui, heureusement, n'arrivent pas souvent?

Vivre loin des siens, c'est aussi en quelque sorte leur imposer nos choix. Dans une culture où, même adultes, on ne coupe jamais le cordon ombilical, c'est aussi se buter à leur incompréhension. « Mais, pourquoi vous partez ? On ne comprend pas. Vous avez une si belle vie ici, des maisons, du travail, etc. » Cet « autre chose » qu'on vient chercher ici ne les intéresse pas, ils n'ont jamais connu autre chose. Puis une fois installés, ils ne comprennent pas non plus comment nous vivons en Occident. Ma belle-mère s'évanouirait probablement en voyant son fils s'adonner aux corvées du ménage, de la cuisine et autres plaisirs du genre. Mon père ne comprend absolument rien au français que parle mes enfants au téléphone (Dis, t'es sûre que tes enfants parlent français? Ils parlent québécois, Papa! C'est quoi ça, le québécois?) Ma mère ne comprend pas que sa petite-fille ait presque oublié sa langue maternelle. Mes frères ne comprennent pas que ça me prend une fin de semaine pour répondre à leurs messages (quand je ne les oublie pas carrément). Ma s?ur n'arrêtait pas de m'engueuler : « comment ça tu n'as pas le temps de nous appeler ? » Jusqu'à ce qu'elle passe deux ans en Belgique pour son DEA. Premier téléphone de Belgique. Une madame essoufflée au bout du fil : « Allô! Tu sais, on devrait voter dans ce pays une loi pour ralentir la vitesse des piétons. Tout le monde court, alors moi aussi je cours, sans trop savoir derrière quoi d'ailleurs, juste parce que tout le monde me stresse ! » Tu vois ce que je te disais, ma petite dame ?

Le plus intéressant de notre immigration, c'est de se rendre compte à quel point on avait jamais réalisé que nous avions tant d'attaches. Que nous possédions une richesse inestimable, sans en avoir la moindre conscience. La famille, les amis, les petites choses qui nous liaient, etc. Coudon ! Pourquoi donc n'ai-je pas rendu visite à ma mère plus souvent quand je le pouvais ? Elle n'était qu'à 20 minutes de chez moi. Ai-je jamais dit à ma cousine que je l'aimais ? Maintenant, elle est partie à jamais. Mes frères et s?urs qui me faisaient tant rager ? je les aime tous tellement, malgré leurs chicanes idiotes. Elles nous liaient encore davantage. Nos anciens voisins, avec leurs querelles stupides parce que les chèvres de ma mère ont brouté leur clôture ? Que de belles choses, finalement. Dommage que les voyages coûtent aussi cher, dans un sens comme dans l'autre. Dommage que ma seule intervention significative dans la famille soit réduite désormais aux $$$ (±3000$, bon an mal an), alors que pour le moindre 100$ que j'envoie, Western Union en garde 17$. Chaque année, il empoche des milliards sur le dos des pauvres gens du Tiers-Monde. Sans rien investir là-bas, bien entendu. Rien de rien. Dommage aussi qu'il soit difficile d'obtenir un visa pour nos proches, juste pour une visite. Il paraît que pour l'ambassade de Nairobi, toutes les vieilles mamans d'Afrique ne rêvent qu'à venir vieillir ici ? Vieillir sous 500 cm de neige? Intéressant en effet. En tout cas, il ne faut pas compter sur ma mère pour l'accepter. Vieillir loin de ses cousines et voisines? Avec qui va-t-elle se quereller, alors? Et ses vaches, chèvres et "?uvres caritatives", elle viendrait avec peut-être? Oublie ça, pour elle. Combien de gens sont-ils capables de se déraciner à 60 ans? Moi non plus je ne suis pas sûre de vouloir vieillir ici, loin des miens ? Et vous, comment vivez-vous l'éloignement des vôtres?

Être Noir à Québec

Angela

Vous avez peut-être entendu parler du mois de l'Histoire des Noirs? Le mois de février. Il y a des conférences, des galas, des reportages, etc. pour parler de la situation des Noirs. Un mois pendant lequel on se pète les bretelles à qui mieux mieux. Ceux que ça intéresse, bien entendu. Coudon! le taux de chômage des Noirs, le décrochage scolaire, les gangs de rues, l'emprisonnement, ç'a pas de bon sens! On fait le plein de bonnes intentions, hein! Tout ce beau monde carbure à la bonne volonté d'améliorer la situation des Noirs d'ici. Je ne veux donc pas vous entretenir de ces événements, loin de là. Cette chronique part de l'idée qu'il y a quelque part des candidats pour immigrer au Québec qui sont Noirs. Ils sont en Afrique, dans les Caraïbes, en Europe ou ailleurs. Ils espèrent que le Québec améliorera leurs conditions de vie et se demandent à quoi s'attendre. Il y a aussi vous tous, de la communauté d'immigrer.com, Noirs ou non, immigrants ou non, qui nous accordez une petite place dans votre vie, dans votre quotidien, nous aimez, nous détestez, pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises, fondées ou non. Je vous entretiens donc, sans prétention aucune, de mon expérience de Noire au Québec. Vous prendrez cette tranche de vie pour ce qu'elle vaut.


J'ai vécu dans deux villes: d'abord à Québec, puis à Montréal, et enfin retour à Québec. Si vous pensez qu'être Noir à Montréal et à Québec, c'est la même chose, vous vous trompez. Tenez: la première fois que j'ai pris conscience que je suis Noire, et alors vraiment Noire, c'est à l'Université Laval. À Québec. Quand on vient ici, on s'attend à être visible, être différent. Mais le premier choc, c'est quand on se rend compte qu'on est surtout visible ... pour les autres Noirs. Qu'ils soient Africains, Haïtiens ou Guadeloupéens, qu'ils se rencontrent à la bibliothèque ou à la cafétéria, ou même dans les couloirs souterrains, ils se saluent, ou à tout le moins ils se sourient. Plus tard, j'ai remarqué que ça se passe comme ça aussi en dehors, qu'on se rencontre à l'hôpital ou chez Zellers, c'est pareil. On se remarque, on se salue, on se sourit. Un instinct grégaire tenace. Une sorte de solidarité tacite. Contre qui, contre quoi? Je ne sais pas. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette solidarité n'existe pas à Montréal. Là-bas, on est une nuance de couleur parmi tant d'autres, dans cette ville mosaïque.


Être Noir dans la ville de Québec, c'est avoir à répondre à la curiosité, souvent bienveillante, je dirais même plus souvent qu'autrement, des Québécois de souche. Notre quotidien est parsemé de conversations qui prêtent à sourire. Voici quelques échantillons:


Un monsieur, la soixantaine, rencontré au Provigo:


· Tu viens d'où?


· Du Cameroun. En Afrique. (J'évite de dire "du Rwanda". Je suis tannée de la phrase qui vient immanquablement après : "Ah! J'ai vu "Hôtel Rwanda").


· C'est proche du Maroc? La cousine de ma femme a marié un Marocain.


· Non, c'est plus au sud.


Ah! Les Québécois, ces ennemis jurés de la géographie, je vous jure!


Une jeune femme, conseillère dans une caisse:


· Est-ce que tu parles l'Africain?


· Oui. Je parle trois langues d'Afrique.


· Ah! Je croyais que vous parliez tous la même langue!


· Ayoye!


Une question, qui revient souvent:


· Tu viens d'Haïti?".


· Non, d'Afrique.


· Ah! Est-ce que tu parles créole? Est-ce que vos pratiquez le vaudou?


Va donc leur dire que ce sont les Haïtiens qui viennent d'Afrique et non l'inverse!


Une parfaite inconnue, au Méga Park des Galeries de la Capitale, qui s'étonnait de voir mes enfants patiner. "Est-ce que vous patinez, là-bas, en Afrique?" Ben, oui, chère madame, même qu'il y a plein de neige naturelle et de glace partout! Une autre dame, aux fêtes d'Halloween: "Ah! Des Africains qui fêtent Halloween!" Le tout accompagné des yeux gros comme des soucoupes?


Un voisin de table, au MacDo, un type gentil comme tout: "Est-ce qu'il y a des MacDo en Afrique?". Ma première réaction: Que Dieu nous garde! Comment expliquer que ce qui est considéré comme un fastfood de m**** ici constitue un luxe inouï, là-bas?


Ma collègue, qui a reçu il y a quelques jours un méchant coup au hockey, arbore un gros bleu à l'?il. Tout le monde rit de sa mésaventure. Puis elle me choisit: "vous autres Noirs, quand vous vous blessez, est-ce que vous avez des bleus?" Non, ma chérie. Notre peau est assez foncée comme ça, merci! Puis tu auras remarqué que je ne rougis pas non plus, hein, ma belle!


Être Noir, c'est aussi accepter de vivre avec la naïveté sinon l'ignorance totale de notre réalité. Par exemple, mon médecin, un homme d'expérience pourtant, qui me décrit les effets secondaires d'un médicament en ces termes: "il se peut que vous ayez des rougeurs sur les bras!" Quoi? Mes bras rougir? On éclate de rire tous les deux. Il y a encore cette prof de mon fils qui lui a demandé, en pleine classe: "est-ce que là-bas, vous habitiez dans une case?" Merci Vision Mondiale, tu as créé une excellente image de l'Afrique ici!


Être Noir au Québec, c'est aussi faire face à des préjugés. Quelquefois ça arrive comme ça, sans la moindre intention de choquer ou de blesser. Je me rappelle ma voisine, quand j'ai déménagé à Québec. Une dame au c?ur d'or, en passant. Elle me demandait où je travaillais. Je lui répondis où. Et elle d'enchaîner: "Ah! Tu es leur nouvelle femme de ménage?" Ou encore cette autre dame, à laquelle j'expliquais que je devais partir pour l'école, qui me dit: "Ah! Tu vas au secondaire des adultes?"


Certains préjugés sont cependant pernicieux. Comme cette dame qui, au cours de notre dernière épluchette de blé d'Inde, m'a assommé pendant au moins dix minutes en m'expliquant combien on était privilégiés, "nous aut' les réfugiés", avec toute sortes d'aides du gouvernement. Elle ne me croyait tout simplement pas quand je lui disais que je n'ai jamais touché une cenne de BS et que je n'en toucherai probablement jamais ... Le monsieur d'auto-école qui me préparait pour mon permis: "Tsé, j'ai connu un bon nombre d'apprentis-conducteurs Noirs. Tous avaient des problèmes avec le volant". Ben oui! Sinon pourquoi te donneraient-ils leur argent s'ils savaient déjà conduire? Pareil pour les Blancs, non? Et ce collègue dans un cours à l'ÉNAP. Il y a quelques jours, qui m'expliquait que j'avais raison de suivre des cours et que j'avais toutes les chances de décrocher une job au gouvernement, puisque je suis immigrante et Noire ... Tiens, rien que ça! Quand on est femme et Noire, pas besoin d'être compétente, n'est-ce pas? Et vous ne devinerez jamais, ce monsieur est Noir ?


Des fois, je me marre franchement. Comme mes collègues, au cours d'un cinq à sept: "Dis, est-ce vrai que les Noirs sont ? heuuu ? humm ? particulièrement outillés, là là ? Désolés de vous décevoir, mes chers, je ne sais pas. Je vis avec le même gars depuis 16 ans. Par contre, dans ma courte carrière de préposée aux bénéficiaires, j'en ai vu des "outils". Il y en a de toutes les tailles chez tout le monde ? Ce qui n'empêche pas qu'un jeune Noir a plus de chances pour trouver une blonde que pour décrocher une job ?


Il faut dire que les Québécois ont horreur de se faire traiter de racistes. Du moins, ils ont horreur d'être pris en flagrant délit. C'est vraiment étonnant. Aussi, je vois parfois des policiers qui ferment les yeux sur des conneries de Noirs pour ne pas se retrouver en comité de déontologie. Je me souviens aussi du jour où l'enseignante de ma fille a failli s'étouffer. La pauvre, elle ne savait pas comment me dire que ma fille avait commis une grosse bêtise (c'est la seule Noire de sa classe). Jusqu'à ce que je lui dise: "Écoute. Je la connais bien ma fille. Elle va vous donner des cheveux blancs avant que trouviez les mots pour me dire ce qu'elle a fait. Alors allez-y, dites-moi ce qu'elle a fait. Ce n'est pas parce qu'elle est Noire, c'est juste qu'elle est passé maître dans l'art de semer le trouble autour d'elle."


Vivre en tant que Noir, ici à Québec, ça prend un apprentissage forcé pour s'accommoder de l'état de minorité visible et, il ne faut pas le nier, de la discrimination. On développe des mécanismes d'adaptation. Il n'y a pas moyen d'en sortir sans se remettre en question. Et puis quoi? Sincèrement, qui peut croire qu'on peut être 1% de la population et s'en sortir sans quelques bobos? Les êtres humains sont des animaux intelligents dotés d'un cerveau reptilien, alors ? Je constate malheureusement que certains Noirs restent braqués dans leur différence et la brandissent à tout bout de champ. Personnellement ça me fatigue les gens qui expliquent toutes leurs misères par le soi-disant racisme dont ils seraient victimes. Puis, pour lutter contre l'absurdité, un peu d'humilité ne ferait pas de mal. Un peu d'autodérision aussi. On me refuse une job, alors que je crois être la candidate idéale? Est-ce parce que je suis Noire? Est-ce parce que je porte un nom à coucher dehors? Est-ce parce que l'Université de Tombouctou, ça ne dit strictement rien à un recruteur Québécois? Ou encore parce que les autres candidats travaillent au Québec depuis qu'ils ont 12 ans et comptent un réseau gros comme tous les Tremblay du Saguenay? Pourquoi ne pas se dire aussi: Tiens! Vous me refusez une job? Tant pis si ça vous tente de passer à côté de la perle des employées que je suis! Et d'ailleurs, je le sais: c'est qu'il y a trop de Blancs au Québec.


Comme dans tous les pays, il y a des racistes, des vrais de vrais. Genre redneck. Mais en ce qui me concerne, j'en ai rarement vu en face. J'ai surtout lu des histoires de profilage racial de la part des policiers, cette attachée politique qui a traité le député Maka Kotto de nègre. Je vois des commentaires racistes sur certains blogues et forums. Le jour où j'ai été véritablement en face d'un tel individu, c'était l'été dernier. On passait devant un bar. Sans aucune raison, un type un peu éméché nous a lancé des "sales nègres! Retournez à Haïti!". La sale négresse en question l'a regardé dans le blanc des yeux et lui a dit qu'elle peut traduire "Sale Blanc" dans les cinq langues qu'elle parle ?


Il serait faux de croire qu'être Noir, c'est un défi à vivre au quotidien. Du moins dans mon cas. Je vais peut-être vous surprendre, mais quand je me réveille le matin, je ne me dis pas: "Zut! Je suis encore Noire, quelle misère!". Étant d'ailleurs la seule à travailler dans un environnement entièrement Blanc, je me rappelle rarement la couleur de ma peau. Peut-être parce que je suis foncièrement optimiste et positive. Peut-être aussi que je sais que l'attitude des autres à mon égard dépend en grande partie de la mienne. Peut-être aussi parce que je n'ai jamais souffert d'un complexe d'infériorité face à qui que ce soit. Je suis convaincue de ma valeur en tant que personne et ça n'a strictement rien à voir avec la couleur de ma peau. C'est cela que je veux donner à mes enfants. Puis je leur dis que les misères qu'on a avec sa couleur, s'ils étaient ailleurs, ils en auraient d'autres, pour d'autres raisons...


Vivre en tant que Noire, c'est aussi s'interroger sur l'avenir des Noirs de ce pays. Aujourd'hui, je suis heureuse ici, j'ai un travail intéressant, un avenir, des enfants heureux qui font une scolarité exemplaire. Mais que leur réserve l'avenir? Comment se peut-il que dans la société la pluuuuussssse égalitaire et démocratique du monde, la scolarisation des jeunes Noirs soit rendue à un niveau aussi alarmant qu'à Toronto, on envisage de répondre à l'absurde par l'absurde en créant une école pour Noirs? Comment, hein? Alors, pour le mois de l'Histoire des Noirs, je n'ai rien contre. Sauf que pour l'année prochaine, on ferait peut-être mieux de s'occuper du présent des Noirs, et non du passé ...


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Côte-des-neiges ou le paradoxe de l'intégration des immigrants au Québec

Angela

Connaissez-vous Côte-des-neiges? C'est ce quartier situé en plein coeur de l'Île de Montréal. Il est traversé d'un bout à l'autre par le chemin qui porte le même nom. Il fait partie de l'arrondissement Côte-des-neiges - Notre-Dame-de-Grâce. Si vous habitez Montréal, vous savez de quel quartier je parle. Si vous n'y habitez pas, vous en saurez plus si ça vous intéresse en visitant ou en faisant des recherches. Mes prétentions géographiques s'arrêtent donc ici et je vais plutôt vous parler de notre vécu. Prenez-le pour ce qu'il est : un vécu personnel qui n'a aucune prétention de refléter la réalité objective.

Nous avons habité deux ans dans ce quartier. Quand je recherchais un logement, je ne savais pas grand-chose de ce quartier, ni d'aucun autre de Montréal d'ailleurs. Je voulais juste un endroit proche de l'Université de Montréal, du transport en commun, d'une école primaire et des épiceries. En plus, je cherchais à partir de Kigali, par amis interposés. Ils m'ont trouvé ce que je cherchais à Côte-des-neiges. Comme je ne connaissais pas Montréal à ce moment-là, j'aurais pu habiter à Outremont que ça n'aurait rien changé, pour autant que j'aie ce que je voulais comme services. J'étais loin de me douter que nous étions installés en plein milieu du quartier qui représente tout ce qu'il y a de paradoxal dans l'intégration des immigrants au Québec.

Vous rappelez-vous la voix de la belle madame qui vous a présenté le Québec lors de votre processus d'immigration? Ah! Oui, que c'était beau, vivre dans un coin de pays dont on connaît déjà la langue! On se disait que finalement, pour des francophones, cela nous faisait un moins dans la course d'obstacles qui nous attendait. Pourtant, quand on s'installe à Côte-des-neiges, on se rend compte que ce n'est pas la parlure québécoise qui va nous donner du fil à retordre mais plutôt ? l'anglais!

Voilà pour l'intégration linguistique. C'est là, à CDN, que les mots ''multiethnique? et ''multiculturel? prennent vraiment leur sens : 60 nationalités, plus de 100 langues maternelles et dialectes se côtoient. Comme il faut bien qu'on se parle, l'anglais est prédominant dans les échanges de tous les jours. Pour un adulte, francophone ou non, vivre à CDN, c'est donc vivre en anglais. S'il ne parle pas l'anglais, il est mieux de s'y mettre au plus tôt. Sinon il ne trouvera aucun emploi dans le coin, même minable. Ses parties de magasinage risquent aussi de tourner au vinaigre. Sorry, I don't speak french! Que de fois j'ai entendu cette phrase dans les magasins! Au début, je faisais ma tête de mule. Désolée, je ne parle pas anglais non plus donc arrange-toi avec mon français et vite parce que je ne veux pas passer ma vie dans votre magasin! Mon obstination était souvent payante. Dans certains cas, non : même le boss ne parlait pas français, alors ? Au bout de quelques mois j'ai laissé tomber. Je n'avais pas de temps à perdre. Oh! Puis de quoi je me plaignais? Quand le voisinage m'offre la possibilité de pratiquer mon anglais gratis?

Vous aurez sans doute compris le fossé existant entre les enfants et les adultes sur le plan linguistique. Les jeunes apprennent le français à l'école et il n'est pas rare de voir un enfant de 7 ans qui est la seule personne qui parle français à la maison. C'est le cas de mon ex-petite voisine d'origine cambodgienne. Ses parents parlaient anglais mais la langue maternelle dominait à la maison. Papa travaillait en anglais. Maman restait à la maison avec fiston, trois ans. Fiston parlera uniquement la langue de sa mère jusqu'à six ans. À son entrée à l'école, il aura son premier contact avec le français. Ce qui fait que plus souvent qu'autrement, la fillette se retrouvait chez nous pour ses devoirs, puisqu'elle était dans la même classe que ma fille. Et presque toutes les familles voisines étaient ainsi. Je suis donc devenue, bien malgré moi, la Maman-Devoirs de l'immeuble. Lors du recensement de 2006, j'ai dû me taper une bonne douzaine de formulaires à remplir. Je vous garantis une bonne partie de plaisir à déchiffrer des centaines de noms issus de dix dialectes différents d'Asie, du Pakistan au Laos en passant par le Bangladesh?

Par quel processus ce quartier est-il devenu anglophone? Car voyez-vous, d'après le peu que j'ai lu, CDN était un quartier 100% français il y a juste un siècle. Il paraît que les anglos l'appelaient le little french village. On y retrouve des éléments importants de la culture francophone comme l'Oratoire Saint-Joseph, l'Université de Montréal, le cimetière Notre-Dame des Neiges, etc. Par une transformation progressive du tissu social, le quartier est devenu ce qu'il est aujourd'hui. Il ne faut pourtant pas s'y méprendre : ce n'est pas faute de volonté pour franciser les immigrants, loin de là. Il y a un nombre incroyable d'organismes communautaires établis dans ce quartier pour aider les immigrants. La plupart offrent des cours de francisation. Mais j'ai un doute sérieux sur l'efficacité des cours de français dans un quartier qui permet de ne pas avoir besoin du tout du français. L'immigrant allophone qui habite CDN parle sa langue maternelle en famille et l'anglais dans les magasins ou dans la rue. S'il a une chance de décrocher une job qui exige qu'il parle français, il pratiquera son français. S'il décroche une job en anglais, il perdra son tout nouveau vocabulaire. Quant à l'immigrant francophone - et ils sont assez nombreux à CDN - il finit par apprendre l'anglais et à l'utiliser. De fait, à CDN, quand on s'adresse à un inconnu, l'anglais vient comme un automatisme. Des fois ça m'agaçait. D'autres fois, j'ai partagé des fous rires avec de purs inconnus en constatant que la personne venait du Liban ou du Mali?

L'intégration linguistique à l'anglais au Québec constitue cependant une moindre bizarrerie quand on la compare avec l'intégration sociale. CDN n'est pas un ghetto à proprement parler (dans son acception sociologique ou anthropologique). Mais il en a des aspects. Il y a des rues où n'habitent que les Juifs. Des immeubles de Vietnamiens ou Cambodgiens ou Haïtiens. Des magasins halal, kasher, indiens, pakistanais, sri-lankais, des cosmétiques africains, des organismes communautaires uniques pour les Philipinnos ou les Chinois, des quantités de choses pour les Juifs (synagogues, une école, un hôpital, un CHSLD) et même des magazines et autres publications en langue tamoule, hindi, etc. On peut passer toute sa vie là, sans jamais manger un mets québécois. Sans jamais savoir ce que c'est un sirop d'érable. Il y a des aliments « ethniques » pour tous les goûts, à des prix qui défient toute concurrence d'ailleurs. Tout cela est bien et ne pose pas de problème, du moins en ce qui me concerne. Ça existe d'ailleurs dans d'autres quartiers de Montréal. C'est quand cela se conjugue avec un désintérêt total, je dis bien total, de la chose québécoise quelle qu'elle soit - actualité, politique, économie, etc. que ça vient me chercher.

Aller à CDN et arrêtez une personne dans la rue. Demandez-lui quel est, pour lui, l'événement qui aura marqué l'année 2007, n'importe lequel. Ou de nommer une personnalité politique du Québec. Ou un film québécois sorti cette année. Ou les effets de la montée du huard sur notre économie. Je vous parie ce que vous voulez que la réponse « I don't now » occupera 75% de vos réponses!

Il existe aussi une drôle de dynamique sociale à CDN. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un quartier pauvre, un des plus pauvres du Québec. Les gens sont trop occupés à survivre dans un nouveau pays et les débuts étant ce qu'ils sont, ils investissent beaucoup d'énergie là-dedans. Ils vivent dans leur bulle en quelque sorte. Et j'ai parfois pensé que même l'administration municipale considérait ce quartier comme un quartier « à part ». Je me demandais si l'inspection alimentaire passait jamais dans le coin, étant donné que certains magasins ne se distinguent pas par leur devanture mais bien par ? les odeurs. La salubrité des immeubles a fait la manchette il y a quelques mois. Le déneigement des rues arrive par là presque toujours en dernier. Quand les cols bleus ont fait leur grève stupide en période de verglas en 2005, nous avons passé deux semaines à ne pas s'aventurer sur les trottoirs. Si vous pensiez que le déneigement après la tempête est lent dans votre quartier, je ne sais pas ce que vous diriez si vous habitiez CDN. Les contractuels qui ramassent les ordures ne se gênent pas pour en répandre une bonne quantité dans la rue. Mais il faut reconnaître aussi que les habitants ne sont pas non plus des modèles de propreté : les odeurs des magasins, la salubrité des immeubles, l'état des rues conjugué au coup de main bien volontiers des écureuils en témoignent? Quant aux médias, ils accordent autant d'attention à CDN qu'aux autochtones : quand il y a un événement tragique, ils en parlent, autrement, silence radio. On s'en fout!

Il faut compter aussi sur la distance culturelle pour ne rien arranger. Les habitants de CDN constituent une mosaïque ethno-culturelle et contrairement aux idées reçues, ce n'est pas toujours facile à vivre. Par exemple, mes enfants ont connu des centaines d'insultes racistes à CDN, aussi bien à l'école que dans le voisinage, alors qu'à Québec où ils sont très minoritaires personne ne les insulte pour la couleur de leur peau. Je ne suis pas au courant des circonstances qui ont poussé les « pure laine » à quitter ce quartier et à le laisser aux immigrants. Toujours est-il qu'ils sont partis ailleurs, un peu plus loin.

Quant aux immigrants de CDN, même avec la meilleure volonté du monde, ils ne comprennent pas toujours les « pure laine ». Comment saisir en quelques mois les tenants et les aboutissants des dossiers qui sont vieilles de tant d'années, comme les relations franco-anglos, Blancs-Indiens, souverainistes-fédéralistes? Puis, de toute façon, ils ne se sentent pas concernés par le sort de ces gens dont ils ignorent tout, qu'ils ne voient même pas. Des forestiers de l'Abitibi qui perdent leurs emplois? Une usine qui ferme à Donnaconna? Des inondations en Gaspésie? Bof! C'est comme si ces deux groupes habitaient dans deux pays différents. De purs étrangers les uns pour les autres. Comment peut-on développer un sentiment d'appartenance et de solidarité avec le peuple québécois, en vivant ce qu'on vit à CDN? Comment s'identifier à lui?

Moi, qui ai vécu deux ans à CDN, je ne me suis jamais sentie Québécoise pendant tout ce temps. Je parle d'appartenance, d'attachement, d'une affaire de c?ur et de tripes. Pas de résident du Québec à titre de l'impôt. Les affaires du Québec m'intéressaient peu et ne faisaient qu'effleurer ma routine quotidienne faite de jobines, de cours et de famille. Je n'avais ni le goût, ni le temps, de me lancer dans des réflexions philosophiques sur le sens profond de mon immigration. D'ailleurs, je commençais à douter sérieusement de mon avenir ici, puisqu'on me refusait le seul accommodement raisonnable que je demandais ici : un emploi digne. Si Trudeau m'avait connu, il aurait été sacrément fier de la personne que j'étais : quelqu'un qui vit au Canada, pense Canada coast to coast, mange ethnique, parle sa langue maternelle et fréquente sa communauté. Surtout quelqu'un qui se fichait pas mal des tribulations identitaires des Québécois. Assez paradoxalement, il m'a fallu déménager à Loretteville, où nous sommes quelques familles immigrantes dans un rayon de 10 km2 pour me sentir partie prenante de l'avenir de ce pays. Pour me sentir Québécoise. Pour trouver que Trudeau, finalement, était un abruti fini. Désolée pour ceux qui l'admirent mais à mon avis, il n'a rendu service ni au Canada, ni au Québec.

Savez-vous ce que j'ai pensé quand Gérard Tremblay a paradé devant la Commission Bouchard et Taylor pour vanter la réussite du modèle montréalais d'intégration? La première pensée qui m'est passé par la tête est : BULLSHIT! Franchement, à sa place, je ne vanterais pas mon modèle d'intégration si ma ville comptait des quartiers comme CDN et Saint-Michel. Puis je me suis demandé : mais que ferais-je si j'étais à sa place. Une chance que je n'y suis pas et que je n'y serai jamais. Je vous lance donc des questions à vous : que pensez-vous du modèle d'intégration des quartiers comme CDN? Que pensez-vous de l'avenir dans ces quartiers? Et que feriez-vous si vous étiez Gérard Tremblay?


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Et vos résolutions pour 2008 ?

Angela

Le début de l'année est généralement une période où on en fait, des résolutions pour l'année qui s'en vient. Je ne sais pas pour vous autres, mais là d'où je viens, on fait des résolutions. D'où est venue cette tare? Probablement d'un président que nous avons eu, là-bas, pendant deux décennies. À chaque 31 décembre à minuit pile, il trouvait le moyen de nous gâcher le réveillon en prononçant un discours radiodiffusé de deux heures sur les résolutions de la nouvelle année. Il y avait généralement un thème pour chaque année (genre "année de l'éducation", "année de l'habitat", etc.). Je croyais que personne ne l'écoutait compte tenu de l'heure et du contexte, mais on peut croire qu'il a fini par contaminer toutes les familles. On en faisait donc, des résolutions, individuelles ou familiales, au travail, à l'école, portant sur des sujets très variés – dépendamment de l'âge des concernés – comme "ne plus se chicaner", "tenir sa chambre propre", "arrêter de fumer", etc.

Certaines résolutions sont restées gravées dans mes souvenirs. Comme celle du Nouvel An de mes 15 ans, où je pris la résolution d'apprendre à rouler à vélo. Très pratique quand on doit aller chercher l'eau potable à 3km. Malgré toute l'ingéniosité de mon cousin qui a pris mon apprentissage en main, j'ai abandonné avant le mois de février suivant. Cause de l'abandon: des genoux et des coudes maganés à force de tomber à tous les 20 mètres. À 38 ans, je n'ai toujours pas appris. Ce printemps, je me contenterai une fois encore de courir comme une malade derrière mes enfants qui, eux, ont appris en moins de deux...

Le Nouvel An suivant, je commençais ma troisième année du secondaire, en pension chez des Religieuses. Une première de classe que j'étais, du moins pour ce qui est des résultats scolaires. Bonne dernière dans cette matière étrange que les Sœurs appelaient « conduite ». Il fallait obtenir un 25/40 à chaque trimestre pour rester dans l'école. Or, je naviguais généralement autour de 21-22 sur 40. Cause de ma disgrâce: je ne voulais absolument rien savoir de cette litanie de prières et autres chapelets que les Sœurs nous imposaient matin et soir. Je trouvais mes Harlequins et romans photo beaucoup plus intéressants. Je les glissais même sous ma blouse d'uniforme avant d'aller à la chapelle. Immanquablement, je me faisais pogner deux ou trois fois dans le trimestre par la sœur Surveillante (une preuve qu'elle non plus ne priait pas, sinon comment me voyait-elle?) Laquelle s'empressait de marquer mon carnet de discipline d'un gros -10 à chaque fois. Ainsi, aux délibérations de Noël, la première de classe était en situation de renvoi. Misère! Les profs ne voulaient pas perdre leur meilleur élève pour des histoires de chapelet. Les Sœurs étaient encore plus embêtées : la Supérieure avait été, à l'université, étudiante de mon père. Convocation de ce dernier. Arrangement à l'amiable pour tout le monde: quelques inscriptions effacées du carnet de discipline en échange de la promesse solennelle du paternel de mater la rebelle. La tannante en question promettait donc, au réveillon de ses 16 ans, de ramener un carnet de discipline impeccable à Pâques. Ce qui ne l'empêchera pas de ramener, au grand désespoir de ses géniteurs, un bon 22/40. Pis quoi! Le paternel, lui, ne promettait-il pas à chaque année d'arrêter de fumer? Rendu à 62 ans aujourd'hui, il fume autant que le tuyau d'échappement de ma minoune...

Ainsi donc, le réveillon s'agrémentait de résolutions et de défis que se lançaient les uns et les autres. Il a fallu une guerre pour mettre une pause dans toutes ces simagrées. À un certain moment, c'est bien beau de se donner un défi pour l'année, encore faut-il savoir si on sera vivant le lendemain... Quelques années passèrent, pendant lesquels la résolution était toujous la même chaque jour: tâcher de survivre jusqu'au lendemain. Dix ans et une immigration au Québec plus tard, le frigo était toujours plein, on put dormir les portes ouvertes, on retrouva confiance en l'avenir. On peut-tu encore avoir des résolutions en début d'année? OK. Allons-y pour 2005.
Après quelques mois de vie à Montréal, les petits ont résolu de prendre des cours de natation et d'apprendre à faire du vélo. Ils ont réussi. Maman devait obtenir son diplôme et un emploi. Réussi pour le premier défi, échec retentissant pour le second. Tant pis, elle en sera quitte pour faire des ménages. Papa devait obtenir (ou échanger, c'est selon), son permis de conduire québécois. En 2008, le seul véhicule qu'il est autorisé à conduire icitte, c'est un panier d'épicerie...

Allons-y pour 2006. Maman voulait obtenir un vrai emploi. Ce qui a été fait. Elle voulait aussi quitter Montréal (au grand dam des enfants). Ce qui a été fait aussi. Mais la perte des kilos de trop et des bourrelets disséminés ici et là décrétée avec grand fracas? Rien à faire. Le coupable: le guide alimentaire canadien. Dieu sait pourtant que j'ai essayé. Mais je me perds entre les tasses, les portions et autres mesures ridicules préconisées par ce truc. Pour les aliments comme tels, je peux me retrouver. Certaines choses auxquelles je suis habituée n'y figurent pas, genre mil, ignames, patates douces? Tant pis, un petit effort et je m'y fais. Juste que je dois me rappeler que pomme de terre = patate, haricots = fèves et poivron= piment. Et apprendre à cuisiner de nouvelles affaires que je n'avais jamais vues de ma vie. Comme des brocolis. Je me souviens que la première fois que mon mari a mangé un brocoli cru, il m'a dit qu'il avait l'impression de manger des fourmis noires! Beurk! Mais on se fait vite aux nouveaux goûts. Mais les portions et les tasses? Rien à faire. J'ai toujours fait ma cuisine au pif. Mesures approximatives. Je n'ai jamais eu de balance de cuisine. La dernière fois que j'ai suivi une recette à la lettre, avec les mesures exactes et tout le tralala, c'était dans mon cours de cuisine chez les Sœurs. Ce qui ne m'a d'ailleurs pas empêché de rater complètement mon gâteau, en passant ... Bref, ma cuisine au pif, ça a toujours marché. Tant pis pour le guide alimentaire. Il paraît aussi que je dois manger ceci pour éviter cela, éviter ceci pour prévenir cela, ajouter des compléments vitaminés et autres poisons du genre, mesurer ce que je mange dans des portions et des tasses pour augmenter ceci ou diminuer cela. Il paraît aussi que ces fameuses portions et ingrédients diffèrent des hommes aux femmes, des adultes aux enfants. Eeeeeeeeeeeeeeeeeehhhhhh! Pis quoi encore! Qui a le temps ou le goût de rédiger quatre menus pour quatre personnes? Et depuis quand les gens mangent pour se médicamenter? Faque laisse tomber le guide alimentaire, chose. Je m'accommode fort bien de mes bourrelets d'ailleurs, merci!

Quid pour 2007? On a convenu qu'on devait se donner des défis réalisables. Papa et maman devaient se dégoter une maison habitable. Ce fût fait. Fiston et sa sœur devaient essayer de se chicaner un peu moins, de ranger leur chambre et leurs vêtements et de ramener de bons résultats scolaires. Réussi? 0/10 pour la première résolution (ce sont eux-mêmes qui se sont donné cette note, pas moi!). 3/10 pour la deuxième. 9/10 pour la troisième. En lieu et place des résolutions non tenues, ils ont préféré celle de vider les poches de leurs géniteurs et d'épuiser leur patience pourtant réputée infaillible (du moins en ce qui concerne le paternel).
Est-ce que, pour vous autres, les collègues de bureau s'en mêlent? Moi oui. Il paraît que pour 2007, la pause de midi devait être santé: 30 minutes pour manger et jaser un peu, 30 autres pour une activité physique (marche, jeu de balle, gym tonic et j'en passe). Sauf que personne n'a tenu ça. Le lunch aussitôt avalé, tout le monde rejoint son cher ordi vite fait. C'est aussi mon moment préféré pour m'adonner à mon péché mignon: aller faire un tour sur immigrer.com .... Et en 2008? Rebelote. Mon illuminée de collègue a proposé, ce lundi, de faire du yoga le midi. Du yoga SVP! Non mais je rêve! Mais je n'ai rien dit. Je ne veux pas jouer à l'empêcheuse de prendre de bonnes résolutions. Je me suis contentée de lever les yeux au ciel et de remonter dans mon bureau en vitesse. Surtout que la collègue en question ferait mieux de se résoudre à terminer ses rapports à temps, pour une fois dans sa vie....

Et en famille? Rien de grandiose comme résolution. Papa se familiarisera avec les activités de tout nouveau propriétaire comme le tondage de gazon, le ramassage des feuilles, le pelletage des entrées et autres plaisirs du genre. Il paraît que maman n'y touchera jamais, à ces "activités de gars": deux hommes à la maison, ça devrait suffire. C'est ce qu'ils disent, sauf que ça reste à voir! En échange de ne pas faire le ménage. Ce qui n'est pas une grosse perte, au fond, vu comment ils le font. Le ménage sur deux étages, ce sera pour les deux filles de la maison. Hum! En admettant que la deuxième y touche. Il suffit de voir l'état de sa chambre actuelle pour en douter... Mes kilos de trop, je m'en occuperai une autre année. En 2028 peut-être? Mes enfants auront grandi et j'aurais du temps pour moi, rien que pour moi et mes portions et tasses de brocolis du guide alimentaire canadien. Pour l'instant, je ne fume pas, je ne bois pas. Rien à faire là. Il paraît que les radars photos débarquent. Quand ils seront installés, je conduirai un peu moins vite mais pour l'instant, les malades avec qui je partage les routes ne me donnent pas le goût de conduire mieux. Quoi d'autres, pour mes résolutions de 2008? Ah, oui! J'oubliais! Ne plus mettre les pieds dans ce magasin où la même stupide caissière appelle la sécurité dès qu'une personne de race Noire entre. Pas sûre que je me retiendrais de lui crisser une volée, à cette folle, donc je reste loin! Et vous, que comptez-vous faire de votre 2008?

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Et le Boxing day?

Angela

La première fois que j'ai entendu parler de Boxing day, c'était il y a cinq ans. On m'a expliqué qu'il s'agissait d'une tradition nord-américaine de magasinage, le lendemain de Noёl. Ça n'existe pas en Afrique (ailleurs je ne sais pas). Tout comme Halloween ou Thanksgiving. Ce qu'on ne m'a pas dit, par contre, c'est le cauchemar qui vient avec.

Quand j'habitais à Montréal, il m'est arrivé de courir le Boxing Day. Je me souviens d'avoir eu un rabais de 60% sur une belle batterie de cuisine, un autre de 50% sur une console de jeu Nintendo. Quelques bébelles électroniques aussi, ici et là. De toute façon je n'avais pas trop de sous à dépenser. Les magasins bondés? Pas de problème! Je m'y connais assez bien en bousculades. Le métro de Montréal procure une bonne pratique de la chose. Puis, mes 90 kgs et mon regard assassin quand il le faut suffisent généralement à me frayer un passage quand j'en ai besoin. Embouteillages et manque de stationnement? Rien à cirer : je n'avais pas d'auto .... Malgré moi, mes enfants ont enregistré le boxing day comme une journée de cadeaux choisis .... contrairement à Noel, qui est en quelque sorte une journée de cadeaux imposés. Et de toute façon, nous ne fêtons plus Noel comme avant (traduire : en Afrique), depuis que nous nous sommes rendu compte que le monstre capitaliste a récupéré cette journée de réjouissances familiales pour la mettre au service du profit. Et comme nos membres de familles se trouvent à 10 000 km d'ici, nous profitons de Boxing Day pour leur acheter des bébelles aussi inutiles que difficiles à expédier là-bas....

Notre boxing day d'aujourd'hui donc. La journée commence par une séance de discussion serrée. Qu'est-ce qu'on achète? Nous avons déjà eu cette discussion au moins dix fois depuis octobre. Évaluation des besoins et tout le toutim. La consigne est claire depuis le début : deux choses par enfant, rien pour les parents. Nous emménageons dans notre maison d'ici six mois, ce n'est pas le moment de faire des folies, une montagne de dépenses nous attendent. Et ce matin, qu'est-ce qui ravive les discussions maintes fois reprises? Parce que monsieur (14 ans) et madame (10 ans) ont changé d'avis. Ils veulent absolument avoir les mêmes bébelles que leurs amis ont eu pour Noel (on devrait interdire aux jeunes de cet âge le téléphone, vous ne trouvez pas?).

Bref, ça discute ferme à matin. Qui veut quoi et ça coûte combien? Ça épluche fébrilement les circulaires. Ça regarde sur les sites des magasins. Maman tente un raisonnement sur la consommation responsable. Et les jeunes disent qu'un iPod, ce n'est quand même pas si cher quand les autres peuvent aller à Cuba ou faire du ski. Papa dit que les autres, c'est les autres. Petit monsieur rétorque que cela, ce n'est pas un argument puisque nous, c'est aussi nous, et que le Boxing Day, c'est juste une fois l'année, pas dix fois. Pôpa rétorque qu'à son âge .... ce qui déclenche un fou rire généralisé et des regards en coin qui signifient : ç'a pas rapport! Le paternel se retire complètement de ce dossier qu'il trouve niaiseux au boutte et s'en retourne se coucher. C'est toujours mieux de couver son vin et de digérer tranquillement sa dinde plutôt que d'entendre des niaiseries d'ado. Maman n'a qu'à se démerder avec ça .... On finit par tomber d'accord : 200$ max de dépenses, à eux de voir....

Nous voilà donc partis, seuls. Faut dire que quand le paternel abandonne, il le fait dans les règles de l'art. Tiens! J'aurais dû prendre sa Visa à lui, histoire de lui faire payer, à ce lâcheur! Nous prenons la route pour aller aux Galeries de la Capitale, le centre d'achat le plus proche. Le problème, c'est que tout le nord de la ville de Québec semble avoir eu la même idée que nous. Tous les habitants de Loretteville, de Neufchâtel, de Wendake, de Saint-Emile et cie semblent s'être donné rendez-vous sur le boulevard Robert-Bourassa. Impossible d'avancer. Je dois mettre en œuvre tous mes talents de resquilleur pour me frayer un passage jusqu'aux Galeries, accompagnée par un beau concert de klaxons. Laissez-moi tranquille, OK! Après tout, moi je supporte votre incivilité sur la route toute l'année, alors je récupère! Fichez-moi donc la paix!

Une fois arrivés, il nous faut trouver une place de stationnement. Holly shit! Où se mettre? Une quinzaine de minutes à tournoyer sans rien trouver, je trouve une personne qui a eu la bonne idée de se ranger en plein dans les lignes jaunes. Si elle a ignoré ce que signifient ces lignes, je peux donc en faire autant : je me range à côté de lui et je m'en vais. Je fais confiance à la police pour reconnaître un bordel quand ils en voient un....

La première bébelle voulue par mon fils se trouve à Future shop. Une sorte de MP3 (ou MP4?) qui ressemble à un iPod (ou vice versa, chais pus, moé!). Ils ouvrent à 13h00 top. Nous sommes là à 13h15 et il y a une foule monstre dedans et une queue d'un km dehors. Mon fils est partant pour la queue mais pour maman c'est NO WAY! Je veux bien faire plaisir aux rejetons mais pas à ce prix. S'il veut, il n'a qu'à faire la queue tout seul, il payera avec sa carte de guichet et je le rembourserai. Il ne veut pas rester tout seul. OK! Comme il a pris soin de prendre les circulaires, nous voilà partis vers La Source. La bébelle est épuisée. Quoi? Dans 25 minutes? Oui Madame! J'ai envie de leur dire : « Allez donc ch.... ». Sauf que le pauvre commis n'y est pour rien. Ils mettent 2 ou 3 articles figurant dans la circulaire et nous font courir comme des imbéciles. Eh, oui! Ils mettent l'article le moins cher dans la circulaire et n'ignorent pas que si on ne le trouve pas, on achètera celui qui est là en abondance et qui coûte jusqu'à deux ou trois fois le prix de la circulaire. Fiston trouve qu'on devrait acheter celui qui est là. Maman, qui a étudié la psycho dans un autre temps refuse. Elle fait remarquer à Fiston que ce produit, absent des magasins, est tout de même disponible sur internet. Comment peut-il expliquer cela? Maman en profite pour donner à Fiston un cours sur les relations entre le marketing et la psychologie des foules. Finalement, Fiston se rend compte que les marchands nous prennent, nous autres consommateurs, comme des poules pas de tête qu'ils peuvent faire courir comme ils veulent. L'affaire est entendue : finies les démarches pour la bébelle, on commandera sur internet. Ouf! Au tour de la fille de nous faire courir....

Madame veut une montre qu'elle a vue chez Ardène, SVP! Seigneur! Ardène! Pourquoi pas Dollarama, tant qu'on y est? Non, c'est Ardène ou rien. Quand elle l'a vue, elle coûtait 5$. Sauf qu'aujourd'hui, elle coûtait 15$ pour deux montres. Et pas moyen d'en acheter une pour 7,50$, non! La petite madame n'en veut plus finalement, de montre : elle préfère des camisoles tendances. Ok! Elle en choisit. Une queue de 15 minutes, juste pour payer! Ouille!

Fiston veut des jeux chez EB Games. Oubliez-ça, chers amis. La queue est longue comme ça. Toute la gent masculine de Québec s'est donné rendez-vous là, ainsi qu'une bonne partie représentant la gent féminine. Faut-tu être fou pour perdre son temps en courant derrière un ostie de jeu vidéo? Fiston me fait remarquer que nous autres, les madames, nous en perdons aussi, du temps, dans les salons de coiffure. Il a raison, bien entendu, mais je ne fléchis pas pour autant. Moi, faire la queue chez EB Games? No way!

À un certain moment je suis tannée. Hyper méga full tannée, comme dirait mon fils. Les pieds me font mal. Je prends donc un banc et je laisse courir les rejetons, qui ont fini par rencontrer une autre maman amie affublée de ses trois rejetons (la pauvre!) Je les laisse donc slalomer tout seuls dans ce centre d'achat transformé pour la journée en foire aux empoignes. J'en profite pour réfléchir un peu, dans la mesure où je peux le faire au milieu d'un va et vient incessant. Mais qu'est-ce qui nous prend tous? À nous voir, on dirait une gang de réfugiés affamés partie à l'assaut d'un camion de vivres du HCR. Croyez-moi, je ne me moque pas d'eux, j'ai déjà été dans un camp de réfugiés. Je me demande juste ce qui nous prend, à courir comme ça derrière des biens de consommation alors que nous avons tout ou presque. Je culpabilise un moment. La petite fille en moi née en Afrique me dit que j'exagère et que finalement, c'est elle qui va écoper. Puis je me dis : « Oh! Puis, merde! Qu'y a-t-il de si mal à se gâter? Pour une fois que je peux me le permettre! Si je ne le fais pas, d'autres le feront. Et je fais tourner le monstre économique. Ma Mastercard est épuisée? M'en fous! La suspension arrière de ma minoune fait cranck! cranck! M'en fouuuuus! Je verrais ça, la semaine prochaine! En attendant, on se calme, OK? »

Finalement, nous n'avons pas trouvé ce que nous voulions (on commandera sur internet). Mais nous avons dépassé nos prévisions budgétaires initiales pour acheter dans une demi-douzaine de magasins ce que nous y avons trouvé. C'est-à-dire un tas de choses inutiles. Facture : 400$. Papa va faire de gros yeux, puis après? Nous avons acheté des vêtements, des souliers, un rasoir pour Fiston (paraît qu'il en faut pour raser le duvet au dessus des lèvres!) Mes deux enfants ont déjà plus de vêtement que les enfants de tout un village africain réunis. Je ne le leur fais pas remarquer. Ils me répondraient, et avec raison que, justement, ils ne sont pas en Afrique. Écoutez : je ne veux culpabiliser personne. Loin de moi l'idée de jouer le grincheux qui voulait gâcher le Boxing Day. La consommation responsable? On repassera, surtout pour mes enfants, qui évoluent avec des enfants-rois. Je les gâte tant que je les ai encore sous mon toit (ce ne sera pas toujours le cas). Mais aujourd'hui, j'ai pris une résolution : on ne m'y reprendra plus, à cette mascarade du Boxing day .... Et vous?

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Silence, on apprend le français !

Angela

Vous rappelez-vous le film « Un Indien dans la ville »? Voilà exactement à quoi ressemble ma petite gang, à leurs débuts dans la « jungle » de Montréal. Rassurez-vous, ils n'ont pas mangé les poissons rouges des voisins! Ils se sont contentées de se perdre un tout petit peu, se sont entêtés à repérer la maison grâce à l'arbre du jardin (alors que c'est plus facile de retenir le numéro). Ils apprenaient aussi un peu à s'orienter. Il faut dire que le métro, ça n'aide pas vraiment à maîtriser l'orientation sur le plancher des vaches ...

Nous voilà donc à Montréal. Nous commençons par le tout début de tous les nouveaux arrivants. Un appartement, quelques meubles. Mon petit monde s'habitue au soleil qui se couche tard, à la nourriture qui ne goûte pas la même chose (traduisez: qui goûte moins bon – c'est quoi ce poulet qui ne goûte rien, maman!). Alors, il est temps de passer à l'essentiel: apprendre le français. Les petits ont 10 et 6 ans. Le plus vieux a déjà fait 7 ans de scolarité (deux ans de « gardienne » et cinq ans de primaire), la plus jeune 3 ans (elle a juste une année de primaire). Les deux allaient à l'école privée « là-bas », ça nous coûtait un bras mais il n'y avait pas d'autre choix. Les écoles publiques comptent 80 enfants par classe, sinon plus. Ils ont une base pour apprendre en français mais pas assez pour vivre en français. Vous saisissez la nuance, j'espère...

Les petits sont donc priés par la CSDM de se présenter à leur classe d'accueil, le 15 septembre à 8h00, et les parents avec. Ces derniers ne savent pas où est l'école (les petits prennent l'autobus jaune, les chanceux!). Tant pis, ils feront ce qu'on fait quand on ne sait pas où aller: prendre un taxi. Et tant pis pour les finances, hein! La semaine d'avant, il a fallu acheter les fournitures scolaires. La liste nous est parvenue par la poste, en même temps que toute la paperasse scolaire en feuillets de différentes couleurs: la jaune pour les choses à acheter nous-mêmes, la bleue pour les choses fournies par l'école, dont l'agenda (Facture jointe SVP: 66$. Aaah! l'école gratuite ...). Même aujourd'hui, je n'ai jamais saisi le pourquoi du comment de toute cette paperasse scolaire et surtout de ces couleurs. Craint-on qu'on ne sache pas les distinguer, nous autres parents ignorants?

Nous voilà donc dans un « Bureau en gros », la liste dans les mains. On sait lire une liste mais celle-là comporte bien des mystères pour nous! Nous avons dû appeler nos amis à la rescousse. Dites: vous, saviez-vous, avant d'arriver au Québec, ce que signifient les mots suivants: duo-tang, acco-grip, acétate, efface? D'ailleurs, le mot « cartable » ne signifie pas non plus la même chose dans le français que j'ai appris. Puis les marques: des crayons HB! Pourquoi HB et pas une autre marque? Des feutres Crayola! Des cahiers Canada! Pis quoi d'autre? Un cahier, c'est un assemblage de feuilles, non? Une année après, j'ai appris que je pouvais me pointer dans un magasin, singer le « tarzan » pour dire à la vendeuse que je ne parle pas français. J'aurais pu alors prendre une chaise, me tenir peinard et attendre tranquillement qu'elle me ramène tout le bazar (Quel bonheur!). Je connais un ami qui a quatre enfants et qui le fait comme ça depuis trois ans. Ce qu'il ne sait pas, c'est que les vendeuses ne choisissent pas forcément les articles les moins chers ...
Vous devriez voir les premières expériences de mon mari à la caisse! Les ondes du choc culturel (version économique) ont l'effet d'un tsunami sur lui. Il a le visage parfait de quelqu'un qui n'arrête pas de tomber des nues. Un sac d'école de 20$? (Il ne sait pas encore dire Tab ....). Mais c'est 10 000 francs rwandais, ça, tu imagines! Un cartable pour 3$? Mais là-bas ça coûte seulement 400 francs (un peu moins d'un $Can). Et ça, et ça, et ça? Seigneur! Tout est dix fois plus cher que « là-bas ». Je ne dis rien, il absorbera le choc tout seul, comme vous et moi. Comme il est fort en calcul mental, ma foi, il s'est transformé en vrai calculatrice ambulante. Il n'arrête pas de traduire les prix d'ici en francs rwandais. Puis: pourquoi ici on 'inclut pas les taxes dans les prix, comme tout le monde, hein! Tout le monde qui? Euuuh! Je ne sais pas ...

Remarquez que je le comprends. Il y a quelques années, j'ai vécu le même chose en Europe. Je n'arrêtais pas de pester contre les prix en euros versus en francs rwandais. Un sandwich pour 4 €? Mais ça fait 2500 Frw! Ce n'est que du pain, pardi! À ce prix-là, j'achète toute une boulangerie au Rwanda! Le plus drôle, c'est que trois ans après, cette méchante manie de comparer les incomparables n'a pas encore décidé de quitter la tête de mon mari. Bah! Si ça lui chante de réviser son calcul mental...

À la perspective de retourner à l'école, les enfants sont à la fois excités et angoissés. Je les ai pourtant préparés, ces deux-là. Ils ont glané ici et là quelques mots de français. Leurs amis de Terrebonne les appellent au téléphone. Ils leur ont d'ailleurs donné toutes leurs vielles vidéos de Caillou et une belle collection de Disney productions. On ne parle plus que français à la maison. Les premières semaines après la rentrée, les universités n'ont pas encore atteint la vitesse de croisière, ce qui permet à Papa et Maman de prendre chacun un enfant et de lui lire une histoire. Maman regarde avec les enfants des émissions d'enfants. À un certain moment, je connaissais tous les personnages des émissions d'enfants, de Clifford à Macaroni en passant par Cornemuse, Dora et compagnie. Pour la TV, Papa n'est pu capab'. D'ailleurs, pour lui, TV = soccer. Il cherche frénétiquement sur toutes les chaînes. Soccer à Montréal? Bonne chance surtout, monsieur!

Le jour J arrive. On se lève tôt. Douche, habillage, lunchs, piquet à l'arrêt d'autobus cinq minutes avant, à tantôt les chéris, vite un taxi, ouf! Maman et Papa arrivent avant l'autobus et attendent les devant l'école. La Directrice nous attend dans le couloir, avec les deux enseignantes. Depuis 20 ans qu'elle est là, il lui a sûrement poussé des antennes pour détecter les nouveaux. Elle nous repère aussitôt. Une poignée de mains chaleureuse. Chacune des enseignantes prend son élève et s'en va, puis la directrice nous invite dans son bureau. Elle semble soulagée que nous parlions français. Ma foi, son école, c'est l'assemblée générale de l'ONU à longueur d'année. À voir les têtes de toutes les couleurs qui arrivent par dizaines, elle n'en voit pas beaucoup, des parents francophones. Elle nous déconseille quand même fortement de vouloir aider nos enfants. Nous risquerions de les mêler plus qu'autre chose. Nous sommes priés de laisser faire les spécialistes. Je n'y crois pas! Ma tête d'enseignante se rebiffe, mais je me dis qu'après tout, elle a plus d'expérience d'enfants allophones que moi. Pis, oh! De quoi je me plains, finalement? Les devoirs, j'en ai assez sur les bras avec mes propres cours, alors pas de corvée de devoirs? Merci beaucoup, Madame! Et de préférence, que ça dure toute la vie! Bien entendu, la directrice ne va pas rater cette occasion de recruter une bénévole. Elle en a justement besoin, pour la bibliothèque. Ça tombe bien: j'adore les livres, j'adore les enfants, et j'ai justement deux matinées de libre par semaine; ça sera ma première expérience interculturelle avec les enfants...

Chaque soir, mes enfants rentrent avec quelques mots nouveaux. Je me souviens de mon étonnement quand j'ai constaté que le premier jour, ma fille est rentrée de l'école avec plus de vocabulaire que son frère (un vrai moulin à paroles, celle-là). Cependant, elle a ramassé un vocabulaire ben bizarre. Ces premières phrases ramenées de l'école sont: il est méchant! Pas gentille avec moi! C'est pas juste! Il a fait le doigt du milieu! Je me dis: ça y'est! une fois encore, ma fille n'a pas démenti sa réputation de spécialiste ès chicanes! Le choc culturel ne l'aide pas non plus. Contrairement à son frère (plus âgé, mais aussi une personnalité tout à fait à l'opposé) elle a de la peine à accepter les codes sociaux, notamment le code de l'individualité. Elle ne comprend pas du tout qu'ici, c'est chacun ses affaires. Il est vrai aussi que les classes d'accueil sont énormément hétérogènes: les élèves arrivent et partent tout au long de l'année scolaire, certains restent quelques mois (comme mes enfants: 5 mois), d'autres peuvent faire deux ans. Donc, des cultures très diverses, y compris l'acquisition graduelle de la culture québécoise. Ma fille? Elle, elle veut un crayon ou une efface, c'est la première à portée, pas forcément la sienne. Elle a toujours vécu ainsi et du haut de ses six ans, ne voit pas du tout pourquoi ça changerait. S'en suivent des cris de protestation de la part du ti-cul propriétaire du crayon ou de l'efface en question. Ma fille n'en revient pas, tout simplement. Mais voyons donc! Qu'est-ce qu'elle a, ton efface? Je l'utilise juste une minute et je te la rends. La voilà. L'enseignante intervient pour expliquer que non, grande fille, ça ne se passe pas comme ça ici. Et elle: pourquoi pas? Qu'est-ce que ça fait, de partager une efface? Ça ne se fait pas, c'est tout! Et pourquoi pas? Pauvre Marie-Reine (l'enseignante, originaire de Cuba). Je ne sais pas ce qu'elle ressent vraiment, l'enseignante, mais les petits mots dans l'agenda pleuvent. Aujourd'hui, votre fille a fait ceci. Hier, elle a pris ça. Je crois que les autres élèves aussi sont excédés par cette enquiquineuse de première. Papa et Maman doivent raisonner, négocier, promettre une sortie au resto en échange de « pas de chicane pendant une semaine ». La pression est forte. Ma fille n'a pas suffisamment de vocabulaire en français pour exprimer ce qu'elle ressent vraiment (je soupçonne qu'elle se fait écoeurer aussi), elle a perdu un peu de vocabulaire de sa langue maternelle, elle n'arrive pas à revirer de bord tout de suite pour raisonner « moi versus nous ». Toute cette pression déclenche une crise d'énurésie. Elle fait pipi en classe, deux fois par jour! Maman panique, vite un rendez-vous! Affolée, elle court à l'École de Psychoéducation, explique à un prof que sa fille vit de gros problèmes d'adaptation. Le prof m'explique que non, je dois laisser du temps au temps. Je lis dans ses yeux qu'il pense que c'est moi qui ai de gros problèmes, et non ma fille, mais il est trop diplomate pour le dire. Bon, je ne suis pas rassurée. J'appelle Info Santé. L'infirmière en ligne me dit qu'elle ne peut rien pour moi vu que ma fille n'est pas malade. Je traduis, d'après le ton excédé: c'est plutôt toi qui es folle! C'est vrai qu'elle me fait suer pour rien, la petite madame: son « problème » ne durera que trois semaines. Exactement au moment où elle a assez de vocabulaire pour exprimer ce qu'elle ressent et éventuellement riposter, quand un ti-cul lui tire les cheveux...

Saviez-vous que les enseignants sont de véritables illuminés? Un mois après l'arrivée de mes enfants, ils amènent les classes d'accueil aux pommes! Est-ce là une expérience qu'on peut apprécier quand on a 6 ans et qu'on ne parle pas français? En tout cas, ma fille est rentrée avec un sac de pommes plus grand qu'elle, des bottes toutes crottées et une quantité incroyable de vocabulaire agricole, qu'elle s'est empressée d'oublier! Mon plus vieux aura droit à une sortie au Jardin Botanique. Mais quelle idée géniale! Ça ne parle pas français, et c'est censé comprendre les subtilités des noms d'espèces en latin, wooooow! On ne leur reprochera cependant pas de ne pas se donner à fond, nos profs!

Ah! Vous ai-je dit que l'apprentissage du français, ça vaut aussi pour mon adulte de mari? Eh, oui! Il pense qu'avec ses 18 ans de scolarité en français, il est tout à fait correct. D'ailleurs, il comprend les infos à Radio-Canada, n'est-ce pas? Je lui ai pourtant fait part de ma propre expérience. Malgré le fait de vivre à Québec, malgré une colocation de 6 mois avec trois « pure laine », ça m'a pris du temps pour comprendre le québécois. Je n'oublierai jamais le jour où notre concierge est venu réparer quelque chose dans l'appartement. Je lui ouvre la porte, il m'explique ce qu'il veut, et moi je ne peux que faire de gros yeux puisque je ne comprends rien. À la fin, il me regarde comme si j'étais la dernière des demeurées. Je l'ai juste laissé entrer, et je n'ai d'ailleurs jamais su pourquoi il était là. Nous avons eu l'occasion de nous voir par la suite et de rigoler de cet épisode, pourtant. Et il m'a beaucoup appris, le beau monsieur....

Lorsque mon mari rentra de son premier cours à l'UQAM, il avait des yeux ronds comme des soucoupes:
- Je ne comprends rien de ce qu'a dit la dame (la technicienne de la bibliothèque, qui donne le cours d'initiation aux ressources documentaires).
- Je te l'avais dit: elle ne parle pas le français de TV5 ou RTBF. Ni celui de Bernard Derome d'ailleurs. Elle parle le québécois de madame-tout le monde.
- Mais je n'ai rien compris pendant trois heures! Ni l'accent, ni le vocabulaire.
- Ben! C'est à toi d'apprendre! Est-ce que tu lui as fait part de tes problèmes?

Là, il tombe des nues! Il est vrai que ce n'est pas dans notre culture scolaire de bénéficier de soutien personnalisé. Nous avons hérité d'une tradition scolaire dans laquelle tu te contentes de ce qui est donné à tous, et tu fais avec! Un cours, juste pour moi? Est-ce possible? Ben oui! Pourquoi pas? Personne ne va cependant rêver que tu en a besoin. C'est à toi de demander. Il n'y a rien de honteux à cela ici. Ça montre que tu es plutôt motivé.

Il n'est pas convaincu, mais il demande. La dame lui donne effectivement un soutien personnalisé. Mais s'il avait eu un cours où les profs donnent des notes à la dictée, il aurait eu des misères, le pauvre. Nos enfants ont pris cinq mois pour maîtriser le français. Lui, même aujourd'hui, ne comprendrait pas la moitié d'un sketch d'Yvon Deschamps. Il arrive même que moi et les enfants, on se moque de lui avec des expressions québécoises. Aucun risque qu'il comprenne ce que nous disons, à moins de traduire...

Le plus irritant de tout cela, c'est que nous nous tuons à apprendre le français – ou le québécois, c'est selon – mais qu'en réalité, nous ne vivons pas en français. Dans notre coin de Côte-des-neiges, les enfants parlent français, les commerçants parlent anglais et les adultes, euuuuhhh! Je ne sais pas trop: quelques dizaines de langues, avec le français ou l'anglais à des degrés divers, sinon nuls. À vrai dire, bien des gens habitent là des années et parviennent à se passer complètement du français. Le pire, c'est qu'ils obligent les autres à communiquer avec eux dans une langue commune, donc à apprendre l'anglais. C'est le cas de mon proprio: un esti d'épais, boat-people de son état, qui parle un français parfait quand il s'agit de venir récupérer son chèque, mais qui, curieusement, ne comprend que l'anglais dès qu'il y a un robinet qui coule. Ah! Je vous parlerais peut-être un jour de sa face de bonobo, à ce bonhomme ...

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Kigali-Montréal : Notre voyage et notre installation

Angela

La dernière fois je vous parlais des jobines. Aujourd'hui j vous parle de notre installation. J'imagine déjà les points d'interrogation qui jouent une sarabande dans votre tête. Non, mais! Comment ça tu fais des jobines avant même d'être installée! Vous avez raison, les amis, mais la logique linéaire, ce n'est pas trop mon truc. Mais aujourd'hui, je vais essayer d'être plus ou moins chronologique.

Nos préparatifs, donc. Été 2004, à Kigali. Nous nous préparons à venir à Montréal. Suit une série d'événements, plus tragi-comiques les uns que les autres. Événement numéro 1: une bataille rangée avec les agents d'immigration de Naïrobi. La fameuse déclaration des services aux citoyens? Désolée, elle ne peut pas voyager aussi loin qu'en Afrique. Règle numéro 1 des agents affectés à l'étranger: prendre la couleur locale, expression bien connue en Afrique. Traduisez: prenez votre temps, rien ne presse. HAKUNA MATATA! Et gênez-vous pas: égarez donc quelques documents, histoire d'agrémenter votre quotidien d'une montagne d'appels, de courriels et de fax. Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, de toute façon, puisque vous n'êtes pas tenus de répondre aux messages? Dites: vous autres, connaissez-vous un moyen de savoir ce qui se passe (ou ne se passe pas) dans une ambassade? Comment faire pour qu'ils consentent à se remuer un peu? Si oui, passez la recette ....

Événement numéro 2: pendant que nous sommes suspendus au bon vouloir de Nairobi, notre pays a eu la bonne idée de changer tous les passeports en bloc. SUPER! Même ceux qui ont été délivrés hier (les nôtres datent d'un peu plus que deux ans!). Pour obtenir les nouveaux (qui coûtent cinq fois plus que les anciens, bien entendu), il faut présenter les anciens, lesquels n'en finissent pas de se languir dans les tiroirs de Nairobi. Un cercle vicieux qui nous vaut une montagne de frais de téléphone (y compris internationaux), des journées entières à piqueter dans les administrations, du voyagement en titi, des engueulades bien senties (de ma part, mon mari n'ayant jamais engueulé personne de sa vie!) et que sais-je encore. Je me demande pourquoi je me casse la tête à faire une maîtrise en administration. À quoi bon, si les agents sont aussi bornés que la vieille chèvre de ma mère? Nous finirons quand même par les obtenir, ces maudits passeports, non pas sans avoir enguirlandé ces crétins du Ministère de l'Intérieur dans leur ensemble. Et le jour du voyage, nous avons 8 passeports à présenter : 4 marqués "expirés" avec des visas et 4 valides sans visas; vous imaginerez vous-même la liste des questions et les regards des gens dans la file derrière nous qui rentrent de leurs vacances .... C'est assez éloquent, merci!

Événement numéro 3: la saga de l'achat des billets d'avion. Écoutez: je ne connais rien aux agences de voyage. Ni aux compagnies aériennes d'ailleurs. Mais j'ai des notions de logique. Je ne comprends pas pantoute comment je ne peux pas avoir 4 places dans un avion Kigali-Montréal mais la chose est possible à partir de Montréal. Je fais le tour des agences, rien à faire. J'appelle Élise à Montréal. Elle me rappelle trois heures après. Tout est réglé et voici votre itinéraire (Encore une fois merci, ma grande!)

Fatigués? Je vous épargne alors la corvée des valises (huit en tout, à l'époque nous avions droit à 33 kg dans chacune), la redistribution de nos biens (de belles chicanes entre nos membres de familles. Pardi! on dirait un partage d'héritage!), la location d'un appartement à Montréal à partir de Kigali, bref ....

Nous partons de Kigali jeudi à 15h00. Tout ce qui marche à deux pattes de mon côté de la famille et du côté de mon mari. J'ai ardemment souhaité ce jour mais de voir ma mère à travers la portée vitrée, si menue, d'imaginer que je ne la reverrai pas de sitôt, ça me fait vraiment gros au cœur. Je me fouette une peu: je devrais me sentir un peu mieux quand même. Les autres fois que je partais en voyage je laissais derrière moi mes enfants. Leurs bye-bye du haut de la tour qui surmonte le tarmac, ouuch! que ça faisait mal! Cette fois-ci je les ai avec moi ....

À part moi, ma petite tribu n'a jamais pris l'avion auparavant. Papa s'en fout, je crois. (il aurait dû savoir, en m'épousant, qu'il y aurait bien du chambardement dans sa vie!). Mais les enfants sont tellement excités! Ils courent sur le tarmac et montent dans l'avion en moins de deux. J'ai de la chance, ils ont des sièges près des hublots. Leurs yeux brillent tellement! Dommage qu'ils ne reviendront pas de sitôt, ils en auraient des choses à raconter à leurs petits copains .... Ils attendent le décollage comme s'ils attendaient le messie. Puis bhouuuuuuuu! L'avion décolle! Premier choc puis des paquets de bye-bye pour la famille amassée là-haut dans la tour. Les chéris s'imaginent qu'ils sont visibles! Puis ils les ont vite oubliés: Ils n'ont pas vu le temps passer, car il fait très beau et clair. Ils sont trop occupés à repérer des paysages, des cours d'eau, et ils n'en reviennent pas qu'on soit déjà rendus à Naïrobi dans une heure. Zut et zut! Mais ils ne s'ennuient pas pour autant. Pour la première fois, ils sont dans un véritable aéroport international. Ils n'en reviennent pas de voir des avions aussi gros. Ils veulent courir toutes les boutiques mais le plus intéressant de tout cela: les escaliers roulants. Wooooow! Ils montent, ils descendent, trois, quatre, dix fois, je suis tannée de leur courir après mais j'angoisse à l'idée de les perdre .... Ouf! Vivement le départ vers Amsterdam ....

Quatre heures et quelques valises éventrées plus tard (une autre spécialité de Naïrobi, certains commis aux bagages ayant pour mandat exclusif de délester les voyageurs de leurs objets de valeur), nous voilà dans un gros avion de Kenya Airways direction Amsterdam. On décolle 9h00 du soir et à cette heure-la, en Afrique, il fait nuit noire. Je suis vannée et j'aimerais dormir un peu mais les enfants sont pétants d'énergie et d'excitation, ils alignent quatre-cinq questions à la minute, n'attendent même pas de réponse qu'ils sont déjà repartis aux toilettes pour la millième fois, juste pour le fun de circuler. Ils se chicanent, regardent un film qui finit par les ennuyer (ils ne maîtrisent pas encore assez le français pour comprendre). Tout ce bataclan pour immigrer au Canada, c'est en grande partie pour eux que je le fais, mais vers 3h00 du matin, alors que nous sommes quelque part au dessus de la Méditerranée, je les donnerais bien au premier venu, ces enfants ....

Atterrissage à Amsterdam, 5h00 du matin. La ville aux tulipes dort. J'ai furieusement envie d'en faire autant, même à la verticale, mais ma progéniture ne veut rien savoir. Un beau prétexte, tout chaud : Mais mamaaaaan! On n'a pas pris de petit déjeuner. Quoiiiiiiiiiiii! Avec tout ce que vous avez avalé dans l'avion? Mais, ça, ce n'était pas à Amsterdam! Nous on veut manger de la nourriture d'Amsterdam. Franchement .... Bon, on déjeune. Qu'est-ce que vous voulez manger? Un MacDo! Re-quoiiiii! Un burger à 6h00 du matin? Ouiiiiin! Je comprends qu'ils m'ont eu. La nourriture est leur dernier souci. Ils veulent découvrir des choses de l'Occident .... On négocie: un burger contre un dodo pendant au moins 4h00 (notre avion pour Montréal est prévu pour 15h00). Marché conclu. Je leur fais donc manger leur premier hamburger. Ils ne le trouvent pas si bon que ça (ils ont eu le temps de changer d'avis depuis, croyez-moi!) mais on a conclu un marché. Nous prenons un coin tranquille et nous nous allongeons chacun sur une chaise longue. Je suis tellement fatiguée que je trouve le sommeil tout de suite. En général les aéroports me tapent sur le système mais c'était sans compter les deux individus qui me pompent l'air et l'énergie depuis hier midi. Je dors donc. Une chance que Papa assure la surveillance sinon nous ne les aurions jamais retrouvés. Vous avez quand même deviné qu'ils n'avaient aucune intention de dormir, non?

Je me réveille vers midi. Les enfants affirment qu'ils ont une faim de loup. Cette fois-ci ils ne m'auront pas. J'ai décidé que nous mangeons un vrai repas. Ce qui est fait. Suivent des kilomètres et des kilomètres dans les boutiques duty free. Les monstres me soulagent de mes quelques euros pour des niaiseries, dont les chocolats. J'ai de la chance: les escaliers roulants et les ascenseurs retrouvent tout leur intérêt pour mes tout nouveaux occidentaux. D'ailleurs, le check-in est pour bientôt ....

Parlons-en, de ce check-in. Il est vrai que nous avons 8 passeports mais nous nous faisons carrément traiter comme des fraudeurs. La madame commence par vérifier soigneusement chacun de nos passeports, avec toutes sortes d'instruments à lumières colorées. Les visas sont vérifiés, puis revérifiés, puis re-revérifiés. On nous prie de nous asseoir à côté. Elle s'en va téléphoner. Elle pense que nous ne comprenons pas l'anglais. Elle dit qu'elle a affaire à un cas de "réfugiés" qu'elle ne comprend pas. Quoi? Depuis quand sommes-nous des réfugiés? Son interlocuteur, probablement son superviseur, se pointe en personne, ramasse les passeports, s'en va, puis revient avec un appareil photo. Il prend nos photos. Je crois qu'ils prennent aussi nos empreintes digitales mais je ne me rappelle plus. Le monsieur s'excuse, dit que c'est la procédure .... sauf que c'est mon troisième voyage au Canada et que je n'ai jamais été traitée comme une terroriste potentielle (Merci pour le cadeau, ben Laden, t'es vraiment fin!). Et que personne d'autre dans la file qui va vers Montréal n'a bénéficié de telles ?faveurs?. Je comprendrai plus tard que cette tarte était mêlée dans ses préjugés en écoutant ma voisine débiter des niaiseries (lors d'une banale épluchette de blé d'Inde entre voisins) sur les avantages dont ?nous? bénéficions, ?nous?, les réfugiés, etc. Car dans leurs têtes de dindes, Noir = Réfugié. Bah!

Nous finissons par partir. Dans l'avion, mon mari me confie qu'il a vraiment cru que nous allions être renvoyés en Afrique (c'est déjà arrivé à une connaissance, une dame qui partait rejoindre son mari). Un incident retarde le décollage de deux heures. Nous sommes coincés sur nos sièges. Les enfants tombent (enfin, ouf!) de sommeil. Ils s'endorment, puis sont réveillés par le décollage. Ils regardent le paysage, la mer, puis l'avion vole trop haut. On ne voit plus que les nuages. Ils s'endorment pour de vrai. J'en profite pour repiquer un somme. Je les réveille vers 17h30 à l'approche de Montréal pour leur montrer de là-haut la ville et le stade Olympique (le bol de toilette renversé, selon Foglia!) Enfin à Montréal! Avez-vous compté le nombre d'heures de voyage que nous avons dans le corps? Nous sommes partis de Kigali jeudi à 15h00, nous sommes à Montréal samedi à 18h00. N'oubliez pas d'ajouter 6 heures de décalage horaire et vous aurez un topo assez juste de la mine que nous affichons ....

La file est longue, mais l'agente d'immigration est là, efficace, avec un beau sourire et une jasette en prime. Dieu que ça nous change de Nairobi! Et comme je suis fière que la première impression du Canada soit la bonne pour ma petite tribu. Il est vrai que pour l'agente, la déclaration des services aux citoyens n'a aucun besoin de voyager .... Tout est réglé vers 19h00. L'ami qui doit nous accueillir est là, malgré les deux heures de retard à Amsterdam. Mes enfants ont tellement hâte de voir à quoi ressemble une maison canadienne qu'ils en oublient dans l'avion les chocolats achetés en Europe. Tant pis, ils en seront quitte pour manger des dollarama ....

Le temps de récupérer nos 8 valises - dont trois ou quatre sont éventrées – et nous prenons la route vers Terrebonne. Ah! Mon mari n'en revient pas! En 36 ans d'existence, il n'a jamais vu le soleil briller à 8h00 du soir! Il n'a jamais vu une autoroute non plus, ni un train, sauf dans des films. Les enfants comptent les autos. Woooooow! Une, deux, trois, 100, 300, arrrrrggghhhh! Sont trop nombreuses! Ils comptent les ponts, les panneaux publicitaires, etc. Bref, ils sont rendus trop vite à la maison.

Wooow! Belle maison (pour eux, car pour moi, pas plus belle qu'une autre maison unifamiliale). Mais, pourquoi les planchers sont-ils en bois? Il n'y a donc pas de ciment ici? Et pourquoi les murs font-ils toc! toc! Wooow! Une piscine? Je peux nager, maman! Non, tu ne peux pas car tu ne sais pas. Les enfants de la maison (la famille en a 3, un grand garçon de 12 ans et des jumeaux de 9 ans, un garçon et une fille) ont vite fait de dénicher des gilets de sauvetage et hop! Ça nage, ça s'éclabousse à qui mieux mieux, ça se poursuit, et croyez-moi si vous voulez, les enfants SE PARLENT! Oui. Vous avez parfaitement entendu. Ils se parlent. Et se comprennent. Trois jeunes rwando-québécois qui ne parlent pas un seul mot de la langue rwandaise communiquent avec deux jeunes rwandais fraîchement débarqués et qui disent à peine bonjour comment ça va. Où est-passée notre âme d'enfants, à nous autres, les adultes? Pour l'instant, pas le goût d'y réfléchir. Trop fatigués, en tout cas assez pour passer tout le lendemain écrasés comme des légumes, alors que la progéniture a déjà fait le tour des magasins de Terrebonne, du cinéma et des parcs environnants ....

Une chance inouïe: le lundi est férié. On est début septembre, les Québécois nous gratifient de leur sport préféré: les ventes de garage. Nous acquérons à peu de frais une quantité impressionnante de meubles, de jouets, de livres, de vaisselle (et dire que j'ai laissé ma collection d'arcopal pour emporter des cossins!), une télé, etc. Puis nous allons visiter notre appartement ....
Cet appartement a été loué grâce à une amie résidant à Montréal (une longue histoire aussi!) Je voulais être proche de l'UdeM, du métro, d'une école primaire et des services. Notre amie nous a déniché un appartement assez spacieux mais mon mari fait de gros yeux quand le proprio nous donne les clefs .... et un gros pot de peinture. Quoi! Il n'a jamais peinturé quoi que ce soit de sa vie, il se contentait de payer .... Envoye! mon homme, il est temps de t'y mettre et ça presse, en plus ça risque de durer toute ta vie, chaque fois que l'envie te prendra de déménager....

Notre ami a pris congé pour le reste de la semaine. Il nous emmène à la commission scolaire inscrire les enfants à l'école, dans les magasins acheter certaines choses, notamment les fournitures scolaires (autrement, comment aurais-je pu savoir ce que c'est un duo-tang ou les acétates?). Il emmène mon mari à l'université repérer ses salles de classe, nous trouve une gardienne pour les quelques jours où ils ne sont pas encore à l'école .... et nous aide à peinturer (il s'y connaît mieux depuis 20 ans qu'il vit ici) puis à aménager chez nous.

Ce sont les enfants qui sont déçus. Mon fils me confiera, quelques mois plus tard, que sa grande déception au Canada, c'est de vivre dans un appartement. Il a toujours vécu dans une maison africaine, avec des planchers sur lesquels on peut danser et courir après sa sœur en toute impunité (traduisez: sans provoquer l'ire des voisins du bas) et des murs qui ne font pas toc! toc! Le seul bonheur, c'est qu'il n'y a pas encore de gros meubles, genre causeuses et vaisselier (que nous achèterons quelques semaines plus tard, une autre longue histoire). Un beau terrain de jeux ....

Malgré l'aide de notre ami, ça nous prendra des mois pour nous habituer. Par exemple, ça ne nous empêchera pas de nous égarer. Pour t'indiquer un endroit, un Québécois te griffonne une adresse sur un bout de papier. Pour lui, lire les adresses, ça va de soi. Sauf que chez nous, il n'y a pas d'adresses civiques. Ni facteur non plus d'ailleurs. Numéros, rues, avenues, on n'a beau être allés à l'université, on ne connaît pas. Le nord, le sud non plus. Les directions du métro, des autobus? L'entrée ouest ou est du complexe Desjardins? Un autre mystère. Voulez-vous que je vous indique où j'habitais à Kigali? Allez tout droit devant vous, puis quand vous verrez un gros avocatier vous tournerez à droite, puis il y aura un vieux camion abandonné, vous le dépassez, vous tournez à gauche et vous verrez devant vous une maison peinte en bleu vert: voilà, vous y êtes ....

L'utilisation des électros, boy! Déjà que mon mari n'a jamais su par quel mystère une vache se transforme en bœuf en sauce-tomate, alors demandez-lui pas de mettre la bonne température sous une casserole de risotto, OK? Quelques mois plus tard, il découvrira la recette magique: quand on ne sait pas quoi faire, on fait des frites (ce sont les enfants qui sont ravis!), on met le reste de bœuf fait dimanche soir à réchauffer et on coupe des concombres et des tomates. Ma foi, nous avons l'air de nager en plein dans un sketch de Florence Foresti (connaissez-vous "J'aime pas les garçons? Les garçons = une vache, une patate, une Porsche). La Porsche en moins chez nous, par exemple .... Ne me lancez pas des noms d'oiseaux, elle dit autant de "gentillesses" sur les filles ....

Et le lavage? Parles-en moi pas. En plus il faut utiliser des pièces de monnaie. Après quelques pièces mises et pas de lavage du tout, Monsieur appelle du couloir du sous-sol:
- Chériiiiiiie, quelle quantité de savon je mets?
- Est-ce que tu as trié les couleurs? Sinon, commence par ça ....
- Je vais le faire. Voilà, j'ai fini. Pis, le savon?
- Tu utilises la mesurette dans le paquet. Une mesurette pour une brassée normale ....
- Et c'est quoi une brassée normale?
- Arrgghhhhhhh! Ni trop peu de vêtements, ni beaucoup trop ....
- Pis la température de l'eau? Pis le cycle? Pis ci pis ça ....

Je descends les escaliers, excédée (personne ne lui a jamais dit, à celui-là, que je ne suis pas sa mère?)
- Dis, tu ne sais donc pas lire? Il y a des instructions là (je pointe la machine) pis là (la boîte de savon).

Je remonte à l'appartement comme une furie (j'ai du ménage à faire, moé!), pis quelques minutes plus tard: "Chériiiiiie, je fais comment pour sécher?" Ayoye! Ça se peut-tu, un gros niaiseux de même? Je ne le lui dirais pas, bien sûr ....

Et ainsi donc commença notre nouvelle vie à Montréal.

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Tranches de vie 1 : les jobines

Angela

On entend parler des jobines ! Certains affirment que c'est la voie obligée, pour tout immigrant nouvellement installé. Hélas, c'est vrai dans beaucoup de cas. Je n'avance pas un chiffre, je n'en ai aucune idée. Puis je n'ai pas envie de me faire sacrer des roches sur la tête, non ! Seulement, le fait est que cette « obligation » de passer par là en effraie beaucoup. Et que la chose est présentée tantôt comme étant une « norme », ce qui n'est pas vrai, et parfois comme une « gentillesse » réservée aux immigrants. Ce qui n'est pas vrai non plus mais j'y reviendrai. Ou encore, comme une catastrophe. Tout un mythe s'est construit là-dessus. Les médecins chauffent des taxis. D'autres font la plonge. Des avocates devenues vendeuses ....

Je parlais donc des jobines. Certains passent par là. Moi, j'y suis passée. Je vais vous faire partager mon témoignage. Vous jugerez par vous-même ....

Je situe toujours mon arrivée au Canada à la date d'arrivée de ma famille au complet parce qu'en ce qui me concerne, j'étais déjà venue au Canada bien avant (tout comme j'avais été explorer d'autres pays, en Europe, mais ça c'est une autre histoire). Nous voilà donc débarqués à Montréal, en septembre 2004. Aucun des trois autres membres de ma famille (mari, deux enfants) n'a jamais quitté le bled auparavant. Alors, la recherche d'emploi, pas le temps. Ni le goût. On a d'autres priorités. Il nous faut trouver un appart, le meubler mais surtout apprendre à vivre dedans (un des chapitres les plus hilarants de notre vie, une autre affaire). Nous sommes dans Côte-des-neiges, en plein ghetto immigrant, mais nous l'ignorions avant de louer. Nous voulions nous rapprocher du métro, des services et de l'UdeM. Mes enfants doivent aller en classe d'accueil. Et mon africain pure laine de mari, apprendre à prendre le métro, se rendre à l'UQAM tout seul et rentrer en un seul morceau. Distinguer clairement direction Côte-Vertu et direction Henri-Bourassa. Repérer son local de cours et le labo. Savoir utiliser le distributeur de Coke dans le couloir (ne pas se retrouver bêtement sans boisson ni moyen de récupérer ses sous). Ce n'est d'ailleurs pas le plus dur pour lui, l'université. La maison, c'est autrement plus compliqué pour un mari africain qui, de toute sa vie, n'a jamais lavé ses chaussettes ni préparé à manger ....

C'est donc dire que je n'ai pas vu passer l'automne de 2004. Trop occupée à « intégrer » mon petit monde. Pour vous dire toute la vérité d'ailleurs, pour moi, le marché de l'emploi canadien, c'était comme la physique des quanta expliquée à ma grand-mère ! Sauf que notre petit pécule a vite fondu. Il a fallu équiper notre appartement (au grand dam des enfants qui n'apprécient pas pantoute que tout cet espace libre pour jouer se remplisse de meubles !). Puis l'école « gratuite » nous a coûté un beau petit magot. Enfin, il a bien fallu que les trois « nouveaux » soient équipés pour l'hiver. Puis la fameuse période « des fêtes » s'en mêle. Résultat : moi et mon mari, on se décide à chercher quelque chose ....

Nous n'avons pas encore de diplômes d'ici. Nous découvrons, effarés, que nos diplômes de là-bas sont inutilisables avant un bout de temps (une montagne de formalités, malgré qu'il n'y a pas d'ordre professionnel impliqué là-dedans). Et ça urge ! Faut donc chercher du côté des jobines. Re-surprise : les jobs, il y en a. Mais plus souvent qu'autrement, le bilinguisme est requis. Quoi ? Bilingue pour faire la plonge ? Dites-moi : depuis quand on parle aux assiettes ? En tout cas ... Je suis un peu moins nulle en anglais que mon mari et de toute façon ce n'est pas rentable de travailler tous les deux. La garde d'enfants est assez dissuasive merci !

Je me lance donc. Hiver 2005 (l'hiver étant d'ailleurs la pire période pour chercher quelque chose mais je ne le sais pas encore). À vrai dire, il se passe bien des choses dans l'actualité québécoise, en 2005. Notamment le show Gomery et cie. Puis d'autres. Mais dès lors que j'embarque dans les jobines, paf ! Plus rien. Je suis une abrutie finie. J'ai la tête ailleurs. Je vis à 180km/h. Le soir, je suis crevée. Et boulot-métro-dodo n'est plus une expression chez nous.

Ma première job, donc : femme de ménage dans un motel. Pas hôtel. Motel. Plutôt minable mais on ne lève pas le nez sur un chèque, n'est-ce pas ? Changer les lits, passer l'aspirateur, épousseter, faire les salles de bain, faire des lavages et des pliages .... Rien de grave, finalement, quand on a eu la mère que j'ai eu et si on est l'aînée de 11 enfants. Mon chèque varie entre 200 et 250 $ nets par semaine pour ±30 heures de travail par semaine. Ouille les courbatures ! Je dois combiner mes études, faire ma jobine et m'occuper de la famille. En gros, ce que chacun et chacune de vous fait .... Une chance : mon mari étudie, garde les enfants, fait faire les devoirs et s'occupe comme il peut du ménage. En y mettant une tonne de bonne volonté, il a même appris à nous cuisiner des mets plus ou moins mangeables. Woooow ! Faut quand même trop exiger : on mange, mais je ne compte pas sur lui pour des repas équilibrés. Les enfants sont ravis : ils mangent des frites presque tous les jours. J'essaie le coup des recettes. Il ne veut rien savoir des pincées, des tasses et des cuillères (trop compliqué pour un débutant). Alors dans mon horaire chargé, il me faut aussi trouver du temps pour faire popotte si je veux que mes enfants grandissent avec de bonnes habitudes alimentaires ....
Aussi étonnant que cela paraisse, je gagne dans cette job infiniment plus que mon chèque de paye. Je gagne une leçon d'humilité. Dans une autre vie, je faisais partie d'une classe de privilégiés. J'aurais alors considéré ce travail comme un travail dégradant. Mais ce travail m'a appris à considérer les choses d'un autre angle. Là-bas, je travaille avec des « filles » (appellation générique collée à tout le monde, comme si nous étions juste des numéros et non des personnes). Dans leur grande majorité, ces « filles » n'ont pas beaucoup d'instruction mais elles sont honnêtes. Elles gagnent leur vie honnêtement, sans arnaquer l'aide sociale, sans voler personne. Les clients du motel viennent surtout pour des affaires de sexe. Le client typique prend 3 heures ou 4 avec un(e) collègue de travail, ou un(e) prostitué(e), quand le (la) conjoint(e) régulier(e) vous croit coincé(e) dans une réunion interminable, hein ! Ainsi, j'en apprends de bonnes sur les mœurs sexuelles des gens d'icitte. Nous autres, les « filles », nous recevons mêmes des « propositions ». Ma première fois a été un cauchemar. Je me sentais souillée. Puis, j'ai appris à dire, juste avec mes yeux et sans prononcer la moindre parole : « Toi, mon gros, tu risques de te ramasser avec le manche de ma vadrouille dans le cul ! » .... Pour revenir sur la leçon d'humilité, j'ai fini par me dire que l'orgueil mal placé aurait fini par me conduire tout droit vers l'endettement chronique. Et puis, c'est quoi la notion de travail dégradant, quand on n'a pas le choix ? Mandela a passé des années a cassé la pierre, non ? Ça ne l'a pas empêché de devenir un grand homme.

Enfin, j'ai pu, grâce à cette job, approcher le racisme Made in Montréal. Pas envers les employés. Impossible puisque tous et toutes sommes des « importés », proprio inclus (origine pakistanaise, conjointe d'origine grecque). Mais envers les clients, ooooooh ! Les chambres du motel sont toutes minables (à mon point de vue) mais les clients s'en voient attribuer une en fonction de leur tronche (Et pourtant ils n'en ont rien à cirer, le plus souvent). C'est vrai que vue la mission du motel, la plupart des clients sont bizarres. Il y a une aile pourrie, réservée aux Autochtones. « Inuit side », comme ils l'appellent. Traduction : ne perdez pas trop de temps là-dedans. Mettez les draps et les couvertes les plus minables, les plus déchirées. Lits grinçants. Meubles déglinguées. Moquette tâchée de bière et autres liquides .... Catégorie suivante : les Noirs. On les fourgue dans l'aile autochtone, s'il y a encore des places Ou ailleurs, selon le degré de détérioration. On ne leur donne de bonnes chambres que lorsque toutes les autres sont occupées. Pensez-vous que les Blancs sont mieux servis ? Non. On leur donne les meilleures chambres et on les fait payer le double sinon le triple de ce que payent les autres. Au début, je suis choquée. Puis je m'y fais. Surtout quand le boss profite d'événements (comme Formule 1) pour doubler ou tripler ses prix .... Bref : j'ai appris sur le marché du travail, les mœurs sexuelles, où comment faire rimer racisme et profits. Mais comme jobine signifie transition, je m'en vais après 6 mois. Pourquoi ? Parce que je me dis que même dans les jobines, je pourrais trouver plus honorable que ça. Vous ne me croirez sans doute pas, mais le plus dur, ce ne sont ni les courbatures, ni l'aspect minable de l'endroit. J'en avais marre de jouer les idiotes, de faire semblant que mes études, c'est au secondaire des adultes et non à l'UdeM, de jouer le jeu de la femme sans aucune instruction (qui lisait quand même Edgar Morin pendant les pauses). Bref : mon corps et ma tête étaient fatigués de tout. Y a quand même une limite à s'occuper de la sexualité des gens. Et ce n'est pas ma tasse de thé, non plus ....

Tout en travaillant au motel, je profite d'un répit dans mon calendrier académique pour suivre un cours de préposée aux bénéficiaires. Je me dis que tant qu'à rester au bas de l'échelle, m'occuper de vraies personnes avec de vrais besoins en soins, c'est plus reposant pour ma tête. Je ne veux pas me faire passer pour une sainte, non ! À ce moment, j'en connais un peu plus sur le marché du travail aussi. Je sais que le métier de préposée est très demandé (rapport au vieillissement de la population) et qu'il est bien payé dans le secteur public. Je m'adresse d'abord à l'école des métiers des faubourgs. La formation à elle seule dure 6 mois. SIX MOIS ! Franchement, je ne suis pas prête à mettre autant de temps dans un métier que je considère comme une transition. Je me tourne vers des formations privées. Avantage : période courte (5 à 9 semaines au lieu de 6 mois), coût bas (entre 300 et 500$ stage inclus) et placement garanti. Je complète ma formation. Beaucoup de nouveaux immigrants ayant beaucoup d'instruction suivent le cours avec moi, en attendant que leurs compétences soient reconnues. C'est le cas de mon amie Slovaque, qui est femme de ménage à la même place que moi. Elle a un post-doc en gestion des services de santé mais est aussi médecin. Le prof principal est congolais, médecin pédiatre qui ne peut exercer son métier ici faute de sous pour passer les examens de l'ordre. La proprio (marocaine) gère l'affaire avec son mari. Une vraie obsédée par la richesse facile, contrairement à son mari qui ne pense qu'à faire le bien autour de lui. Certains d'entre vous reconnaîtront.

Bref, je complète ma formation. Je m'inscris dans une agence pour travailler sur appel. Ils m'appellent effectivement, 2 à 3 fois par semaine Je travaille dans les CHSLD. Je redeviens « une fille » parmi tant d'autres. Ce n'est pas tant le mot qui me dérange, mais tout ce qu'il véhicule comme négation de la personne que je suis et de la contribution des préposées au système de santé. Tout bardé de diplômes que le médecin est, je le mets au défi d'aller laver, changer les lits de 10 personnes âgées, les faire manger, tout cela dans trois heures ! Là aussi, je fais l'expérience d'une réalité étonnante : tout le personnel de soins (infirmières et préposées) est divisé en deux catégories distinctes. Les permanents et les occasionnels, envoyés par des agences. Presque tous les permanents sont des pure-laine et quelques-uns sont des immigrants de longue date. Et presque tous les occasionnels sont des immigrants. L'envie vous prend de crier au mensonge ? Allez-y, mais c'est la vérité. Théoriquement, un occasionnel peut devenir permanent quand une place se libère. Mais tu déchantes vite quand une jeunesse qui a été engagée pour une job d'été vient de décrocher sa permanence, alors qu'une haïtienne reste occasionnelle pendant 5 ans .... Et je vous passe les détails sournois, quand les « permanentes » font tout pour fourguer tous les cas lourds (genre donner son bain à un tétraplégique atteint d'Alzheimer) aux « occasionnelles », ou encore leur faire endosser toutes les erreurs.

Je n'ai pas appris que cela dans cette job. J'ai aussi côtoyé la misère humaine de près, chez les bénéficiaires. La misère d'être malade est normale ! Et je dirais que dans 80% de cas, la famille était présente et faisait tout pour accompagner les parents. Mais la solitude des autres, je la gérais mal. Je n'y comprenais rien. J'étais mal outillée pour gérer cela. Mes cours de psychologie sont loin. Je sais que je dois pratiquer le détachement et éviter d'endosser tout cela. Mais l'africaine en moi se révoltait. Non mais ! Ces gens-là on trimé dur pour élever des enfants, ils ont sorti le Québec du Tiers-Monde, puis quoi ? Certains ne recevaient jamais de la visite. Une dame m'a confié qu'elle n'avait aucune idée de l'endroit où vivaient ses trois enfants. Puis j'en voyais qui recevaient de la visite plus nocive pour eux qu'autre chose. Quelle idée de se disputer l'héritage en plein milieu d'un couloir de CHSLD ! Et ils pleuraient, et ça me brisait le cœur. Je le répète : je ne suis pas une sainte. Mais ma mère a 60 ans et une santé fragile. Et malgré les 10 000 km qui nous séparent physiquement, cette job m'a curieusement rapprochée d'elle. Bref : je n'en pouvais plus et j'ai sacré mon camp après trois mois ....

Je m'en vais donc voir ailleurs. Je trouve dans une manufacture d'épices. J'en respire tellement de toutes sortes que j'en suis dégoûtée à vie. Si vous m'aimez bien, ne m'envoyez surtout pas une recette contenant du poivre de cayenne .... Je dure une semaine. Je me dis que tant qu'à faire, je vais travailler comme autonome. Je passe des annonces pour l'aide aux devoirs. Ça ne marche pas. Je passe une autre annonce sur lespac.com pour des ménages. Je reçois un premier appel. Une dame qui a six enfants, une grosse maison et une job assez prenante. Famille juive pratiquante (pas hassidim) Je travaille chez elle trois fois par semaine. Vaisselle le matin, en arrivant (j'apprends en un tour de main le coin « lait » et le coin « viande » de la cuisine. Puis après le départ de tout ce monde pour l'école et le travail, je fais les lits, les salles de bains, les meubles et les planchers. Comme je ne peux pas amener ma nourriture (non cachère) chez eux, je mange leur nourriture à midi. Puis l'après-midi, je plie le linge et fais du repassage. La dame est très satisfaite, Elle me présente à ses amies .... et je me retrouve à faire 40 à 50 heures de ménage par semaine. Autour de 450 $ par semaine. Mais dur dur. Pour mon dos en compote. Et dites-moi : qui peut aimer ça, faire le ménage des autres ? Mais là aussi, j'ai gagné bien plus que mon chèque. Certaines de mes clientes sont même devenues mes amis. Mais la leçon de vie apprise, c'est que je ne voulais absolument pas que mes enfants grandissent comme ceux de mes clients, gâtés pourris et incapables de se débrouiller quand la fortune de maman-papa ne vient pas à la rescousse ....

Fatiguée, je m'inscris dans une agence qui fournit en personnel à Kraft. Travailler chez Kraft .... C'est de loin le meilleur employeur que j'ai jamais eu. On met l'accent sur la personne, chez Kraft. Super ambiance. Sécurité full. Formation. Responsabilisation. La possibilité de consommer les produits de la maison à des prix « employés ». Le seul hic : théoriquement, les employés d'agence peuvent être promus au rang d'employés de l'entreprise. Permanence, syndicat et tout .... En réalité, ils passent des tests. Devinez qui échoue et qui réussit à ces tests .... la GRH, ça doit être quelque chose dans ce pays ....

Dans l'entre-temps, j'ai obtenu mon diplôme canadien. Et je commence une vraie recherche d'emploi. Je vais dans une CLE .... et toutes ces séances de blabla sur le CV, les entrevues, le suivi sur six semaines, trop peu pour moi. Trop lent. Je sais lire, vous savez ! Jobboom, monster, workopolis, je passe mon temps dedans. On m'envoie chez un organisme (Femmes de Montréal je crois). On me dit que les femmes hautement diplômées sont aidées à trouver une première job mais je ne fais pas partie du lot admissible. Diplôme canadien. Non mais ! Pas grave. Je travaille le jour chez Kraft. Le soir, je fais une recherche intensive. J'obtiens quelques entrevues. Aucun employeur ne semble me trouver bonne à quoi que ce soit. Au printemps 2006, je suis dégoûtée, amère. Assez paradoxalement, j'obtiens des entrevues du Manitoba, de la Colombie Britannique et de l'Alberta. Mais on hésite beaucoup. Il reste quelques mois à mon mari pour décrocher son diplôme. Une proposition intéressante à Saint-Boniface. J'envisage sérieusement de déménager ....

Je ne vous cacherais pas que je commençais à être très amère. Et avoir des doutes sur la prétendue ouverture des Québécois. Non mais ! Je suis affichée comme l'une des meilleures étudiantes de ma cohorte deux ans de suite. Je reçois deux prix de l'université, pour avoir complété ma formation plus tôt que les autres et pour la qualité de mon mémoire. Mes collègues de formation décrochent de beaux postes les uns après les autres. Trois mois après la diplomation, je suis la seule qui n'est placée nulle part. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Mes profs m'ont même aidée. Mais avec ma maîtrise, je ne trouve rien que des ménages. Délit de faciès ? Délit de patronyme ? Les deux sans doute .... Mais ces employeurs ne me connaissent pas. Je suis une maudite astineuse. J'ai survécu à pire que ça, tsé ! Et je ne lâcherai pas. Tenez-les pour dit, chers employeurs québécois. Puis, bang ! Un emploi dans mon domaine à Québec ....

Vous voyez, tout vient à point à celui qui sait attendre. Les jobines ? Fatigant, mal payé, conditions de travail limite. Ce n'est cependant pas une catastrophe. Ni une exclusivité pour les immigrants. Seulement, les Québécois commencent tôt. Mon fils qui n'a que 13 ans a déjà commencé à travailler. Vous en voyez d'autres comme lui dans les ventes de détail. Le tout, c'est de savoir comment sortir des jobines. Camper résolument dans le positif. Mettez-vous en tête que ce n'est qu'une période de transition. Ça sert à quoi, une jobine ? À apprivoiser le marché du travail d'ici. À ne pas trop s'endetter. À éviter l'aide sociale. Et enfin ? À en être suffisamment dégoûté pour se chercher un vrai emploi ....

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Voilà je me présente.

Angela

Allôoooo !

Bonjour à tous. En fait rebonjour. Je suis Désirée, alias Angela. J'ai fait la connaissance d'immigrer.com un peu par hasard, en 2004. Je résidais déjà au Québec, et je voulais que ma famille me rejoigne ici (mon mari et deux enfants). Je n'avais aucune idée des démarches (ouille! IMM quoi déjà?) alors j'ai cherché sur google et hop ! Immigrer.com vient en tête, avant même le site du MICC ou de CIC. J'y vais, je lis .... et je suis déçue. Il y a des Français, des Maghrébins, quelques autres francophones mais très peu de gens d'Afrique subsaharienne. Bah ! Mes démarches réussissent quand même, car début septembre 2004, nous voilà tous les quatre installés à Montréal. Je ne lâche pas le site pour autant, j'y reste en observatrice .... et de toute façon, entre mes études, mes jobines (je vous en parlerai une autre fois) et ma famille, il ne me reste pas beaucoup de temps pour aller sur un forum quelconque !

Je me suis inscrite pour de bon en octobre 2006, pas pour moi, mais pour aider une amie qui voulait poser des questions sur le parrainage de réfugiés. Je n'ai d'ailleurs jamais eu de réponses à mes questions, ce forum n'étant pas, comme quelqu'un l'a remarqué il y a quelques jours, représentatif de toutes les catégories d'immigrants. Ça vous démange peut-être de me tomber dessus à bras raccourcis, mais ceci n'est pas une critique : Immigrer.com rassemble les immigrants travailleurs qualifiés et les catégories de parrainage à des fins de réunification familiale. N'étant pas moi-même une réfugiée, je ne sais pas s'il existe un site consacré à cette catégorie d'immigrants. Je n'ai pas cherché plus loin ....

L'immigration, c'était d'abord mon idée. Mon mari n'était pas très très chaud à l'idée de tout recommencer ailleurs. Laisser derrière nous deux carrières prometteuses, tous nos biens, et surtout, nos parents qui vieillissent. Puis nous nous sommes décidés à immigrer suite à une combinaison de facteurs : le désir de changer de vie, un collègue canadien qui m'a donné des informations précieuses, les moyens financiers qui nous le permettaient, et enfin, de ces occasions qui ne se présentent qu'une fois dans la vie et qui ne reviennent jamais une fois qu'on les a manquées ....

L'idée d'immigrer m'est venue pour la toute première fois lors des événements tragiques qui ont secoué le Rwanda il y a une quinzaine d'années. Vivre une guerre sanglante avec un bébé de six semaines dans les bras, ce n'est pas la condition idéale pour débuter une carrière de maman. Auparavant, l'idée de quitter mon pays ne m'avait jamais, au grand jamais, effleurée. Puis j'y ai pensé, beaucoup. Je ne pensais pas particulièrement au Canada. Je voulais aller vivre n'importe où ailleurs, au Sahara, en Alaska, en Patagonie, partout sauf dans ce pays de fous. Puis faute de moyens, j'ai mis l'idée en veilleuse. Jusqu'à ce que LA bonne combinaison de facteurs se présente ....

Mon premier contact avec le Québec s'est fait en 1996, lorsque j'enseignais dans une école dirigée par des religieuses de Chicoutimi. Je trouvais plutôt attachantes ces bonnes sœurs qui parlaient un drôle de français, qui disaient toujours ce qu'elles pensaient (ce qui est considéré comme une tare, un vice, un vilain défaut chez nous), qui distribuaient aux élèves travaillantes des bijoux et des trousses de maquillage en guise de récompense (Non, mais ! J'ai fréquenté un pensionnat religieux pendant six ans et je me serais fait renvoyer si j'avais mis le moindre bijou ou la moindre touche de maquillage sur ma bouille!). Je m'amusais surtout de voir la tête des employés masculins quand ils se faisaient engueuler comme du poisson pourri par les dames .... Au pays du patriarcat à l'extrême, on n'engueule pas les gars, mesdames ! Pour ma part, j'aimais bien ces dames et elles me le rendaient bien. Je profitais aussi abondamment de leur bibliothèque. J'ai lu Michel Tremblay, Arlette Cousture, Lucy Maud Montgomery et d'autres auteurs canadiens, grâce à elles. Mais je ne pensais pas encore au grand saut, faute de moyens. Quelques années plus tard, quand j'avais changé de boulot et que ma situation financière s'était considérablement améliorée, j'ai travaillé avec un Canadien (merci Dwyer !). La bonne personne au bon moment et hop !

Ainsi, je suis venue d'abord au Canada comme étudiante, puis je suis restée comme travailleuse qualifiée. J'habite à Québec, où je travaille pour une organisation non gouvernementale impliquée en éducation. Il y a des hauts et des bas dans mon appréciation de ma vie au Québec. Plus de hauts que de bas. Pour les hauts, il y a d'abord vivre en paix. C'est essentiel à toute autre motif. Ceux qui ont toujours vécu la paix ne peuvent pas comprendre cela. J'aime aussi les services publics. Ne me dites pas que la santé, l'éducation, les routes, les fonctionnaires, blablabla .... Permettez-moi d'apprécier ce que je n'ai pas toujours eu. La démocratie. La liberté de dire ce que je veux. Surtout, la joie de voir mes enfants si épanouis, si heureux, si bons à l'école. Il faut dire que l'avenir de ces bouts de choux a pesé pour 80% dans mon immigration. Rien que cela me permet de supporter les coups bas inévitables de l'immigration.

Parlons-en, de ces bas : se rendre compte que diplômes et expériences antérieures ne valent que dalle. Les employeurs qui nous claquent la porte au nez plus qu'à notre tour. Les proprios qui nous obligent à utiliser nos amis québécois comme intermédiaires pour louer un appartement. La solitude. La nostalgie. Les finances, toujours essoufflées, alors que les gens que nous avons laissés là-bas s'imaginent que nous sommes devenus des Péladeau et des Bombardier une fois ici .... Western Union, ce Wal-mart dont personne ne parle, qui nous pompe notre argent sans réinvestir quoi que ce soit, ni ici, ni là-bas. Bref, maintenant que c'est parti, on s'en reparle, de notre vie au Québec et à Québec.

Tags : EnfantsÉducationIntégration

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